‹ L'exposition de Saint-ÉtienneChapitre 27 sur 49 · DEPENSES · texte numérisé non relu

DEPENSES

Concours international de musique (Primes, médailles, réceptions, logements, aménagements des locaux) 20.000

Dépenses pour ce concours comprenant : décorations, imprimés, affiches, frais de voyage et d'hôtel des jurys, etc 12.000

Exposition industrielle (intérieur et aménagements, transmissions et machines, pont roulant, etc.) 5o.ooo

Pavillon des machines à installer par M. Kasel,

de Paris 5 1 .000

Complément d'installation définitive du pavillon,

par le service d'Architecture 20.000

Galeries annexes fournies par M. Michelin, de Paris; surface pour 18 fermes, 1.080 mètres à 12 francs 12.960

Dallages et clôtures de ces galeries; 1.080 mètres à 10 francs (travail à exécuter par le service d'Architecture)

Camionnage et frais divers pour cette installation

Concours d'agriculture, d'horticulture, de boucherie et de charcuterie comprenant : bâtiments, estrades, clôtures, primes et installations, etc 35 .000

Exposition des Beaux-Arts (frais de bâtiment, transport de toiles, assurances, acquisitions, gardiennage, etc.) 25. 000

Décoration des places et rues (arcs-de-triomphe,

estrade d'honneur, mâts, etc 3o.ooo

Entourage de la place du Treuil : Tourniquets à l'entrée, nivellement général

Administration générale (affiches, employés, frais divers, réceptions, etc

Tirage des lots

Impression des bons et publicité 10.000

Remise aux banquiers

Imprévus .

TOTAI 376.000

(2) Cette augmentation du chiffre des dépenses provient de ce que, dans les premiers projets et budgets, la section industrielle ne comportait que 2.5oo mètres de construction; or, les bâtiments élevés par la Ville ont dépassé une superficie de 7.000 mètres. En outre, l'Exposition, qui devait être close le 1" octobre, a été prorogée de 25 jours; cette prorogation a entraîné un supplément de dépenses pour le gardiennage, l'entretien et l'éclairage.

produit donc un excédent de dépenses de (85.65g francs. Mais cet excédent est compensé largement, pour la ville, par une augmentation des droits d'octroi, pendant la période de l'Exposition. Ainsi, financièrement, la Municipalité n'a pas fait, dans cette entreprise, une trop mauvaise opération.

Aux points de vue social et économique, l'Exposition a été un très grand succès. De cette manifestation industrielle et artistique, dont la spontanéité assurait la sincérité, il se dégage nettement un fait synthétique : la puissante vitalité de Saint-Etienne et de la région.

Que, depuis quelques années, l'Armurerie, dans sa production, ait accusé une diminution constante, on ne peut le nier; mais tout paraît indiquer que la décadence est terminée. 1890 a vu augmenter le chiffre des affaires; et, cette année, on espère, enfin d'exercice, des résultats plus satisfaisants. La Fabrique n'était donc pas atteinte dans ses organes vitaux. Elle souffrait simplement d'une profonde anémie, due au régime que lui imposaient les promoteurs des funestes idées de la production intensive, à bon marché. Quelle triste situation pendant cette période ! Chaque année, les ouvriers voient leurs salaires diminuer; les patrons, leurs bénéfices disparaître. La fabrication s'avilit. A l'émulation féconde, produite par une recherche incessante d'innovations et de progrès, a été substituée une concurrence, acharnée et déloyale, qui n'a pour tout instrument d'action quela dépression des prix de vente et le pressurage de la main-d'œuvre. Saint-Etienne, en Armurerie, fait faillite à trois siècles de gloire et de probité industrielles. Aujourd'hui, une aurore de renaissance commence à poindre à l'horizon, hier bien sombre. Le salut de cette grande industrie est dans le retour décisif aux traditions séculaires, dans la conquête nouvelle de sa vieille renommée de fabrique incomparable par l'habileté de ses ouvriers et par le talent de ses artistes.

