‹ L'Exposition universelle de 1862Chapitre 40 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Exemple des améliorations désirées pour l’agriculture française.

Irrigation. — Mais est-il besoin d’insister pour qu’il demeure établi que l’agriculture mérite un degré d’attention tout particulier? Il faut donc rechercher les moyens d’en agrandir la puissance productive, ce qui, en principe, et en laissant à part la question des capitaux, ne semble pas devoir être très-difficile, car la question se réduit presque à généraliser l’emploi de moyens qui ont déjà été expérimentés, sur une grande échelle, avec un plein succès. Ainsi, en France, l’irrigation n’est pas développée, à beaucoup près, comme elle devrait l’être. La grande entreprise d’irrigation pour le Piémont, qui vient de recevoir du gouvernement italien un puissant concours,

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celui de la garantie d’un intérêt élevé, 6 0/0, offre un exemple qui, on doit l’espérer, ne sera pas perdu pour nous. On l’a dit souvent, nos fleuves charrient à la mer des millions et des milliards qu’il dépendrait de nous d’arrêter en route en jetant leurs eaux sur nos terres. Il serait possible de détourner du Rhône, par exemple , une très-grande quantité d’eau d’arrosage , à laquelle le soleil du Midi donnerait une immense valeur. N’est-il pas surprenant qu’à la porte de Paris on laisse la sécheresse dévorer tous les étés une province, la Beauce, dont le terroir est bon, et où les capitaux abondent, puisque la plupart des propriétaires sont des Parisiens? Faute d’eau, tous les ans une mortalité inquiétante s’y déclare parmi le bétail. Il serait possible cependant d’amener des eaux d’irrigation en Beauce; on en ferait ainsi un charmant séjour et un territoire aussi fertile que riant.

Drainage. — En France, sans doute, il n’y a pas lieu d’y attendre du drainage les immenses résultats qu’il a donnés en Angleterre , où il a amélioré la culture sur une vaste superficie, parce que, dans les îles Britanniques, l’humidité des terres est un défaut presque général. Il ne laissera pas cependant de rendre des services. Le gouvernement l’a compris, et imitant résolument ce qu’avait fait le gouvernement anglais , il a pris l’engagement d’avancer à l’agriculture une trèsforte somme pour cette destination, 100 millions. Malheureusement on n’a pas imité de l’Angleterre les règlements simples et d’un esprit pratique à la faveur desquels les propriétaires et les fermiers anglais ont pu aussitôt utiliser la libéralité intelligente de l’État.

INTROOrCTION.

Le génie paperassier, qui tant de fois en France a paralysé les bonnes intentions de l’autorité supérieure, s’est interposé ici, et la dotation de 100 millions, promise à l’agriculture pour le drainage, reste suspendue au-dessus de sa tête comme un appât que la main ne saurait atteindre.

Droits sur le guano, à abolir. — Les règles les meilleures au sujet des assolements, ainsi que pour la préparation, la conservation et le bon emploi des fumiers, engrais et amendements, ont été exposées dans les manuels, et enseignées dans de bonnes écoles comme était Roville naguère, comme est Grignon aujourd’hui, et dans les nombreuses fermes modèles qui sont éparses dans les départements. Cependant, comme si l’on s’était proposé de contredire par la pratique administrative ce qu’on fait recommander dans les livres et les chaires, on laisse subsister une surtaxe de pavillon sur la substance qui possède la plus grande vertu pour enrichir la terre, le guano.

CHAIRTRE III.

Dénûment matériel et intellectuel de la population des campagnes.

