LE BALLON CAPTIF
Je ne puis pourtant pas quitter la Porte SulTren sans vous parler du ballon captif, son éthéré voisin.
Le ballon captif est, avec l'ascenseur Édoux, la grande distraction des visiteurs du Champ de Mars. L'ami Nadar devrait donner une prime au ballon captif, en ce sens que cette curieuse expérience démontre au vulgaire qu'on peut monter dans les airs ;ans éprouver les atteintes du vertige, ce qui décidera beaucoup de gens à se confier à un ballon libre.
Le ballon captif de la porte Suffren est presque aussi énorme que le Géant. Je ne sais pas bien au juste combien de mètres cubes de gaz il absorbe; mais son gonflement a nécessité une dépense de TiOOO francs.
On est obligé de dégonfler un ballon libre pour le faire descendre outre qu'il subit des différences de dilatation suivant les latitudes
atmospltériquo^ qu'il traverse. Le ballon captif, au contraire, conserve son gaz, de telle sorle que son gonflement représente une d pense d'établissement une fois faite, et non plus une dépense d'exploitation toujours renouvelable à chaque ascension, comme avec le ballon libre.
Pour obtenir cette permanence de gontlement, il a fallu, pour ainsi dire, isoler le gaz de toutes les inSuences atmos.ohériques. Voici par quels moyens on y est arrivé : la toile d'enveloppe est en fil de lin, et trèsforte ; elle peut résister à la pression de 3000 fois son volume; pour plus de précaution, elle est protégée extérieurement par une couche de caoutchouc liquide, qu'une loile de coton fait adhérer à la première enveloppe de toile de lin. 11 en résulte à la surface du ballon un vernis, qui est une sorte de vitrification, également réfraclaire à l'humilité et aux rayons du soleil.
Le ballon est attaché à un câble, long de 300 mètres, enroulé à un cabestan qui ménage l'ascension et la descente. Ce câble, de forme conique, diminue de grosseur à mefure qu'il se déroule, en conformité de cette loi physique qui ait que tout corps en ascension mesure sa résistance en proportion de sa pesanteur. Voiià pourquoi on voit, à mesure que le ballon s'élève, le câble se détendre et former une ellipse, ce qui prouve que la tension par le bas décroît en proportion.
L'ascension, on le voit, ne présente aucun danger ni de dilatation ni de rupture, ce qu'il fallait démontrer pour toutes les personnes qu'un voyage en l'air peut tenter.
L'industriel qui a imaginé cet agréable mode d'ascension est, m'a-t-on assuré, un honorable cordier, fournisseur de poulies dans tous nos théâtres. J'ignore s'il est parent de l'un de nos graveurs, M. Yon, dont il porte le nom.
J'ai dit que les frais de gonflement, une fois payés, étaient de 5000 francs. Mais en mettant la vapeur d'eau en contact avec du fer iicandescent qui absorbe l'hydrogètie au ])assage, on obtient du gaz pur à dix fois moins de frais. Si bien qu'on pourra gonfler un ballon captif de la dimension de celui de la porte Suffren, moyeunant la bagatelle de .'jOO francs. En y ajoutant l'achat de la toile caoutchoutéeet les frais du câble et du cabestan, on voit que le public pourra se procurer bientôt à très-peu de frais les émotions d'un voyage en l'air — et sans risques.
Il est vrai qu'il faut une cage au gigantesque condor. Pour peu que M. Haussmann s'y prêle, à la grande joie des Parisiens, il sera facile de trouver un emplacement plus voisin que le Champ de .Mars, aux Champslîlysées, par exemple. Naturellement, le propriétaire du ballon de la porte SulTren a déjà 1 çu des propositions de Londres.
L'n jour, un chef arabe m'a fait l'honneur, (|uej'ai refusé, de m'invitera une chasse au
lion. L'heureux propriétaire du ballon captif ne m'a pas fait le même honneur que le caïd algérien, ce qui ne m'empêche pas d'applaudir à sa fortune.
Fiî. Dlicl'ing.
La Kue de Prusse.
Je suis bien quelque peu embarrassé pour commencer ma promenade â travers l'exposition prussienne. Si je m'en rapporte à nos collaborateurs, M,M. Laurent-Lapp, Paul Bellet, Arnaud, j'entrerai comme eux par le promenoir, pour sortir par le Jardin central.
11 me semble, au contraire, qu'il y atout avantage à marcher, — suivant l'histoire, suivant la philosophie, suivant leprcgrès, — de la Genèse des sciences, des arts, de l'industrie, â leur épanouissement. Je peux suivre ainsi pas à pas la marche progrestive d'une nation, le développement de ses facultés, de ses apti udes, de ses tendances, les transformations qu'a subies son caractère Et après avoir admiré dans la galerie de l'histoire du travail les armes, les engins de défense dont un peuple, à son origine, entourait sa faiblesse, je le vois à travers les siècles, assurant son indépendance, affirmant sa nationalité; et, dès lors, maître de lui* même, conscient de sa force, tour; or ses préoccupations vers les travaux que féconde la paix, et consacrer ses forces et son expérience à lutter non plus sur les champs de bataille, mais dans les grands concours universels où la victoire reste non pas au plus fort, mais au plus intelligent.
Quant à juger la Prusse, à ce point de vue, cela ne peut entrer dans mes intentions, le ne fais œuvre ici ni de philosophe, ni d'économiste, ni mêiue de journaliste; je suis un simple promenear, et, à ce titre, il me suffit de vous indiquer quelles doivent être les tendances des peuples modernes, leurs occupations, leurs travaux, et quels sont ceux de la Prusse. Mais, en tirer une conclusion,je m'en garde, comme de la musique anglaise !
