‹ L'exposition rétrospective de l'art décoratif français (volume 2)Chapitre 18 sur 52 · TAPISSERIE DES INSTRUMENTS DE LA PASSION COMMENCEMENT DU XVI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

TAPISSERIE DES INSTRUMENTS DE LA PASSION COMMENCEMENT DU XVI* SIÈCLE

Cathédrale d'Angers

Le fond bleu foncé est semé de plantes fleuries, d'animaux et d'oiseaux. Trois anges agenouillés, chapés ou vêtus de dalmatiques de la plus grande richesse, portant au front une croix, et tenant en mains les Instruments de la Passion, présentent, déroulés devant eux, de longs phylactères où sont

rits en lettres gothiques les Vers qui sont le commentaire de chaque tableau. Les deux anges que

reproduit notre gravure sont l’Ange à la lance, et l'Ange des fouets, des verges et de la colonne de flagellation Des écussons sont disposés de place en place, portant les armes de Pierre de Rohan, seigneur

de Gié et du Verg

, père de François de Rohan, évêque d'Angers. Cette tapisserie est composée de trois pièces. Elle provient de l’église Sainte-Croix du Château du Ve Le style des figure

commune de Seiches (Maine-et-Loire).

d’anges et le goût pour les fleurettes et les oiseaux, dont les fonds sont animés, sont l'indication certaine de l’origine française de ces tapisseries, qui durent voir le jour dans un atelier des bords de la Loirejentre les années 1513 et 1520. Elles doivent être postérieures

à la mort de Pierre de Rohan, en 1513, la cordelière qui entoure les écussons indiquant le veuvage

de sa femme, par laquelle elles durent être commandées.

s Tentures et Tapisseries de la cathe

ale d'Angers,

PAP SPISSERIE

divergentes que soient les opinions sur les origines de l’art de la tapisserie et sur l’époque à laquelle on commença à fabriquer en France des tapisseries de haute lisse, il n’en est pas moins vrai que les monuments de ce genre datant du xu1° siècle nous font complètement défaut, et que seuls les textes nous ont laissé le souvenir des pièces qui furent faites à cette époque.

On a beaucoup discuté sur la priorité des ateliers flamands sur les

français, et de ceux de Paris sur ceux d'Arras. Il est certain que les docu-

ments écrits signalent Arras comme un foyer de fabrication des plus actifs au xiv° siècle, mais

il put y avoir un déplacement d'influence à la fin du siècle, avec l'essor que le roi de France Charles V imprima à tous les arts.

Charles VI continua les traditions artistiques de son père. L'un des artistes qu’il employa, Nicolas Battaille, citoyen de Paris, commença à faire parler de lui vers 1363 et vécut jusqu'en 1406. I1 fournit au Roi plus de deux cent cinquante tapisseries. Un des oncles du Roi, Louis [*, duc d'Anjou, lui commanda en 1376 une suite demeurée célèbre, qui fut continuée par les soins d’Yolande d'Aragon et de Jeanne d'Anjou. C'est la tapisserie de l’'Apocalypse d'Angers. Cette suite nous a été fort heureusement conservée presque entièrement. L'artiste qui fut chargé de l'exécution des cartons n’était autre qu'Hennequin ou Jean de Bruges, peintre attitré et valet de

chambre de Charles V, auquel on doit l'enluminure merveilleuse de nombreux manuscrits. Il

s'inspira d’ailleurs, dans ces compositions, d'un manuscrit que possédait le roi Charles V, et dont ce dernier voulut bien se dessaisir au profit de son frère Louis d'Anjou. Chaque pièce était composée d'un grand personnage assis dans une niche gothique, lisant devant un pupitre qui

‘Apocalypse, et de deux séries de sept tableaux superposés, l’un à fond bleu, l’autre à

portait fond rouge. Entre les deux séries de tableaux régnait une bande brune, portant, en lettres gothiques, les versets correspondant à chaque série de la rangée supérieure, disposition qui se répétait sous la rangée inférieure. Dans le haut de chaque pièce, le ciel, semé d'étoiles, était peuplé d'anges chanteurs et musiciens. Dans le bas, la terre verdoyait, couverte de fleurs, animée de petits animaux. Cette œuvre était bien française, mieux encore, bien de l'Ile-de-France ; mais déjà les provinces flamandes luttaient d'activité artistique avec les provinces françaises, et le mariage de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, allait imprimer un essor étonnant aux ateliers de haute lisse d'Arras. Les écrits du temps mentionnent sans cesse « l'œuvre d'Arras, le fin fil d'Arras »; les Arazzi jouissaient par delà les monts d’une vogue incroyable. Le goût de l’époque et les

traditions communes laissent supposer qu'il devait y avoir peu de différence dans les représen-

tations des deux genres de tapisseries, et c’est ce qui rend les attributions difliciles.