Mais pour se rendre bien compte de la situation de l’agriculture nationale, il faut l’examiner dans l’existence des paysans. C’est malheureusement un fait attesté par l’histoire, qu’en France et au dehors, sur la majeure partie du continent européen, les populations agricoles, depuis la chute de l’empire romain jusqu’à une époque peu éloignée de nous, ont été traitées, plus que les populations urbaines, en peuples conquis. Cette

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oppression a duré presque partout jusqu'à la fin du xviiie siècle . et c’est la révolution française qui est venue en interrompre le cours. Dans le moyen âge et dans les siècles qui suivirent, on les a pressurées d’une façon odieuse. Quand ce n’étaient pas les Grandes Compagnies, les Routiers et les Malandrins qui les dépouillaient, c’étaient les hommes d’armes des seigneurs. Il n’a rien existé dans les campagnes qui ressemblât à l’organisation protectrice des communes. Lorsque, poussés par le désespoir, les paysans se révoltèrent sous le nom de Jacques et de Pastoureaux, et s’abandonnèrent à des représailles, que certes je ne veux pas excuser, on ne se contenta pas de réprimer leurs rébellions ; ils furent traqués et exterminés comme des bêtes fauves. Les lettres de M"'® de Sévigné montrent avec quelle barbarie, même dans le siècle policé de Louis XIV, on traitait les paysans quand ils se mutinaient sous la main qui les frappait. Sur la fin du règne de ce prince, auquel se rattachent dans l’opinion vulgaire tant d’idées brillantes, on vit des paysans français réduits à manger de l’herbe. Louis XIV pourtant était le petit-fils de ce bon roi qui avait fait le programme de la poule au pot. Le législateur ne tenait pas compte des souffrances qui accablaient cette classe infortunée, et ne se demandait pas s’il ne fallait pas y chercher la cause qui les poussait quelquefois au désordre; il se refusait à comprendre que l’équité, l’intérêt public, la charité chrétienne commandaient de changer profondément les lois, afin que ces êtres noirs, livides et tout brûlés du soleil, dont parlait la Bruyère, pussent devenir des hommes et des citoyens.

Même à la veille de la révolution de 1789, le paysan

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français était beaucoup plus malheureux que l’habitant des villes. Il ressentait plus durement les inconvénients et les vices du régime politique qui subsistait alors, et qu’on pourrait définir : l’inégalité sous l’arbitraire. Dans son dernier ouvrage, l’Ancien Régime et la Révolution, M. de Tocqueville a signalé ce fait que ta bourgeoisie échappait assez facilement à ce que les rigueurs de ce régime avaient de plus offensif, et spécialement à la dureté des lois pénales, tandis que les excès de pouvoir et les brutalités de la législation retombaient de tout leur poids sur le pauvre paysan. La gabelle faisait à elle seule aller aux galères des milliers de personnes, et les victimes étaient surtout des paysans.

La révolution de 1789, en proclamant les principes de l’égalité et de la liberté, a été un grand bienfait pour la population des campagnes. Elle lui a assuré le bénéfice du droit commun, et l’a soustraite à des juridictions oppressives et à une législation pénale qui était abrutissante. La corvée et diverses exactions qui avaient pris force de loi ont été abolies. Les paysans ont continué de former le principal bloc de l’armée, mais avec cette grande différence qu’ils ont pu parvenir au grade d’officier , sous la condition , qu’ils ne remplissent guère, il est vrai, d’avoir quelque instruction.

Il faut pourtant l’avouer, pour les paysans le bienfait du triomphe des principes de 4789 a été jusqu’ici, à beaucoup d’égards, virtuel bien plus que positif, une perspective plus qu’une mise en possession. C’est beaucoup dans la vie des peuples qu’une perspective consolante ; c’est l’espérance qui réconforte et soutient ; mais ici-bas et dans le monde réel, pour que les populations s’en contentent , il faut qu’elles voient leur espoir

TNTRODUCTION.

prendre corps successivement; sinon il tourne en colères sourdes et en sentiments subversifs.

La vente des biens nationaux, en vertu de laquelle un tiers peut-être du territoire a changé de propriétaire, 3n se vendant à des conditions extrêmement favorables pour l’acheteur, n’a profité au paysan que sur de trèspetites proportions, parce qu’encore fallait-il avoir quelques avances, et le paysan en était dépourvu. C’est presque uniquement la bourgeoisie moyenne, avec les artisans des villes ou des bourgs, qui s’en est enrichie.