Quand on a pénétré dans l'exposition d'Autriche, d'Espagne, d'Italie, de France, par le Jardin central, c'est à dire par la splendide galerie de l'Histoire du travail, l'esprit a conservé un tel souvenir de cet admirable musée, qui est comme le livre d'or des siècles écoulés, que lorsqu'on aborde par le même cù;é l'exposition prussienne, l'œil cherche ces émaux, ces cristaux, ces faïences, ces armures, ces sculptures sur bois, ces porcelaines si finement peintes, ces ivoires, ces chefs-d'œuvre d'oifévrerie qui sont à la fois notre gloire et l'enseignement des artistes modernes. Mais la Prusse n'a pas de passé qui lui soit personnel. Est-ce le Brandebourg^
LK PROMENOIR DE LA PQRTli SUiiTREN.
Desaiû do M. Fallmanu.
LA RUE DE PRUSSE. — Dessia dejll. Moria.
L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18fi7 ILLUSTRÉE
est-ce le Hohenzollern qui lui fourniront les éléments de son musée rélrospcctif? Elle pourrait peut-être mettre la Saxe à contribution mais la Prusse se trouve — pour le
paesé — YÎs-à-vis de la Saxe, dans la même situation qu'un commerçant qui achète l'usine d'un inventeur failli. L'acheteur osera-t-il exposer les produits du génie, du travail, des recherches de son prédécesseur malheureux?
Les délicates créations contemporaines de la manufacture royale de Saxe appartiennent à la Prusse, mais les chefs-d'œuvre du passé? L'histoire n'est-elle pas là pour faire à chacun sa part de gloire et de grandeur?
Je laisse donc de côté le Musée rétrospectif, et j'entre dans la Prusse moderne. Ce qui frappe le plus dans l'espèce de veatihule qui précède la grande galerie connue sous le nom de rue de Prusse, c'est le luxe de reproduction de l'hôtel de ville de Berlin, Pour moi qui ne peux en juger que par les nombreux plans qui représentent son palais, je conçois la plus haute idée de la municipalité berlinoise. Plan de l'Extérieur vu au nord, au sud, à l'est, à l'ouest; plan de l'Intérieur, vue de la grande salle, vue du grand escalier, du grand je ne sais quoi encore,
le tout exécuté avec un soin irréprochable de détails. En somme, l'hôtel de ville de Berlin offre l'aspect d'une grande et belle caserne dont la partie centrale, ornée d'une porte monumentale, est de plus, — pourquoi? — surmontée d'une tour carrée, surmontée ellemême d'une flèche, et dont les angles s'arrondissent en tourelles. Figurez-vous la tour qui sépare Saint-Germain l'Auxerrois de la mairie voisine, posée sur la caserne Napoléon. L'horloge qui sert d'ornement à ces deux chefs-d'œuvre d'architecture complète la ressemblance. L'hôtel de ville de Berlin ressemble-t-il plutôt à une caserne qu'à un hôpital? il est permis d'en douter, au premier abord; mais un examen attentif lève tous les doutes, et l'on se prononce pour la caserne, quand on a vu le fossé qui entoure le monument. N'est-ce pas, du reste, le véritable siège du gouvernement d'un peuple guerrier? En jetant un regard sur son histoire, la Prusse retrouverait certaines heures où les remparts de sa capitale, les fossés de ses palais n'éiaient pas de simples fantaisies d'architecte, de certaines heures où le roi Frédéric songeait à se retrancher derrière les formidables murailles de son château et à demander à leur solidité son salut et l'avenir de son pays. Pour un peuple belliqueux, ces terribles hasards doivent toujours être prévus. Et j'aime à voir la Prusse assez modeste pour prévoir les revers au milieu du triomphe.
Je salue en passant devant la galerie des Beaux-Arts, à droite, la Mort île Philippe 11^ d'Espagne, de M. Ferdinand Keller, une belle page d'histoire, pe-nte et composée avec un grand talent, à gauche, la Dispute entre
Lutlieiel le docteur Eeli, ù Leipzig, ùeM. }u\es Ilubncr, professeur à Dresde, une des toiles les plus remarquables du Salon prussien.
Cet hommage rapide rendu à deux artistes éminents, j'arrive au 11" groupe, le matériel des arts libéraux, et j'entre réellement dans l'exposition industrielle. Cette salle est consacrée à la librairie et à la papeterie de luxe. Je vous recommande les albums et les livres à illustralions de la maison Brockhaus de Leipzig. Nommer Brockhaus devant des Prussiens, c'est parler de Mame ou de Claye devant des Français. Autour de la salle, les maisons Schaefer, Ebart, Hoeseh, Schœl- 1er, etc., exposent de ravissantes fantaisies, des papiers d'une lluesse incomparable, des papiers découpés à l'emporte -pièce pour éventails, etc. Au milieu se dresse un groupe en fonte bronzée par la galvanoplastie, exposé parM, Gladenbeck, de Berlin. Ce groupe, qui représen e un chasseur à cheval luttant contre un lion à demi terrassé, pèche par les pr<»portions. L'homme et le cheval sont réussis, niais le lion est trop petit. C'est un siui|ile lionceau, et l'absence de danger enlève forcément de l'intérêt à la scène. J'ajouie.et c'est justice, que le groupe ne manque ni de ■mouvement, ni de hardiesse, que, sauf le reproche que je viens de faire, la composiiion en est bonne, et que la fonte fait le plus grand honneur, à l'habileté de M. Gladenbeck.
Au surplus, quelques pas sufllsent pour nous mettre en présence des concurrents assez nombreux de cet exposant. Les grandes fonderies de Prusse ont réuni dans les salles 13, 15 et 18, les chefs-d'œuvre de leur industrie. On sait que la métallurgie occupe dans le mouvement industriel prussien une place considérable. Je citerai parmi les exposants principaux, le comte Othon de Stolberg-Wernigerode qui a obtenu une médaille d'or pour une très-belle porte en lonte bronzée. Chaque panneau est découpé à jour, et présente une série de dessins et d'arabesques d'un goîit excellent. Deux statuettes élégantes ornent les vantaux. Autour de cette œuvre importante, le comte de Stolberg expose des plats, des vases, des coupes, des plateaux, des armures d'après Cellini, exécutés avec beaucoup de finesse. Le relief est vif, et le modèle est très-pur.
Je dois signaler encore 51. Lanchanimer qui a bien mérité la médaille d'or qui lui a été décernée pour la pièce sculptée, ornée de slatucttes et de bas-reliefs, qui fait face à la porte de M. de Stolberg.
