CHAPITRE PREMIER
Définition de la pifissance productive. — Sa source principale réside dans l’esprit humain. — Les Machines et Appareils analogues. — Les Outils.
Y-a-t-il quelque vérité frappante qui ressorte de l’examen de l’Exposition? Et, surtout, l’homme qui désire l’amélioration du sort de ses semblables est-il fondé à en tirer quelque conclusion consolante?
A cette question, il me semble difficile de répondre autrement que par l’affirmative. Envisagée dans son ensemble, l’Exposition atteste que la puissance productive de l’homme, de l’individu aussi bien que de la société, va en augmentant d’une manière continue, et que cette progression, qui est à l’avantage de tous, mais qui, on le verra, doit en principe profiter, et en fait
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profite plus particulièrement au grand nombre, a acquis le caractère de l’accélération la plus prononcée, depuis une date qui remonte à peine à un siècle.
La puissance productive de l’homme détermine celle de la collection organisée des individus, qui est la société. La puissance productive de la société est à sa richesse ce que la cause est à l’effet. A proprement parler les deux ne font qu’un. La richesse de la société, c’est tout ce qu’on y trouve d’échangeable, ou donnant lieu à l’achat et à la vente. L’or et l’argent, que le vulgaire regarde comme la richesse principale, l’unique richesse, ne sont dans la richesse de la société qu’un accessoire; accessoire important toutefois, en ce qu’ils servent de dénominateur commun pour exprimer la valeur de tous les autres objets. Plus une société a de puissance productive, et plus chaque année elle crée de -richesse; plus est grande, par conséquent, la quantité des objets de toutes sortes, applicables aux besoins divers de ses membres, qu’elle peut tous les ans répartir entre eux, les rendant par cela même plus riches ou moins malaisés.
Pour écarter toute équivoque, et autant qu’il dépend de moi toute obscurité, j’essaie d’indiquer le sens précis de ces mots, la puissance productive.
Par là nous entendrons, pour chaque industrie, la quantité de produits, d’une qualité spécifiée, que rend le travail moyen d’un homme dans un laps de temps déterminé, comme serait une journée ordinaire de travail. On pourrait tout aussi bien prendre une année. Ainsi, dans l’industrie du fer, si une forge composée de cent hommes, faisant les diverses opérations depuis la livraison de la fonte brute jusqu’à l’achèvement des barres
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d’un échantillon fixe, produit dans l’année dix mille tonnes de fer ou dix millions de kilogrammes (1), la puissance productive de chaque homme sera de 100 tonnes par an, ou, en supposant trois cents jours de travail, de 333 kilogrammes par jour. Si, au lieu d’une forge, on considère un atelier de filature, la puissance productive de l’homme dans cette industrie se déterminera pareillement en divisant le nombre de kilogrammes de filés de coton d’un certain numéro, comme serait le n“ 40, produit dans une année ou dans un jour moyen, par le nombre des personnes adultes (2) travaillant dans l’atelier. En ces termes, la notion de la puissance productive de l’individu, et par conséquent de celle de la société, acquiert toute la clarté et toute l’exactitude désirables.
La puissance productive de l’homme se développe, avons-nous dit, d’une manière continue dans l’enchaînement successif des âges de la civilisation.
Quelle est l’origine de cette croissance? Elle ne peut résider dans l’accroissement de la force musculaire de l’homme, ni même de son adresse, abstraction faite des facilités qui résultent d’un meilleur outillage. Sans doute, l’homme peut développer la dextérité de ses doigts et la souplesse de ses membres. Il y a cependant un point passé lequel ce progrès devient extrêmement borné ou lent, et tout ce qu’on peut espérer c’est de faire
(1) Je prends ce chiffre uniquement pour la commodité du discours,
(2) On compterait un certain nombre d’enfants comme une personne adulte. Pour donner au calcul une plus grande exactitude, on convertirait de même les journées de femmes en journées d’hommes, d’après la différence de l’ouvrage fait par les travailleurs des deux sexes.