En somme, à l’heure actuelle, le paysan français est très-pauvre; je ne dis pas dans tous les départements, mais dans la grande majorité. Sa condition matérielle est bien au-dessous de celle du paysan des îles Britanniques. La maison qu’il habite, au lieu de ressembler à ces cottages d’un aspect agréable, dont se composent la plupart des villages anglais, peut, presque aussi bien que du temps de la Bruyère, être appelée une tanière. On n’y rencontre rien de ce qui fait le bien-être et la commodité de la vie; ce sont des constructions où manque ce qui est le plus indispensable même à l’bygiène; un rez-de-chaussée humide, sans plancher, pavé à peine, où l’on est pêle-mêle avec les animaux domestiques; à la porte, un tas de fumier qui empeste l’atmosphère; aucune disposition intelligente pour se garantir du froid pendant l’hiver, quoique à cet égard les modèles soient tout trouvés, puisqu’il n’y aurait qu’à copier l’Allemagne et l’Europe orientale. Dans un bon nombre de localités, on n’a pour chaussure que des sabots, et on rencontre une multitude d’enfants allant pieds nus. Partout une nourritui’e grossière où la viande n’apparaît que par un rare phénomène, même dans les provinces les plus re-

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nommées pour la production du bétail. Fort rarement l’usage du vin, malgré l’abondance et le bon marché de cette denrée en France; pour tout breuvage, le plus souvent de l’eau claire, et, dans les départements qui se croient privilégiés, un cidre dépourvu de toute vertu. Je pourrais citer telle localité située à 50 kilomètres des marchés où le vin est au plus vil prix, et dans laquelle cependant le travailleur des champs, nourri par le propriétaire ou par le fermier, n’a jamais une ration de vin à son repas, excepté peut-être chez quelques propriétaires qui , moins avares ou calculant mieux que les autres, distribuent du vin aux travailleurs, mais à l’époque de la moisson seulement.

L’instruction est au niveau du régime alimentaire et de l’habitation ; le paysan français ignore ce qu’il aurait le plus besoin de savoir pour être un agriculteur passable, et retirer de la terre un peu de bien-être en échange de son travail. Dans son enfance, il a peu été à l’école, ou s’il y a été, il a eu bientôt oublié le peu qu’il y avait acquis. Son bagage intellectuel se compose principalement de quelques notions qu’il a pu ramasser lorsqu’il allait de garnison en garnison et de province en province, pendant les sept années qu’il a passées sous les drapeaux. En fait, le paysan français ne sait ni lire ni écrire. Un assez bon nombre, la moitié environ, lorsqu’à vingt ans ils ont comparu devant le conseil de révision et qu’on leur a mis un livre sous les yeux et une plume entre les doigts, ont déchiffré quelques lignes et tracé quelques mots. Mais on ne peut raisonnablement compter comme sachant effectivement lire et écrire que celui qui ouvre de temps en temps un livre pour y apprendre

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quelque chose, ou qui prend volontiers la plume pour écrire une lettre ou faire un calcul. Or, j’ose affirmer que dans nos campagnes, parmi la population mâle, entre trente et cinquante ans, il n’y a pas une personne sur dix qui en soit là. Parmi les femmes, il faudrait dire une sur vingt.

Une population qui vit dans des conditions semblables est en dehors de la vie civilisée , et, à moins de rêves chimériques, on n’est pas autorisé à faire grand fonds sur elle pour un progrès général des arts agricoles, ou pour un accroissement rapide de la richesse publique et des ressources de l’État.

Dans ce dénûment, comment le paysan offrirait-il un débouché étendu à la production manufacturière? Comment serait-il pour le Trésor un contribuable productif? Élever le niveau de l’existence de la population des campagnes, ce serait donc préparer un magnifique avenir à nos manufactures, et au Trésor une grande augmentation de revenu.

