CHAPITRE PREMIER
Situation générale de l’agriculture dans le monde. Progrès et décadence.
L’agriculture se trouve comprise sous la dénomination générale de l’industrie, et la plupart des observations qui précèdent lui sont applicables. Elle mérite pourtant une mention à part. De tous les arts utiles, c’est le plus intéressant par la grandeur de sa production et par le nombre des bras qui s’y consacrent. Dans les discours d’apparat, on ne manque jamais de dire que c’est le premier des arts, quoiqu’elle obtienne rarement le bénéfice de cette primauté. L’agriculture n’est pas restée étrangère au mouvement qui a développé de toutes parts la puissance productive de l’homme dans l’exploitation des ressources de la planète. 11 faut en faire l’aveu pourtant, c’est l’industrie dont le progrès a été le plus lent. On a fait beaucoup de découvertes applicables à l’agriculture, et la mise en œuvre en a été poursuivie par des hommes persévérants. Cependant, sur le continent européen, et chez nous au moins autant qu’ailleurs, le perfectionnement de l’agriculture a eu le caractère d’efforts éparpillés plutôt que celui d’une marche majes-
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tueuse et en masse. Il y a eu beaucoup de progrès locaux; il n’y a pas eu un progrès général. En France, on pourrait citer beaucoup de départements où l’on cultive la majeure partie du sol à peu près comme du temps de Columelle et de Caton. On y a conservé le même araire, dans un très-grand nombre de domaines, et les Géorgiques y sont encore l’idéal du genre.
Je n’essayerai pas ici de décrire , même sommairement, la partie agricole de l’Exposition. Elle était fort belle pourtant. C’était une admirable réunion de denrées et de matières premières, à côté d’un grand nombre de machines d’une construction très-remarquable. L’exposition agricole qui a été ouverte, en juin 1862, dans la banlieue de Londres, à Battersea, complétait heureusement la collection d’instruments étalée dans le palais de Kensington. La variété des engrais exposés présentait beaucoup d’intérêt aussi : combien d’efforts 011 fait pour enrichir la terre, aujourd’hui qu’on a bien reconnu qu’elle rend seulement en proportion de ce qu’on lui a donné!
Une des singularités offertes par l’Exposition, c’est la supériorité des blés venus de l’Australie et de la Californie. Les plus beaux blés qui aient paru au palais de Kensington étaient certains blés d’Australie, produits d’une semence envoyée d’Écosse. Ainsi c’est sur un sol à peine arraché à une race de sauvages abrutis, et avec des semences empruntées au pays froid et brumeux des anciens Pietés, qu’on récolte des blés supérieurs même à ceux des cultures les plus soignées de l’ancien continent, et cela pendant que l’Égypte, jadis la terre aux riches et belles moissons, ne livre plus au commerce que des blés de la plus basse qualité. Quel en-
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seignement en faveur de la civilisation des races européennes ! Quel plaidoyer pour la liberté du travail et les institutions libres en général (1) !
Les machines et instruments d’agriculture se font actuellement en Angleterre avec une grande perfection, et dans des conditions surprenantes de bon marché. Mais l’emballage et le transport de ces articles, souvent fort volumineux, en rendent déjà assez onéreuse l’importation en France. Il est regrettable que la difficulté que l’agriculture française éprouve pour se les procurer soit aggravée par des droits de douane encore élevés. Il serait urgent que les appareils de l’agriculture fussent affranchis de tout droit. Mais j’ai signalé plus haut la nécessité d’abolir les droits sur les machines en général.
Parmi ces machines et instruments, la charrue à vapeur éclipse tout le reste. Le problème du labourage à la vapeur est résolu. Sur ce point on lira avec un vif intérêt l’exposé de M. Hervé Mangon, qui a eu à traiter des machines agricoles, et qui a été si bien à la hauteur de sa tâche (2). Le labourage à la vapeur devra recevoir des perfectionnements, on n’en saurait douter, car la méthode actuelle est compliquée; mais dès aujourd’hui il est économique. Ce n’est pas un des moindres parmi les beaux résultats que l’Exposition de 1862 a constatés.
A l’égard des engrais, la nouveauté la plus intéressante est le phosphate de chaux retiré du sein de la terre. Il est fourni par certaines formations calcaires où il se présente à l’état de concrétions, qu’il n’y a plus
(1) Voir, au sujet des blés, le rapport de M. Georges, tome I, classe iii, page 351 .
(2) Voir tome III, classe ix, pages 123 et 137.
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qu’à pulvériser pour obtenir une substance très-propre à fertiliser le sol, lorsqu’on l’emploie dans de certaines conditions. L’industrie du phosphate de chaux pulvérisé a été organisée en France avec bien de la constance, et moyennant bien des sacrifices, surtout par M. de Molon, qui n’a pas obtenu la rémunération de ses peines. Ici la science a prêté aux arts utiles un appui inappréciable. Un mémoire détaillé d’un des plus respectés parmi les maîtres de la science, M. Élie de Beaumont, a parfaitement élucidé la question de l’utilité du phosphate et des moyens de se le procurer. Le beau travail de l’illustre secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences a été le point de départ des exploitations du phosphate naturel.