Dans les salles réservées à l'ameublement, je remarque un assez joli lustre en cristal craquelé, à feuillages très-délicats. Ce lustre, qui a obtenu une médaille de bronze, rachète un peu les lourdes imitations de Bohême qui se prélassent aux trois autres coins de la même salle. 11 faut voir, en passant, les rubis, les grenats et les coraux de M. Goldschmidt, de Francfort. Les montures sont légères, et les pierres taillées de façon à con-
server louleleur valeur. Les tapisdesSelio'ller. Jxislcr, 'Roskamp, Karl Breidiiig, attirent les regards par la richesse de leurs couleurs, la finesse de leurs tissus, et conduisent tout doucement à la salle 23 où la manufacture royale de Saxe (établie à Meissen), expose ses merveilles. On se croirait volontiers revenu en plein dix-huitième siècle. Avec un peu de mémoire, l'esprit reconstitue cette johe halte de l'art à travers les âges. Voici tous les personnages de ce monde fantas-^ tique et gracieux, que Watteau, Boucher, Lancrel, Clodion, la Saxe, Sèvres, les Gohelins, avaient inventé et qui vivait sur la toile, en tculpture, dans la porcelaine, sur les belles tapisseries. Voici les bergers en veste et en culotte de soie, tenant une houlette tout enguirlandée de faveurs roses, et jetant un regard langoureux sur une bergère en robe de taffetas aurore, et dont les mains blanches et délicates se perdent dans la jolie toison d'un de ces agneaux que devait chanter Mme Deshoulières. Plus loin, c'est un jardinier galant, qui offre à le plus coquette des fermières un panier de fruits et de fleurs, peints par les plus fins pinceaux de Meissen. Tout ce joli monde de fantaisie et de convenlion est déjà bien loin. Il semble, pour les esprits pratiques de 1807, mort avec les poésies de Dorât et de GentiUBernard ! Mais ne revit-il pas tout entierdans ces mignonnes porcelaines, dans ces charmantes créations en biscuit, dans ces vases, dans ces bouquets de fleurs, dans toute cette protestation contre l'utile et le solide?
La Saxe est restée fidèle à son passé, à ses traditions; mais ne faut-il pas voir dans ce respect d'un style un peu suranné un reproche muet aux artistes modernes? Au siècle dernier, nos premiers peintres, nos promiera dessinateurs se faisaient gloire de donner aux grandes manufactures leurs dessins et leurs compositions. Mais un artiste d'aujourd'hui ne trouve-t-il pas au-desEous de lui de faire ce que I^ancret, Van Loo, Boucher, trouvaient fort naturel?
En face de l'Exposition de Saxe, le comte Shaff'gotsche expose des verreries qui méritent l'attention des amateurs. Je signalerai, entre autres pièces très-réussies, une coijple de vases ornés de bouquets de lleurs d'un éclat et d'un coloris remarquables.
Mais l'Exposition n'est-elie pas le pays des contrastes ? Je sors, l'œil encore ébloui du miroitement des cristaux et des porcelaines, et je me trouve dans une salle sombre aux ornements sévères. Au milieu, sur un piédestal sombre, un groupe en bronze, deux lutteurs. Aux angles de hautes vitrines où les Devisme et les Lepage de la Prusse exposent les carabines, les fusils, les cartouches, les pistolets, tout ce qui constitue chez un peuple civilisé,
l'art de préparer la paix (st vis paeem ).
Oh! tout y est, jusqu'aux plus récentes inventions , jusqu'aux derniers perfectionnements du fusil à aiguille, mais la Prusse est
L'KXPOSITION UNIVERSELLE DE ISKT ILLUSTREE.
1111'! iialicio lielliqiieiife, et il faut lui pardonnpi" (le clierclier la grandeur dans les progrès de l'artillerie pljtôt que dans le développement du bien-être et de la fortune publique.
La richesse minérale de son sol devrait cependant éveiller l'attention de ses gouvernants, et leur faire voir dans ces dons précieux : de la nature le vrai moyen de lutter avec les premières nations de l'Europe. La Prusse pos ède en effet des mines fécondes de fer, :de cuivre, d'étain, de plomb, d'alun, de salpêtre, de kaolin, de jaspe, d'onyx, d'ambre jaune, et l'on peut admirerau Champ de Mars . d'asstz beaux échantillons de ces différents produits. Mais quoi? Les rêves de conquêtes :et d'agrandissement sont-ils bien favorables iaux travaux lents et pacifiques, aux exploitations longues qui pourraient, en quelques lannées, tripler la richesse actuelle de la Prusse? Cependant, quelques usines importantes se créent. Des établissements habi;eiment dirigés semblentindiquer une tendance iVers les grandes exploitations industrielles. La métallurgie, la minéralogie, les préparations chimiques sont représentées au Champ Ide .Mars par MM. Hubner, Gruneberg , qui lont obtenu des médailles d'or, M. Ziorvogel (qui a reçu une médaille d'argent pour les sels de soude et de chaux destinés aux engrais, M. Leye, auquel le jury a accordé une mé- IdaiUe de bronze pour ses vernis et ses maitièi'es colorantes.
Ici se termine mon domaine. Un pas de iplus et j'aborde la galerie des machines, où iM. Victor Meunier règne en maître.
Dans l'axe de la rue de Prusse, je ne vois guère que des établissements appartenant à r.'Vutriche, mai s en appuyant un peu à gauche, je rencontre ce fameux pavillon oriental dont je renonce décidément à comprendre la raison d'être.
S'il me fallait baser une opinion sur le pays de M. de Bismark, après une promenade à travers la rue de Prusse, je serais fort empêché. Ce qui m'a le plus frappé, c'est, je l'avoue, la porcelaine de Saxe, les fusils de Berlin, et les productions minérales du Sassfurt. D'agriculture, d'industrie, de tissage, de laine, de soie, de fil, de coton, il n'en est pas question. L'instruction primaire est extrêmement développée dans les États du nord. Mais pourquoi u'apprendre à lire aux Prussiens que pojr leur faciliter l'étude du port d'armes et des devoirs du toldat? En France, l'instruction n'a pas encore atteint le même niveau, malheureusement, ce qui n'empêche pas nos nombreuses branches d'industries et notre agriculture de tenir, malgré des diflicultés sans cesse renaissantes, un rang iont la Prusse est bien éloignée.