A un autre point de vue , la condition de l’agriculture française laisse beaucoup à désirer et appelle la sollicitude active du gouvernement et du législateur. Qu’on se rende compte de la situation de la propriété dans les campagnes, particulièrement de celle qui est entre les mains des paysans ; qu’on en trace ce que, dans le style des finances de l’ancien régime, on appelait l’état au vrai, voici ce qu’on observe :

La législation civile sur les successions favorise le morcellement du sol, et, par conséquent, la constitution de petites propriétés. Je suis loin de trouver à reprendre à cette tendance; mais je remarque, à côté, dans le Code de procédure, les articles relatifs à la licitation

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entre mineurs, d’où il résulte que le petit patrimoine est sujet à être dévoré entièrement après deux ou trois transmissions par héritage, et fortement grevé après une seule. Voilà donc juxtaposées des dispositions légales, dont la première provoque la formation d’une vaste démocratie reposant sur la population des champs, tandis que la seconde travaille à la détruire.

S’il est aujourd’hui une vérité élémentaire, par rapport à la richesse privée et à la prospérité des États, c’est que toute industrie, pour remplir sa destination et être bien productive, réclame le concours du capital. Le manque de capital a été, non moins que l’absence de connaissances suffisantes, la cause du retard par lequel l’agriculture se signale fâcheusement entre toutes les industries. Ce n’est pas que, depuis 1789, le législateur n’ait reconnu qu’il devait faire son possible pour mettre les capitaux à la portée de l’agriculture; mais la pensée de la protéger à cet égard s’est traduite par la loi de 1807 sur l’intérêt de l’argent, qui limite à 5 0/0 le taux auquel l’agriculture peut emprunter. Le raisonnement et l’expérience démontrent que cette clause limitative n’est protectrice qu’en apparence, et qu’elle tourne au détriment de l’agriculture ; c’est un fait établi aujourd’hui qu’elle l’oblige à payer plus cher le taux de l’intérêt. Dans la plupart des cas, et presque constamment pour la petite propriété, ce taux est au-dessus de 5 et souvent du double. Le gouvernement, qui est rempli de sollicitude pour l’amélioration du sort des paysans, et qui a le sentiment de ce qu’on doit faire en ce genre, a suscité le Crédit foncier, afin que les capitaux devinssent accessibles à l’agriculture. Voilà dix ans que le Crédit foncier existe. Après quelques

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phases laborieuses, comme celles qui marquent presque toujours les débuts des grandes créations, il est parvenu à une prospérité éclatante. L’administrateur distingué qui le dirige depuis quelques années l’a entouré d’institutions auxiliaires, dont l’une, le Crédit agricole semble appelée à de beaux développements et rendra de grands services, à la condition cependant que le législateur lui vienne en aide en modifiant ce qui, dans nos lois, lui ferait obstacle. Quant au Crédit foncier lui-même, son succès est venu d’une source différente de celle qu’on avait supposée. C’est non à la propriété territoriale qu’il a fait la majeure partie de ses prêts, mais bien à la propriété urbaine. La plupart des avances qu’il a accordées ont servi à bâtir des maisons dans nos villes, dans Paris principalement, et ainsi à embellir el assainir nos cités, surtout à faire de Paris la plus belle ville du monde.

Cette transformation, dans l’objet même du Crédit foncier, est-ce un écart que l’institution ait commis de dessein prémédité et par un calcul étroit? Aucunement. Le Crédit foncier n’a refusé des fonds à aucun propriétaire, lorsque celui-ci a pu produire des titres en règle. Mais cette condition, à l’observation de laquelle le Crédit foncier a eu mille fois raison de tenir, ne peut pas être remplie toujours, à beaucoup près. Pour la petite propriété, pour la démocratie territoriale , elle ne peut l’être que par exception, et c’est ainsi que le Crédit foncier n’a pas été utile à l’agriculture qu’il devait faire prospérer. Comment lever cette difficulté, contre laquelle sont venus échouer la bonne volonté du gouvernement et le zèle intelligent de l’administration du Crédit foncier? Il est probable qu’on y