La Rubanerie non seulement jouit d'une grande prospérité commerciale, mais elle est arrivée à un état de perfection artistique et industrielle qu'elle n'avait jamais atteint, même aux périodes les plus brillantes de son histoire. L'Exposition de 189 1, après l'Exposition universelle de 1889, en a été le témoignage indiscutable. Cette belle industrie fait vivre 5o. 000 ouvriers et ouvrières et jette annuellement dans la circulation publique plus de 100 millions de francs en salaires et bénéfices aux producteurs.

Les Industries artistiques diverses de l'ameublement et de la décoration sont en progrès évident.

La Métallurgie a accompli une évolution économique qui en a changé l'organisation et la fortune. Jusqu'à ces dernières années, elle subissait une crise terrible, entraînant la ruine de plusieurs grands établissements. Loin de se laisser abattre et de se confier indolemment à la protection illusoire de l'Etat, les chefs de cette grande industrie luttent courageusement et, avec une résolution énergique, transforment de fond en comble leurs usines. Les hautsfourneaux inutiles sont éteints ; la fabrication des rails et des gros fers de commerce, improductive de bénéfices, est abandonnée. Alors, toutes les sociétés entreprennent hardiment la métallurgie fine, l'armement pour la guerre et la marine, les outils, les aciers et les fers de première qualité. Aujourd'hui, quatre ou cinq ans à peine après cette hardie révolution, la Métallurgie de la Loire ne redoute, en tout cela, aucune concurrence. Elle a trouvé, dans son nombreux personnel d'ingénieurs et de contremaîtres, tout ce qui lui était nécessaire

comme science, intelligence et habileté de main-d'œuvre, pour accomplir une entreprise aussi colossale. Si la fabrication des matières premières, pour ainsi dire, — le fer, l'acier et la fonte, — continue h baisser, celle des produits métallurgiques augmente sans cesse : et chaque compagnie ou maison voit croître de jour en jour le chiffre de ses affaires. Le nombre des ouvriers, en tenant compte de l'immigration de ceux de Saint-Chamond au Boucau, sur les bords de l'Adour, dans l'usine annexe de la Compagnie des Hauts-Fourneaux, Forges et Aciéries de la Marine et des Chemins de fer, n'a même point diminué. Actuellement, on en compte plus de 11.000, qui sont répartis entre 120 usines et qui gagnent bien leur vie. Quel magnifique spectacle présentait la Galerie des Machines, avec les pavillons des Aciéries de Saint-Chamond, de Saint-Etienne, de Firminy, d'Unieux, des Forges de l'Horme, de La Chaléassière, de MM. Brunon, Défiassieux, Neyrand, etc., emplis de canons, d'obus, de plaques de blindages, de bandages de machines, de roues de wagons et detenders, d'hélices, d'arbres de couches, de socles de charrues, de machines et de pièces de mécanique, etc. ! Sur tout cela quel fini de travail, quelles formes élégantes dans la précision mathématique des profils et des lignes ! Le visiteur, le moins préoccupé de ces questions de progrès industriel, y avait la sensation instinctive, immédiate, d'une perfection nouvelle, démontrant avec éclat la puissance du génie industriel de nos savants et les merveilleuses aptitudes techniques de nos ouvriers.

La grande industrie des Mines, la richesse foncière de la région, n'est pas en moins grands progrès. Sa production devient de plus en plus importante, donnant abondamment du travail à près de i5.ooo mineurs, qui arrachent chaque année aux entrailles du sol 40 millions de francs versés dans la fortune nationale. En 1890, toutes les grandes Compagnies ont vu augmenter le rendement de leurs concessions; les Mines de la Loire et les Houillères de Saint-Etienne, de 5o. 000 tonnes, soit près d'un cinquième; de 62.000, les Houillères de Montrambert et de La Beraudière, et, de 2.000, le bassin de Rive-de-Gier même, considéré comme à peu près épuisé.

