‹ L'Exposition universelle de 1867 illustréeChapitre 39 sur 134 · PAR M. .BIDA · texte numérisé non relu

PAR M. .BIDA

Plus d'espoir. La grille s'est refermée. Les chevaux se cabrent avec furie et s'élancent sans pouvoir enfoncer cet inébranlable rempart derrière lequel on entrevoit la vie et la liberté.

De tous côtés l'étroite enceinte de la cour est fermée par de sombres bâtiments. Toutes les fenêtres sont grillées et derrière le grillage les assassins choisissent, visent et tuent à coup sûr leurs victimes.

Du haut des terrasses d'autres bourreaux braquent leurs fusils sur cette multitude amoncelée qui ne peut ni se défendre, ni fuir.

Le drame que M. Bida peint d'une manière si saisissante est l'un des plus tragiques de ce siècle fécond en tragédies de toute espèce. C'est le massacre des Mamelucks dans le palais de Méhémet-Ali; c'est la fin d'une

race de héros à laquelle Bonapai te et les soldais de la République avaient porté le premier coup le jour de la bataille des Pyramides. Méliémet-Ali leur porla le dernier. C'est ainsi que le chacal suit le lion et achève ses victimes. Vrai chacal en effet, ce Turc ruse qui sut

un instant persuader à la France qu'il était le régénérateur de l'Orient, marchand de bestiaux d'abord en Albanie, compatriote d'Alexandre le Grand, de Pyrrhus et de Scanderbeg, il commença sa fortune comme presque I tous ses compatriotes en détroussant les

voyageurs sur les grandes routes. A ce métier il devint bien vite célèbre et se rendit redoutable. Quiconque a le moyen d'acheter un sabre et deux pislolets devient un personnage en Orient; et pour peu qu'il fasse trois ou quatre bonnes rencontres au coin d'un défilé,

sa fortune est assurée. Mais si, pour comble, il est économe et bon administrateur, comme lladgi-Petros, s'il a le bonheur de réunir autour de lui quarante ou cinquante coquins, s'il livre quelques combats heureux à la gendarmerie, il peut prétendre à tout, et même à l'empire. C'est ainsi que le fameux Ali devint pacha de Janina et pendant plusieurs

LE IIASSACUE DES M4JIELUCKS. — Tableau de M. Bida.

années lit trembler le sullan sur son Irùne. Il est vrai qu'ensuite, ne pouvant le vaincre, on l'assassina.

Méhémet-Ali, plus heureux, avait mieux choisi son champ de bataille. Au lieu des montagnes stériles de l'Epire et de la Macédoine, où les coups de sabre sont plus nombreux que les piasties, il chercha fortune

en Egypte, dans la plus fertile \ ailée du moud,' entier. Il eut le bon sejis, cet Albanais, conquérant par hasard, marchand par vocation, d'arriver juste au moment où les Français étant parlis, les Mamelucks étant en déroute, les Anglais n'étant pas en force, et les Turcs élant incapables d'au Ire chose que de pillage, lo pays devait appartenir au premier occu-

LA GARDEUSE DE DI.XDONS. — Tableau de M. Breton.

LA SOURCE. — Tableau de M. lln lnii

1, 'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1 8G7 Il.l.USTRIÎE.

pant. Venir à propos, c'ost la moitié du génio. Supposez que Napoléon fût né en 1710, il n'eût été qu'un Paoli.

L'Albanais eut donc, comme Napoléon, celte fortune de venir à son lieure. Pour le sultan rÉpypte n'était plus depuis longtemps qu'une ferme mal cultivée dont le fermier payait rarement le revenu. Bléhémet-Ali offrit do faire un bail plus avantageux, et pour montrer sa bonne foi, paya le tribut d'avance. Comment se défier d'un fermier si obligeant? 11 eut donc carte blanche et partit pour conquérir le royaume de Sésostris; car ce n'était pas tout que d'obtenir le titre de pacha, il fallait aussi prendre possession du pachalik. C'est là que l'ancien corsaire devait se faire connaître.

