‹ L'Exposition universelle de 1862Chapitre 27 sur 40 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Perfectionnements qui se rattachent à la chimie.

Depuis un certain nombre d’années on a lieu de noter une baisse de prix pour plusieurs des produits chimiques que j’appellerai fondamentaux, parce qu’ils ser-

INTRODUCTION

vent de base à un grand nombre d’opérations industrielles. L’acide sulfurique, qui est dans les arts une véritable matière première, a baissé dans ces derniers temps, parce qu’on le fabrique beaucoup aujourd’hui en employant, au lieu de soufre, substance dont les gisements sont fort clair-semés sur la surface de la terre, la pyrite de fer, corps que la nature a prodigué et qui, jusqu’à ce jour, était à peu près sans usage. Le carbonate et le sulfate de soude, matières que la teinture et d’autres arts chimiques consomment si fréquemment, sont au moment d’éprouver une réduction de prix très-sensible par l’application de la machine à faire la glace de M Carré, que j’ai déjà mentionnée. Elle donne le moyen d’extraire facilement des eaux de la mer le sulfate de soude, qui s’y trouve tout formé, et qui, dans l’état actuel de l’industrie, est la matière première du carbonate, dont l’emploi est plus étendu. Par le même procédé, on obtient en outre différents sels de potasse, le chlorhydrate notamment. Cette dernière production ne sera pas un petit service pour l’industrie en général. La potasse s’obtenait jusqu’à ce jour par le lavage des cendres de bois. Dans les pays primitifs où les forêts abondent et où le bois est sans valeur, si même ce n’est un obstacle, on incendiait les forêts pour retirer des cendres la potasse. C’est ainsi que cette substance était principalement fournie au monde par les États-Unis et la Russie. Mais les forêts primitives commencent à disparaître ; on ne les rencontre plus que dans des régions inaccessibles. La potasse, matière nécessaire à tant d’opérations , menaçait de nous faire défaut. Heureusement, l’invention do M. Carré vient à point pour retirer à peu de frais la proportion de potasse que ren-

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ferme l’onde amère. Cette proportion est toute petite, mais comme le réservoir qui la contient est inépuisable, un approvisionnement suffisant de potasse est assuré au genre humain, quelque grands qu’en soient ses besoins. La machine de M. Carré est montée aujourd’hui sur les proportions qui conviennent dans la saline de Giraud (Bouches-du-Rhône), dirigée par M. Merle, et y donne des résultats satisfaisants (1).

La chimie, plus encore que la mécanique, produit des changements qui tiennent de la magie. On peut jusqu’à un certain point lui appliquer le vers si connu de Regnard :

Dans ses heureuses mains le cuivre devient or.

Cette citation se présente à l’esprit, dans le palais de Kensington, lorsqu’on est en présence des couleurs si brillantes et déjà si fameuses que récemment on est parvenu à tirer du goudron produit par ta distillation de la houille dans la fabrication du gaz. Comment a-t-on eu l’idée de rechercher des couleurs délicates et du plus vif éclat dans ce liquide noir et nauséabond, dont l’aspect seul, non moins que l’origine, semblait exclure une pareille bonne fortune? Le hasard, qui, lorsqu’il est bien observé, engendre le génie, est le premier auteur de la découverte. Le fait est que de ce goudron on retire un jaune, un rouge, un bleu, un violet, un vert, tous de la plus grande beauté; que dis-je, plusieurs rouges, plusieurs bleus, plusieurs violets. Le jaune est l’acide picrique, puis vient l’aniline, base que

(1) C’est ce que M. Balard a exposé dans son rapport. — Voir tome I, classe II , page 183.

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divers traitements chimiques transforment en violet, en rouge, en bleu et tout le reste. On emploie plusieurs de ces couleurs, aujourd’hui, sur une grande échelle. Beaucoup de savants de diverses nations ont pris part à cette découverte, dont l’industrie de la teinture s’applaudit tant. Quelques-uns de ces travaux remontent à 1788, mais l’application de ces substances aux arts de la teinture est toute nouvelle. Il a fallu du temps pour les avoir dans leur pureté et leur beauté, et pour en bien connaître la nature et les propriétés. C’est Haussmann, c’est Laurent, qui mourut au moment où il donnait de si grandes espérances; c’est un Anglais, M. Perkin; c’est un Lyonnais, M. Verguin; c’est le docteur Hoffmann, de Londres, le docteur Wurtz, de Paris, et d’autres encore (1). Un Français, M. Renard, de Lyon, a eu le principal mérite de l’application de ces couleurs à la teinture.