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parviendrait, en s’inspirant de ce qui a été fait pendant ces dernières années en Irlande. Un tribunal spécial avait été créé il y a peu d’années, dans cette partie essentiellement agricole du Royaume-Uni, à titre temporaire, afin de liquider la situation des propriétaires trop obérés ou liés par ti’op d’obligations diverses : c’était le « tribunal des propriétés surgrevées » (Encumbered Estâtes Court). On en a fait récemment une juridiction permanente chargée de délivrer à tout propriétaire, obéré ou non, qui se présente, des titres remplaçant tous les autres, et moyennant lesquels la propriété est parfaitement dégagée. C’est ce qu’on appelle des titres parlementaires. Ce tribunal , qui porte aujourd’hui le nom de « la Propriété territoriale » {Landed Estâtes Court), fonctionne si avantageusement, qu’il s’agit d’organiser une juridiction semblable dans les autres parties du Royaume-Uni.

Enfin, on rendrait à l’agriculture un grand service, sans manquer au respect dû aux engagements et aux promesses de l’État envers le Crédit foncier, si l’on rendait général , c’est-à-dire si l’on étendait à tous les capitalistes , individus ou associations , le bénéfice des dispositions spéciales et relativement simples, en vertu desquelles le Crédit foncier peut avoir aisément raison soit des hypothèques dites légales, soit du mauvais vouloir de ses débiteurs, et contraindre ces derniers à payer les annuités à l’échéance. 11 conviendrait aussi que la durée des prêts hypothécaires en général pût, de même que dans les opérations du Crédit foncier, être étendue, sans renouvellement, et par conséquent sans taxe additionnelle, à cinquante ans , ce qui permettrait, lorsque les parties contractantes le voudraient, de com-

prendre le principal avec les intérêts dans les annuités.

Un programme qui date de 1861 a pris sur les fonds généraux du budget la somme de 25 millions pour être consacrée, dans un laps de huit ou dix années, à l’achèvement d’une certaine catégorie des chemins vicinaux. La mesure est sage, opportune, politique; l’agriculture s’en ressentira. On peut regretter cependant que la somme ne soit pas plus forte. Cent millions n’auraient pas été de trop pour les chemins vicinaux, qui importent tant à l’agriculture. Ensuite, il conviendrait que ces fonds de concours pussent être appliqués, non à telle catégorie de chemins vicinaux exclusivement, mais à tous les chemins vicinaux sans exception , même à ceux qui n’étaient pas classés en 1861.

Du droit sur la vente des propriétés immobilières. — Même ces améliorations accomplies, il resterait encore bien des choses à faire pour l’agriculture française. Une analyse de diverses publications émanées de bons esprits, d’hommes versés dans la pratique, fournirait en ce genre beaucoup d’indications utiles que le législateur pourrait reprendre. Je crois devoir signaler seulement un changement fiscal qui aurait une grande portée.

La taxe qu’il faut payer, pour la transmission par voie d’achat et de vente, de la propriété foncière, est excessive chez nous. Le droit est, en principal, de 5 1/2 0/0 ; avec un décime en sus, c’est un peu plus de 6, et avec les deux décimes qui subsistent en ce moment, c’est au-delà de 6 1/2. Un droit aussi lourd.

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gène extrêmement les transactions (1). Avec un droit qui serait assez modéré pour que les vendeurs et les acheteurs n’y regardassent pas, la propriété territoriale changerait de main avec beaucoup d’activité , pour finir par arriver en la possession des personnes qui ont le plus d’aptitude à la faire valoir. La puissance productive de l’agriculture française devrait, par cela même, augmenter dans une forte proportion. Une des observations les plus intéressantes que fournisse l’étude de la législation fiscale de l’Angleterre, c’est que le droit correspondant chez les Anglais est seulement de 1/2 0/0. Le législateur anglais cependant ne craint pas d’établir des taxes élevées lorsqu’il a lieu de penser que cette élévation n’est pas de nature à entraver la production de la richesse. C’est ainsi que le droit sur les successions est considérable en Angleterre : quand il s’agit de la ligne collatérale, il est égal à ce qu’il est chez nous, en principal, dans le même cas, savoir de 10 0/0. Je signale ce dernier fait parce qu’il me paraît fournir la réponse à une objection qui semble avoir une grande force, celle qui consisterait à dire que si, chez nous, la taxe sur les mutations à titre onéreux était réduite autant, on frustrerait le fisc des droits de succession , par le moyen de ventes simulées entre vifs.