Victor Cosse,
La Flotte nouvelle de la France.
Le ministère de la marine expose dans la galerie du palais du Champ de Mars les modèles des nouvelles constructions navales qui servent maintenant de types à la flotte française et dans le pavillon construit sur la berge de la Seine, près de la machine du FricdIamI, un grand tableau suspendu contre la muraille représente l'intérieur d'une frégate cuirassée de premier rang et les mille détails de l'agencement de ces colossales machines de guerre, bien faites pour frapper d'étonnement un modeste habitant de la terre ferme.
Ces modèles sont au nombre de dix-neuf. La famille nouvelle des bâtiments cuirassés qui a pour père .M. Dupuy de Lôme, depuis la Gloire, dont les débuts eurent tant d'éclat et firent si grand honneur à l'éminent dirScteur du matériel de la marine, jusqu'au plongeur, bateau porte-torpille, s'y trouve réunie, et, tout auprès, les avisos à grande vitesse, les yachts rapides, les canonnières qui se démoulent et peuvent se transporter au loin, toute cette création d'une marine dont le premier élément est la mobilité et la vitesse unies aux plus puissants moyens d'attaque et de défense. L'art de l'ingénieur est parvenu à donner aux carapaces de la tortue la légèreté do l'hirondelle. Voyez ces masses colossales bardées de fer: elles vont, viennent, tournent malgré le vent et la marée, brisant les lames, rompant toutes les résistances, toujours maniables et dociles à la pensée qui les domine, obéissantes au chef habile dont le sang-froid saura les lancer ou les retenir à propos, et dirigera à son gré ces masses terribles qui dans leur choc briseront toutes les résistances.
Il y a trente années à peine, les vaisseaux en bois régnaient en maîtres et, s'élevant majestueusement sur les flots, attendaient patiemment qu'il plût au vent de leur donner la force nécessaire pour sortir de leur immobilité. — Une première fois la France eut l'initiative d'une grande révolution navale, et l'on se rappelle encore les éloges enthousiastes qui accueillirent l'œuvre de M. Dupuy de Lùme, le vaisseau à vapeur le Napoléon, que le même ingénieur devait fi vite détrôner. Le navire cuirassé était en effet la conséquence même des progrès de l'artillerie. Depuis que le général Paixhans étaitparvenu à lancerdes obus dans la muraille de bois d'un navire, avec les canons ordinaires, il fallait demander au fer la sûreté qui faisait maintenant défaut ; mais le problème était des plus difiiciles à résoudre, et si, pendant la guerre de Crimée, les batteries flottantes la Lave, la Dévaslalion, avaient montré devant Kinburn les services que pouvait rendre une forteresse de fer, l'absence absolue de qualités nautiques paralysait la plupart du temps leur action. Aux condi-
tions do stabilité et de sûreté, il fallait donc joindre la rapidité et la facilité d'évolutions, les rendre capables de porter ces poids immenses sans rien perdre de leur légèreté, ajouter une artillerie puissante, le charbon pour les machines, l'eau et les vivres pour un équipage nombreux. Cette fois encore M. Dupuy de Lôme eut l'honneur de doter la France de ce magnifique instrument de combat et d'accomplir cette grande révolution maritime à laquelle son nom restera attaché.
Depuis lors, chaque année, un nouveau perfectionnement a été réalisé. L'aération des premiers navires était vicieuse, les logements incommodes et peu salubres . Des dispositions ingénieuses corrigèrent ces premiers défauts, mais pendant ce temps l'artillerie, développant ses moyens d'action et créant des pièces nouvelles, parvenait à percer les plaques protectrices, si bien que de douze centimètres d'épaisseur, comme les plaques de la Gloire et du Magenta, elles étaient successivement portées à quinze centimètres d'épaisseur sur /aHaïufre, àvingtcentitnètres sur leMarengo, à vingt-deux sur le bélier le Taureau. La création d'une marine sans aucuns précédents, employant des navires mis à l'abri des projectiles et puisant dans l'enveloppe de fer qui entourait leurs membrures une force nouvelle pour l'attaque, eut pour conséquence immédiate de modifier profondément la tactique na.ale et de substituer l'ordre de front à l'ordre de flanc. Dans un duel, un tireur habile s'eflbrce de tenir toujours son adversaire devant la pointe de son épée. Il en est de même du commandant d'un bâtiment cuirassé : l'avant de son navire doit toujours tenir tète à l'ennemi ; mais ce serait une grande erreur de croire que le danger ait diminué. Tout au contraire, avec ces niasses flottantes et la puissance effroyable des engins employés pour l'attaque ou pour la défense, avec la vitesse, cette autre force inconnue des anciens marins, le péril, en se concentrant pour ainsi dire, est devenu plus redoutable encore, et jamais, à aucune époque, les qualités morales du chef et des officiers placés sous ses ordres n'auront joué un rôle plus important. Les batailles, qui décident parfois des destinées d'un pays, dureront maintenant quelques minutes à peine, et il faut à l'avance profiter de la paix pour habituer les chefs et les matelots à manier et à soumettre à leur volonté ces monstres nouveaux; car, ne l'oublions pas, plus la matière devient puissante, et plus la valeur morale de l'homme et le rôle qui lui est réservé dans ces luttes gigantesques grandit et s'élève. Mais nous pouvons être sans inquiétude, l'amiral Rigauld de Genouilly, dont les échos des batteries de Sébastopol et des mers de Chine ont si souvent répété le nom glorieux, veille avec un soin jaloux sur notre flotte. La marine française restera digne de sa noble tâche, et le pavillon aux trois couleurs llottera toujours avec honneur sur ces mers où
les nouveaux navires cuirassés portent le drapeau de la Franco.