e fut vraiment un moment unique pour cet art admirable, et les séries de cette époque, qui ont été réunies au Petit Palais, demeureront sans doute un des souvenirs les plus

vivaces qu'on conservera de cette Exposition.

la tenture du Fort roi Clovis, de la cathédrale de Reims, sans être d’une

Deux pièces d couleur agréable, sont d'un beau caractère. L'une d'elles, dans un désordre indescriptible de

: le cavalier. ) 3 loute la dé : du roi Gondeb le Bour ; Une chevaux ou de cavaliers, nous conte sans doute la défaite du roi Gondebaut de Bourgogne. — Une

tapisserie de l’église Notre-Dame de Nantilly, à Saumur, et une autre appartenant à M. Velghe,

représentent la Prise de Jérusalem par Titus et la prise et le sac d'une ville : cette dernière,

d'une tonalité lourde et triste, est d’un grand intérêt par les costumes et les scènes naïvement cruelles qu'elle représente.

rervais et

Tout autre et d’un charme pur et familier est la suite de la légende de saint

saint Protais, à la cathédrale du Mans, dont deux pièces sont venues, ainsi que. la délicieuse

frise de la légende de la Vierge de Notre-Dame de Beaune. Dans cette dernière apparaît dé ce goût pour les fleurettes et les oiseaux dont le semis sera la gaieté de tant de tapisseries du xv° siècle. Nous retrouvons ce goût exquis pour les choses de la nature dans la belle frise de la cathédrale d'Aix, dans une délicieuse petite tapisserie à fleurettes portant au centre un écusson

soutenu par deux anges de la cathédrale de Troyes, dans la merveilleuse pièce, dite des Ins-

truments de la Passion, à la cathédrale d'Angers. — goût s'étendra aux tapisseries de sujets

civils et aux pastorales : les deux tapisser

:s de la collection Albert Bossy sont des merveilles du genre; dans l'une, un joueur de musette et une femme, dans l’autre un berger et une bergère apparaissent sur un fond où fleurissent les mille fleurettes de nos prés et de nos bois, cependant que des oiseaux et des moutons s’y prélassent.

Il faut mettre tout à fait à part une tapisserie infiniment curieuse, et dont le caractère est unique : c’est le Bal des Sauvages ou des Ardents, appartenant à l'église Notre-Dame de Nantilly

Saumur. Elle était inconnue jusqu’à ces dernières années, jusqu'au jour où, retrouvée en

fâcheux état dans un coffre de la sacristie, elle fut envoyée la Manufacture des Gobelins et y fut remarquablement restaurée. C'est un document inestimable sur les modes de l’époque, sur les grands hennins et les souliers à la poulaine; la note caricaturale n'y fait pas défaut, avec ces danseurs vêtus de peaux de bêtes, et cet orchestre au dernier plan où d'étonnants et

comiques musiciens mènent la danse.

I faut enfin se réjouir à Paris de la venue de la célèbre tapisserie du trésor de Sens, dite des Trois Couronnements. C'est la perle des tapisseries gothiques, et nulle tapisserie connue n'offre une si subtile exécution, une si surprenante préciosité de matière. D'un tissu très serré et très fin. rehaussé de fils d’or et d'argent, elle offre de plus, par ses figures et la beauté de la composition, un intérêt artistique de premier ordre. Les visages y sont exprimés avec la même certitude et la même énergie que dans un tableau ; leur caractère est celui des œuvres flamandes de l'époque, de Dirks Bouts en particulier, et si cette admirable tapisserie n’est pas née en Flandre, elle porte le style d’un art que les ducs de Bourgogne avaient importé avec leurs alliances dans leurs provinces françaises. Ne quittons pas cette merveilleuse époque du xv° siècle, sans citer la belle tapisserie de la vie de la Vierge de l'église de Nantilly, à Saumur, et la superbe pièce de l'Apocalypse de la cathédrale de Narbonne.