Ses adversaires naturels étaient les Jlamelucks, la plus belliqueuse race d'hommes qui ait jamais vécu. Leurs exploits, presque fabuleux, étaient célèbres dans tout l'Orient. L'un d'eux, Hassan, surpris dans le harem d'un pacha, et forcé de fuir, s'ouvrit, le sabre en main, un passage au travers de ses ennemis, s'empara d'un cheval, traversa deux l'ois d'un bout à l'autre les rues étroites et tortueuses du Caire sans que personne osât l'arrêter, et causa une telle frayeur à toute la garnison qu'on ouvrit les portes de la ville pour le laisser fuir librement au désert. Tel autre, )Iourad-bey, connu par sa force prodigieuse, enlevait d'un seul coup la tête de son ennemi ou le fendait en deux jusqu'à la ceinture.

Ils appartenaient tous à ces indomptables tribus du Caucase, dont la beauté, la force, l'adresse aux exercices du corps et le courage n'ont jamais été surpassés. Vendus comme esclaves par leurs parents, ils devenaient maîtres dès leur arrivée en Egypte. Tout fuyait devant cette cavalerie sans discipline dont chaque homme était un héros. Les chevaux, nés au désert, et aussi ardents que les cavaliers^ franchissaient tous les obstacles. A la bataille des Pyramides, l'armée française elle-même, que rien n'étonnait, admira la bravoure prodigieuse des Mamelucks et l'acharnement avec lequel ils se précipitaient à cheval sur les baïonnettes pour enfoncer le carré sous leur poids.

Mais la dernière heure allait sonner. L'âge des races héroïques et chevaleresques est passé. En se heurtant à la France, la plupart avaient péri, et surtout les principaux chefs, Mourad-bey, mort de la peste, n'avait pas laissé de successeur. Ses anciens compagnons d'armes, dispersés et désunis, allaient être la proie des Turcs ou des Anglais, et pendant quelque temps on douta lequel de ces deux partis resterait maître de l'Egypte. Méhéniel- Ali

Troisième larron, Saisit maiti-e Aliboron.

Sa politique, tout à fait turque, c'est-àdire aussi étrangère à la justice qu'à la bonne foi, l'ut d'assassiner ceux qu'il ne pouvait

vaincre. N'osant affronter en rase campagne le sabre redouté des Mamelucks, il leur fit mille caresses, les invita à venir signer an Caire un traité d'alliance et d'amilié éternelle.

Comment il tint sa promesse, c'est ce que représente le tableau de M. Bida. Ces terribles Mamelucks, confiants dans leur courage et dans la parole donnée, entrèrent à cheval dans son palais, bien armés, vêtus de leurs plus riches habits et portant sur eux, suivant l'usage, des bourses remplies d'or : grande tentation pour les .\lbanais qui formaient la garde du pacha.

Puis la porte se referma, et les .41banais embusijués firent pleuvoir sur eux, de toutes les fenêtres et de toutes les terrasses du palais, une grêle de balles.

Quand le tigre est pris au piège, à quoi lui servent ses puissantes mâchoires et ses fortes griffes? Un enfant se rit de lui et le fusille impunément.

Ce fut le supplice des Mamelucks. Voyez ces chevaux galoper sans maître, fous de terreur et de rage, les yeux étincelants, les narines dilatées. Ils se heurtent et s'entre-choquent au hasard, foulant aux pieds les morts et les blessés. Au fond du tableau, un groupe de Mamelucks à cheval se presse en désordre sous la voijte et, par un dernier et puissant elîort, cherche à ébranler la grille. S'ils réussissent à la desceller, tout est sauvé. Ils pourront fuir dans les rues du Caire, appeler le peuple à leur secours, ou seuls, réduits à leurs propres forces, faire repentir le traître et punir les assassins.