Dans l’intérêt de la puissance productive de l’agriculture, qui se confond avec le bien-être de nos agriculteurs, il y aurait donc lieu d’examiner de près la législa-

(1) Les notaires graduant leurs honoraires sur les droits perçus par le Trésor, font aussi payer leurs services cher. Puis il y a des charges latérales. Tout cela devrait être réformé si le droit d’enregistrement l’était.

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tion de l’enregistrement, en ce qui concerne le droit sur la transmission des immeubles à titre onéreux. Cette législation n’est pas d’une origine tellement respectable qu’on puisse la regarder comme une arche sainte. Elle date de l’an VII, époque d’anarchie et de ruine, où les sources de la richesse privée et publique étant taries, un gouvernement aux abois se vit forcé d’exagérer ceux des impôts qui rendaient encore quelque chose. Les acquéreurs de biens nationaux, sur lesquels retombait alors principalement cet impôt, parce qu’ils vendaient plus que les autres, avaient fait d’assez grands profits pour que, dans la détresse où se trouvait le Trésor, on ne craignît pas de les surcharger. Aujourd’hui ces excuses de la législation sur la matière n’existent plus.

Il n’est pas interdit de supposer que si le droit de mutation, dans les cas de transmission à titre onéreux, était réduit au taux où il est en Angleterre, et si d’ailleurs les frais d’actes avec les charges accessoires étaient limités, par l’autorité impérative de la loi, à une somme égale au montant même du droit, les transactions authentiques, bien plus libres désormais, se multiplieraient tellement qu’en peu d’années le produit du droit remonterait à son ancien niveau, ou que du moins la perte du Trésor resterait fort limitée. Les notaires euxmêmes trouveraient, dans l’accroissement du nombre des actes, une compensation à la diminution de leurs honoraires.

Il y a une multitude de transactions sur la propriété foncière qui se font sous seing privé, et qui esquivent ainsi l’impôt. L’administration des finances se donne beaucoup de peine pour obliger les particuliers à les rendre authentiques ; elle a échoué jusqu’ici et conti-

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nuera d’échouer, pour un certain nombre, nécessairement, quelque surveillance qu’elle établisse, quelque pénalité qu’elle fasse instituer par le législateur, par la simple raison qu’une bonne partie des transactions qui se cachent sous l’expédient de la convention sous seing privé, ne pourraient supporter les frais d’un acte authentique, c’est-à-dire passé par-devant notaire, avec les formalités et les charges complémentaires. Avec le régime très-modéré, sur lequel j’appelle ici l’attention, la voie authentique serait adoptée universellement. Les opérations d’achat et de vente auxquelles donnent lieu les terrains à bâtir, dans Paris particulièrement, deviendraient ainsi pour l’État une abondante source de revenus, et l’origine d’une multitude d’actes pour les notaires.

Je ne dissimulerai pas cependant que le produit rendu par la taxe sur les transmissions d’immeubles à titre onéreux est une très-forte somme; il est monté à 124 millions en 1860. Un ministre des finances avisé ne peut qu’hésiter à compromettre une branche aussi importante du revenu public. Mais en supposant qu’il y eût ici quelque témérité, n’est-il pas vrai que la hardiesse sied à un grand gouvernement qui se propose un objet aussi sage, aussi conforme aux règles de la bonne administration des États , et en aussi parfaite harmonie avec le génie politique des temps modernes, que le sont les progrès de l’agriculture et l’amélioration du sort des populations rurales? Les hardiesses conformes aux principes de la civilisation sont presque toujours couronnées de succès.

