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L'exposition des primitifs flamands à Bruges

L'exposition ouverte cet été à Bruges lut une véritable évocation. Aux lieux mêmes où s'écoula leur existence d'imperturbable labeur, des maîtres, grands parmi les plus grands, dont la gloire illi;inina le moyen âge, semblaient renaître 1 la vie pour protester contre l'injuste mé- ( onnaissance de leurs droits à l'admiration (le la postérité. Trop longtemps ils furent délaissés. Alors que, dès le xv'^ siècle, (Ivriaque d'Ancônc salue en van Eyck « la gloire de la peinture »; que Barthélémy Facio, mort en 1437, le dénomme « le lince des peintres de son siècle », titre

iliiiit put se iilurilier Riibcns; que Jean Saiiti. le père de Kapliaël. exalte Jan van Eyck et Huger van der \Veyden, au point de dire, comme le devait faire plus tard, de son fils môme, la célèbre épitaplie du Panthéon, que leur art le dispute en perfection à la nature ellemême :

Di colorire furno si excellenti

Clie han suporalo spesse voile il vero,

des générations entières n'auront pour ces mêmes peintres ni souvenir, ni respect. De quelques-uns des plus grands le nom même se perdra, et des collectionneurs émcrites dédaigneront de recueillir leurs œuvres! La galerie Wallace, formée au prix de tant de loualile persistance et de si prodigieux sacrifices d'argent par lord Herlford, ne comprend pas un seul spécimen de l'art des maîtres primitifs. Le passionné de peinture ancienne, le collectionneur le plus éclairé des maîtres anciens que connut le xix'" siècle, — j'ai nommé Louis La Caze, — dans son enthousiasme pour les virtuoses du pinceau, Hollandais, Flamands, Espagnols, Français, Anglais, n'avait pas d'œil pour ceux que, naguère, nous appelions encore, avec dérision, les « gothiques » 1

Ce temps est-il passé? Espérons-le, sans oser l'affirmer. En art, la faveur des foules n'est guère moins versatile qu'en d'autres domaines; seule, la science évite ses caprices. La science, en vérité, n'est pas étrangère à la conception, à la réalisation du programme de cette fête de l'esprit et des yeux que constitue l'exposition. Grâce à elle, des horizons plus vastes s'ouvrent pour ceux que préoccupe le passé de l'art; elle leur permet de remonter à la source de la peinture contemporaine.

Le rapprochement en un même local, grandiose, mais de médiocre éclairage, d'authentiques travaux des van Eyck, de Petrus Cristus, de Roger van der Weyden, de Memling, de Hugo van der Goes, de Thierry Bouts, de Gérard David, avec nombre d'autres restant à déterminer, devient, pour les artistes et les historiens, une exceptionnelle occasion, encore que, pour certains maîtres, leur étude ne puisse porter que sur des pages d'importance secondaire, comparées à celles que détiennent des galeries ou des églises, dont le comité de l'exposition ne pouvait songer à obtenir le prêt. L'ensemble, pourtant, n'est pas disparate. Il est, au contraire, frappant par sa tenue ; il emprunte un relief particulier aux pages nombreuses et de renommée universelle qui s'y trouvenl. D'autre pai't.

il comprend dos créations de moindre envergure, mais non de moindre portée, appartenant à des galeries pnljliqncs, moins généralement visitées, ou à dos collections particulières, dont quelquesunes princières : Anlialt, Doria, Holienzollern, Radzivill, Liechtenstein.

Les connaisseurs sont dès longtemps familiarisés avec les œuvres de la première catégorie. A elles ira, comme de juste, l'admiration, sinon la surprise de l'arrivant. Vers les secondes se portera, comme instinctivement, l'attention des hommes d'étude, des érudits, de ceux que préoccupe la solution des problèmes qu'elles poseni, de ceux qui se sentiront la force d'en essayer la solution. Pour les mieux informés, ce sera plutôt un complément d'étude. Leur joie sera sans bornes de se trouver en mesure d'étudier côte à côte les o'uvres d'un même |iinceau, momeatanément rassemblées sur les parois du Palais provincial.

Ici, c'est la Cène An Thierry Bouts, de l'église Saint-Picire de Louvain, formant le centre d'un panneau où, d'une part, se rencontre le Martyre de saint Érasme, de Louvain encore; de l'autre, le Martyre Je faint Hippolyte, de la cathédrale de Bruges. Plus loin, c'est l'admirable Madone environnée de saintes, chef-d'œuvre de Gérard David, appartenant au musée de Rouen, servant de lien aux deux admirables panneaux du même peintre appartenant à l'Académie de Bruges : la Condaninatio/i et le Supplice de Sisa)n7iès, et, en face, les magnifiques panneaux de MM. de Somzée. Ailleurs, c'est la série exceptionnellement riche des créations de Memling, la C/idsse de sainte Ursule, tous les tableaux de l'hôpital Saint-Jean et du musée de Bruges, se groupant avec ceux des musées d'Anvers et de Bruxelles. Tout autour, enfin, une incomparable série de p(jrtraits du maître appartenant à M. Salting, do Londres, au musée de La Haye, au baron Oppenheim, de Cologne, au duc d'Anhalt, à MM. Léopold Goldschmidt et N..., de Paris, et à ([uebiues autres amateurs.