Mais les mesures de Méhémet-Ali sont bien prises et ne laissent aucune espérance aux Jlamelucks. La grille trop bien scellée demeure inébranlable sur ses gonds. Les marches des escaliers sont couvertes de sang et de cadavres. L'n cheval épouvanté se précipite et cherche à fuir cet horrible spectacle. Près de lui, un Mameluck se redresse, montre le poing avec rage à ses assassins, qui tirent sur luidu haut delaterrasse dupalais, et semblent répéter le défi du vaillant Ajax :

Grand Diou, rends-nous le jour, et combats contre

nous !

Un Albanais le contemple avec la tranquillité ironique et froide du meurtrier qui se sent lui-même à l'abri des coups. A voir l'air calme et satisfait de ce misérable, on croirait avoir sous les yeux une de ces chasses royales, où des milliers de faisans, de lapins, de lièvres et de perdreaux sont traqués et entassés par troupeaux dans une étroite enceinte. A un signal donné, le roi et les grands seigneurs, comtes, ducs ou marquis, prennent des mains des gardes-chasse des fusils tout chargés et commencent à petite distance un affreux massacre. Quelquefois même les dames ne craignent pas de prendre part àla fête, et tuent pourle plaisir de tuer.

C'est là ce qui fait l'horreur du sujet qu'a traité M. Bida. C'est un massacre atroce et sans exemple. C est le triomphe de la

trahison. Uégénércr et civiliser un peuple à ce prix, c'est le perdre.

Le tableau de M. Bida est plein de bruit, de tumulte et d'action. Ses hommes et ses animaux se mêlent dans un savant désordre. Le groupe des chevaux qui se cabrent au milieu de la cour se détache peut-être un peu trop régulièrement du reste de la scène. Cet ensemble de mouvements dans la fuite, conviendrait mieux à nos chevaux de régiment, qu'à cette race ardente et désordonnée qui parcourt d'un bout à l'autre l'immense péninsule d'Arabie, et dont tous les poètes ont fait l'éloge, depuis Job jusqu'à Mahomet.

J'aime mieux le calme imposant dos figures de Mamelucks déjà glacées par la mort. On sait que les chirurgiens militaires ont souvent remarqué l'étonnante immobilité des traits de ceux qui sont tués d'un coup de feu. Les morts de M. Bida semblent dormir. L'un d'eux surtout, jeune homme imberbe, d'une beauté rare, a presque l'air de reposer sur le sein de sa mère, tant il est mollement étendu sur les marches du palais.

}.Ie pardonnera-t-on de hasarder une critique au sujet de cette œuvre d'ailleurs si remarquable? Je trouve que le principal personnage, c'est-à-dire Méhémet-Ali, aurait diî figurer dans l'action, et en être le centre. Certes, M. Bida devait nous peindre, et il nous a peint en effet le carnage dans toute son horreur; mais il aurait dû montrer aussi le chef des assassins, caché quelque part, regardant commettre le crime et savouraot sa perfidie.

On voudrait voir dans ses yeux la joie, la crainte, la haine, le mensorge; on voudrait deviner ses angoisses; car si le perfide Albanais était incapable de remords, il pouvait, du moins, craindre qu'un seul de ses redoutables ennemis, échappé par miracle au massacre, l'attendît à son tour au coin de quelque rue ou vînt le chercher jusque derrière les murailles épaisses de son harem. M. Bida n'a peint que le massacre, et je le regrette; mais les diverses parties du tableau n'en sont pas moins variées avec une grande vigueur et un art infini.

Je terminerai par un mot, qui est un grand éloge. M. Bida ne me paraît pas au-dessous de la grande entreprise qu'il a, dit-on, commencée, — l'illustration de la Bible.

Alfuf.d Assollant.

Beaux-Arts. — M. J. Breton.