Comme si ce n’était pas assez, les éléments qui sont si singulièrement cachés dans le goudron de houille fournissent un autre corps doué de la vertu de garantir de la putréfaction les matières animales : c’est l’acide phénique. Une solution qui en renferme un centième seulement suffit pour garantir de la pourriture les produits animaux. On commence à l’employer pour faire traverser l’Océan à des substances de ce genre, sans qu’elles se corrompent dans la cale, et rendent le navire inhabitable à l’équipage. Il y a là probablement un moyen

(1) On trouvera un historique très-bien fait de cette découverte dans le rapport de M. le docteur Wurtz, tome I, classe ii, page 280, et des renseignements pleins d’intérêts sur le même sujet dans le rapport de M. Decaux, tome I, classe ii, liage 325, ainsi que dans celui de M. Persoz, tome V, classe xxiii, page 186.

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de développer les échanges entre l’un et l’autre hémisphère, ou entre toutes régions séparées par de longs trajets.

Une autre découverte très-honorable pour son auteur, et dont on a lieu d’attendre de beaux résultats, est celle de l’aluminium , due à M. Henri Sainte-Claire- Deville. L’aluminium par lui-même a quelques usages qui lui sont propres et qui, avec le temps, se multiplieront vraisemblablement. On a eu raison de dire que c’est un intermédiaire entre les métaux communs et l’or et l’argent. Mais c’est par ses alliages principalement que ce métal nouveau semble appelé à rendre prochainement des services. En le combinant avec le cuivre, on obtient un bronze qui laisse bien en arrière celui que travaillait Lysippe, le même dont se servent encore les statuaires modernes, le même avec lequel se fabrique cet instrument terrible qu’on appelle la dernière raison des rois. Celui-ci est formé de cuivre et d’étain. Le grain du bronze d’aluminium est plus fin, la substance en est plus dure et plus résistante au frottement et au choc. On pourrait en faire, pour l’armée, des casques légers; pour l’industrie, des coussinets (supports des pièces tournantes) beaucoup plus durables que ceux qui s’emploient aujourd’hui; pour la science des instruments de précision plus inaltérables que ceux de cuivre ou de laiton. On en ferait même, si le prix s’en abaissait, d’incomparables canons pour les champs de bataille; c’est ce qui résulte d’un essai qu’un de nos plus habiles manufacturiers, M. Ch. Christofle, a entrepris à ses frais. Cette baisse de prix aura-t-elle lieu? Sur ce point, il semble que le passé réponde de l’avenir. Le kilogramme d’aluminium, lorsque M. H. Sainte-Claire-

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Deville venait de l’obtenir, était fort cher. Il valait, dit-on, 3,000 francs le kilogramme; le prix aujourd’hui peut être estimé à 80 francs. Ce serait même moins si l’on en avait à produire une grande quantité.

Parmi les progrès que l’industrie a dus à la chimie dans ces dernières années, il en est un certain nombre qui se rapportent à l’hygiène publique, ou qui soustraient les ouvriers à des dangers jusqu’alors inhérents à l’exercice de telle ou telle profession. Ainsi l’argenture des glaces substituée à l’étamage met les ouvriers à l’abri des accidents si nombreux qu’entraînait inévitablement, après quelque temps, le contact du mercure. C’est une idée d’un grand chimiste allemand, M. Liebig, mise en œuvre par un Français, M. Petit-Jean, et l’exploitation s’en fait, à Paris, chez M. Brossette. La découverte de M. Gau pillât, qui a rendu possible de fabriquer les capsules -fulminantes pour armes à feu, sans chance d’explosion , est un bonheur pour les personnes qui se livrent à cette industrie, car rien de plus violent et de plus épouvantable que la détonation des fulminates, dès qu’il y en a une certaine quantité. On en a eu la preuve sinistre dans l’attentat qui fit frémir le monde civilisé en janvier 1858. Le fond de ce perfectionnement est simple ; il consiste surtout en ce qu’on est parvenu à travailler le fulminate à l’état humide.