Van Eyck et van der Weyden, moins abondamment représentés, le sont néanmoins par des chefs-d'œuvre, venus, pour le premier surtout, de Belgique : musées de l'Etat belge, d'Anvers, de Bruges; pour le second, par des créations plus restreintes en nombre et en dimensions, mais de qualité rare, tels le Portrait de Pierre Bladciin, à M. R. von Kaufmaun, de Berlin, la Madone de M. Malliys, de Bruxelles.

L'attention du visiteur se portait avec une curiosité particulière

sur l'œuvre de certains maîtres encore indéterminés, bien que très typiques, parmi lesquels, en toute première ligne, figurait le maître énigmatique dit » de Flémalle », contemporain de Jan van Eyck et presque son émule, dont l'identité, jusqu'à ce jeur, se dérobe aux recherches d'investigateurs notables. N'arriveront toutefois au degré

L'.\XN0NC1.\T10X et la VISIT.YTIUN, IIEÏAIÎLE DE li B Û E D E H L A M (Musée de Dijon.)

de pénétration voulu, pour avoir raison du secret dont s'environne encore le surprenant ouvrier, que ceux dont la mémoire a retenu la vision de pages antérieurement étudiées ailleurs : en Espagne, à Dijon, à Aix, à Saint-Pétersbourg, comme il faut aller à Dijon, encore, pour apprendre à juger Mclchior Broederlam, à Florence Hugo van der Goes, à Douai Jean Bellegambe,

L'étude des Primitifs d'origine néerlandaise est, pour ce moment encore, des moins aisées. La dispersion de leurs œuvres y contribue

pour uno Ijonnc pari. Depuis lo temps où l'auteunlecos lignes faisait connaître aux lecteurs de la Gazelle des B^nux-Arts le maître dit alors i' de Mérode », devenu depuis « de Flémalle ». si richement représenté a Madrid, divers spécimens de ce nouveau venu ont été successivement identifiés, notamment par M. H. von Tscliudi. La date

PKÉSEXTATIOX AU TEMPLE ET LA FUITE EX EGYPTE, li E T A II L E 11 E IlIKjEDEIiLAM

(Miist'O de Dijon.)

inscrite sur un portrait du musée du Prado nous informe qu'il n'y a point lieu de songer à l'identifier avec Hubert van Eyck, comme l'auraient désiré certains critiques.

Simon Marmion et Jean Bellegambe sont des nouveaux venus encore, comme Jean Mostaert, que M.M. Gustave Gluck et Camille Benoît s'accordent pour identifier avec le maître du triptyque ayant appartenu au comte ¥\. d'Oulfremont, aujourd'hui au musée de Bruxelles. Le » Mostaert » de ^Yaagon, représenté à Bruges par une

nonibrouso série de peintvires, rentre, du même coiii>. parmi les indéterminés.

L'exposition, en somme, a marqué une date. Elle peut être envisagée comme la consécration du labeur de quelques hommes, M. James Weale en tète, dont la patiente investigation a contribué pour la plus large part à percer le mystère qui, jusque tout récemment encore, environnait bon nombre de maîtres désormais acquis à l'histoire. Cet hommage doit leur être rendu, au moment où nous faisons un si large emploi des sources vulgarisées par eux.

Chose à constater tout d'abord, et plutôt décourageante, après comme avant le voyage de Bruges : le point de départ de notre connaissance de la peinture dans les Flandres dépasse de peu le début du xv"" siècle. Gela tient à des causes multiples. La première est, sans doute, que ni les van Eyck, ni leurs continuateurs immédiats, non plus que leurs principaux contemporains, van der Weyden, Memling, Thierry Bouts, Gérard David, ne sont de souche brugeoise. La présence à l'exposition de tout ce qui est antérieur à van Eyck, de certaines peintures assignées à Melchior Broederlam, était à cet égard démonstrative. A les supposer même d'un autre peintre que le remarquable auteur des panneaux du retable de la Chartreuse de Ghampmol, on pouvait les rattaciicr certainement par l'esprit à ses productions et, par cela même, mesurer l'immense progrès réalisé par les van Eyck.

Ab Joie principium! L'adage est commode, sans doute, mais il faut pourtant chercher ailleurs le point de départ des merveilles que nous avons sous les yeux. Parmi les peintres, il est certain que van Eyck n'a pas plus de rivaux que de précurseurs, surtout dans les Flandres. Au risque de tomlierdans la redite, — n'hésitons point à le constater derechef, — ses précurseurs, il les trouva parmi les miniaturistes. Gela n'éclaircit peut-être pas tout à fait le mystère de ses origines, mais, en somme, la pei-fection de certaines miniatures de Pol de Limbourg, ou de Jacquemart de Hesdin, ornant les précieux manuscrits de Jean le Magnilique, duc de Berry, le frère de Charles V de France, est un précieux indice. La Gazplte a reproduit quelques feuillets des Grandes Heures du prince, appartenant au musée de Chantilly, à l'appui d'un travail dû à la plume savante de M. Léopold Delisle. Les précieux autels portatifs exposés à Bruges par MM. Weber, de Hambourg, et Gardon, de Bruxelles; le Cnicifiemenl de l'église Saint-Sauveur, à Bruges; le panneau votif appartenant aux hospices d'Vpres; d'autres peintures que l'on peut rattacher

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