M. Jules Breton est élève de Martin Drolling.

Chose singulière! de l'atelier de Drolling, où certes florissaient les principes du classique le plus pur, sont sortis des artistes

Irùs-dilTérenIs par le caraclère du talent; ainsi, M.M. Timbal et Cliaplia, B'audry et Chevigaard, de Curzon et Marchai, Henner, Servir), Moucbot, Breton et d'autres. C'est que, lui-même, Drollinç! sortait de la puissante école de l'Empire qui a exercé une influence si considérable sur les arts. Ah! je le sais, cette école a fait éclore une nuee de praticiens inintelligenis , de pédants ennuyeux, dépourvus de chaleur, d'imagination, réalisant un idéal faux et maniéré au moyen de types, de poses, de gestes conventionnels. Mais elle ne peut êire responsable de toutes les œuvres inanimées et sottes qui furent faites sous son nom, de même que le romantisme ne saurait l'êlre de tous les barbouillages qui s'abritent sous son aile, de même que le naturalisme, en grand honneur de nos jours, ne l'est point des toiles laides et malpropres que chaque Salon de Paris ou de province présente au public ahuri et stupéfait.

Entre autres choses, l'école de l'Empire était pénétrée du sentiment de l'enseignement. Elle savait inspirer et développer l'amour des fortes études; elle comprenait qu'au lieu de violenter les disciples dans leurs préférences, il faut s'attacher à fortifier, à féconder leurs facultés saillantes. luflexible, sans doute, sur le point de départ, sur la manière de commencer le voyage, elle acceptait cependant toutes les dispositions, quelles qu'elles fussent, quand bien même leurs tendances devaient conduire aux buts les plus opposés. Et la preuve, c'est que David sut former les talents si tranchés de Girodet, de Gros, de Gérard, d'Ingres, de Schnetz, de Granet et de Léopold Robert, tandis que, suivant une ligne parallèle, Guérin instruisait Géricault, Sclieffer, Delacroix, et que Charlet, Delaroche, Abel de Pujol et Roqueplan s'élevaient aux conseils de Gros.

Or, Martin Drolhng, avait appris de son maître David le secret d'instruire les jeunes gens, de diriger chacun dans sa voie. Plein de tact, de foi, de discernement, et, sous des formes à l'occasion non exemptes de rudesse, animé d'une sincère bienveillance, il savait expliquer les beautés des anciens dont il était grandement épris, sans mépriser les modernes, loin de là. Ce témoignage je suis heureux de le rendre à la mémoire d'un homme excellent, qui fut mon professeur et chez lequel, comment l'oublierais-je? j'ai rencontré ceu.v qui sont restés mes amis les plus sijrs et les plus dévoués.

M.Jules Breton est donc le produit d'un atelier superlativement classique, ce qui ne l'a point empêché de découvrir, dans un champ mal exploité souvent, un sillon riche et nouveau. Il est certain qu'il entend les mœurs villageoises avec une réelle intelligence. Il ne flatte pas la nature en laid; voilà qui le sépare des vulgaires faiseurs de paysanneries. Il cherche la vérité; mais sans affectation hautaine de fausse couleur, sans excès de

simplicité renfrognée et déplaisante. Aussi, moins robuste, moins austère et moins âpre que celle de ^]. Millet, avec plus de choix dans les sujets et les formules, et plus d'apprêt, sa muse est encore très-grave, très-sérieuse et passionnée pour les fortes et saines poésies rustiques. E! puis, il doit à celte bonne éducation d'artiste que l'on recevait chez Drolling, d'agencer avec goût une composition même compliquée; il dessine en général correctement, d'un trait large et souple ; sa palette est vigoureuse sinon variée, sa pratique habile et châtiée. Pour dire ma pensée entière, c'est un réaliste dans le sens le plus acceptable du mot, non fouillant les guenilles qui pourrissent dans la fange, mais retrouvant la grâce, l'élégance et la fierté jusque sous les habits d'une humble fille des champs.