L'Agriculture de la région a suivi l'évolution scientifique des industries; elle est florissante. La grande crise, qui a fait tant de ruines et provoqué des misères si cruelles, l'a épargnée. Au questionnaire de l'enquête générale organisée, en 1880, par la Société des Agriculteurs de France, elle pouvait répondre fièrement qu'il n'y avait point de fermes abandonnées dans cette partie de la France. La propriété, loin d'avoir subi une diminution, a augmenté de valeur dans la proportion d'un cinquième, depuis vingt ans ; et contrairement à ce qui s'est produit si fâcheusement, dans la plupart des départements, la population agricole a augmenté, sans que le chiffre des habitants de la ville de Saint-Etienne et celui des habitants de la région industrielle, dont elle est la métropole, aient diminué.

La plaine du Forez a été assainie par des travaux immenses de canalisation et d'irrigation, qui auront donné bientôt aux propriétés rurales une plus-value de 24 millions de francs. Les fièvres paludéennes décimant la population, il y a un demi-siècle, ont disparu dans un grand nombre de communes et sont devenues moins fréquentes et plus bénignes dans les autres. Grâce à ces conditions nouvelles, les Concours et les Comices agricoles annuels comptent toujours une clientèle considérable et sérieuse. Celui des Mottetières, en 1891, a été particulièrement brillant. 10.657 personnes l'ont visité pendant la courte période de son ouverture. Le Concours régional horticole, qui coïncidait avec le Concours régional agricole, a montré le développement de l'Horticulture dans la région. On y a constaté combien est

en o

devenu populaire le culte de la fleur, corollaire du goût public pour les productions du luxe et pour les œuvres d'art. La place Villebœuf, transformée féeriquement par les jardiniers, pendant une semaine tout entière, n'a pas reçu moins de 12.000 amateurs.

L'Exposition de 1891 a résumé tous ces progrès industriels, artistiques et agricoles et a fait, devant le public, la démonstration éclatante de la supériorité économique et sociale du travail dans lequel la Science et l'Art tiennent les premiers rôles. Toutes les nations sont aujourd'hui devenues concurrentes les unes des autres pour l'Industrie et le Commerce. En raison des facilités de communications et de relations introduites dans le mouvement général par les chemins de fer, les percements de montagnes et d'isthmes, les différents peuples ont adapté à leurs mœurs, à leurs besoins sociaux, une certaine civilisation collective et uniforme. D'autre part, pour ces mêmes raisons, il s'est établi une sorte de moyenne économique qui égalise à peu près les conditions de consommation. La nécessité s'impose donc fatalement aux uns et aux autres de cherchera conquérir une supériorité évidente et incontestable par l'originalité de leurs produits. La matière que tout le monde peut se procurer avec de l'argent, indistinctement, n'est plus un élément de concurrence. Seules, sa mise en œuvre, sa transformation par des méthodes scientifiques et par des formes artistiques nouvelles, peuvent lui donner une attraction et une valeur. Dans la Galerie des Machines, on a pu voir avec admiration combien la science de nos ingénieurs est féconde; quelles merveilles, de mécanique elle a inventées encore, depuis 1889, où la grande Exposition du Centenaire de la Révolution avait pourtant fait éclore tant de découvertes superbes : les machines à distributeurs rotatifs, les nouveaux compresseurs d'air deV'Biétrix etCie, les ventilateurs Râteau et Mortier, les glacières Vallicely; les presses à briquettes ovoïdes, les moteurs à vapeur Bonjour, les machines à gaz Simplex de la Compagnie de l'Horme; les appareils électriques du Creusot, de La Chaléassière, de MM. Guitton et Bertolus, Bayon, etc. ; les tourelles cuirassées des Hauts-Fourneaux, Forges et Aciéries de la Marine et des Chemins de fer, etc. Le fer, l'acier et la fonte qui entrent là ne valent que par l'Idée scientifique, dont ils sont les organes dociles et vigoureux.