Mais la fin du règne de Charles VI, son état de démence, les efforts de son successeur pour

reconquérir son royaume, toutes ces vicissitudes ne devaient guère être favorables aux industries de luxe. Arras, au contraire, faisant partie des États du duc de Bourgogne, put profiter d'une situation qui rendait ses ateliers prospères. Jean Sans Peur leur fit de nouvelles commandes, ainsi que Philippe le Bon. Qu'il nous suffise de citer, entre tant d'autres, l’admirable suite de l'histoire de Clovis (à la cathédrale de Reims) et les deux séries de Charles le Téméraire, prises dans sa tente, à la bataille de Granson, et qui appartiennent aujourd'hui au musée de Berne et au musée de Nancy. Mais la prise d'Arras, en 1477, par les troupes de Louis XI, et les ruines qui en résultèrent obligèrent ses ouvriers à porter ailleurs leur incomparable industrie.

Ce fut Bruxelles qui, pendant toute la première moitié du xvi° siècle, en profita surtout, et c'est à ses ateliers que Charles-Quint demanda de fixer le souvenir de sa grande expédition à Tunis, pendant que le pape Léon X demandait à Pierre van Aelst d'exécuter la célèbre suite des Actes des apôtres, d'après les cartons de Raphaël. Cette intervention de Raphaël allait bouleverser l'art de la tapisserie, et devait lui être aussi funeste que l'influence italienne a pu l'être aux grands peintres flamands de la Renaissance.

Le xvir° siècle nous a laissé un nombre considérable de tapisseries devenues propriétés de l'État. Il n'y avait donc qu'à puiser au Garde-Meuble pour trouver la plus somptueuse parure pour les salles de mobilier. S'il a pu paraître un peu contestable que des tapis de la Savonnerie soient dressés contre les murs, alors qu’ils étaient faits pour les planchers, il faut songer aux servitudes des expositions publiques. D'autres salles cependant reprennent tout de suite leur valeur décorative avec les tapisseries, et la manufacture des Gobelins va nous montrer les trésors par lesquels elle sut établir sa suprématie incontestée. L'année 1662 la vit fondée, et le Grand roi, sans hésiter, en confia la direction à Le Brun. La salle Louis XIV présente deux pièces de l’histoire du Roi, et l’on ne peut imaginer quelque chose de plus éblouissant et de plus joyeux que ces tapisseries, où se trouvent racontés les plus remarquables sujets de l’histoire contemporaine ; la richesse des costumes et du mobilier, l'entente du groupement, la vérité de ces personnages, qui sont des portraits, font de ces grandes compositions des pages d'histoire égales aux peintures de Le Brun. C’est sans doute là leur défaut, et nous voici loin de la fantaisie et de la déformation

décorative qu'exige un art tel que la tapisserie. Mais, à ce point de perfection, et quand on voit

l'effet d'ensemble d'un appartement du xvir° siècle, on oublie les principes et on se laisse aller

à l'admiration.

Au xvir siècle, la tapisserie se plie avec une souplesse étonnante à l’art de l'époque et au soût de la société nouvelle. Loin d'être un art particulier ayant ses moyens d'expression et ses g a &

inci : Sd i He > € fe AE >s, elle sera un agréable pastiche des principes décoratifs intangibles, comme aux grandes époques, elle sera 1 g I

re TT n —

peintures du temps. Tantôt elle ne sera qu'un tableau qui sera tissé au lieu d’être peint ; tantôt elle se confondra avec les peintures décoratives des boiseries qu’elle accompagnera, et des décorateurs, comme Gillot ou Bérain, pourront faire servir leurs décorations indifféremment d'un côté comme de l’autre. La tapisserie trouve alors ses plus grands triomphes dans l'imitation la plus étroite et la plus servile de la peinture. Il est vrai que les procédés techniques étaient arrivés au summum de la perfection : finesse de tissage, délicatesse et fraîcheur de ton. On ne peut rien ? imaginer de plus parfait en ce sens que les deux tapisseries de la série du Régent, Daphnis et Chloé, exécutées en 1718, et celles de la série des Dieux (Bacchus et Cérès), d’après Audran. Toutes quatre ont été prètées par MM. Lowengard. M. Schutz a prêté une superbe tapisserie, d'après Boucher, à fond bleu semé de fleurs de lis et décorée de deux anges tenant les armes de France, ainsi que deux pastorales d’après Audran. M. Chappey a exposé une grande tapisserie, b curieuse par son parti pris de coloration, et représentant une fête au château de Vaux, où tout un groupe, au premier plan, se trouve présenté dans un éclairage artificiel rouge sombre du plus étrange eflet. Les deux étroites bandes à fond jaune, décorées de singeries d'après Bérain, à