Par exemple, examinez le tableau intitulé les Sarcleuses . Cinq femmes picardes agenouillées ou penchées vers la terre, sarclent un champ. Elles vont de gauche à droite, c'est-à-dire la première masquant à peu près à moitié la deuxième et ainsi de suite jusqu'à la cinquième. Au second plan, à gauche, une jeune fille s'est redressée; les mains réunies derrière le dos, elle reprend haleine et aspire les mystérieuses senteurs du soir. Au fond le disque rougi du soleil est en partie caché par la ligne de l'horizon. Eh bien, tout cela, trèssimple pourtant, est saisissant. Quelle impassible et douce solennité dans l'effet de l'ensemble! Quel calme majestueux s'étend sur le paysage'? Quelles tendres fraîcheurs sur les herbes, que do palpitations sereines dans le ciel limpide! Le groupe actif des travailleuses est d'un bel arrangement. La jeune fille debout, les cheveux agités par la brise me paraît superbe. Non, jamais femme d'Albano ou du Transtevère n'a dessiné une silhouette plus grave, plus imposante.

Voyez aussi la Plantation d'un Calvaire. Ces groupes d'hommes qui suivent l'image du Christ, ces vieilles paysannes à genoux sur le sol humide, embéguinées dans leur cape, le site, l'harmonie générale tout concourt à donner au tableau un caraclère particulier de gravité et de grandeur. Et les jeunes filles au visage hâlé, au profil pur et ferme, en se mêlant au cortège, ont pris, sans s'en douter, des attitudes hiératiques. A les voir défiler avec cette noble allure, ne dirait-on pas des femmesd'Allièncs PC'estcela. Passez ilansleurs cheveux un bout de bandelette, ajustez-leur à l'épaule les plis d'un péplum et vous aurez des canéphores montant à l'Acropole le grand jour des panathénées.

La Bénédiction des blés est une autre bonne chose. Même, je crois l'impression pureetsimple de la nature plus frappante ici qu'ailleurs. C est, du reste, l une des premières œuvres de l'artiste qui, à l'époque où il l'exécuta, peignait tout bonnement ce qu'il avait sous lesyeux,sans recherche ni compromis. Néanmoins, il y a là des figures dont la vérité |

frise la caricature, exagération, de ' naïveté que le talent plus civilisé de M. Breton se garde bien maintenant de commettre.

Je citerai encore, comme figurant aux galeries internationales du Champ de Mars, \e Rappel des (jlanemes, la Gardeuse de dindons, — nous en publions la gravure dans ce numéro, — la Becquée, toile inédite, la illoisson, la Lecture et l'esquisse d'un tableau — la Fin de la journée — quia failli rapporter au peintre, lors du Salon de 18G5, la grande médaille d'honneur.

Une autre toile inédite de M. Breton est celle portée au livret sous ce litre : la Source. La pièce est de conséquence. Aussi, bien qu'elle soilreproduite par la gravure dans cette livraison, ne me paraît-il pas superflu de la décrire, d'en expliquer rapidement les mérites.

De quoi s'agit-il? Nous sommes sur le bord d'une falaise élevée; au pied de la falaise, au milieu de blocs de granit vieux comme le monde, filtre une source à laquelle les gens du pays parviennent à l'aide d'une façon d'escalier taillé tant bien que mal sur le flanc du rocher. A droite, fond de mer; à ga'iche, fond de campagne. La scène se passe en Basse -Bretagne.

Nous connaissons le décor, voyons à présent les personnages.

Des femmes se dirigent vers l'escalier qui conduit à la source. L'une d'elles en a déjà descendu le premier degré, s'avançant de face, une grande jatte appuyée sur la hanche, un enfant dans les bras. Un peu en arrière, deux jeunes filles; celle de droite se présente également de face; l'autre, de profil, portant sur la tête une cruche qu'elle maintient d'une main, développe une ligne pleine de style et de distinction, d'une parfaite élégance. Dans l'angle gauche est étendu un jeune gars vêtu de toile grise ; plus loin, du même côté, deux ou trois figures; à droite, dans l'ombre, des femmes vont et viennent autour de la source; à l'horizon, enfin, quelques barques tachent de leurs voiles blanches l'Océan glauque et verdâtre.

