‹ L'Exposition universelle de 1867 illustréeChapitre 40 sur 134 · L. ASSELINE · texte numérisé non relu

L. ASSELINE

La rue des Pays-Bas.

Je ne connais rien de plus agréable que de laisser une fois de côté les harnais du journalisme et de faire à travers les merveilles du Champ de Mars une véritable promenade de flâneur et de touriste. Depuis cinq mois, en effet, nous avons dû, chroniqueurs et critiques, ne voir dans l'Exposition qu'un immense sujet d'études; nous avons dû, faisant abnégalion complète de nos propres penchants, de nos sentiments, repoussant les attractions de tout genre qui nous entouraient, négligeant les plus séduisants spectacles, ne voir que les produits dont le public attendait un compte rendu, une analyse, un éloge ou un blâme. Jusqu à ce jour, nosvisiies à l'Exposition n'ont.eu d'autre but que de satisfaire la curiosité, de fixer les souvenirs de ce maître redouté qui s'appelle tout le monde.

Et voici qu'un ukase de notre rédacteur en chef nous rend toute liberté! Aux termes de cet acte, que je ne saurais trop applaudir, nous n'avons qu'à nous promener en prenant pour direction un des rayons de cette vaste ellipse que forme le Palais du Champ de Mars. Nous notons en passant les curiosités, les objets dignes d'attention, et, sans avoir à formuler d'opinion bien positive, nous devons nous borner à laisser entrevoir nos impressions.

En hôtesse généreuse et courtoise, la Commission impériale a fermé les yeux sur une petite usurpation de nom et de titre qu'avait prévue le Législateur de 1858, et qui consiste à substituer au titre modeste de royaume de Hollande, celui-ci beaucoup plus pompeux, mais tout à fait inexact, de royaume des Pays-Bas. Sous le bénéfice de cette indulgence, la commission hollandaise a donc pu inscrire sur toutes ses vitrines : « Paysbas. » Je ne veux pas être plus sévère que la

Commission impériale, et je termine celte petite guerre en entrant dans la rue des Pays- Bas.

Tout d'abord, je laisse à ma droite une salle fort inléressanie, et dans laquelle le rédacteur chargé de rendre compte de l'histoire du travail, ne peut m'empêcher de jeter un coup d'œil. C'est tout ce qu'il m'en faut, au reste, pour voir de ravissantes sculptures sur bois et sur pierre, des meubles, des bijoux en or, en argent, en cuivre, en acier, des armes travaillées avec cette patience qui est une moitié du génie, avec ce goût qui leur conserve une si grande valeur, — quoi encore? un modèle de galère à 34 rameurs, de belles tapisseries racontant l'affranchissement des Provinces-Unies et la fuite de l'escadre espagnole devant la flotte hollandaise.

Je vous les siguale en toute bâte, et je me hâte de rentrer dans mon domaine. Ici je peux vous montrer encore de remarquables vases en cuivre ciselé, appartenant à la Galerie de l'histoire du travail, mais que leur propriétaire, M. Vanden Brock, a exposés dans des vitrines spéciales. Les oiseaux, les fleurs, le feuillage, exécutés avec une grande habileté, attirent et retiennent le regard.

(Quelques pas encore, et nous voici en pleine exposition. A droite, les Pays-Bas, à gauche, l'Algérie. Malgré mon désir de vous parler de cette belle contrée, de cette riche colonie, qui n'a peut-être pas encore donné raison à toutes les espérances qu'elle avait fait concevoir, mais qui, chaque jour, s'attache plus intimement à la France par les sacrifices qu'elle lui coûte, par les services qu'elle lui rend, malgré le côté pittoresque et séduisant de son exposition, je dois laisser le champ libre à une plume plus expérimentée que la mienne, à celle de notre collaborateur le docteur Warnier, auquel vingt ans de séjour en Algérie ont donné une autorité incontestable.

Je me bornerai donc à regarder, sans vous en parler, les riches produits agricoles, forestiers, industriels de notre colonie, ses chênes-liéges, ses lauriers-roses, ses oliviers, ses céréales, ses tissus, et je continuerai mon voyage à travers les Pays-Bas.