La Galerie de l'Armurerie a montré l'alliance intime de l'Art et de la Science. Le mécanisme du fusil ou du pistolet est l'œuvre de celle-ci, œuvre souvent précieuse et originale, dans la simplicité et la puissance de son action. A ce mécanisme, à la matière qui l'enveloppe et le protège, l'Art vient donner une forme agréable, une décoration pittoresque. Et l'œuvre en reçoit une plus-value, souvent considérable. L'étranger peut, dans cette industrie, nous faire concurrence au point de vue technique ; mais il baisse pavillon, sans discussion, à la moindre comparaison qui vise l'intervention du goût. Au cours de l'étude sur les armes, on a vu combien souvent, à différentes époques, tant au xvntc siècle qu'au xix% s'est manifestée chez les pouvoirs publics aussi bien que chez les industriels, la préoccupation instante d'assurer la supériorité artistique de la Fabrique stéphanoise par un enseignement professionnel sérieux et par des encouragements de tous genres, donnés aux dessinateurs, graveurs, incrusteurs et sculpteurs de la corporation des armuriers. Aujourd'hui, la renaissance de l'Armurerie, renaissance évidente, incontestable, a pour base à la fois une plus grande perfection technique et une ornementation délicate plus variée.

Dans la Rubanerie, l'Art est triomphant. Quelles merveilles, quels chefs-d'œuvre de goût, de fantaisie, d'originalité il a produits ! Chaque fabricant s'est ingénié à créer des dessins et des coloris nouveaux,à rajeunir par des dispositions inédites les motifs traditionnels, qui ont survécu, en raison de leurs qualités exquises, au caprice de la mode qui les avait inspirés. Aujourd'hui,

la Fabrique stéphanoise, bientôt vieille de trois cents ans, a le rare privilège de ne rencontrer dans le monde entier aucune rivale pour les œuvres artistiques.

Ce sont les écoles qui développeront l'Art et la Science, qui doteront les ateliers et les usines d'habiles ouvriers et d'ingénieux dessinateurs. Mais, pour que cet enseignement soit fécond, il faut qu'il ait, à ses divers degrés, un caractère nettement pratique et logique, comme principes d'organisation et comme méthodes de fonctionnement. A la base, se place l'Ecole professionnelle de jeunes gens. En 1882, au moment où s'accomplissait la réforme du travail manuel scolaire, le Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire de M. F. Buisson, directeur de l'enseignement primaire au Ministère de l'Instruction publique, définissait ainsi le caractère administratif et la portée philosophique de l'institution nouvelle : «Apprentissage scolaire : On entend par ce mot ou par l'expression équivalente, « l'atelier dans l'école », une organisation des cours de l'école primaire, qui ajoute à l'enseignement proprement dit quelques heures de travail manuel ; on a en vue, non pas un apprentissage défini, mais la préparation à tout apprentissage, l'habitude et le goût pris de bonne heure du travail professionnel. » Dans l'application, ce programme idéal a subi des modifications importantes; ou plutôt, par l'exemple de ce qui existe à Saint-Etienne, il a été réservé exclusivement à la première période de l'enseignement primaire. Dans la seconde, l'apprentissage est devenu effectif. La spécialisation s'opère administrativement et l'élève est amené par les méthodes et par les règlements à une sorte de production industrielle. Le système est bon, puisqu'il donne des résultats excellents, et qu'à la prévention hostile qui avait accueilli au début la fondation de l'école, ont succédé non seulement la bienveillance, mais la sollicitude des chefs d'industrie de la région. On apprend là un métier aux enfants, dans des conditions qui leur permettront, à leur entrée dans les ateliers, de n'être plus à la charge de leurs parents et d'aspirer à devenir rapidement de très bons ouvriers et des contremaîtres. Suivant l'heureuse expression précitée, on leur fait prendre de bonne heure le goût du travail professionnel. La tâche des maîtres doit être facilitée singulièrement par la tradition et par l'exemple. L'ouvrier stéphanois, à quelque profession qu'il appartienne, aime son métier. Sous son enveloppe un peu rugueuse, il cache une âme d'artiste. Ainsi, le passementier, comme je l'écrivais plus haut, est bien plutôt une sorte d'associé et de collaborateur du fabricant qu'un salarié. Il se prête avec empressement et fort bonne grâce à toutes les modifications coûteuses qu'impose à son outillage l'exécution d'un article nouveau; il s'ingénie constamment à trouver, pour produire mieux et plus vite, des innovations, des perfectionnements, qui sont souvent des découvertes techniques d'une véritable valeur. J'ai pu dresser une longue liste de simples ouvriers, qui ont apporté au Jacquard des modifications importantes et qui ont enrichi l'outillage de la Rubanerie. Comme le passementier, l'armurier a des dispositions innées pour la mécanique, il est fier de sa profession, exercée souvent depuis plusieurs générations dans sa famille. La corporation compte de véritables dynasties d'ouvriers célèbres par leur habileté. L'Ecole professionnelle, dirigée par un homme qui est à la fois un savant et un administrateur, passionné pour l'institution qu'on lui a confiée, M. Lebois, marche fort bien. Rien n'y est à changer.