Qu'ajouterai-je'? Voilà des Bretonnes vraies comme la nature. Elles n'ont rien des poses, des arrangements en usage sur les vignettes ou sur les frontispices de romances, et leurs physionomies sont d'une exactitude à laquelle il n'y a rien à reprendre. On peut me croire, moi qui suis du pays. Oui, je vois des filles de mon cher Finistère. Elles sont ainsi, solidement découplées, médiocrement jolies, mélancoliques plutôt que joyeuses; elles marchent de ce pas net et régulier; voilà leurs coiffes qui ne sont point toujours empesées comme à l'Opéra-Comique; voici leurs vieux casaquins de laine et leurs jupes effilochées; je suis au milieu dévisages de connaissance, et ces Bretonnes, si je voulais, je les appellerais toutes, chacune par son nom.

Après cela, faut-il fureter dans le tableau pour en découvrir, s'il se peut, les faiblesses? A quoi bon'? Quand j'aurai trouvé le ciel in-

c'omplélement peint, le pied de la femme du premier plan un peu long, le bras de la jeune fille de profil étiré, et, en outre, quelques aigreurs dans le poupon, l'œuvre sera-t-elle moins digne de louanges? Point. Dans un trésor, parce qu'il s'est glissé des pièces légère- !nent rognées, ou d'un aloi douteux, pour cela le trésor n'en est pas moins trésor. Ne soyons donc pas exigeants plus qu'il ne convient, et disons que si les meilleurs tahlt'.Tix des meilleurs maîtres étaient exami-

nés à la loupe, il ne serait pas impossible d'y relever plus d'une incorrection grave. Jugeons les choses d'un point de vue plus haut. L'artiste s'est-il offert un programme dépassant ses moyens? Assurément non. L'a-t-il rempli en donnant une égale satisfaction aux intérêts de son originalité et aux lois de l'art? Eh! mon Dieu, n'en demandons pas davantage; toute la question est là.

En terminant, je dirai que M. Jules Breton a eu l'heureuse chance de voir tons ses ef-

forts, au fur et à mesure qu'il a appelé le public à les juger, non-seulement applaudis par la foule, mais encore récompensés officiellement. Médaillé de troisième classe au Salon de 1853, de deuxième en 1857, de première après l'Exposition de 1 859, il a été décoré en 1861. Enfin, à l'occasion de l'Exposition universelle, il vient d'être promu au grade d'officier dans l'ordre impérial de la Légion d'honneur.

Or.iviKn iMr.iisoN.

CLASSE 7. — LA RLLIUliE. — Dessin de M. Desroohes-Valnay

Matériel des Arts libéraux.

LA RELIUBE. — CLASSE 7.

La reliure peut compter parmi les arts les plus charmants et les plus difficiles. Elle a de plus, pour nous, le mérite d'être un art véritablement français. Je ne parle pas du moyen âge; on n'a que des notions incertaines sur la reliure à cette époque. On sait seulement que dans les couvents les moines relieurs étaient aussi estimés que les moines copistes. Un de ces moines, le frère Ilerman, suivit même en Angleterre Guillaume le Conquérant et devint évêque de Salisbury sans rien perdre de sa réputation d'artiste habile à revêtir les manuscrits de velours, d'or, de soie et d'argent. On parle aussi d'un certain almanach sur velin que possédait le chef de

la dynastie des Capétiens et qui'étaitjelié en peau de serpent lamée d'argent. On prétend que c'est à Mathias Corvin, roi de Hongrie £t bibliophile passionné, qu'on doit l'application du mai-oquin à la reliure. Mais dès le seizième siècle, les relieurs français ont une réputation universelle. On leur envoie de tous les poinis de l'Europe les livres précieux et on les confie à leur talent renommé.