Après l'exposilion de M. Vanden Brock, la commission hollandaise a réuni dans une vitrine les produits les plus curieux de ses possessions d'outre-mer, et principalement de Java et de Batavia. Opposée à l'exposition algérienne, cette exhibition ne manque pas d'intérêt. — Les armes qui se distinguent, comme chez tous les peuples primitifs, par un luxe que les peuples civilisés appliquent à des objets d'un usage plus journalier, sont remarquables par le fini des ornements, et la valeur des matières employées, l'ivoire, les métaux précieux, etc. — Dans la même vitrine, de très-beaux échantillons de café et de thé présentent aux amateurs les noms chéris de Pecco, de Souchon, de Kenipocy, etc.

Celle revue moilié réli'ospeclive, moitié

moderne de l'industrie et de l'agricullure javanaises, nous conduit jusqu'à la salle consacrée aux arts libéraux. J'indique en passant la porte du local réservé au commissariat général des Pays-Bas . Après les pliolographies de M. Verveer, photographe de Leurs Jlajestés le Roi et la Reine des Pays- Bas, photograpliies fort belles, et qui ont obtenu une médaille de bronze, et auxquelles je ne reprocherai que de donner des portraits de personnagesdu seizième siècle d'après nature, ce (|ui est raide, comme on dit au Gymnase, je m'arrêterai devantl'exposiiion d'orfèvrerie de M. Meyer, orfèvre des IMajcstés déjà nommées. Je signalerai, entre autres pièces réussies, une pairedecandélabresàse|il branches, d'une grande légèreté, et une coupe ciselée « dans ses moments de loisir » par un ouvrier de la même maison, Jl.Becht, qui a fait preuve de goût et d'habileté. J'aime assez que cet ouvrier qui n'est pas « chef de métier » ait trouvé une place distincte dans la vitrine de son patron, et ait eu ainsi l'occasion de montrer quelle était sa part dans les très-remarquables œuvres exposées par M, IMeyer.

Aimez-vous les instruments de cuivre, en musique'? M. van Osch en expose une série, capable d'effrayer les fervents de Mozart et de Gluck. Les barytons, les contraltos, les trompettes, les cornets, les basses, entourent de leurs pavillons menaçants un énorme ins-" trumenl plusieurs fois enroulé sur lui-même, 3t qui a toutes les allures d'un boa-constrictor. Je préfère la vitrine voisine où les Indes orientales, c'est-à-dire Padang, Palembano, Makassor, Aruba, une île qui longe la 3Ôte de Vénézuela et fournit des bois pré- 3ieux, ont réuni ces mille objets en bois iculptés, en ivoire, en métal ciselé, ces Hoflés d'une finesse et d'un éclat singuliers, juc la vieille Europe regarde avec étonnenent, avec admiration même, mais sans parvenir à les imiter.

Ces tissus brodés me servent de transition mx épaisses broderies d'or et de soie, que iL Slolizemberg applique sur les chasubles it les étoles, qui lui ont valu une médaille l'argent. J'ai peine à comprendre, cepenlant, que tant d'or, de soie, de pierreries, oit nécessaire pour honorer le Dieu qui a foulu naître dans une étable. Mais, ceci est ine impression personnelle, mieux que cela, me opinion, dont il est inutile que je vous asse part.

Je voudrais bien vous ofîrir, comme com- •ensalion, la vitrine voisine, où le Bureau opograpliique du ministère de la guerre de i Haye (Hollande et Pays-Bas) a réuni ['assez nombreux spécimens de canons, de aissons, de plans, de routes stratégiques, de arles, etc. Outre queje n'aime pas beaucoup et appareil belliqueux, chez un peuple qui evrait être plus modeste, je ne trouve rien e bien intéressant dans une découverte ont les Pays-Bas semblent se faire une loire. C'est l'application de l'eau-forlc à la

gravure sur pierre. Ce nouveau genre de gravure a pour but d'imiter la photographie. — Imiter la photographie ! C'est comme si nous inventions un procédé pour imiter la peinture anglaise!