A côté de l'Ecole professionnelle primaire, fonctionnent les écoles qui ont pour but de donner à l'apprenti et à l'ouvrier, en dehors des heures de travail quotidien, les notions de Science et d'Art, qui peuvent augmenter la valeur économique de sa production, en la rendant plus rapide et plus perfectionnée. Ces écoles complètent par la théorie la pratique de l'atelier. A Saint-Etienne, les cours de la Bourse du Travail commencent à combler une lacune,

invraisemblable dans une ville industrielle aussi importante. C'est déjà fort bien. Annuellement, un certain nombre d'ouvriers reçoivent ainsi une instruction scientifique rudimentaire. Mais c'est 3.ooo et non 3oo, qu'ils devraient être. Dans mes voyages de missions à l'étranger, j'ai rencontré partout de ces institutions, fonctionnant de la façon la plus admirable. La Belgique en a créé assez pour qu'il n'y ait pas moins annuellement de 2 5.ooo ouvriers ou apprentis qui, chaque soir ou le dimanche matin, viennent y chercher les éléments d'une instruction correspondant à leurs professions. Dans certaines villes, à Bruxelles, à Gand, à Charleroi, la proportion entre le nombre des élèvesde ces écoles et la population est de i p. °j0. En Hollande, en Suisse, en Belgique, en Danemark, en Suède et Norwège, le chiffre proportionnel est aussi élevé. J'auraisdonc dû écrireplus haut 12.000 au lieu de 3. 000, pour la fréquentation idéale des écoles ouvrières du soir à Saint-Etienne.

En Angleterre, les écoles complémentaires de l'apprentissage sont le type le plus répandu. Il n'y a pas de centre industriel, si petit qu'il soit, qui n'en possède une; les grands en ont plusieurs. J'ajouterai même qu'en réalité ce sont les seules écoles qui fonctionnent très sérieusement et qui rendent de réels services aux industries nationales. Les écoles du jour, à de très rares exceptions, sont des écoles de pur luxe, fondées spécialement pour les jeunes gens qui se destinent aux carrières libérales, pour les amateurs et pour les oisifs. La proportion des écoles du jour aux écoles du soir, au point de vue de la fréquentation, est à peine d'un vingtième. L'enseignement donné dans toutes ces écoles est fort sévère et d'un degré déjà supérieur. Pour y entrer, afin d'en suivre les cours avec profit, il est recommandé de connaître les premiers éléments d'Art et de Science. Ce n'est point cependant une condition absolue ; les ouvriers et les apprentis qui n'ont pu acquérir ces notions trouvent, à l'entrée, des cours spéciaux où on les leur enseigne rapidement. Les sciences industrielles tiennent dans les programmes une très grande place. Afin de répondre à cette organisation spéciale, on a installé, dans toutes ces écoles, des laboratoires et des ateliers, puissamment outillés. Dans les grands centres industriels, où domine une industrie, on a même pris soin de spécialiser l'enseignement, en vue du perfectionnement de l'instruction théorique et pratique des ouvrier;, et des apprentis de cette industrie. Ainsi, au « Birmingham and Midland Institute, » j'ai trouvé une véritable école de métallurgie, avec laboratoires, fours, etc. ; à Bradford, il y une école technique du soir, consacrée à l'industrie de la draperie ; à Manchester, une école de filature et de tissage pour le coton ; à Glascow, une véritable école du génie naval.