Une autre découverte déjà un peu ancienne, car elle remonte à un demi-siècle déjà, celle du blanc de zinc substitué à la céruse pour la peinture en bâtiment, figure à l’Exposition sous une forme rajeunie. On sait que le contact de la céruse donne aux peintres la colique de plomb, empoisonnement caractérisé, et ((ue rien de pareil ne se présente avec l’oxyde de zinc. On ap])récie

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davantage, avec le temps, la peinture au blanc de zinc. L’usage s’en est répandu dans ces dernières années, et les ouvriers, qui avaient fait mauvais accueil à l’innovation destinée à leur sauver la santé et la vie, commencent à la bénir aujourd’hui. Il reste cependant beaucoup à faire pour en assurer aux populations ouvrières le bénéfice complet. Les architectes, et encore plus les entrepreneurs en bâtiments, ont ici leur responsabilité engagée ; ils finiront par le sentir. L’application nouvelle que vient de recevoir le blanc de zinc substitué à la céruse est celle de la glaçure des cartes de visite et de différents cartons servant à faire des boîtes. Les cartes glacées à la céruse avaient déterminé plus d’un empoisonnement. La glaçure au blanc de zinc est organisée sur une grande échelle dans les ateliers de M. Latry, à Grenelle.

C’est aux arts chimiques et à la mécanique tout à la fois qu’il convient de rapporter une amélioration du même genre, qui consiste à préserver le public des coliques de plomb qu’a causées, dans plus d’une circonstance, l’emploi de tuyaux de plomb pour les conduites d’eau. M. Ch. Sébille, de Nantes, étame, c’est-à-dire recouvre intérieurement d’une couche mince d’étain, les tuyaux de plomb destinés à cet usage, par un procédé ingénieux et économique (1).

Une autre découverte récente est celle qui se montre à l’Exposition, du tungstate de soude, lequel, mêlé à l’empois, empêche le linge d’être inflammable, et ainsi préviendrait, si les blanchisseuses en prenaient fini-

(1) Voir le rapport de M. Delesse, tome III, classe x, page 253. — Voir aussi le rapport de M. Petitgand, tome VI, classe xxxi, page 326, et celui de M. Lan, même tome, classe xxxi, page 337.

INTROUUC'IION.

tiative, ou si la plus belle moitié du genre humain l’exigeait d’elles, les cruels accidents qui, depuis quelques années, ont mis le deuil dans tant de familles, et souvent à l’occasion des joyeux ébats du bal (i). Gay- Lussac, qui a fait tant de découvertes pratiques, en même temps qu’il contribuait tant à l’avancement de la science pure, avait conseillé déjà le phosphate d’ammoniaque. Il s’agissait alors plutôt d’écarter les chances d’incendie dans les théâtres, en rendant les décorations peu ou point inflammables ; les toilettes d’alors se prêtaient moins que celles d’aujourd’hui à ces horribles brûlures. Le tungstate de soude est-il bien supérieur au phosphate d’ammoniaque? Il y a lieu de croire qu’il est préférable. En tout cas, pour une destination aussi utile, mieux vaut avoir deux ingrédients qu’un seul. Au surplus , on a même trois procédés ; le troisième consiste dans le rideau en toile métallique que M. Delacour a imaginé d’adapter aux cheminées, et qui est en vogue à Paris ; le mieux serait de combiner l’usage du rideau Delacour avec celui des jupons à l’épreuve de la flamme.

Dans le genre d’inventions que je signale en ce moment, il n’y a rien qui ait autant d’intérêt que l’usage du phosphore amorphe pour les allumettes chimiques. On ne s’explique pas bien comment cet expédient si simple, qui a la vertu de prévenir des accidents et des crimes, est si loin encore d’être adopté chez nous universellement.

Il serait aisé d’allonger la liste de ces découvertes qui

(1) Il paraît qu’en Angleterre l’emploi du tungstate de soude commence à se répandre.