Comte de Castellase.
vni
Les Éponges.
S'il est un produit naturel qui peut piquer la curiosité du public, c'est bien celui-ci : Qu'est-ce qu'une éponge ? Personne ne le sait encore, ni le savant, ni l'ignorant. D'où vient cette singulière production que l'art a, jusqu'à ce jour, été impuissant à imiter? Tout le monde ici répondra que l'éponge vient de la mer. Mais si, questionneur indiscret, vous demandez de quelle mer, ici le bon public n'est plus guidé que par les affiches et les étiquettes des exposants, et il apprend que l'éponge se pêche sur les côtes orientales de la Méditerranée, cette mer qui baigne une partie de notre littoral et dont bien des parties sont encore si peu connues et si peu fréquentées.
Quant aux îles Bahama, c'est une autre chose; la plupart des visiteurs ne les connaissent en aucune façon, et, si l'un des exposants n'avait eu le soin de mettre au-dessous ; Antilles anglaises, il est, pour moi, bien certain que les neuf dixièmes des promeneurs, n'osant faire une question, eussent passé sans acquérir au moins celle notion de géographie. Ce.s remarques ressortent pour nous du jeu de nos oreilles pendant une couple d'heures que nous sommes demeuré à étudier ces curieux produits à plusieurs reprises; et ce que nous avons entendu dire de naïvetés et d'inepties, devant ces vitrines, est inénarrable. Aussi avons-nous entrepris de bonne foi aujourd'hui d'instruire' un peu le lecteur bénévole qui voudra nous suivre.
Les éponges sont-elles des animaux, sont-elles des végétaux? Là est la question inconnue et — ce qu'il y a de plus curieux — qui a varié deux ou trois fois depuis l'antiquité. Ces êtres mystérieux ont été promenés d'une classe à l'autre, tantôt animaux, tantôt végétaux, suivant les idées dominantes, et aussi suivant l'avancement des observations. Les anciens — • ceci est remarquable— regardaientles éponges comme des animaux et admettaient qu'elles étaient douées de sens, se fondant sur ce qu'elles semblaient fuir la main qui voulait les saisir et
résister aux efforts tentés pour les arracher à leur élément. C'est en vertu de ces idées que Pline et Dioscoride crurent distinguer des éponges mâles et des éponges femelles et en faisaient des animaux doués d'un mouvement propre.
Que Pline et Dioscoride aient coimu les éponges mâles et femelles, cela n'a rien de bien étonnant, puisqu'ils étaient beaucouj) plus voisins que nous de la mer qui produit ces êtres; maisce qui est extraordinaire, c'est que les savants modernes ne parlent que très-légèrement de cette question importante et n'ont pas cru devoir insister sur l'opinion qui a persisté chez les pêcheurs et les matelots des mers du Levant, que l'éponge mâle est indispensable, tout autant que l'éponge femelle, à la conservation de l'espèce, que jamais l'une ne va sans l'autre, que chaque variété — on devrait mieux dire chaque race — a un analogue en éponge mâle. Tout cela est bien obscur, mais bien réellement curieux.
Nous y reviendrons tout à l'heure.
En remontant dans la suite des âges, nous trouvons le vieux l^ondelet qui faisait de l'éponge un végétal. Tournefortet Linné partagèrent les mêmes idées. Peu à peu une réaction se fit et aujourd'hui, grâce aux remarquables travaux de Grant, l éponge est redevenue un animal, un zoophytc — animal-plante — auqui I on a donné le nom de porifera et fiiit occuper dans le règne animal la der nière place, car son animalité ne se révèle que par une seiAsiijililé et une contractilité très-bornées. .lusqu'à nouvel ordre, l'éponge est donc un animal.
Mais arrive notre célèbre Pouchet, et le voilà qui doute et nous-mêmes, à sa suite, nous doutons, et bien d'autres douteront après nous ! « La vitalité des spongiaires, dit-il, est tellement douteuse , que ce n'est réellement qu'en se fondant sur des indices rationnels qu'on les a classées dans le règne animal. D'organes on n'en aperçoit aucun. » Et plus loin : Il Les éponges sont le plus bas terme de l'animalité, plus bas encore que la monade! Elles se présentent, il est vrai, à nos yeux, sous des formes fort distinctes , mais rien en elles ne nous révèle l'individualité de leurs architectes. Tous se confondent en une seule masse glaireuse dont les ondulations sont presque insensibles, tandis que la monade est parfaitement circonscrite et douée d'une vive locomotion. »
Quelle est donc l'organisalion de ce singulier animal?
Examinons-le d'abord sortant de l'eau, au momentoù le plongeur lerapporte.Leséponges sont alors revêtues complètement d'une peau noirâtre blanchissant vers la base, adhérant parfaitementà toute la surface et isolant ainsi l'animal dans l'eau de la mer. Cette enveloppe porte de grandes ouvertures rondes correspondant aux grands canaux del'éponge, et tous les pores de celle-ci, alors qu'elle est vivante, sont remplis d'une matière mucilagineuse blanchâtre ressemblant à du lait. Aussitôt que l'éponge est hors de l'eau, la température élevée de Tair, comparée à celle du fond de la mer, provoque une fermeiitation active : l'éponge qui, sortant de l'eau, ressemblait par sa fermeté à un morceau de chair, s'amollit, le lait perce l'enveloppe noirâtre, et, en foulant le tout aux pieds sur les rochers ou le sable, on débarrasse l'éponge commerciale de ses impuretés, et elle demeure alors propre au commerce. C'est-àdire que ce qui nous sert est, à proprement parler, le squelette fibreux de ce singulier animal.