En Belgique, on trouve partout des écoles et des académies de dessin du soir pour les apprentis et les ouvriers, désireux de se perfectionner dans la partie artistique de leur métier ou ambitieux d'une profession plus rémunératrice. L'enseignement y est très élevé. Le programme des cours comprend : le dessin à ses divers degrés, la peinture décorative, l'architecture et ses branches accessoires, le modelage, la sculpture sur pierre et sur bois et les diverses applications de l'art à l'industrie. Ceux qui suivent les cours de peinture aspirent a devenir rapidement des peintres en bâtiments, des décorateurs ; les maçons et les charpentiers s'adonnent à l'architecture, pour se mettre en état de diriger des chantiers. Souvent de pauvres diables, simples garçons de magasin, hommes de peine, terrassiers, sortent de ces écoles au bout de trois ou quatre ans, en mesure de devenir des peintres en bâtiments, des sculpteurs ornemanistes, des décorateurs, des dessinateurs pour constructions du génie civil et pour cabinets d'architecte. L'organisation matérielle de ces écoles présente, en Angleterre, en Belgique et dans la plupart des autres pays d'Europe, la particularité

intéressante de la cohabitation d'écoles du jour et d'écoles du soir, utilisant les mêmes locaux, les mêmes laboratoires et ateliers, les mêmes professeurs et la même administration. On réalise par là une économie très appréciable; mais le résultat social en est autrement précieux. Les écoles du soir que fréquentent exclusivement des apprentis et des ouvriers tirent de cette sorte de fusion avec les écoles du jour, ici véritables universités industrielles, ailleurs collèges techniques ou écoles d'art supérieures, un relief particulier. Ce ne sont plus des oeuvres philanthropiques qui recueillent des hommes, jeunes ou vieux, intellectuellement abandonnés, mais bien de grandes institutions, haut classées, sans aucun caractère d'assistance publique, et auxquelles on vient demander contre argent de l'instruction. Les ouvriers, les apprentis, les fils de patrons et les enfants de la bourgeoisie sont ainsi assimilés publiquement, et les uns et les autres peuvent s'honorer au même titre d'avoir été élevés dans des institutions célèbres.

C'est une école ouvrière artistique de ce genre que j'avais projeté d'organiser au Palais des Arts, dans les locaux situés au-dessus des galeries du Musée et qui sont actuellement inutilisés. Les élèves auraient été là à portée des collections et de la Bibliothèque d'art et d'industrie. «Vous n'aurez jamais personne», me disait-on un peu partout. Le succès des cours de la Bourse du Travail infirme ces pessimistes pronostics. Pourquoi, aujourd'hui, en présence de cette démonstration si nette, ne ferait-on pas à Saint-Etienne ce qui a été accompli ailleurs (i) et qui rend tant de services aux industries et aux arts ? Estime-t-on, par exemple, que les mineurs de la Loire sont trop peu intelligents nativement ou incapables de le devenir, pour qu'on n'ait pas à se préoccuper de créer à leur intention des écoles spéciales analogues à celles que j'ai vues fonctionner admirablement, en Belgique et en Allemagne, dans les grands centres houillers ? L'Ecole industrielle du dimanche, à Charleroi, compte près de cent mineurs, qui viennent parfois de fort loin suivre un cours spécial d'exploitation houillère fait par un ingénieur. Ce cours est même jugé si important que l'Association charbonnière des bassins de Charleroi et de la vallée de la Sambre donne annuellement 1.000 francs, destinés à des prix et à la fondation de bourses de voyages accordées aux trois premiers élèves, pour leur permettre de visiter des exploitations du Hainaut, sous la condition de rédiger après chaque visite, un rapport sommaire.