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participer un plus grand nombre de personnes à l’avancement obtenu par quelques-unes. Il est possible à l’homme d’augmenter dans une certaine proportion la vigueur de ses muscles ; mais le progrès qui s’accomplit en ce genre, même pendant un long laps de temps, pour une agglomération nombreuse telle qu’est une nation, a une limite extrêmement restreinte, après qu’un certain degré a été franchi. Sans doute, l’homme civilisé qui se nourrit passablement et qui est assujetti à un travail quotidien, réussit, par l’exercice continu, à donner à tels de ses muscles ou à son corps entier une puissance d’action supérieure à celle que possède le sauvage qui n’est pas industrieux, et ne s’exerce que par hasard et dans la limite de ses modestes besoins. Mais une fois qu’il est bien entré dans les voies de la civilisation et qu’il s’est astreint à un labeur régulier et soutenu, l’homme peut être considéré comme ayant acquis une force musculaire qui pour la moyenne est fixe. Un fort de la halle d’aujourd’hui ne porte sur son dos que le poids dont pouvait se charger son bisaïeul ou son pareil du temps de saint Louis. L’intensité de la force matérielle de l’homme a ses bornes dans notre constitution même. La force musculaire moyenne du Français ou de l’Anglais, ou de l’Allemand, ou de l’Américain du Nord, doit aujourd’hui être à peu près juste ce qu’elle était il y a cent ans, et pourtant quel n’a pas été dans ce même temps l’accroissement de leur puissance productive !
Tant que l’homme est réduit à ses propres organes, je veux dire tant qu’il est privé du concours des machines ou de l’assistance des outils, l’étendue possible du
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progrès de sa puissance productive est très-petite. C’est que, par lui-même, restreint à ses propres forces, privé du concours de celles de la nature préalablement asservies par son intelligence, l’homme est faible, chétif et gauche, en comparaison d’un grand nombre d’êtres de la création. Les animaux devant à jamais porter en eux tout leur outillage, la nature a donné à différentes espèces, pour les actes distincts qu’elle leur a assignés, des facilités inhérentes à leurs organes mêmes , qu’elle a refusées au genre humain. Tels, comme certains oiseaux, ont dans leur bec acéré une tarière; tels autres, comme les espèces ailées en général , et comme certains quadrupèdes, le lièvre, le chien, le cheval, les grands carnassiers, sont doués d’une très-grande vitesse de locomotion. La trompe de l’éléphant est une pompe aspirante , en même temps que, par sa flexibilité combinée avec la force musculaire de la bête, c’est un instrument propre à saisir les objets les plus lourds et à les transporter. La taupe a tout ce qu’il faut pour miner le sol aussi bien que le sapeur-mineur de nos régiments du génie, et les agriculteurs savent si elle en use. Pour le castor et pour les rongeurs , leur denture est un moyen de trancher le bois. Quelques mollusques cheminent dans la pierre. Une multitude d’insectes creusent des galeries dans le sol ou dans la substance des arbres. L’abeille excelle à retirer le sucre et le parfum du calice des fleurs. Les carnassiers broient aisément entre leurs mâchoires les os les plus durs. Toutes ces aptitudes, tous ces talents, si je puis parler ainsi, l’homme ne les recèle pas dans la contexture ou l’agencement de ses membres ou de ses organes ; mais il en a l’ample compensation dans la puissance qu’il tire
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du noble privilège dont il est investi, et par lequel la Providence l’a distingué de tout le reste de la création. La raison de l’homme est une de ses forces, incomparablement la première de toutes, l’origine et le gage de sa domination ici-bas, comme elle est la promesse de son immortalité dans une autre vie. C’est à elle qu’il doit tous ses genres de supériorité, et très-particulièrement celle qu’il montre dans la carrière industrielle, par son habileté à créer de la richesse.
Débile comme il est dans son corps exigu, et d’ailleurs tourmenté par des besoins innombrables, l’homme serait le plus malheureux et le plus dénué des êtres, et le plus impuissant des producteurs, s’il n’était parvenu à s’approprier des forces matérielles en dehors des siennes. Mais, par la puissance propre à son esprit, il arrache à la nature ses secrets les plus divers, et fait sur elle des conquêtes indéfinies, que par un nouvel effort rapproché ou éloigné, l’esprit humain fait servir à la production des objets innombrables dont le faisceau forme la, richesse de la société et répond à la diversité toujours grandissante de nos besoins. Par l’empire que, à la faveur de son intelligence, il est parvenu à exercer sur la nature , il s’est assuré pour son travail des auxiliaires multipliés. Ce furent d’abord les animaux qu’il ploya à la domesticité, le bœuf, le cheval, l’âne; dans quelques régions, le chameau; dans d’autres, le renne; dans d’autres encore, le lama. Ce furent ensuite les agents naturels, c’està-dire les forces qui sont les unes manifestes et même tumultueuses à la surface de la planète, les autres latentes ou dissimulées, ou pour ainsi dire endormies.