Si l’on objectait que la situation financière est aujourd’hui tendue à ce point qu’il est impossible de se

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livrer sur l’heure à une pareille expérience, on pourrait répondre que les finances publiques devront éprouver, avant qu’il soit longtemps, un grand soulagement, parce que, de toutes parts en Europe, on reconnaît que les dépenses militaires ont été exagérées depuis quelques années, et qu’il convient de les réduire. Quand le moment de cette réduction sera arrivé, le système des impôts pourrait être remanié, de manière à comporter la réformé suggérée ici.

Il y a même dans le revenu public de la France un mouvement ascendant tellement prononcé, par le seul fait du libre développement des transactions et des consommations, que si l’on prenait et tenait la ferme résolution de s’abstenir, pendant trois ou quatre ans, de grossir le bloc des dépenses de l’État, il n’en faudrait pas davantage pour compenser la diminution de revenu qu’aurait occasionnée la réforme, en évaluant cette diminution fort au-delà de ce qu’elle peut être.

Quand bien même il faudrait, ce que je ne crois point, que pour combler un déficit qui aurait eu pour origine cet abaissement des droits de mutation, l’on demandât à l’impôt foncier 30 ou 40 millions de plus, la propriété foncière n’aurait pas à en murmurer, et devrait s’empresser au contraire d’y applaudir. La taxe actuelle est bien plus onéreuse aux propriétaires du sol que ne le serait un supplément de 30 ou 40 millions ajouté à l’impôt foncier : elle gêne beaucoup plus les transactions ; elle suscite beaucoup plus de retard aux ventes qui souvent sont indispensables pour des partages, des liquidations ou autrement, et enfin elle pèse beaucoup plus sur la valeur des immeubles. La propriété aurait donc grandement gagné au change.

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De l’abolition des octrois. — Un autre impôt affecte gravement l’agriculture. Ce sont les douanes intérieures qui, sous le nom d’octrois, établissent une barrière permanente entre la production des campagnes et la population des villes. La race anglo-saxonne repousse avec une invincible répugnance les taxes de ce genre. La Belgique, qui avait les octrois, les a supprimés et s’en félicite hautement. Mais depuis une dizaine d’années, l’octroi est devenu en France la base d’un vaste système de travaux destinés à assainir et à embellir nos villes ; c’est un ressort qu’on a tendu dans toute la limite du possible, dans l’intérêt même de ces améliorations. A Paris, le produit de l’octroi est devenu l’équivalant du budget des recettes de mainte monarchie qui a de la célébrité. Le moment serait donc mal choisi pour recommander l’abolition des octrois. Mais, pour manquer d’opportunité, cette mesure ne saurait être condamnée en principe. C’est une pensée qui reste suspendue dans les airs à une certaine distance de la terre, mais qu’un jour à venir le courant des événements pourra et devra placer à la portée d’un gouvernement jaloux de laisser de son passage une trace lumineuse. Les bénédictions du peuple accueilleraient cette réforme.

Quoique je sente profondément tout ce qu’a d’imparfait l’appréciation qui précède de l’Exposition de 1862, je dois clore ici mes observations. Je m’estimerais mille fois heureux si elles donnaient à quelques lecteurs le désir de se rendre compte, par un examen plus approfondi, de tout ce que l’industrie moderne recèle

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dans ses flancs d’éléments de bien-être pour la société et de puissance pour les États. Les études de ce genre ont pour effet de faire pénétrer dans les esprits une opinion qui n’est pas suffisamment encore passée à l’état de conviction, à savoir que les conditions qui rendent l’industrie forte et prospère sont les mêmes qui font les grands États et les pays libres; que les lois considérées comme les plus avancées et les plus conformes à l’humanité sont les mêmes que réclame l’industrie pour être de plus en plus féconde, et à plus forte raison que les bonnes finances n’ont qu’un seul fondement possible, celui d’une industrie respectée et libéralement traitée.