Les chambres syndicales, tant patronales qu'ouvrières, doivent tenir à honneur de développer largement l'instruction professionnelle, la base de la prospérité des industries. Ces Chambres sont un peu aujourd'hui les héritières des Corporations d'autrefois. On a beaucoup médit des Corporations. Sans aucun doute, elles furent oppressives ; leur constitution portait atteinte au grand principe de la liberté individuelle consacré par la Révolution. Mais elles ont devant l'Histoire, des excuses à leurs fautes et à leurs abus : la passion ardente pour la haute valeur du métier, qui avait inspiré cette création admirable du chef-d'œuvre, à l'entrée delà maîtrise; et la gloire d'avoir fait ainsi de la France la première nation industrielle et artistique du monde. Cette part de l'héritage des Corporations est la meilleure et la plus enviable.

(i) Je citerai, comme exemple à suivre, une institution populaire d'enseignement, l'une des plus belles et des plus fécondes qui existent en Europe, la « Société de l'Enseignement professionnel du Rhône », qui a créé dans les divers quartiers de Lyon plus de 100 cours, pour les employés, ouvriers et apprentis, et dont la clientèle annuelle atteint 7.000 personnes. La Société possède des ateliers d'étude et une bibliothèque technique importante. Son action sociale est immense.

Avant 1870, une association du même genre fut fondée à Saint-Ltienne par quelques professeurs du Lycée et de l'Ecole des Mines : elle fonctionna pendant quelques années avec succès; mais la guerre en provoqua la dissolution, et l'œuvre n'a pas été réorganisée.

L (partie nord)

Au-dessus des écoles du soir et des écoles professionnelles, viennent les écoles de dessin et d'art, les écoles d'art décoratif ou d'art industriel, qui constituent pour ainsi dire l'enseignement supérieur de l'Art appliqué à l'Industrie. L'Ecole régionale des Arts industriels est une école hybride, qui fait concurrence à l'Ecole professionnelle de Chantegrillet. La réforme de 1889. reportant à cette dernière les cours élémentaires de géométrie, de perspective, de mécanique, de dessin, de physique et de chimie, de teinture et de chauffage des chaudières à vapeur, a été excellente. Elle montre qu'on commence à se rendre compte de l'innoportunité et même du danger d'établir un dualisme d'enseignement entre deux écoles, destinées au contraire à se compléter l'une par l'autre. L'Ecole régionale des Arts industriels doit, à Saint- Etienne, être l'équivalent de l'Ecole des Mines. Celle-ci fournit aux industries minières et métallurgiques de jeunes savants; celle-là alimentera les ateliers de Rubanerie, d'Armurerie et des Industries artistiques, de jeunes artistes, dessinateurs, architectes, graveurs, incrusteurs, sculpteurs, etc. On n'y entrera qu'après un examen sévère, de nature à supprimer les non-valeurs, les fruits secs et les amateurs. Ce n'est pas le chiffre de trois et quatre cents élèves, plus ou moins condamnés à ne rien savoir à la fin de leurs études, qu'on doit ambitionner pour elle, mais une élite qui sera apte, au bout de la période scolaire, à rendre des services aux industries artistiques et qui entrera dans la vie, avec un précieux bagage de connaissances pratiques.

Quelle part a été faite à la Femme dans l'instruction professionnelle, industrielle et artistique? Fort petite et nullement en rapport avec la mission qu'elle a à remplir dans la vie. La comparaison de l'unique institution fonctionnant d'une façon normale avec l'Ecole professionnelle de garçons n'est pas favorable à la première. Il est question de créer un lycée de filles. D'après une récente statistique, publiée par le Ministère de l'Instruction publique, le nombre des jeunes filles qui se présentent en France pour le brevet élémentaire est en moyenne, par an, de 45.000, et pour le brevet supérieur, de 8.000, dont moins de la moitié sont reçues. Annuellement, il se produit environ 2. 000 vacances dans les écoles dirigées parles femmes ! Ne serait-il pas plus utile de fonder des écoles professionnelles, qui donneraient aux jeunes filles un métier sérieux ou qui, tout au moins, en feraient d'excellentes ménagères et d'industrieuses femmes d'intérieur?