M. Kilotz, sont d’une extrême finesse.

Les deux grandes salles des Pas-Perdus, à l'entrée du Petit Palais, avaient été décorées de tapisseries empruntées au Garde-Meuble national. Elles sont extrêmement connues et ont tou-

jours été la suprème ressource des organisateurs d'Expositions.

COMMENCEMENT DU XVI‘ SIÈCLE Musée des Antiquités de la Seine-Inférieure

Sur un parterre semé de fleurs se détachent trois cerfs ailés, celui du milieu assis dans un champ

clos d'une palissade de branches d'arbres entrelacées. Iltient, entre ses pattes de devant, la hampe d’une bannière ornée de soleils d’or au milieu desquels l'archange

Jne banderole flotte autour de la hampe de cette bannière et porte ces mots :

int Michel terrasse le dragon.

Cest estandart est une enseigne al

oial François enseigne : jamais ne la bandonner

S'il ne veult son honneur.

Les deux autres cerfs portent au col une couronne fleuronnée de lis et un écu aux armes de France. Une banderole se déroule autour du cou de chacun d'eux, et l'on y peut lire : Armes porte très glorieuses Si nobles na dessoulz les cieuls Et sur toutes victorieuses. Je ne pourroye porter mieulx.

Au sommet, deux châteaux forts à tours crénelées au-dessus de rochers es Le caractère décoratif ass

ez particulier de cette tapisserie, la forme des lettres des légendes, l'architecture des édifices, le goût de décoration florale des fonds, autorisent à la dater des dernières années du xv* ou du commencement du xvi* siè comme bien française.

le, du temps de Louis XII, et à la considérer

Cf. Gasron LeBretoN. — Notice lue à la réunion des Sociétés des Beaux

Arts, 14 avril 1898

RE e

il * | h | . |

Don. Fr:

SÉRIE DE L'APOCALYPSE Travail français XIV® SIÈCLE

Trésor de la cathédrale d'Angers.

Un personnage, assis dans une niche gothique, médite sur le livre de l’Apocalypse, ouvert devant lui sur un pupitre. Une riche étoffle, semée de fleurs de lis et de croix, forme dais au-dessus de sa tête et dossier derrière son siège. Deux anges tiennent au sommet de l'édifice qui l'abrite deux étendards armoriés d'Anjou et la croix de Lorraine. La figure du grand vieillard, dont la méditation se concentre sur les paroles éternelles, est d’une grandeur et d’une austérité telles qu'on les rencontre dans les figures du grand miniaturiste André Beauneveu. La tenture totale, dite de l'Apocalypse, comprend sepl pièces, en état plus ou moins parfait. Ces sept pièces formaient primitivement 90 tableaux; 69 restent entiers, 9 à l'état de fragments, 12 ont été détruits.

Cette suite célèbre avait été commandée en 1376 par Louis [", duc d'Anjou, oncle du roi Charles VI, à Nicolas Battaille, citoyen de Paris, déjà connu en 13563 et qui vécut jusqu'en 1406, grand fournisseur tapissier du Roi.

L'artiste qui avait été chargé de l'exécution des cartons n'était autre que Hennequin ou Jean de Bruges, peintre attitré et valet de chambre de Charles V, auquel on doit la merveilleuse enluminure de nombreux manuscrits. Il s'inspira d’ailleurs, pour la composition de cette tenture, d’un manuscrit que possédait Charles V, et dont celui-ci avait bien voulu se dessaisir au profit de son frère, Louis d'Anjou. Après la mort de Louis d'Anjou, la série fut continuée par les soins de Yolande d'Aragon et de René d'Anjou.

Conf. Tentures et Tapisseries de la Cathédrale d'Angers, par M. L. ne Farcy (Angers, 1875). Nicolas Battaille, tapissier parisien du x1v° siècle, par M. Guirrrer.

Histoire de la Tapisserie, par MM. Guirrrey et PiNcHarT. Un article de M. Girx (L'Art, 1876, 24 décembre).

RAPISSERTE

Page 1