‹ L'Exposition de ChicagoChapitre 2 sur 7 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

Le Conservatoire des Ans et Métiers, avec le double enseignement qu'il donne directement parles leçons de ses professeurs et indirectement par son musée industriel et son portefeuille des brevets d'invention^ est une des institutions de la France qui méritent le mieux le titre d'Institution populaire et qu'on a si justement surnommée la « Sorboni.e de l'industrie ». 11 célébrera bientôt son centenaire ainsi que le feront plusieurs autres grandes institutions scientifiques qui doivent, comme lui, l'existence à la Convention nationale. Le directeur, qui met toute sa sollicitude à compléter, autant qu'il lui est possible, cet enseignement pratique et qui avait organisé depuis 1891-1892 plusieurs séries de conférences sur la photographie, a décidé cette année qu'une nouvelle série serait faite sur l'exposition universelle de Chicago et il a demandé, à cet

effet, le concours de savants qui ont étudié à divers points de vue cette exposition. Les savants ont répondu à son appel. Il v aura en tout huit conférences qui, comme celle-ci, auront lieu le dimanche et dont le programme vous a élé distrihué (^).

Une exposition universelle fournit toujours une aniple matière d'enseignements qui sont du ressort de la a Sorbonne de l'industrie ». Il est particulièrement intéressant de parler ici de celle de Chicago. Peu de Français Font vue et ceux qui les premiers Tout fait connaître par les journaux ne l'ont pas, en général, appréciée à sa juste valeur. Elle se tenait dans une contrée dont nous sommes séparés par toute la largeur de Tocéan Atlantique, dont l'agriculture, l'industrie et le commerce, comme la population, ont fait durant notre siècle des progrès gigantesques et où les mœurs économiques et politiques sont

(•) Liste lies conférences:

•Al janvier : Coup cVœil sur l'ensemble de V Exposition , par M. Emile Le- VASSEUR, membre de l'InsLitut, professeur au Collège île France et au Conservatoire des Arts et Métiers.

'.\>^ janvier : Le Mouvement scientifique aux États-Unis, par M. Jules Violée, professeur au Conservatoire des Arts et Métiers, maître de conférences à TÉcole Normale supérieure,

1 1 février : L'Industrie électrique aux Etats-Unis, par M. Edouard HosiMTALiEH, inirénieui* des Arts et Matnifactures, professeur à racole de Physique et de Chimie industrielles de la Ville de Paris.

iS février : La Mécanique générale à V Exposition de Chicago ^ par M. (lustave IUchaud, ingénieur civil des Mines, membre du Conseil de la Société d'encouranemen t pour Tlndustrie nationale et du Comité de la Société des Ingénieurs civils.

A-y février : Les Industries d'art et les Ecoles professionnelles aux États- Unis, par M. Victor Champier, directeur de la Revue des Arts décoratifs.

\ niars : IJ Agriculture en Amérique : procédés et machines, par M. Maximilien Ringeemaxn, professeur à TEcole nationale d'Agriculture de (îrignon, directeui* de la Station d'essais de machines agricoles, j 1 mars : Les grandes Constructions métalliques aux États-Unis^ par M. Jules PiLLET, professeur à PEcole nationale des Beaux- Arts, professeur suppléant au Conservatoire des Arts et Métiers.

i8 mars : L'Industrie manu/acturicre aux Etats-Unis et l'Exportation française en Amérique, par M. Erjïost Louhdelet, membre de la Chambre de Commerce de Paris.

COLl» D DKIL 1) KNSKMULi: SUR L'EXPOSITIOX DE CHICAGO. H

a plusieurs égards très différentes de celles des contrées européennes : autant de motifs qui expliquent notre connaissance imparfaite de l'Amérique et qui doivent piquer notre curiosité.

C'est la seconde exposition universelle qui se lient aux Étals-Unis. En 1876, les Américains ont célébré le centenaire de leur indépendance par celle de Philadelphie. En 1898, ils célébraient le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb. Vous pouvez me demander pourquoi fêter en 1893 le premier centenaire d'un événement qui date du 19. octobre i49^- C'est que, dans les siècles passés, quand les chemins de fer et les bateaux à vapeur n'existaient pas, personne n'aurait eu l'idée de convoquer les nations à exhiber, dans une commune solennité, les richesses de leur sol et de leurs ateliers; il y avait alors des foires où les marchands venaient vendre ; il n'y avait pas d'expositions où les producteurs vinssent pour le plaisir d'étaler leurs produits. Les expositions universelles et les congrès internationaux autres que ceux des diplomates ont été, comme tant d'autres nouveautés de notre temps, engendrés par la vapeur. Quant à la date de 1893, elle a été substituée à celle de 1892 parce que les organisateurs n'ont pas été prêts plus tôt.