En dehors de l’Europe , sur plusieurs coins du globe, de grands résultats agricoles ont été obtenus dans les trois derniers siècles, et depuis le commencement du siècle courant. Le sucre, le café, le cacao, sont devenus, dans quelques parties du nouveau monde, particulièrement dans les îles, des productions très-étendues. L’intelligente énergie des Américains du Nord a suscité, dans les vallées du Mississipi, de l’Alabama et de la Savannah, et dans les régions circonvoisines, une production de coton qui, pour la quantité comme pour la qualité, mérite d’être citée avec admiration (1). C’est
(1) La production du coton des États-Unis s’est élevée successivement, de moins d’un million de kilogrammes en 1790, à l’immense quantité de plus de 800 millions en 1860. Toutes les autres provenances ne fournissaient à l’Europe, avant la crise actuelle des États-Unis, qu’environ 140 millions de kilogrammes, et c’étaient, en général, des qualités inférieures. (Voir le rapport de MM. Jean Dollfus et Barrai sur le coton brut, tome If, classe iv, page 35.)
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la plus grande prouesse agricole qui ait jamais été accomplie. Le coton américain a fourni à l’activité des manufactures de l’Europe un aliment indéfini et à bon marché. Il a ainsi puissamment contribué à enrichir les peuples des deux côtés de l’Atlantique (i). La race anglosaxonne a donné, en Australie, un autre exemple de ces puissantes créations, par la masse de laine fine qu’elle est parvenue à y produire (2).
Dans le même genre on pourrait citer les tentatives, à la fin couronnées de succès, que le gouvernement néerlandais a poursuivies à Java avec la persévérance propre à la nation hollandaise, pour la culture du thé. Mais ce n’est plus là un commerce comparable à celui du coton des États-Unis, ou même à celui des laines de l’Australie.
Malheureusement, dans quelques autres parties du monde, l’observateur impartial est contraint de reconnaître qu’on a reculé plus qu’on n’a avancé. L’immense superficie de l’Asie montre les signes affligeants d’une agriculture en décadence. La ruine des grands canaux d’irrigation qui existèrent autrefois dans l’Inde est un fait constant. Une tles accusations que l’histoire formulera contre le gouvernement, aujourd’hui aboli, de la Compagnie anglaise des Indes, c’est qu’elle n’ait rien fait pour les rétablir. Le beau livre de sir Emerson Ten-
(1) L’exportation annuelle de l’Angleterre, en articles de coton, était montée à près d’im milliard de francs, quand a éclaté, en Amérique, la guerre civile, dont l’effet a été de suspendre les envois de coton brut en Angleterre.
(2) Voir le rapport de M. Bella sur la laine, tome II, classe iv, page 3.
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lient sur Ceylan (1), a fait connaître au public européen les innombrables et gigantesques ouvrages qui, il y a quelques siècles, étaient encore en activité dans cette île ravissante, et la faisaient jouir du bienfait de l’arrosage. Il y en avait qui dataient du vi' siècle avant l’ère chrétienne. C’étaient surtout des réservoirs établis par le moyen de barrages au travers des vallées. Ces vastes constructions sont aujourd’hui dans une dégradation complète, sir Emerson Tonnent l’expose avec douleur. Sans aller à de si grandes distances, sans sortir de l’Europe et du bassin de la Méditerranée , que reste-t-il de la culture autrefois renommée des vastes pays qui, après Constantin, formèrent l’empire d’Orient, et sur lesquels, depuis, s’est établie la domination du croissant? Les ronces, le désert, tous les aspects de la désolation y ont remplacé une agriculture florissante, et de là est né ce proverbe trop vrai,' que quelques-uns des hommes d’État de l’Europe font semblant d’ignorer, que là où le Turc a mis le pied, l’herbe cesse de croître.
A côté de ces dévastations consommées par des barbares, il est consolant de citer les efforts habiles et heureux qu’ont faits des peuples civilisés, pour réparer ou prévenir de grands dommages. Un des meilleurs exemples est celui de la culture du quinquina dans l’île de Java, par les soins du gouvernement néerlandais, et dans l’Inde anglaise, sous l’autorité du gouvernement local. De cette manière on est assuré d’avoir toujours un approvisionnement de cette salutaire écorce, malgré l’incurie destructive avec laquelle on l’exploite dans les hautes vallées des Andes.
(1) Ceylan, account of the island, physical, historical and topographical.
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De ce que la sit.iiaLion générale de l’agriculture dans le monde est en arrière, il est résulté quelquefois un péril pour l’alimentation du genre humain. Lorsque les intempéries des saisons faisaient manquer la récolte des céréales dans quelques-unes de nos contrées d’Europe, c’est-à-dire sur un lambeau de la surface cultivable de la planète, combien de fois n’a-t-on pas vu la disette prendre les proportions de la famine, et l’existence même de la civilisation paraître menacée dans ses foyers les plus brillants ? C’est aussi un fait avéré que la production de plusieurs des grandes matières premières que l’agriculture fournit aux manufactures, la laine et l’indigo , par exemple, n’est plus en rapport avec la consistance des établissements manufacturiers.