INTRODICTION.

tendent à préserver la vie des ouvriers ou du public. 11 s’en est produit un grand nombre de nos jours. Une des plus admirables, la lampe de Davy à l’usage des mineurs, qui date du commencement du siècle, a reçu dans ces derniers temps des perfectionnements qui l’ont rendue plus efficace, ou, ce qui, jusqu’à un certain point, revient au même, plus économique. Une autre, mais celle-ci exclusivement mécanique, est celle des appareils avec lesquels les ouvriers peuvent en sûreté monter et descendre dans les puits de mine. On sait quels funestes accidents arrivaient lorsque le câble qui les soutenait venait à se rompre.

C’est depuis peu d’années qu’on a découvert, non pas l’existence, mais l’utilité d’une substance liquide qui jusqu’alors restait intacte dans son flacon sur les rayons du laboratoire, attendant, comme bien d’autres, que l’homme, en l’expérimentant, eût trouvé le moyen de l’adapter au soin de son bien-être ou aux besoins de sa puissance productive. Je veux parler du sulfure de carbone. 11 sert aujourd’hui à extraire la graisse de résidus jusque-là sans valeur. On lui a trouvé , depuis peu de temps, un usage digne de fixer l’attention publique, celui de la conservation des grains. M. Doyère a imaginé un système de silo, fondé sur le pouvoir qu’a le sulfure de carbone de tuer presque instantanément le charançon et les autres insectes acharnés après le blé. Ce sont des vases en tôle hermétiquement clos. Nos administrations publiques commencent à employer le silo de M. Doyère. Le sulfure de carbone peut aussi garantir des mites les matières premières et les tissus auxquels s’attachent ces insectes. Une circonstance à noter relativement à cette substance, c’est le bas prix

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auquel on est parvenu à la produire, du moment qu’on en a eu besoin sur de grandes proportions. Il n’y a pas longtemps qu’on payait le sulfure de carbone jusqu’à 200 francs le kilogramme; aujourd’hui c’est moins de 1 franc. Un chimiste français, M. Deiss, qui a organisé cette industrie dans plusieurs États de l’Europe, le fabrique présentement, selon M. Balard, sur le pied de 40 à 50 centimes.

Les chimistes étudient également le moyen de produire à bon marché quelques-uns des sels à base d’ammoniaque, substance puissante pour féconder le sol, et particulièrement le carbonate. Ils touchent au but, si même ils ne l’ont atteint. Ils s’occupent aussi d’un autre problème dont la solution aurait une immense portée, celui de puiser dans l’atmosphère, qui en est un réservoir indéfini, l’azote, un des éléments actifs des engrais et de diverses combinaisons utiles. On a cru plusieurs fois déjà tenir la solution ; on l’avait en effet, mais à l’état théorique ; les procédés se sont trouvés trop coûteux ou même trop incertains. Depuis la dernière exposition universelle on a fait de nouveaux pas. C’est ce qu’a exposé M. Balard dans son rapport si complet.

Un des progrès des arts chimiques qu’il y a lieu de signaler le plus à l’attention et même à la reconnaissance du public, c’est la fabrication du sucre raffiné de premier jet. On obtient directement du sucre non en pains, mais en petits cristaux parfaitement blancs et limpides, qui se prête à tous les usages, et qui est notablement à plus bas prix que l’ancien raffiné (i). Il convient de dire que, dans ce perfectionnement de l’industrie su-

(1) Voir le rapport de M. An.selme Payen, tome I, classe iii, page 491.

tXTRODUCTION.

crière, la mécanique entre pour une part au moins égale à celle de la chimie (I).