Ce n'est pas qu'ils aient manqué de diligence. Plusieurs villes se disputaient l'honneur de posséder la a World's columbian exposition », New York, Chicago, Saint-Louis, Washington. Ce n'est que le 17 juin 1890 que le Congrès, c'est-à-dire le pouvoir législatif national des Étals-Unis, a donné, par i57 voix (contre 107 données à New York), la préférence à Chicago. Deux années n'ont pas suffi pour les immenses préparatifs qu'il fallait faire.

Chicago avait déjà constitué une « corporation », c'est-à-dire une société investie du pouvoir d'exécuter l'œuvre. La corporation s'est mise immédiatement au travail. Elle a adopté comme emplacement a Jackson park » , partie du a South park » situé, comme son nom l'indique, dans la partie méridionale de la ville. Sur le plan général de MM. Fr. Law 01msted,Root et Burnham, le terrain a été entièrement remanié, les fondrières ont été creusées et converties en bassins et canaux, les marais desséchés, les dunes nivelées; les bâtiments

4 l':. LEVASSKUR.

construits d'après les plans particuliers de chaque arcliitecte, mais avec certaines conditions communes, comme par exemple celle de la hauteur des entablements des façades qui ne devaient pas dépasser iS^^^ig^ ce qui est à peu près la hauteur d'une maison à quatre étages.

Le budget des ressources se composait d'un capital de ^6o4 ooo dollars, d'une subvention de 5 millions de dollars don née par la cité de Chicago, de médailles, « souvenir coins », et primes d'une valeur de millions ^ de dollars données parle gouvernement national et d'obligations que la corporation a émises. Les recettes provenant des entrées et des concessions se sont élevées, d'après le compte provisoire du 12 novembre dernier, à 10 millions ^ de dollars, ce qui a porté le total de la recette de la corporation à 28 i5 1000 dollars^ soit en nombre rond i/|2 millions de francs. On en espérait 34 millions ' (172 millions de francs). Les constructions ont coûté i8^3 millions de dollars (91 millions de francs) et, sur les recettes, la corporation a pu rembourser les obligations qu'elle avait émises. Chacun des 44 États a construit son palais; les puissances étrangères ont eu aussi le leur. Les sommes ainsi dépensées, ajoutées à celles de la corporation, forment un total de près de 190 millions de francs. L'exposition universelle de 1889 à Paris a coûté 43 millions. Quoiqu'en cette matière on obtienne moins en Amérique qu'en France avec une même somme d'argent, vous pouvez juger, par la comparaison des deux nombres, du gigantesque effort qu'a fait Chicago.

Je vous disais que la presse n'avait pas tout d'abord jugé favorablement le résultat de cet effort. Je ne parle pas seulement de la presse française, mais de la presse européenne et même d'une partie de la presse américaine. La plupart des journalistes étaient venus pour l'inauguration, ayant hâte d'envoyer à leur journal les prémices de cette solennité. Gril s'est trouvé que l'inauguration a eu lieu par un temps détestable, sur un sol détrempé et boueux, sous un ciel gris, devant des caisses non déballées; les journalistes, piétinant dans la boue, perdus dans la foule comme de simples mortels, n'ont recueilli que des déceptions et ont versé leur mauvaise humeur dans leurs articles.

COtP d'œIL l) ensemble SUI\ l'exposition de CHICAGO. >

Plus lard, la France a reçu de temps à autre des nouvelles de l'exposilion par des journaux américains. Mais ceux-ci n'ont guère corrigé la fâcheuse impression du premier jour, parce que ce sont surtout les journaux de New York que les paquebots apportent en France, et que la grande cité de l'Atlantique, mécontente du jugement de Paris, boudait l'exposition; quand j'étais à New York, on m'en parlait peu et, quand on le faisait, ce n'était pas toujours en termes louangeurs.

Ajoutez à cela que les exposants français se sont heurtés à des mœurs et à des habitudes administratives qui les ont étonnés ; plusieurs ont eu maille à partir avec la douane ou avec le contrôle des ventes; ils avaient été mis hors concours par notre commissaire général, qui ne pouvait pas accepter la composition du jury telle que l'avait imaginée la corporation, et, mécontents de n'avoir obtenu ni honneur ni profit, ils ont pour la plupart rapporté un sentinient peu satisfait de Chicago.