On était déjà arrivé à une remarquable perfeclion. Lai'eliure a, comme l'imprimerie, ce caractère particulier que ses chefs-d'œuvre se trouvent surtout à son berceau. Elle a dès l'origine ses Estienne et ses EIzevirs, quelquefois, bien rarement, dans les ventes publiques on voit passer un volume de la bibliothèque de Grolier, trésorier de François I". Quelle exécution élégante et solide I quel goût délicieux dans les ornements? Quel cachet, en un mot, d'œuvre personnelle et complète! On ne connaît pas le nom de l'artisle qui exé-

culait ces reliures pour l'opulent bibliophile mais c'élait à coup sûr un maître consommé dans sa profession. Et les livres du président de Thou encore si recherchés pour la belle conservation de leurs reliures l 11 ne leur avait pas consacré ruoins de vingt mille écus, c'està-dire quatre à cinq cent mille francs d'aujourd'hui. Le dis-huitième siècle n'a pas fait mieux et pourtant, cebeau dix-huitième siècle, quelles illustrations ne compte-t-il pas dans l'art charmant dont nous nous occupons? Le Gascon, Desemble, Derùme, Bauzonnet, Bozerian, Pasdeloup, noms qui font tressaillir les vrais amateurs et auxquels il n'est que juste de joindre ceux de Capé, Niedrée, Simier, Thouvenin, KeUei', Despierre, Hardy, Duru, etc. Retrouver un de ces volumes exquis, c'est retrouver un bijou de lîenvenuto Cellini; est-il en effetbijou plus lin, par exemple, qu'un elzevir de 130 à 140 millimètres, bien serré par Bauzonnet ou par Simier dans une vu-

liure de maroquin citron avec filets, doublé de maroquin blanc également avec filets, la tranche dorée, tel que j'en tiens un dans ma main? On comprend à quel point un livre bien relié peut être une œuvre d'art, former un tout complet, harmonieux et donner à la

vue et au toucher la sensation d'une chose parfaite en soi, dont toutes les parties sont dans les meilleurs rapports de convenance.

Mais pour que la jouissance soit complète, il faut être connaisseur, et les connaisseurs sont rares en matière de reliure, je ne parle

pas de l'appréciation des ornements et des couleurs, mais bien de celle des éléments essentiels d'une bonne reliure. Si cette connaissance était plus répandue, on ne verrait pas tant de manœuvres déshonorer cette aimable profession et livrer des volumes in-

I formes, gauclies, disgracieux, mal cousus, I mal endossés, n'ayant pas plus de solidité que d'élégance. C'est la confection appliquée là la reliure comme elle l'a été aux vêlements. : On sait, dans ce dernier ordre de produits, :de quelles choses étranges elle s'est mise à ;emmaillolter le bon peuple français. Eh bien, 'le peuple innombrable des livres n'est pas :mieux traité. Il est vrai que peu des livres de : pacotille qu'on nous fabrique maintenant lavec leur papier plâtré, leurs caractères grotesques, leur justification telle quelle, méritent d'être convenablement habillés.

LA RUfc. Dhhj PAÏS-HAS. — Dessin de M. Vevnier.

Une reliure bien conditionnée doit être à la fois solide, légère et élégante, le volume doit s'ouvrir facilement et rester ouvert sur la table à n'importe quelle page, la couverture et les feuilles doivent former un tout bien uni. Le dos doit se briser facilement sans conserver les traces delà brisure, le tranchefde doit être d'une régularité absolue, les marges extérieures doivent être le moins possible rognées. Les amateurs considèrent cette question de la marge comme une des plus importantes avec celle de la coulure. On ne la résout d'une façon satisfaisante que quand

les cartons sont rognés d'équerre avant d'èlro appliqués.

Toutes ces qualités ont l'air d'être bien élémentaires. Leur réunion est pourtant trèsrare, et telle reliure brillante, avec dentelles, fers, filets compliques, ornements découpés, ne vaudra pas pour le connaisseur la reliure toute simple où l'ensemble de ces principes a été minutieusement et savamment appliqué.