Il est survenu clans les produits chimiques, à la suite des découvertes multipliées de la science, qui ont renouvelé les méthodes, un remarquable abaissement des prix. Ainsi, l’acide sulfurique ne coûte guère que le douzième de ce qu’il se vendait à la fin du dernier siècle ; cependant le fond du procédé est resté le même : c’est toujours celui des chambres de plomb. Une multitude de sels et des substances telles que le phosphore, l’iode, des médicaments d’un grand emploi, ont subi de même de très-fortes baisses. Depuis qu’il a fallu beaucoup de phosphore pour la fabrication des allumettes chimiques, on s’est ingénié, et de 200 francs le kilogramme il est tombé à 6 ou 8 francs. Le cyanure de potassium , un des ingrédients nécessaires pour l’industrie de la dorure et de l’argenture galvanique , coûtait, avant 1840, de 4 à 500 francs le kilogramme; aujourd’hui c’est 12 francs ou même 10 francs. Le prix de l’écorce de quinquina a triplé à peu près depuis vingt ans ; la quinine cependant n’a monté que d’assez peu. La soude est un des articles qui ont le plus baissé : il y a eu ici une révolution dans la fabrication (2) . J’ai cité plus haut la baisse du sulfure de carbone et de l’aluminium; je terminerai par le sodium. Il y a cinquante - cinq ans , lorsqu’il eut été découvert par

(1) Voir ce qui est dit de la turbine plus haut, page xxxix.

(2) Elle se retire aujourd’hui du sel marin par un procédé assez complexe, qui coûte moins cependant que l’ancien, tout simple qu’il paraissait. Il consistait à brûler des plantes qui croissent spontanément au bord de la mer. Je dis consistait, car l’industrie de la soude artificielle a écrasé et tué la vieille industrie.

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l’illustre Davy, il revenait à ce qu’aurait coûté du diamant. Quand deux dignes émules du grand chimiste anglais , Gay-Lussac et Thénard , eurent imaginé un procédé nouveau bien plus économique, il valait encore cinq à six fois son pesant d’or, 15 à 20,000 francs le kilogramme. Il y a une dizaine d’années, on aurait dû le payer 1,000 francs environ. Aujourd’hui qu’il sert à fabriquer l’aluminium, il est beaucoup plus demandé, on s’est appliqué à le faire à bas prix; il est tombé à 20 francs. Si l’on en avait une forte commande, on le fabriquerait à raison de 7 ou 8 francs.

Il est dans la nature des choses que les arts chimiques fassent des emprunts au laboratoire du savant pour leurs procédés et leurs appareils. Depuis un certain nombre d’années déjà , les chimistes employaient à leurs expériences de laboratoire des lampes où , originairement , le gaz hydrogène et ,' ensuite , le gaz d’éclairage , mêlés à l’oxygène en proportion convenable, produisaient une chaleur extrêmement intense, supérieure à tout ce qu’on obtenait dans les fourneaux les mieux construits. On vient d’introduire cet appareil dans les ateliers de la haute métallurgie, pour le travail du platine. Sous l’énergique action du jet de gaz enflammé , ce métal , réputé infusible, s’est parfaitement fondu en quantité relativement grande : « l’invincible a été vaincu. » Le mérite de cette innovation revient à M. Henri Sainte-Claire Deville, membre de l’Institut, et à M. Debray, de Paris. La maison Johnston et Matthey, de Londres, expose un lingot en platine de 100 kilogrammes fondu de cette façon. Les ustensiles de platine se feront désormais avec du métal coulé ; ainsi a été fabriqué le gigantesque ustensile en platine exposé par une maison fran-

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çaise , MM. Desmoutis, Chapuis et Quennessen. Ils seront bien meilleurs et à bien plus bas prix. Ce métal , qui a des qualités particulières , recevra de nouveaux emplois. Ce qui est plus important, l’industrie humaine se trouve de ce moment armée, pour la production d’une chaleur intense, d’un appareil nouveau qu’elle a acquis à l’occasion du platine, et dont la puissance laisse en arrière tout ce qui était connu jusqu’à ce jour. Elle ne peut manquer d’en tirer des résultats nouveaux.

Voici un exemple qui montre comment la chimie peut, par un simple détail, exercer sur une branche d’industrie une heureuse et considérable influence. La fabrication des cuirs vernis est, on le sait, fort avancée. On la pratique avec un grand succès à Paris. Elle a donné une célébrité au nom de feu M. Nys, qui l’avait perfectionnée. Jusqu’ici on y était fort gêné par une difficulté : pour que le vernis soit bien adhérent, il faut que te cuir, une fois préparé dans les ateliers, soit séché à l’air libre, au grand soleil. Or si, pendant qu’il est étendu en plein air, un peu de pluie survient, chaque goutte d’eau y fait une tache. Sous le climat parisien, c’était une source d’ennuis, d’embarras et de pertes. Pendant des mois entiers, pendant tout l’hiver, les produits s’entassaient sans pouvoir recevoir du soleil leur dernière façon. Il y avait ainsi un énorme capital d’absorbé. On a demandé à la chimie un vernis qui dispensât de l’intervention solaire ; il paraît certain qu’un des exposants français, M. Courtois, de Pantin, près Paris, a résolu le problème. Tout se passera désormais entre quatre murs et à volonté. Il faudra être moins millionnaire pour fabriquer le cuir vernis. Le

iNTRODlICTION.