Le Musée d'Art et d'Industrie doit faire partie de cet organisme d'enseignement scientifique et artistique pour les industries locales. C'est dans ce but précis que j'en proposais, en 1889, la fondation à la Municipalité et que je l'ai organisé, faisant dériver directement chaque collection de ce principe absolu : son utilité pour l'ouvrier, pour le patron, pour l'artiste et pour le public, comme éléments d'instruction technique, de progrès industriel, de plaisir pour les yeux, de joie pour l'esprit, et d'amour-propre local. Si ce principe est respecté de ceux qui la dirigent actuellement et appliqué par eux avec sévérité, l'institution rendra de grands services.

De toute œuvre publique il y a une moralité sociale à tirer. Celle de l'Exposition de Saint-Etienne est la démonstration superbe, de la force d'une idée. Quand la Municipalité fit connaître son projet d'organiser une Exposition industrielle et artistique en 1891, elle fut unanimement approuvée. Les adhésions vinrent de toutes parts. Les chefs des grandes industries de la ville et de la région offrirent leur concours. Et, de fait, le Président de la Chambre de Commerce était promu immédiatement à la tête de l'entreprise. Cependant,

au point de vue politique, les affinités entre les organisateurs et les coopérateurs de l'Exposition ne sont guère attractives. L'idée a tout dominé. Les politiciens de tous genres et de tous degrés se sont écartés d'instinct. L'œuvre a pris dès la première heure et a conservé jusqu'à la dernière un caractère exclusivement régional, à l'exemple de la grande Exposition de 1889, qui a été une manifestation nationale si éclatante. Dans les comités, on a pu voir assis, galamment coude à coude, et discutant avec autant de calme que de courtoisie, les représentants presque officiels de tous les partis politiques. Aux banquets, patrons et ouvriers, conservateurs et républicains, socialistes et réactionnaires, ont échangé gracieusement le pain et le sel et porté des toasts chaleureux, vibrants, à la prospérité de Saint-Etienne. Puisse l'Exposition de 1891 être un précédent souvent invoqué et un exemple imité avec des résultats aussi sérieux, dans les mêmes conditions d'unanimité de sentiments patriotiques et de généreuses ambitions !

Dans l'étude qu'on vient de lire, on a pu voir combien la participation de toutes les grandes industries régionales a été considérable et brillante. Le Champ de Mars, il y a deux ans, n'a pas offert, de leur part, plus d'efforts, plus de nouvelles inventions et plus de créations merveilleuses. Le Comité d'organisation avait projeté de faire une exposition extradépartementale; mais l'élément étranger à la région a disparu bien vite dans l'ombre des colossales exhibitions des Forges et des Aciéries, sous les fulgurations des vitrines des Rubaniers et des Armuriers, etc. Les Stéphanois ne se sont point lassés, pendant deux mois, d'admirer tout cela. Ce sentiment d'orgueil intime, de respect profond pour l'œuvre sortie de ses mains est aussi noble que fécond; c'est celui qui fait les hommes, avec lesquels on fait ensuite les grands ouvriers, les grands industriels et les grands artistes. Il faut saluer avec enthousiasme cette Renaissance provinciale et applaudir chaleureusement à cette glorification de la puissance industrielle et artistique d'une ville et d'une région.

Marius VACHON.

Saint-Etienne, ier novembre 1891

12e Livraison

24 Octobre 1891

, .. Texte par M. Mari us Vachon.

Théolier et C", imprimeurs-éditeurs.

ronique de l'Exposition

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