11 faut pourtant se dégager des préjugés et des préoccupations personnelles. Tous ceux qui ont vu, surtout pendant les trois derniers mois, l'exposition sans se hâter de la juger par un jour de pluie ou sans avoir d'autre intérêt que celui de la vérité, sont unanimes à déclarer qu'elle était très remarquable et qu'elle présentait dans son ensemble un spectacle grandiose.

Je veux vous en faire juges, autant qu'il est possible de l'être à distance. Ma conférence n'est qu'une introduction aux études spéciales que feront mes collègues; elle a pour objet de vous donner une première idée, idée générale et sommaire, de ce qu'était cette exposition. Je vous invite à y faire une promenade, en vous épargnant le trajet des SSoo^'"^ de mer et des i5oo^'" de chemin de fer qui nous séparent de ce Jackson park ». Nous ferons cette promenade à l'aide de photographies ou de dessins pris sur les lieux et nous la ferons sans fatigue : ce qui n'était pas le fait à Chicago, où la grande étendue lassait même de bons marcheurs.

Voici le plan (P/. /). L'espace compris dans Tenceinte mesure 633 acres (M, c'est-à-dire 2.56 hectares; l'exposition

(0 t^'n guide sciiii-oriiciol publié par la librairie Raïul Mac Nall\ et Go, <te Giiicago, duuuail uiêiue uue j^upr'rficie de 10.37 acres.

f) l':. LKVASSIMR.

(le iH8c) à Paris occupait hectares. Le plan se compose de deux parties: Texposition même, bordée à l'est par le lac Michigan, longue de ^^'"^Soo du nord au sud, et Midway plaisance, grande avenue orientée de Touest à Test; la longueur depuis l'extrémité occidentale de cette avenue jusqu'au bord du lac était d'un peu plus dea''*",5oo.

Entrojis par cette porte occidentale de Midway plaisance. Voici tout d'abord la (Irnnde roue, « Ferris Avheel que les Américains vantaient comme une merveille plus étonnante que la tour Eiffel et qu'on apercevait à plusieurs kilomètres de distance, le jour, comme une immense toile d'araignée suspendue dans les airs et, la nuit, comme un cercle de feu servant de phare. Quelque légère (jue fût la structure. Taxe avait 33 pouces de diamètre, i3*",5o de long et pesait 56 tonnes; il avait été forgé à l'usine de Bethlehem dont le puissant marleau-pîlon était un des ornements de la galerie des transports. Les 36 caisses suspendues à cette roue tournante pouvaient contenir en tout i44^ personnes qui, au moment où le mouvement rotatif les amenait au sommet^ jouissaient d'une vue très étendue sur la ville, la campagne, le lac et l'exposition.

C'est celte vue d'ensemble de l'exposition que représente la photographie projetée sur le tableau ijfg'. i ). La longue avenue que vous voyez garnie de promeneurs, — et il y en avait à certaines heures, dans les derniers mois, beaucoup plus que ne vous en représente la photographie, — était toute bordée d'établissements de plaisir, cafés-concerts, restaurants, saltimbanques, montreurs de fauves, reproduction d'un village allemand au temps passé, d'un quartier de Vienne au dix-huitième siècle, d'un village irlandais, d'un village javanais, d'une rue du Caire, d'une verrerie en activité, d'une exhibition des (( quarante-cinq plus belles femmes du monde », etc. Il y avait beaucoup de réminiscences des expositions antérieures : le vieux Vienne rappelait la Bastille de l'exposition de Paris. L'ensemble avait cependant son originalité propre, à laquelle s'ajoutait celle de la foule, venue de tous les coins de l'Amérique, toujours calme^ quoique curieuse et empressée. Cette partie de l'exposition était vraiment digne du nom de « World's fair », Foire universelle, qu'on donnait communément à l'exposition.

COUP d'œil d'ensivMBLi: suu i/kxposition dl: ciucago. 7

La cité de Chicago ne présentait pas le premier exemple de ces amusements propres à attirer le peuple à ces solennités du travail; mais elle a largement imité ceux qui ravaient donné. Dans un pays où Timmigration a amené des millions d'Irlandais

\ ne giMirralc de l'exposition.

et d'Allemands, on n'était pas surpris qu'une grande dépense eût été faite, soit par eux, soit pour eux, afin de leur rappeler les doux souvenirs de leur pays d'origine et (ju'on eût ainsi reproduit;, à grands frais, un village irlandais, une ville et un village allemands. Il ne faut pas oublier que le recensement de 1890 a compté à Chicago prés de 4^0000 Allemands sur une |)opulation totale de i 100000 ames.

A Textrémilé de l'avenue, vous apercevez deux ponts; ce sont des chemins de fer. Le second servait à V « Elevaled intra-

Page 1