public y gagnera plus encore que les manufacturiers; car finalement, sous le régime de la liberté du travail et de la concurrence, le bénélice de tous les progrès de l’industrie doit revenir au public.

La chimie fournit un moyen relativement économique de satisfaire |un des besoins les plus anciens et les plus vifs chez l’homme , et surtout chez la femme : celui de briller par la parure, en s’ornant de pierreries. Les pierres précieuses sont, pour la plupart, d’un prix extrêmement élevé. Il faut un effort de l’esprit pour comprendre comment l’amour de la parure a pu faire attribuer une valeur aussi énorme au diamant , au rubis , au saphir. Le poids d’une de ces pierres est imperceptible, en comparaison de la quantité du plus précieux des métaux qu’il faut donner pour les obtenir (1). L’idée d’imiter les pierres fines, afin d’avoir un objet du même éclat à peu près, avec une dépense bien moindre, s’est présentée depuis longtemps aux hommes industrieux. Mais il y a assez peu d’années qu’on a résolu le problème d’une manière satisfaisante : c’était une opération chimique qui présentait de grandes difficultés. Les Français sont les maîtres en ce genre. Les pierres fausses de M. Savary, de M. Bourguignon et des autres fabricants de Paris trompent l’œil du connaisseur, et les perles de M. Constant Valès égalent sous tous les rapports l’apparence des plus belles perles des pêcheries orientales. Cependant les pierres fausses n’ontrien de commun avec les vraies, si ce n’est la couleur et une partie de l’éclat ; c’est de très-beau verre brillamment coloré; mais ce

(1) Les pierreries se vendent au carat, qui pèse 217 millièmes de gramme. Le diamant en brillants, d’une dimension qui n’a rien d’extraordinaire, se vendra 300 ou 350 francs le carat, soit sur le pied de 1,500 francs environ le gramme; le gramme d’or pur vaut 3 fr. 44 c.

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n’est que du verre, substance bien inférieure en dureté aux pierreries même les plus vulgaires, à celles qu’on fait, par exemple, en taillant des cailloux du Rhin. Ces jolies pierres fausses ont pour base le strass, verre blanc très-brillant dont la fabrication remonte à moins d’un siècle (i). De même les perles fausses n’ont aucun rapport de composition avec les perles de la mer.

Il y a quarante ans (2) que les chimistes ont commencé des recherches destinées à reproduire des cristaux identiques avec ceux de la nature ; ils furent conduits , par le chemin de la science, à s’attacher d’abord à des cristaux auxquels les joailliers n’accordent aucun mérite , parce que ce sont des pierres sans beauté. C’est ainsi que dans les laboratoires on fit du pyroxène , après l’avoir observé tout fait dans les laitiers des fourneaux.

Les savants qui cherchaient à refaire les minéraux cristallisés offerts par la nature étaient occupés de la solution d’un grand problème de géologie, celui de savoir par quel moyen avaient pu se former les gisements métalliques et les cristallisations si fréquentes dans les filons qui traversent la croûte de la planète, et d’où sont extraits la plupart des métaux. Était-ce l’eau, était-ce le feu opérant par la voie de la fusion, qui avait été le principal agent de ces grands phénomènes? Ou encore étaient-ce des gaz très-fort chauffés, ou bien des vapeurs à une haute température, car la chaleur n’est mise en question par personne? Parmi les savants qui, dans ces derniers temps, ont travaillé

(1) Cette composition a pris le nom d’un joaillier allemand qui l’a inventée.

(2) Les travaux de M. Berthier et le résultat qu’il obtint de refaire le pyroxène, sont de 1823.