Ce dernier genre de reliure, la reliure vraiment utile, courante, pratique, ne fait pas très-bonne figure à l'Exposition. Je n'ai vu

une exécution liors ligne que chez Marne, les reliures ordinaires de cette maison sont aussi solides qu'élégantes et d'un bon marché élonnant. En lui décernant le grand prix d'honneur de sa classe, je suis persuadé que le jury a pris en considération cette spécialité parmi les nombreuses industries qui animent la grande usine de Tours. On pourrait examiner ces volumes à la loupe pour y trouver quelquechose à reprendre. Le mérite d'une profession — on ne saurait trop le répéter en présence de certaines exhibitions phénoménales — n'est pas dans le coûteux enfantement d'un produit exceptionnel, fait uniquement pour la montre et le tire-l'œil, il est dans la combinaison de l'exécution la plus parfaite et de son application possible et économique à l'usage le plus étendu. Or, les rehures de la maison Mame résolvent complélement le problème. Elles unissent la perfection professionnelle au bon marché. Voilà de la vraie et grande industrie. La maison Mame expose d'ailleurs de très-beaux spécimens de reliures de luxe appliqués à ses grands livres : la Touraiiie, les Jardins, la Bible, le La Bruyère, etc.

Avec les autres relieurs qui ont exposé dans la classe 7, on revient aux reliures artistiques, réservées aux riches bibliothèques d'amaleurs. M. Cottin, l'héritier de Simier, a dans ce genre, une très-belle exposition qui lui a valu une grande médaille. Je signalerai l'exemplaire de la Vie de César donné par l'Empereur à la bibliothèque du Corps législatif : c'est très-riche, mais un peu surchargé.

La foule s'arrête surtout devant la vitrine de Gruel-Engelman. Elle s'extasie devant un livre do mariage sur vélin suspendu, comme le diamant le Sancy est suspendu dans la section delà bijouterie, et dont la reliure Catherine de Médicis est cotée douze mille francs. A côté est le livre de chasse du comte d'Osmont, recouvert en bois fouillé et sculpté avec beaucoup d'art. N'oublions pas un livre d'heures appartenant au comte de Vogué avec ornements en acier d'un très-bon goûl et d'un bel effet.

L'exposition de M. Engel est très-mêlée. J'ai remarqué un livre (Botanique à ma fille) dontles dorures sont d'une invention et d'une délicatesse remarquables; mais à côté il y a des livres surchargés, bariolés, comme cet exemplaire de l'Autour et Psyclié qu'un véritable amateur n'admettra jamais dans sa bibliothèque. 11 serait injuste d'oublier quelques volumes dont les dos, dorés à la presse, sont bien exécutés.

M. Cayley-Uirou a eu une médaille. Je ne m'arrêterai pas à ses imitations de parchemin, qui sont très-bonnes, maisje dirai que la médaille serait pleinement méritée rien que par cet exemplaire in-1 8 du Renard de Gœthe, un volume en veau fauve vraiment exquis, un fin joyau d'un goût charmant et sobre.

M. Lenègre a un magnifique in-folio [Iconographie du palais de Fonlainebleau ) , Je

beaux classiques reliés avec élégance et solidité et des albums très-riches.

Le volume ; Vie des Saints, exposé par M Parisot, n'est pas dépourvu de mérite. 11 est rouge et vert avec gardes en Eoie et tranches ciselées. Mais je préfère sts bréviaires, qu'il établit à 8 fr. 50 c. et à 12 fr. et qui sont très-jolis et très-avantageux.

Eu somme, la reliure n'est pas en progrès, nos artistes imitent les types de leurs prédécesseurs sans leur donner de cachet particulier. On peut s'en assurer en voyant les volumes exposés dans la Galerie de l'histoire du travail. Le dix-huitième siècle donnait à ses mignons chefs-d'œuvre des types parliculiers, une tournure spéciale et nouvelle. A quoi reconnailra-t-on les reliures du dix-neuvième siècle?

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