I : . LEVASSE U II
les quiUre obolloirs de Paris. Chicago est une cité qui est fîère (Je sa merveilleuse croissance et qui a confiance dans son avenir. Elle a pris pour emblème une forte femme, campée résolument, un poing sur la hanche, Téquerre du maçon dans l'autre main, un aigle sur la tète en guise de cimier, et sur la poitrine celte devise: k I ^vill », (( Je veux ». L'emblème exprime la réalité.
Elle est aujourd'hui la reine de l'ouest et, par son énergie enlreprenante, elle est bien l'image du peuple américain, qui ne comptait que 8900000 ames en 1790, qui, cent ans après, au recensement de 1890, en comptait G\i millions, qui atteint probablement aujourd'hui le chillre de G7 millions, et dont la richesse a augmenté bien plus rapidement encore que la population. Un grand homme et un homme de bien, le maréchal Vauban, émettait Topinion, au connnencement du xviii'' siècle, que trois cents ans plus tard TAmériquc pourrait avoir 5i millions d'habitants. Ses contenjporains ne l'auraient pas cru, s'ils avaient pris la peine de !e lire, et pourtant l'événement a dépassé de beaucoup la prévision. C'est à un sol vierge, abondamment pourvu de richesses naturelles en tout genre; c'est aussi et plus encore au génie du peuple qui a apporté sur cette terre le trésor intellectuel de la civilisation européenne et qui y a développé ses qualités d'action et cette volonté énergique dont Chicago est un exemple, (jue l'Amérique doit cette grande et rapide fortune dont elle a fait étalage en 189*3 sur le terrain de Jackson park.
L'exposition a coûté très cher; mais, si elle n'a pas enrichi ses actionnaires, elle a pu du moins payer ses dettes et elle a atteint le but principal qu'elle visait. Ce but était :
i'' De faire, pour l'éducation du peuple américain et à la face du monde entier convié à la fêle, une démonstration tangible du merveilleux développement de la puissance de production des Étals-Unis, d'étonner par l'éclat et Tampleur de la démonstration, et de mesurer en quelque soi ie sa force économique avec celle des nations européennes, avec la pensée d'entrer en concurrence bientôt avec elles sur les marchés ouverts;
De meure sous les yeux du peuple américain, (jui, très in-
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génieux en mécanique ei très actif en afîaires, n'a pas encore une éducation artistique suffisante malgré les progrès accomplis depuis peu dans renseignement de ses écoles, le spectacle de chefs-d'œuvre de l'art classique reproduits dans de très vastes proportions et présentés de manière à frapper son imagination et à former son goût;
3^ Dans un intérêt local, de faire voir que la cité de Chicago est très grande et (ju'elle a des raisons pour espérer devenir plus grande encore.
Ce triple but a été atteint. L'exposition de 189) restera comme un des grands faits de l'histoire économique desÉtats- Unis. Elle marquera comme étant le point de départ d'une étape nouvelle dans le développement de leur industrie, dans la direction de leur goût et peut-être — je le désire pour eux plus que je ne l'espère — dans leur régime commercial.
Si les Européens ne sont pas venus en aussi grand nombre qu'on l'avait espéré, il en est venu cependant beaucoup. Il est venu surtout un nombre très considérable d'Américains. Avant l'ouverture, les organisateurs se llattaienl d'attirer plus de visiteurs qu'aucune exposition antérieure et de pouvoir employer à cet égard le superlatif qui chatouille agréablement une oreille américaine. L'exposition était sans conteste « the largest in the world » ; ils avaient la confiance qu'elle était « the best and the most stupendous » ; ils auraient voulu pouvoir ajouter qu'elle avait été « the most frequented », et les guides avaient déjà escompté cette espérance en publiant qu'il entrerait probablement 35 millions de personnes (^).
Le premier mois est resté bien en deçà de la moyenne nécessaire pour atteindre un tel total : il y a eu i million ^d'entrées, soit en moyenne environ v5oooo par jour. C'est à celle époque que les journalistes européens ont rédigé leurs premiers articles. Or, non seulement le temps était mauvais alors et l'exposition inachevée, mais les fermiers étaient retenus par les travaux des champs, et ce n'est qu'après la moisson, en août, qu'ils ont été libres et que beaucoup se sont trouvés, par
( ' ) week at the Fair, p. mj.