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mais auxquelles la pensée humaine a pu trouver et a trouvé, en effet, le moyen de donner l’essor. L’homme, par ses ressources intellectuelles, a le don de leur imprimer une activité qui ne se lasse pas. On dirait de ces géants des légendes qu’une puissance supérieure tenait enfermés dans des abîmes, et qu’un bon génie allait délivrer. Nous présenterons le dénombrement de ces forces tout à l’heure ; on verra que c’est à peu près comme la revue d’une armée imposante par le nombre, plus imposante par la puissance.
Il y a lieu aussi à une observation importante au sujet de la force personnelle de l’homme, qui est si restreinte et si inhabile alors qu’il est désarmé et réduit à ses quatre membres en présence de la nature. Il ne lui était guère donné, avons-nous dit, d’augmenter la quantité d’effort dont sont capables ses muscles , ses membres , ses organes ; mais il lui a été accordé d’en multiplier l’effet utile. Il a un moyen, qui lui est propre, moyen varié jusqu’à l’infini dans ses applications, de métamorphoser cet effort en l’investissant de l’adresse la plus délicate et la plus raffinée , d’une sorte d’aptitude universelle. C’est par les outils qu’il a résolu ce difficile problème.
Tandis que , par les machines proprement dites , l’homme applique à son usage les forces animées et inanimées qui sont éparses dans la nature, il peut, à l’aide des outils , donner telle direction et tel emploi qu’il lui plaît à ses propres forces. C’est ainsi qu’il réussit à faire de ses membres tout, absolument tout ce que font ensemble les autres animaux avec l’immense variété des organes que la nature a distribués entre eux, quelque profusion qu’elle y ait déployée.
Les outils sont pour l’homme des organes sup-
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plémentaires par lesquels il peut aborder une infinité d’opérations qui, au premier abord, semblent interdites à ses organes, tels que la nature les a composés. Ainsi l’homme tenterait en vain, avec ses dents ou ses ongles, de dépecer le bois aussi bien que le castor ou que le rat. Mais quel animal pourrait couper un madrier aussi bien que l’homme, dès qu’il est armé de la scie? Quel est le bec d’oiseau qui pourrait fouiller le tronc d’un arbre aussi bien que l’homme, lorsqu’il est pourvu de la tarière ou du vilebrequin? Une opération bien simple , celle d’enfoncer un clou dans un mur ou dans une poutre, est impraticable à l’homme tant qu’il est absolument à l’état de nature, un animal borné comme les autres animaux aux organes qui lui ont été départis; ce n’est plus qu’un jeu aussitôt qu’il a dans la main un marteau ou seulement un caillou : réunies, les dix bêtes les plus adroites et les plus robustes ne s’en acquitteraient pas aussi bien en mettant en action tous leurs organes. Qu’est-ce, lorsque, aux outils proprement dits, l’homme ajoute le secours de certains réactifs ou de certains accessoires , du grès en poudre ou de l’émeri quand il s’agit de polir une surface, un acide quand il veut creuser la pierre calcaire? Que sont, dans ce dernier cas, en comparaison de l’homme, les mollusques entreprenants qui, par leurs sécrétions, ont rongé les pierres de telle digue sous-marine, et l’ont démolie?
Voilà donc le résultat du travail de l’esprit humain employé à observer la nature pour y puiser des découvertes, et à rechercher l’application de celles-ci à la pratique des arts : par là l’homme s’assimile des forces nouvelles, des moyens d’action aussi grands qu’ils sont
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divers; il acquiert une puissance productive de plus en plus étendue.
Par là, en effet, il se procure des légions de collaborateurs animés et plus encore d’inanimés. C’est ainsi qu’il est parvenu à ranger sous sa loi , comme des serviteurs dociles, les chutes d’eau, le courant et la pente des fleuves, le choc des vents, la montée ou la descente de la marée ; et puis la force élastique de la vapeur, non-seulement de la vapeur d’eau, mais aussi de celle d’autres liquides dont le nombre fort limité, quant à présent, ne saurait manquer de s’augmenter : on peut nommer dès aujourd’hui l’éther et le chloroforme. Désormais même ce n’est plus seulement la force élastique des liquides qu’il utilise , c’est encore celle de quelques substances gazeuses. On peut citer, en attendant plus et mieux, d’abord celle de l’air, qu’on commence à employer, soit froid, à l’état d’air comprimé, soit dans les machines à air chaud (i), et celle du gaz d’éclairage, qui a fait son début avec un certain succès, à Paris, comme force motrice (2). L’usage de la vapeur d’eau sur une grande échelle n’est pas plus vieux que le siècle dont nous n’avons encore franchi qu’un peu plus de la moitié; celui des autres forces élastiques ne date pas de vingt ans. Ces vingt années ont été consacrées à imaginer de premières dispositions vraiment pratiques, qui bientôt sans doute seront remplacées par de meilleures. En cette matière, nous sommes donc tout juste à l’entrée de la voie. A ces forces impulsives s’ajoute celle des substances explosibles.