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à résoudre la question, l’on distingue surtout quatre ingénieurs des mines français , tous les quatre élèves et en cela continuateurs d’un chimiste que j’ai déjà nommé et qui est mort récemment, chargé d’années, M, Berthier : ce sont M. Ebelmen et M. de Sénarmont, tous les deux enlevés par une mort prématurée à la science, qui comptait sur eux; c’est M. Daubrée, qui a exécuté des expériences très-curieuses et non sans péril pour sa vie; c’est enfin M. Durocher. Le nombre des minéraux cristallisés qui ont été obtenus par ces savants expérimentateurs et par leurs émules, est déjà considérable. Ebelmen s’était attaché à la reproduction des pierres précieuses proprement dites. Il a reproduit le rubis oriental lui-même (1). Son rubis avait non-seulement la composition chimique, mais aussi la forme cristalline exacte , la dureté , et , ce qui était le point difficile, la coloration du rubis naturel. Mais il n’en a eu que des cristaux microscopiques. Il a réussi mieux encore avec le spinelle, dont une variété est le rubis spinelle des lapidaires. Son plus grand succès a été la chrysolithe orientale des lapidaires et joailliers, cymophane des minéralogistes. Ebelmen procédait par le feu; Sénarmont et M. Daubrée, reprenant l’opinion de

(1) Le rubis oriental est la plus dure des pierres précieuses après le diamant. Il lui est égal en valeur. De même le saphir. Le rubis oriental et le saphir sont des variétés, distinctes seulement par la nuance, du corindon des minéralogistes. Le corindon est composé d’alumine pure, substance infiniment commune dans la nature, mais à l’état de combinaisons diverses, ot sous des formes qui n’ont rien de commun avec le corindon. On sait que le diamant lui-méme n’est que du charbon. La couleur du rubis et celle du saphir sont dues à des mélanges accidentels. M. Gaudin a reproduit plus tard (1857) le rubis par un autre procédé. Les travaux d’Ebelmen sont de 1847 à 1851 •

INTIIODICÏION.

iOl

l’ancien Thalès et du moderne Werner, ont mis en oeuvre l’eau, mais l’eau portée à une haute température et sous une forte pression. C’est surtout M. Daubrée qui a élevé la pression et la température.

Sénarmont a obtenu un grand nombre de minéraux cristallisés, mais non des espèces qui sont des pierres précieuses. M. Daubrée a donné une direction analogue à ses travaux, dont une partie est très-récente , car il continue chaque jour. Cependant, dès 1849, employant alors sous une autre forme qu’Ebelmen l’action du feu, il avait fait de ta topaze. M. Durocher, suivant un système à lui , a produit aussi des minéraux ' très-caractérisés, mais non de ceux que recherche le lapidaire. MM. Charles et Henri Deville, ces deux frères qui ont dans la science un surprenant parallélisme de travaux et de succès, ont obtenu, chacun de leu», côté, par une méthode qui leur est propre, des pierres précieuses , de celles même qui se rattachent à l’espèce si belle et si haut classée du corindon.

M. Despretz, de l’Institut, a annoncé, dès 1853, qu’il avait fait le diamant même. Mais les produits qu’il a présentés étaient si petits et si peu caractérisés , qu^ le doute est resté dans la plupart des esprits.

La question de la reproduction des pierres précieuses en est là. 11 est certain que la voie est ouverte et que le premier pas est fait; il est dilficile de croire qu’on n’ira pas plus loin, et que le problème de fabriquer des pierres fines exactement pareilles à celles de la nature soit autre chose qu’une affaire de temps (1).