Ce que nous venons de décrire ne s'adresse qu'aux éponges femellea. Les mâles, eux, sont revêtus de la même peau noire, sont remplis du môme lait, mais demeurent rigides et ne s'adoucissent point sous la fermentation; aussi les pêcheurs se gardent-ils bien d'en remonter, à moins de recommandations spéciales pour les collections. Le fond de la mer — me disait M. Coulombel, qui, chaque année, passe quatre mois â Rhodes au milieu de ses pêcheurs, et qui, lui-même, est descendu au fond de l'eau pour voir par ses yeux dans les essais qu'on a faits des cloches à plongeur — le fond de la mer est pavé d'épongés, mais la plus grande partie sont des épongea mâles. II faut que les plongeurs tâtent l'éponge qu'ils soupçonnent être une femelle bonne à la vente : si elle cède sous la pression de la main, ils l'arrachent; si elle résiste, ils la regardent comme mâle et la laissent. Que sont en réalité ces mâles dont la structure fibreuse rappelle celle d'un nid d'oiseau â fibres factices et bien serrées? Sont-ce des éponges non mâles ou des éponges déjà ossifiées complètement? Car la séparation des deux sexes est bien dilficile à admettre sur cet échelon de la vie animale. Cependant la nature a tant de secrets que rien que pour faire enrager une fois de plus les savants, elle leur aurait bien tendu ce traquenard.
Tous les essais faits jusqu'à ce jour pour la reproduction des éponges du commerce sur nos cotes ont échoué, non pas que nous manquions de spongiaires, non-seulement dans la Méditerranée, mais encore dans la Manche et dans l'Océan. De nombreuses espèces sont souvent jetées sur nos grèves par les tempêtes ou ramenées par les dragues, le chalut et les autres filets qui raclent le fond. Il y a, parmi les spongiaires, des espèces que l'on
pourrait appeler à demi-bonnes, car elles semblent arrêtées à mi-chemin entre l'éponge calcaire, véritable polypier, et l'éponge commune commerciale : mais nous n'allons pas plus loin. Des expériences de transplantation ont été entreprises sous les auspicts de la Société d'acclimatation et l'on a ramené du Levant quelques éponges vivantes sur nos côtes méditerranéennes : elles ont bien réussi; mais les filets, etc., les ont détruites. Cependant, tel qu'il a été fait, l'essai est utile en ce sens qu'il a démontré la certitude de la réussite lorsqu'on voudra disposer des capitaux nécessaires pour faire la chose en grand et exercer autour des nouveaux bancs une surveillance efllcace.
Les appareils à plongeurs n'ont pas réussi non plus, dans le pays normal de la pêche des éponges; peut-être, hâtons-nous de le dire, parce qu'ils ont été mal employés. Car si, au moyen de la simple pierre qu'ils nomment scandait, les plongeurs nus peuvent descendre à .')0 et GO mètres, nous ne voyons aucun inconvénient à ce que ces mêmes plongeurs, munis d'une boîte à air et suHisamment lestés, descendent à la même profondeur, cl si, au lieu de se hâter pendant 2 minutes, ce qui est énorme comme temps pour eux, ils avaient 15, 20 et '2'> minutes devant eux, ils i'eraient un meilleur choix, enlèveraient les belles sortes sans les endommager et procéderaient à un choix qui pourrait devenir une véritable culture, une sorte d'aménagement.
Ce serait, en effet, une erreur de croire que chaque paragedonne exclusivement naissance à une espèce déterminée d'épongés ; cela n'est vrai que pour les grandes divisions. Ainsi personne ne confondra, alors qu'il les aura un instant comparées, les Bahamas avec les Levantines; mais, dans la mer de Rhodes, par exemple, l'éponge commune pousse toujours avec l'éponge fine. La même pierre porte les deux à côté l'une de l'autre. La question de profondeur influe cependant.
.\insi par 160, 120 pieds, on ne pêche que les grosses communes, énormes, qu'emploient la marine impériale, les manufactures de ginces, etc. Entre 20 et 60 mètres, on trouve alors les fines et en même temps les connnunes mélangées avec elles.
Rien n'est simple et primitif comme cette pêche : deux des exposants, MM. Coulombel et Devisme, ont pris soin de nous montrer un modèle réduit du bateau appelé scaphi dont les pêcheurs arabes se servent. Les pieds sur leurpierre scandait, la corde qui la tient dans la main, un sac de filetsur la poitrine, ilsse laissent rapidementdescendre à l'eau. Arrivés au fond, ils arrachent toutee qu'ils trouvent autour d'eux, à leur portée. Les bons plongeurs restent ainsi jusqu'à quatre minutes sous l'eau; ils reviennent à leur pierre, montent dessus, prennent la corde dans leurs mains, et, sur un signal, les pêcheurs demeurés dans le scaphi les hissent le plus rapidement possible. Plus la température de l'eau est éle-
vée, plus ils peuvent descendre profondément. Rarement il arrive des accidents. Cependant, si un plongeur perd sa pierre de vue et ne peut plus la retrouver, il lui est impossible de remonter, ayant à vaincre une pression de trois ou quatre atmosphères. Il serait alors perdu si ses camarades ne se jetaient à son secours au moyen de leurs pierres qui les entraînent au fond et permettent de les remonter ainsi que le malheureux asphyxié. Ce cas se présente fort rarement, mais il n'est pas sans exemple.
Les qualités communes d'épongcs qui poussent à une petite profondeur sont pêchécs au moyen d'une sorte de crochet en fer â trois dents, emmanché au bout d'une longue perche. 11 faut beaucoup d'adresse et une mer très-calme pour bien distinguer au fond les éponges, les saisir à la racine pour les arracher sansles déchirer, ce qui leur enlève toute valeur. C'est le moyen qu'emploient les .Arabes, les 'Turcs et les Siciliens que l'on fait venir spécialement pour cette pêche sur les eûtes de la régence de Tunis et autour des îles ■ Kerkéniaet Gerba, et produitles épongesdites gerbis. Ce sont des communes, mais d'une qualité excessivement solide. Ces éponges poussent sous d'énormes herbes très-serrées qui tapissent le fond de la mer, On est obligé d'attendre que les tempêtes de l'automne aient emporté toute cette végétation, pour faire lapêche qui s'étend alors à tout l'hiver.