Je ne terminerai pas sans exprimer le regret qu’il ne m’ait pas été possible de signaler ici un plus grand nombre d’exposants. Le nombre est grand, en effet, de ceux qui ont apporté à la civilisation un contingent de produits meilleurs, plus commodes et à plus bas prix, et même des productions nouvelles ; mais mes collègues du jury ont eu le soin de nommer dans leurs rapports, ainsi qu’on le verra, tous ceux des exposants français ou étrangers qui se sont le plus distingués. De pareils services devraient être signalés d’une autre manière. On inscrit sur des monuments les noms des guerriers qui se sont fait remarquer par des actions d’éclat, et l’on fait bien. Pourquoi n’aurions-nous pas, dans quelqu’un de nos édifices, des tables de marbre, où, à la suite de ces concours périodiques, on graverait les noms des hommes qui auraient fait avancer les arts utiles, ou qui en auraient porté la puissance bienfaisante à un degré ignoré avant eux?

J’aurais voulu de même insister davantage sur tout

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ce que présente d’utile le travail, qui compose ces six volumes, des membres français du jury. Ils ont procédé à l’accomplissement d’une tâche souvent ingrate, toujours laborieuse, avec un zèle infatigable et un dévouement que seul le patriotisme pouvait inspirer. Ils y ont montré un savoir et une expérience qui n’étonneront personne: la plupart étaient déjà bien connus du public pour l’étendue de leur science ou pour leur parfaite connaissance de la pratique des arts utiles. Les rapports qu’ils ont rédigés sont remplis de renseignements recueillis avec le plus grand soin et la plus louable équité.

J’aurais dû aussi exposer combien les jurés français ont eu à se féliciter de l’assistance amicale des jurés des autres pays, accourus, comme eux, pour être des juges impartiaux dans la solennité dont la métropole du Royaume-Uni était l’imposant théâtre. Les sentiments dont les jurés de toutes les nations se sont montrés animés les uns envers les autres étaient tels que l’Exposition n’a pas été seulement une fête industrielle : de même que ses devancières de 1851 et de 1855, elle a été pour le genre humain ce qu’étaient les jeux olympiques pour les Grecs, une réunion de famille où l’on abjurait, pour un moment au moins, des haines étroites et des rivalités aveugles, et où les esprits se retrempaient dans de communes sympathies.

Enfin je serais un narrateur bien infidèle, et je manquerais personnellement à tout ce que commande la reconnaissance, si je n’ajoutais que la nation anglaise a senti avec grandeur que ce n’est pas un honneur ordinaire que de donner l’hospitalité à l’Europe et au monde civilisé. Elle a été magnifique et cordiale dans la réception qu’elle a faite aux étrangers, parmi lesquels

iMiodüction.

elle semblait se plaire à distinguer les Français, si longtemps ses redoutables rivaux sur les champs de bataille, aujourd’hui ses dignes émules dans les arts de la paix. A l’envi les unes des autres, toutes les classes de la population anglaise ont comblé de bons procédés les exposants et les jurés du dehors. Les membres de la Commission royale, si bien dirigée par lord Granville, et l’homme éminent qui avait été chargé de présider le conseil des présidents des trente-six classes du jury (1), s’étaient empressés d’en donner l’exemple sur des proportions qu’on égalerait bien difficilement ailleurs. Le caractère qu’ont eu les relations personnelles entre les Anglais et les Français, à l’Exposition de 1862, suggère une réflexion et une espérance : il n’est pas possible que deux peuples qui se montrent si volontiers tant d’égards réciproques, qui ont tant d’idées communes et tant d’intérêts communs, ne finissent pas par nouer entre eux les liens d’une étroite amitié. Ce ne sera pas pour leur bien seulement, ce sera pour celui de l’humanité tout entière.

(1) Lord Taunton, plus connu sur le continent sous le nom de M. Labouchère, qu’il portait avant d’être élevé à la pairie.

PAHIS. — IMPRIMERIE CENiRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET Ce, RUE BERGÈRE, 20. — 9/85.

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