M. Van Kempen expose dans une vitrine voisine de très-beaux échantidons d'orfèvrerie d'argent, obtenuspar un nouveau procédé électro-chimique, qui lui a valu une médaille de bronze.

Jelaisse de côté un pavillon algérien quioccupe le milieu de la galerie et autour duquel les légères plumes de flamant, d'autruche, etc. , attirent toujours une foule très-sympathique. Le pavillon est surmonté d'une magnilique autruche empaillée que le propriétaire consent à donner pour la bagatelle de 550 francs.

J'arrive enfin à ce que l'on nomme l'industrie de Tilbourg, c'est-à-dire aux laines cardées et tissées. C'est à Tilbourg que sont situées les principales usines hollandaises, qui fabriquent les draps, les flanelles, les feutres qui entrent depuis quelques années en France, un peu sous tous les pavillons mais surtout sous celui du bon marché. Les principaux chefs d'ateliers se sont réunis pour exposer dana une même vitrine les produits deleurs manufactures. Une étiquette, portant le nom du fabricant, suffit à déterminer la part de chacun dans cette exposition collective. A moins d'un examen très-attentif, il serait difficile d'établir des différences sérieuses entre les produits de ces diverses maisons. Mais, au risque de blesser le sentiment patriotique de nos manufacturiers, je dois avouer que les tissus hollandais, parfaiteaient égaux aux noires en qualité, l'emportent sur ceux-ci au point de vue du prix. Je citerai des flanelles d'une grande finesse, souples et fortes à la fois, d'une très-belle couleur écarlale, qui se vendent 2 fr. 'i5 c, le mètre. La flanelle croisée blanche se vend de2 fr. 90 c. à 3 fr. 40 c.

Je ne passerai pas devant le troisième pavillon algérien, sans saluer le drapeau de la République d'Andorre. C'est à peu près tout ce qu'expoce ce pays légendaire. Mais cet étendard tricolore, que n'a pas nmt//é la victoire, et qui couvre de ses plis des hommes laborieux, libres, heureux, vaut bien, selon moi, les tapis et les ricbes étoffes de la Perse ou de la Turquie. Le drapeau d'un peuple libre! je ne connais pas beaucoup de nations qui puissent en arborer au Champ de Mars!

La Hollande a une réputation parfaitement justifiée pour la filature du lin et du chanvre. Parmi les principaux exposants, je citerai MM. StoiketCie, d'Hengelo, qui expos.-nt de très-belles colonnades, et qui ont obtenu une médaille d'argent. Je ne ferai aux exposants de cette classe qu'un reproche, c'est de ne pas imiter leurs collègues de la classe 30, de ne pas mettre sur leurs produits les prix de vente. Il ne suffit pas, en industrie, de bien faire. La perfection des outils a, depuis plusieurs années, résolu ce problème :

Il faut produire à bon marché. Ici se montre la véritable supériorité du fabricant. Car c'est par le choix des procédés les plus économiques, par l'achat des matières premières, par l'ensemble des opérations qui constituent la fabrication qu'il arrive à produire une étoffe égale en qualité à celles de ses concurrents, mais d'un prix inférieur. Je constate la beauté des cotonnades de .MM. Stork et Cie, mais je ne bais ai cette supériorité ne s'acquiert pas au détriment du bon marché.

Mais j'entends l'afl'reux tintamarre des dixmille machines qui, de neuf heures du matin à cinq heures du soir, initient les visiteurs aux secrets de nos usines. Le chapeau n'a plus de mystères, la fabrication du bouton de métal tombe dans le domaine public, et le premier venu vous expliquera comment se compose, se tire et se cliché l'article que vous venez de Ure. Mais je ne peux m'attarder dans ce domaine réservé à M. Victor Meunier. Je le traverse à la hâte, vous signalant, en passant, une très-belle chaire en fonte exposée par M. Enthoven de la Haye, et je gagne le promenoir où je trouve le buffet hollandais qui me prouvera, pour quelques centimes, que le bitler et le curaçao sont les meilleures liqueurs de Hollande et des Pays-Bas.