Puisque nous venons de parler d'un lieu de pêche, disons quelques mots des autres principaux. Tout le monde connaît les éponges fines que l'on appelle éponges de toilette et dont la texture rappelle un velours de laine fine. Elles sont pèchées sur la côle de Syrie, â partir de Sakhir, l'ancienne Tyr, Beyrouth, Ilairoun, jusqu'au cap Mailoime, Tripoli, l'île de Rhodes, Lalakié, le golfe d'Alexandrellc et Chypre. En remontant au nord, on les trouve encore sur les côtes de toutes les sporades de l'archipel ottoman, sur la cote (ÏÀnalolie et celle de Caratnanie (Turquie d'Asie) ; enfin, en descendant au sud, on la pêche également sur les côtes de Barbarie (.4frique) â Bombas et Mandrouka, dans le golfe de Beiir/ha:ij.
Terminons par quelques molssurles éponges dites Havane ou Bahama et qui proviennent de l'archipel de Bahama, nouvelle providence dans les Antilles anglaises. Elles sont toutes pêchées au crochet comme les ycrbis el comprennent cinq qualités principales. La meilleure, le </to»e, est presque aussi fine que les éponges syriennes; mais la forme est toujours facile à distinguer dans toutes ces éponges. Toutes les syriennes fines ont la forme d'un nid à oscules grandes au centre : toutes les Bahama, fines ou ordinaires, sont globuleuses, en pomme de pin et sans oscules agglomérées au centre. Il est impossible de s'y tromper. La qualité S/iecproooi vient après : c'est une fine commune; puis le Velt-cl ordinaire. A partir de là.leGra.î, hllardheail , sont les plus comumnes et les plus niauvai-
ses des éponges : elles ressemblent plus à du gazon qu'à autre chose, et leur texture ne peut les rendre utiles que pour les travaux les plus grossiers. Elles sont recherchées par les peintres pour les eaux secondes, pour le lavage des parquets, etc
H. DE LA BlanCIIÈKE.
I La Machine arroseuse-balayeuse-ramasseuse de M. Barthelemon (classe 55).
.l'ai toujours entendu louer la belle orga- I nisation du service de la voirie parisienne; à ! peine la pluie cesse-l-elle que des phalanges I nombreuses de balaveurs se répandent par les rues et s'efforcent de l'aire disparaître la 'fange.
Depuis quelque temps, nous avons vu ■fonctionner sur nos boulevards, une ingénieuse balayeuse qui fait, à elle seule, letra- >vail de vingt hommes, mais qui nécessite, ^en temps de sécheresse, un arrosement préa- .lable et un enlevage subséquent, au moyeu Ide tombereaux, des matières boueuses, amonicelées le long des voies.
Paris, déjà si loin du Paris de Boileau que
Guénaud sur son ctieval en passant éclabousse, 'Paris, où, quand il ne pleut pas, une boue lartificielle remplace avantageusement celle iqu'a produit l'orage, Paris vient de s'enrichir, là l'Exposition, d'un nouvel instrument de (toilette, bien digne de notre attention.
C'est une machine qui, à elle seule, arirose, balaye, ramassela boue et l'emmagasine, ele tout en un clin d œil. Elle a étéinventée par M. Barthelemon. Notre gravure la représente l'i'une façon très-complète et propre à nous la montrer dans tous ses détails les plus imporlants. Elle fonctionne de trois manières éga î.ement utiles, contre la poussière, la boue et la neige.
La poussière nous inonde-t-elle, salit-elle Qos candélabres, nos édifices, nos apparîements; aveugle-t-elle nos yeux, alïecte-t elle QOS organes respiratoires, et flétrit-elle les iilantations de nos squares ? La machine de hl. Barthelemon se met en marche, laiste e;chapper une pluie fine, au lieu d'une inonalation inintelligente, et abat la poussière nue des balais, placés à 3 met. 50 cent, des luyaux d'arrosement et agissant librement oomme les touches d'un piano en suivant JDUtes les sinuosités du sol, agglomèrent et ooussent en avant. Aussitôt une pelle des- ;;end, ramasse la poussière humide, se glisse jur une contre-pelle, y dépose sa cueilittte; ( ce moment la contre-peile remonte, un voinnt ou croisillon, mû par un engrenage, reuousbeles matières vers des augets attachés, jomme dana les dragues, à une chaîne sans
fin, et ceux-ci, après avoir déposé leur contenu dans un grand réservoir cylindrique, redescendent de l'autre côté pour recommencer leur besogne à tour de rôle.
Tout ce mouvement est produit par la seule force de traction de deux chevaux attelés à la machine.
Un conducteur dirige do son siège tout ce service, à l'aide d'une simple manivelle, et, à volonté, dégageant tous les engrenages, fait de la machine une simple voiture qui roule, ou embrayant les engrenages, fait aussitôt exécuter le travail des pelles, des balais et du tuyau arroseur.
Notons que dans le cas où la machine est obligée de reculer à l'improviste, pour les besoins de la circulation, les engrenages sont automatiquem.ent alfolés et les engins entièrement inactifs.
Notre dessin laisse apercevoir entre le tuyau d'arrosement, et les balais à piston, une longue brosse à brins courts. Cette brosse a pour effet de raser le sol et par son mouvement combiné avec les membrures de la pelle, de nettoyer à l'avance l'endroit précis où celle-ci viendra porter, afin qu'elle ne rencontre aucun obstacle de nature à l'empêcher d'agir.
Nonobstant sa masse assez considérable, cette machine n'est pas d'un poids supérieur à celui de nos omnibus ordinaires. Du reste, elle n'est jamais pleine de fange et d'eau en même temps; car lorsqu'elle fonctionne comme arroseuse, l'eau se vide dans une proportion sensiblement égale à l'emmagasinement de la poussière humide.
Quand la machine fonctionne comme simple ramasseur de la boue, son mécanisme est absolument le même sauf la partie de l'arrosement qui devient inutile.
Enfin quand elle agit comme ramasseuse Je neige, iH. Barthelemon place à la partie inférieure du grand récipient, un appareil calorique à grand feu qui a pour objet de fondre la neige pour l'écouler ensuite rapidement, sous la forme aqueuse, dans le premier égout que l'on rencontrera.