(1) Je n’ai pu nommer ici toutes les personnes qui ont travaillé sur ce problème. Je renvoie à l’exposé, parfaitement impartial, qu’a tracé à ce

INTRODUCTION

La tentative déjà heureuse, au point de vue seientifique , de reeoinposer les pierres préeieuses exactement telles que les offre la nature , a un pendant non moins remarquable dans d’autres branches de la chimie, celles (jui se consacrent à étudier le règne végétal et le règne animal. Rien ne prouve mieux l’avancement de la chimie que ces opérations de synthèse. A l’opposé des substances minérales, dans l’ensemble desquelles on retrouve le grand nombre des corps simples , les substances végétales et animales sont le produit des combinaisons diverses de quatre corps seulement , arrangés et groupés dans un ordre que l’homme a ignoré jusqu’à nos jours pour la plupart des cas. Mais, dans ces derniers temps, les chimistes ont commencé à éclaircir quelques points de ce mystère, et c’est ainsi qu’on est parvenu récemment à faire de toutes pièces quelques arômes ou essences et à imiter quelques couleurs. M. Balard a pu dire au public d’élite qui s’était réuni, le 44 août dernier, dans la rotonde de l’Institut, pour la séance annuelle des cinq académies :

« Que la nature fasse des pommes et des poires insipides, la chimie saura les parfumer. Il nous importe peu maintenant que l’ananas mûrisse sous les tropiques, puisque nous savons en fabriquer l’essence. Si les dissensions américaines mettent obstacle à la production de cette huile de gaultheria employée dans la parfumerie, nous demanderons à M. Cahours les moyens de la

sujet M. Daubrée, dans ses Etudes et expériences synthétiques sur le métamorphisme et sur la formation des roches cristallines , ouvrage couronné par l’Institut et publié en 1860. (Voir pag. 43 à 54 et 88 à 94.) On y trouvera les noms de tous les savants qui se sont livrés à ces recherches, et tous les procédés employés jusqu’à ce jour.

INTIiOüüCTION.

fabriquer de toutes pièces; et, utilisant d’autres travaux, nous obtiendrons aussi celles qui donnent à la cannelle, à l’amande amère, etc. , l’odeur qui les caractérise.

» Ne regardez pas cette reproduction artificielle du parfum des fruits comme un fait scientifique resté sans application. Ces essences artificielles sont, en Allemagne et en Angleterre, l’objet d’une fabrication industrielle, et l’exposition de Londres renfermait de nombreux échantillons de sucreries diverses dont la saveur n’avait pas d’autre origine.

» Eh bien, ce que la chimie a fait pour l’arome des plantes, elle tend à le réaliser pour les couleurs. »

Je n’en finirais pas si je devais énumérer ici tout ce que la chimie a imaginé ou perfectionné dans ces derniers temps pour l’avancement des diverses branches de findustrie. Les arts céramiques lui sont redevables d’améliorations multipliées dans la composition des pâtes et dans celle des couvertes. La pâte que les Anglais ont inventée sous le nom de Parian , parce qu’elle imite le marbre de Paros, est plus belle que jamais (1), dans l’exposition de la célèbre maison Minton et de ses émules. Les couvertes sont améliorées aussi. Les couvertes colorées au grand feu sont en progrès ; c’est surtout à Sèvres qu’on le doit.

Les produits céramiques destinés à l’ornementation des maisons sont plus beaux et à meilleur marché. L’Angleterre a exposé en ce genre des choses remarquables, surtout en fait de carreaux de revêtement. Les ustensiles de chimie en poterie sont de plus en plus

(1) Voir le rapport de MM. Régnault et Salvetat, tome VI, classe xxxv, page 562.

INTRODUCTION

solides, résistant au feu. L’industrie de la poterie, dans ses différentes variétés, se distingue par la bonne façon et par le bon marché. A ce dernier point de vue , les tuyaux de drainage avaient déjà frappé l’attention. L’idéal du genre à l’Exposition de 1862, ce sont les tuyaux que fabrique un manufacturier de Nantes , M. Ch. Sébille, que j’ai déjà cité pour ses tuyaux de plomb étamé, En mêlant du brai avec de la poussière d’ardoise ou de coke, il obtient des tuyaux solides de 3 centimètres de diamètre intérieur, à raison de 6 centimes le mètre courant, et des tuyaux plus gros à un prix correspondant (1).

L’industrie des glaces, verres et cristaux est tributaire de la chimie (2) ; de même celle de la fabrication du papier (3) ; de même vingt autres, pour ne pas dire la plupart des autres. Toutes ont reçu dans ces dernières années plus ou moins de services de cette belle science. Elles en recevraient de plus nombreux et de plus étendus encore si elle était enseignée davantage.

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