VicioH Cossu.

Le Jardin central vu de l'intérieur du Palais.

Nous avons donné ou nous donnerons successivement les différents aspects tant du Palais que du Parc, afin que nos lecteurs puissent recomposer tout le monument du Champ de Mars dès qu'il aura disparu.

Lorsqu'on pénètre dans le Palais et qu'on arrive à la latitude de la galerie des Beaux- Arts, on a devant soi la vue du Jardin central telle qu'elle est figurée dans notre dessin d'aujourd'hui. Celte vue est prise par la rue d'Alsace, mais on arriverait par toute autre voie rayonnante, que l'aspect serait, à peu de chose près, le même. Comme le Jardin central est très-étroit relativement à sa longueur, il n'y a que les voies diamétrales du grand et du petit axe qui s'ouvrent directement sur le pavillon des monnaies, qui forme le milieu exact du Jardin central. Par toutes les autres voies rayonnantes, on ne découvre en arrivant que l'une ou l'autre moitié du Jardin central, qui sont absolument semblables. Un peuple de statues, dont quelques-unes remarquables — nous vous en parlerons une autre fois — en occupe les bords et l'allée médiane. Des rosiers- sont plantés entre les socles. Une double guirlande de llenrs en plate-bande forme ceinture. Un jet d'eau jaillit au milieu du double massif.

102 l.'EXPOSiriON UNIVERSELLE i)E 1867 ILLUSTRI'ÎE.

L'arcade par laquelle on aperçoit ces massiTs et la marquise extérieure du côté opposé du point par lequel nous accèrlons au Jardin, celle arcade, dis-je, est ornée de tapisseries des Gobelins relevées par des emtrasses.

On a déjà entretenu nos lecteurs des dessins archéologiques qui tapissent les parois de la

marqijise : nous parlerons une autre fois, je le répèle, des statues prodiguées dans les contre-allées. Parlons aujourd'hui du Jardin même.

Ce n'est pas là le jardin que nous avions rêvé. A la place de rosiers étiques, de bassins lilliputiens, et de plates-bandes en miniature,

il avait d'abord été question do transporter des arbres à feuillage ornemental, des arbustes à fleurs et des plantes à grande flèche, de creuser entre une chaussée centrale deux grands bassins qu'on aurait traversés sur des ponts pour aller d'un côté à l'autre du Jardin, et d'où se seraient élancés de grands jets d'eau.

PniîTE 1)'U\ .SFCTKI.'K UOSNAST SI H LB JAHDl.N CtNîltAL. — Dessin de M. Ti'eber.

Mais, avec le retard qu'on avait mis dans les installations du Palais, il eût été impossible de transporter jusqu'au Jardin central les arbres destinés à son ornementation. Et voilà comment le Jardin réservé a profité de ce qui manque au Jardin central. Le pavillon des monnaies, qu'on aurait aussi bien pu placer dans le Parc ou sous la grande galerie des machines, a remplacé la grande chaussée

transversale projetée, et dont le milieu aurait été occupé par un orchestre.

Le Pavillon des monnaies est très-ingénieusement installé, mais il manque d'élégance, et il coupe désagréablement en deux la vue du Jardin, qui, malgré cela, est fort agréable en détail.

Il avait été question également de couvrir tout le Jardin par un immense vélum : cela

eût été facile, vu le peu de largeur du Jardin ; et je ne sais pourquoi on a renoncé à ce projet: le repliage du vélum aurait été pour les visiteurs une distraction de tous les soirs.

Mais on n'a pu tout faire, et il fallait rigoi reusement calculer les dépenses.

Les merveilles léalisées font largement compensalioii d'ailleurs aux merveilles promises. Kn. DucuiNC.

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COMITÉ DE RÉDACTION

MM. Armand Dt:MAni:EQ, Ernest Dréolle, Moreno-Hekbiquez, L(ion Vlèe, Aug. Viru, memhr^^s du Jury international.

SOMMAIRE FIE LA /i3' LIVRAIHO-N'.

Du 29 septemlDre 1.867.

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