3o K. LKVASSELR.
la vente de leur récolte, en possession de l'argent nécessaire pour le voyage. Le nombre des visiteurs a augmenté de mois en mois et octobre a fourni 7915000 entrées. Les chemins de fer ont organisé — un peu tardivement peut-être — des trains à prix réduits qui ont grossi la foule.
On raconte à ce sujet une anecdote piquante. Les hôteliers de Chicago, qui avaient fait d énormes et coûteux préparatifs, auraient songé à intenter un procès en dommages-intérêts aux chemins de fer pour le préjudice que le haut prix des transports leur aurait causé en mettant, pendant les premiers mois, un obstacle aux voyages. J)e leur côté, les chemins de fer auraient riposté en déclarant qu'ils intenteraient un procès en dommages-intérêts aux hôteliers pour le préjudice que leurs prix exagérés avaient causé aux compagnies en détournant beaucoup de personnes de l'idée d'entreprendre le voyage. Je pense que les avocats consultés ont renvoyé les plaignants dos à dos et que Taftaire en est restée là.
Ce qui est certain, c'est que le nombre des visiteurs a fini, sans monter jusqu'à 35 millions, par être énorme : il y a eu 27359521 entrées, dont 21480141 payantes et 6059880 gratuites ( * ).
Le 9 octobre, jour consacré à la fête de Chicago, a Chicago day », pour laquelle on avait fait une réclame monstre, il y a eu 7 1688 1 entrées, et trois autres fêtes ont attiré chacune plus de Sooooo visiteurs.
Il y avait eu 28 millions d'entrées à l'exposition de 1889 à Paris, c'est-à-dire un million de plus. Mais les conditions géographiques des deux villes sont très différentes. Prenez un compas et, sur un globe terrestre, tracez un cercle dont Paris soit le centre et dont le rayon ait 16^ (en latitude), c'est-à-dire environ 1800^™, vous circonscrirez une superflcie comprenant la plus grande partie de l'Europe et du nord de l'Afrique dont la population est à peu près de 260 millions d'âmes. Faites
(') Ces chiffres sont ceux qui m'ont été envoyés du commissariat général, quelques jours après la clôture de Texposition ; les chiffres publiés plus tard diffèrent peu de ceux-ci: 27539041 d'après YAlmanach eiicyclopédique du World, p. 82.
COUP 1)\)EIL d'eNSEMBLK SUH l'e\IH)SITION DK CHICAGO.
le même cercle en prenant Chicago pour centre et vous n'envelopperez guère que 64 millions d'ames. Vous pouvez en conclure que, quoique les Américains se déplacent plus facilement que les Européens, il y a du mérite à avoir attiré tant de millions de visiteurs dans une contrée beaucoup moins peuplée que celle où s'est tenue l'exposition de 1889.
L'exposition de Chicago a donc été un très beau succès. Il est très honorable, pour la cité et pour les organisateurs de la fêle colombienne, d'avoir, malgré la différence des conditions géographiques, presque égalé Paris par le nombre des visiteurs. Je redis, en terminant, que ce succès est un événement mémorable dans Thistoire du peuple américain ; j'ajoute que l'exposition est aussi un événement digne de remarque et de méditation pour les Européens qui l'ont vue ou qui commencent aujourd'hui à pouvoir en étudier les résultats dans les rapports imprimés; que, malgré les critiques de détail qu'on a pu justement lui adresser, elle a fourni une très ample matière d'instruction pour tous. Européens ou Américains, et un témoignage éclalant de ce qu'a accompli et de ce que peut accomplir encore l'esprit d'entreprise de la grande république américaine.
{ M xlY dit des Annales du Conservatoire des Arts et Métiers, S*% t. VI.)
Paris. — Imp. Gautbicr-Yillars et ûis, 55, quai des 0rands-Au*:ustii;3,