(1) Voir le rapport de M. Tresca, tome III, classe viii, page 93.
(2) Id., ibid.
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comme la poudre à canon et les fulminates, dont on est loin d’avoir tiré tout ce qu’ils contiennent. C’est ainsi encore que la force de l’électricité, celle du magnétisme terrestre et les rayons de la lumière sont récemment devenus des aides pour l’homme, et lui rendent des services merveilleux; car est-ce une exagération de qualifier de merveille le télégraphe électrique? Et la photographie (1), et la puissance d’éclairage (2), que déjà l’on commence à tirer des mêmes sources, n’ont-elles pas quelque chose de prodigieux?
Il y a trente ans, on répétait assez difficilement dans les laboratoires une expérience curieuse, imaginée par un célèbre physicien anglais, le docteur Leslie, dont l’objet était de démontrer que les liquides , en se vaporisant, absorbent une quantité considérable de calorique. Elle consistait à placer sous une cloche, dans le vide, deux coupes fort évasées, l’une assez grande, remplie d’acide sulfurique concentré, l’autre petite, contenant de l’eau. La vaporisation de l’eau dans le vide, activée par la présence de l’acide sulfurique concentré, qui en est très-avide, refroidissait l’eau elle-même tellement qu’elle se recouvrait de glace. C’était une jolie expérience de laboratoire, quand elle réussissait. L’idée du docteur Leslie, reprise et retournée par les savants, a subi différentes formes et a fini par arriver à l’application industrielle. On a construit des appareils réfrigérants fondés sur la vaporisation de l’éther, et on a obtenu ainsi un assez beau succès. Ensuite on a essayé la dissolution du gaz ammoniac,
(1) Voir les rapports de MM. le baron Gros et Delessert, tome IV, classe XIV, page 145.
(2) Voir le rapport de M. Edmond Becquerel, tome III, classe viii, page 100
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et la réussite a été parfaite: on est parvenu ainsi à produire un froid intense à si bon marché, que désormais dans les maisons de campagne on pourra se dispenser' d’établir des glacières. Chaque fois qu’on aura besoin de glace, on en fabriquera sur l’heure. Mais on a tiré de là de bien antres conséquences. Une grande industrie a pu se fonder afin d’extraire des eaux de la mer, par la voie du refroidissement, divers sels qu’elles contiennent indépendamment du sel marin. On peut même prévoir qu’un jour nos architectes , tournant davantage leur esprit vers l’application des sciences physiques à l’art de rendre les maisons commodes et saines, utiliseront le même appareil, convenablement modifié, pour rafraîchir les habitations pendant les ardeurs de l’été, ou pendant les fêtes qui encombrent les salons au point d’y déterminer une température insupportable (1).
C’est ainsi encore que l’homme a asservi à sa loi toute une autre catégorie d’agents qu’il a découverts dans les affinités chimiques, à la faveur desquelles il accomplit des changements et des transformations qu’aucune force mécanique n’aurait pu tenter.
Ce n’est pas tout de découvrir des forces nouvelles , il n’est pas moins indispensable de trouver des moyens simples et efficaces pour les faire bien travailler. L’homme donc a successivement imaginé et établi une quantité indéfinie de machines, d’appareils et de dispositions par lesquels il met en action, sous les formes les
(1) J’aurai à revenir sur cette ingénieuse découverte du froid artificiel, qui est représentée à l’Exposition par la machine Carré. Elle est mentionnée par M. Balard dans son rapport sur les produits chimiques, tome I, classe II, page 183. Voir aussi le rapport de M. Lan sur la classe xxxi, tome VI, page 288.