Cette application est extrêmement importante, car en faisant agir la machine ainsi disposée, au moment où la neige n'est pas encore tassée et durcie par la gelée, on empêchera le dégel fangeux et dangereux qui cause tant d'accidents, amollit et fait s'effondrer le macadam et les asphaltes.
L'économie et l'hygiène, tout y trouve son compte.
L'hygiène. — Le progrès résulte surabondamment de ce que j'ai dit plus haut.
L'économie. — Elle est énorme; outre les avantages de rapidité, puisque tous les services à la fois se font en une heure dans un espace de 8300 mètres carrés, alors qu'un balayeur consciencieux ne peut remplir sa tâche qu'au taux de 200 mètres à l'heure; sans parler des tomherauxetde l'arrosage qui lie peuvent agir qu'en raison de 3 kilomètres
à l'heure et successivement; cette machine supprime tout un personnel, un matériel encombrant, extrêmement coûteux à entretenir et apporte au budget municipal un soulagement considérable.
N'oublions pas que la boue étant enlevée et transportée ailleurs, les égouts seront moins engorgés et par conséquent d'un entretien moins onéreux.
M. Hausmann qui pousse sa sollicitude paternelle pour la conservation de l'aspect grandiose de Paris jusqu'à en éloigner, à coups de taxes, presque toutes les usines, sera-t-il séduit par les résultats merveilleux de cette nouvelle invention? Il faut l'espérer, et il n'a pour cela qu'à écouter les enseignements de la mécanique, cette source féconde de progrès économiques.
A. Cuiiiic.
CHRONIQUE
On dit que l'Exposition sera prorogée jusqu'au 17 novembre. Est-ce un commencement de résipiscence? De là à la permanence, il n'y a qu'un pas; espérons qu'il sera fait. •
La raison qu'on donne pour proroger l'Exposition, c'est qu'il faut donner aux exposants du VllP'^etdu IX'"* groupe et de la classe 95, qui recevront leurs récompenses le 3 novembre, le temps dejouir de leur succès devant le public.
11 y a des gens qui disent et qui pensent qu'on aurait dû retarder toutes les récompenses jusqu'à la fin de l'E.xposition. Tel n'a pas été notre avis ; et la preuve qu'il était bon, c'est le prétexte dont on se sert aujourd hui pour proroger l'Exposition. Mais, dit-on, les exposants récompensés le r''juillet ne se sont plus inquiétés de l'Exposition, après avoir reçu leurs médailles. — On se trompe. Nous en connaissons beaucoup, au contraire, qui en étalant leur médaille sur leur vitrine, ont tenu à la justifier par l'éclat des objets exposés. Et, de fait, l'Exposition n'a pas été moins belle aprèsqu'avanl le 1" juillet. Encore eu ce moment, elle est d'un éclat incomparable, moins fraîche sans doute, mais plus complètequ'elle nel'a jamais été.
Il n'est pas rare de voir sur une vitrine la double inscription suivante: k Je refuse la récompense décernée par le jury. J'accepte la mention des Délégations ouvrières. »
Je dirais que cette double inscription contient une double inconvenance, si le mot n'était pas trop fort pour une simple manifestation de dépit.
D'abord on n'a pas le droit de récuser le jugementdu jury, après s'y être exposé. Ensuite, oa n'a pas le droit de se prévaloir d'un rapport de délégation ouvrière, puisque ce
rapport n'a pas élé publié. On semble, par là, vouloir l'aire croire qu'on est de connivence avec un rapporteur des Délégations ouvrières, ce qui est malséant et basardé.
Si vous connaissez le rapport d'un déléf;ué, c'est une indiscrétion de le dire , puisqu'il n'est pas publié ; et ce n'est que par une indiscrétion que vous pouvez le connaître. De toute façon, vous auriez mieux fait de vous taire.
. Et, puisque nous en sommes sur les rapports il'ouviiers, disons, fans indiscrétion, que la plupart de ces rapporis ont été remis déjà à la Commission d'encouragement, que leur impression est confiée à M.
Mame, legrand prix; que quelques-uns de ces rapports sont, dit-ou, remarquables comme sincérité et compétence do jugement, qu'ils serout illustrés d'environ mille dessins, inler
calés dans le texte, et que leur publication sera un événement.
Jamais, sans les relations, l'activité infa-
LES ÉPONGES. — Dessin de M. Gaiidrau.
ligable et l'onction entraînante de notre honorable président, M. Devinck, cette grosse affaire n'aurait abouti.
M. Michel Cbevaber et M. Devinck, l'un pour les rapporteurs du jury, l'aulre pour les rapporteurs d'ouvriers, sont à deux de jeu.
Nous verrons qui aura le dessus. Moi , qui suis de l'un et l'autre camp, je doute.
Tant il y a que si l'Exposition est prorogée jusqu'au 17 novembre, le bail des concessionnaires expire au 31 octobre.
Nous saurons donc enfin, ce que sera le Champ de Mars, sans cet inextricable réseau d'empêchements qui en a gâté le succès. Ce sera un véritable été de Saint-Martin pour l'Exposition. On prodigue déjà les entrées de faveur pour les ouvriers et leur famide, ce qui est quelque chose.
On ferait peut-être mieux de réduire les tourniquets à 50 centimes. D'autant que les journées sont devenues courtes, et que le Palais ferme ses portes à cinq heures.
LA BALAYEUSE DE M. BAM'HLLEMON. — Dessin de M. Noël.
M. Marbeau, le fondateur des crèches, m'avait promis de faire venir les poupons au Cham.p de Mars, deux fois par semaine. Les jours où le populaire envahit le Champ de Mars seraient bien choisis pour donner ce
spectacle charmant que je n'ai jamais pu contempler, pour mon compte, que les larmes aux yeux. Ce serait mieux qu'un speclaclc ; ce serait une édification. Ce serait de la morale en action. Ce serait l'amour de la fa-
mille inoculé dans la conscience des visiteurs.
Tenez votre promesse, monsieur Marbeau.
Fr. Ducuing,
Imprimerie générale de Cli. Laliure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
OSITIO^