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plus diverses, toutes ces forces naturelles, dont il varie par cela même les effets selon la variété des besoins qu’il éprouve. En même temps, par un bon agencement et une forte construction, il porte ces mécanismes à un degré de puissance dont l’esprit est confondu. Sur ce dernier point, citons un exemple. On installe aujourd’hui sur les navires de gueiTe des machines dont la force nominale est de 1,400 chevaux; mais la puissance possible, celle qu’elles déploient quand la nécessité s’en fait sentir, allant jusqu’au quintuple, ce sont réellement des machines de 7,000 chevaux de vapeur. Comme le cheval de vapeur a le double de la puissance du cheval de chair et d’os (1), et que la machine travaille vingtquatre heures par jour, tandis que le cheval qu’emploie le roulier, ou que le cultivateur attelle à la charrue, ne peut aller communément au-delà de huit heures, un cheval de vapeur rend les mêmes services que six des animaux que nous regardons cependant comme de si utiles et si commodes serviteurs. Voilà donc un appareil qui, à lui seul, représente quarante-deux mille chevaux à l’écurie. A l’exception de l’armée sans pareille à laquelle Napoléon P'' fit passer le Niémen dans l’été de 1812 pour la conduire à Moscou , je ne crois pas qu’il y ait eu dans les temps modernes une seule armée qui ait réuni effectivement un pareil nombre de chevaux.
En soumettant ainsi à sa volonté et à son exploitation les forces de la nature, et en les obligeant à se déployer après qu’il leur a imposé son joug, l’homme
(1) On estime que l’eftbrt moyen d’un cheval élève 40 kilogrammes à 1 mètre de hauteur par seconde. Ce qu’on appelle cheval de vapeur se définit par l’élévation à 1 mètre par seconde d’un poids de 75 kilogrammes; c’est donc à peu près le double.
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s’est formé, pour l’exercice des arts, un arsenal qui tous les jours se grossit de nouveaux engins, et dans lequel viennent se ranger, comme des esclaves nouvellement acquis, des forces nouvelles. Toutes ces forces, ainsi domptées et apprivoisées pour ainsi dire, le dispensent d’employer, ou pour parler plus exactement, d’excéder sa propre force musculaire. Il surveille les appareils plus qu’il ne les tient en mouvement par une impulsion venant de sa personne, et, à mesure qu’il travaille moins de ses membres , il produit davantage. C’est ce qui semble un miracle, mais ce qu’il ne convient pas d’appeler ainsi, car au lieu d’une perturbation des lois de la nature, qui peut se refuser à y voir l’accomplissement des lois tracées, pour le bien de notre espèce, par la divine Providence?
La force musculaire de l’homme est ainsi réservée pour des usages à l’égard desquels les machines n’ont pas été inventées encore, ou paraissent ne pouvoir l’être. Mais alors interviennent des outils ou des ustensiles qui règlent l’emploi de cette force, de manière à soulager l’homme et à accomplir avec le moindre effort le plus grand résultat.
C’est parce que les ressources qui viennent d’être incomplètement énumérées sont mises en jeu beaucoup mieux que par le passé, depuis un siècle environ, que, depuis cette époque, la puissance productive de l’individu et de la société s’est agrandie d’une manière inusitée, et qu’elle éprouve de nos jours une progression rapide dont il y a lieu d’attendre de grands effets au point de vue social, au point de vue politique, au point de vue humanitaire.
L’influence que l’agrandissement de la puissance pro-
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ductive de l’homme exerce sur la marche de la civilisation, peut se démontrer par un exemple qui remonte aux plus anciens temps.
La société humaine n’a pu exister que du jour où un certain nombre de découvertes, du genre de celles dont nous venons de parler, ont été au pouvoir de l’homme. Pour que les générations pussent se succéder, en formant cet enchaînement solide et régulier qui constitue une ' société viable, il était indispensable surtout que les hommes eussent leur subsistance assurée; car, il faut l’avouer, quelque pénible que ce soit pour notre orgueil , c’est le premier de leurs besoins, celui qui peut le moins attendre. Cette condition n’a été remplie dans la civilisation occidentale qu’après qu’on a eu reconnu les qualités propres au blé, la résistance de la plante aux intempéries des saisons, l’uniformité relative de son rendement, et la facilité de conservation qui distingue le grain une fois récolté ; et puis il a fallu encore, pour cultiver cette admirable graminée, qu’on eût inventé la charrue attelée de la paire de bœufs, la charrue, une des plus précieuses machines que possède le genre humain. On peut dire que la civilisation est née tenant un épi à la main et appuyée sur le manche de la charrue : une découverte d’histoire naturelle avec une découverte mécanique.
Jusque-là l’existence des hommes était à la merci de la famine qui les menaçait sans cesse, et souvent les décimait et les forçait à se disperser pour aller chercher ailleurs des conditions meilleures, qu’ils ne trouvaient pas.
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