‹ L'Exposition universelle de 1867 illustréeChapitre 77 sur 134 · L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE

En pénétrant par la grande porte dans cette vaste galerie, longue d'un kilomètre un quart et occupée dans les deux tiers de sa longueur par des machines en mouvement, on voit à droite l'exposition de l'empire français et à gauche celle de l'empire britannique; c'est de ce côté que nous suivrons le promenoir.

Voici d'abord l'exposition du Post-Ollice. M. Bellet a publié un article sur ce sujet, et nous n'y reviendrions pas si nous n'avions élé frappe du danger qu'offrent les appareils destinés à recevoir et à laisser les lettres sans arrêter la marche des trains. Ils se composent de deux pièces de fer qui saillent en dehors de la portière du wagon poste, l'une abandonne le sac aux dépêches pour la station, l'autre enlève le sac aux dépêches en provenant.

Ceci est fort bien, mais si quelque personne se trouvait sur le quai au moment où le train-posta vient à passer, elle serait enlevée comme un sac aux dépêches, — mais en plusieurs morceaux. Pour éviter cet inconvénient, il suHlra d'opérer l'échange dei sacs au-dessus du wagon et non à hauteur d'homme. C'est bien simple. Avis à notre administration pour le jour où elle adoptera ce système d'ailleurs très-pratique, quoique inférieur à un système basé sur le principe du jeu de bague, inventé par un Français depuis plusieurs années.

.Appartenant encore au Post-Office, nous remarquerons le modèle d'un des tteam-packets qui font, avec la vélocité d'un gcëland rasant les Ilots, leservicedel'lrlandeentre Holy-H ad elKiigslown près Dublin. Ces bateaux font 34 kilomètres à l'heure! C'est la plus grande rapidité qui ait jamais étéalteinteen mer. Mais ce résullathriUdUt est obtenu par unprocédé bien grossier; c'est en donnant à un navire caboteurune machinede transallantique, une machine de 720 chevaux qui consomme une effroyable quantité de charbon, que l'on arrive à cette vitesse anorma'e.

Nous laisserons de côté la pyramide dorée, les grues, lespompes elles machinesmotrices dont il. Sleunier a emrelenu nos lecteurs, et nous leur ferons remarquer !a curieuse machine électrique de Ladd.

A r/rosso modo on peut considérer celte machine comme composée de deux plaques de fer doux, couvertes de fil de cuivre, entre lesquel es tournent deux cylindres de fer doux, également recouverts de fils de cuivre dans le sens de la longueur. Cette masse est absolument inerte; mais, que les cylindres se mettent à tourner rapidement entre les plaques, aussitôt, par une transformation dont !e mode est inconnu, le mouvementse change en électricité et le courant fait jaillird'innombrablesétincelles, ou alimente une lampe électrique.

Au nombre des progrès que l'on peut constater à cette exposition, il faut compter l'emploi chaque jour plus fréquent de l'eau et de l'air comprimés.

Il est peu de métiers plus pénibles, plus dangereux et plus abrutit sants que celui des misérables bouilleurs, chargés dedélacber le charbon des parois de? galeries de mines. Souvent la coucha de bouille est mince, le boyau bas et étroit, l'homme est obligé de piocher à genoux ou couché dans la boue noire; au moindre ebou'ement il est mort Eh bica! voici là une <c baveuse mécanique à pression d'eau » qui désormais se chargera de l'affreuse besogne. Poussés par l'eau comprimée, les couteaux dont le piston de la machine e:t armé pénètrent dans la matière minérale à 1"', 20 de profondeur et la divisent en blocs réguliers.

Encore une invention qui va être maudite par ceux qu'elle va délivrer du bagne, mais les enfants béniront la machine que les pères auront haïe.

Creuser une mine ou percer un tunnel, cela se rapproche; nous avons ici, à droite, l'appareil employé à ce dernier objet. Une couronne de fleurets, mise en mouvement parl'air comprimé, frappe à coups précipités la surface du rocher. Les lames d'acicr détachent de la masse un cylindre que l'on extrait en débris. Une galerie circulaire est ainsi creusée peu à peu, et l'air comprimé est distribué à l'aide d'un tuyau jusqu'au ca,'ur de la montagne.

Une buée épaisse s'échappe du corps de

pompe à chaque coup de piston. Les curieux s'écartent prudemment craignant d'être brûlés par la vapeur. Plongez hardiment votre main dans le jet, ô surprise ' il est glacé. Ceci provient de la dilatation 'et du refroidissement de l'air comprimé au morne. .1 cù il se répand dans l'atmosphère; l'humidité dont l'air comprimé est chargé se condense aussitôt.

.Nous sommes arrivés en face de l'innombrable série des machines destinées au lilage et au tissage. Il nous est radicalementimpossible d'entrer dans la description détaillée d'appareils fort ingénieux mais excessivement compliqués, et donton pourraità peine donner une idée un peu nette en écrivant tout un volume; en outre les perfectionnements présenlés par chaque appareil ne sont généralement compréhensibles, appréciables et intéressants que pour les gens du métier, c'est le cas de le dire. Nous en serons donc réduit à ne parler avec un peu de détail que d'une exposition particulière, en choisissant une exposition typique et complète comme celle deM.M. Platt, frères et Oie, qui ont obtenu la médaille d'or.

Nous trouvons là tons les procédés de filage et quelques procédés de tissage de la laine cl et du coton. Le premier appareil par lequel passe le colon n'est guère employé que sur le lieu delarécolle; il sert à séparer la bourre de la graine du cotonnier, et se compose essentiellement de lames tranchantes oscillant avec une grande rapidité. Le coton comprimé a la presse hydraulique est envoyé en cet élat en Europe.

Dans les fabriques de ce pays, la matière textile est livrée à un batteur qui l'étalc cl la feutre sous 'forme d'une nappe. Cette nappe est prise par les cardes. Celles-ci se chargent d'une bourre légère qui est récoltée par un peigne. Le coton n'est alors qu'un nuage vaporeux presque insaisissable, mais il commence à se contracter et, sous forme d'un gros cordon d'une légèreté extrême, il s'enroule dans l'intérieurd'un cylindre métallique. Six de ces cordons sont ensuite soudés ensemble sur le banc d'étirage qui les resserre en un cordon plus petit.

Celle machine seinb'eaniméc et intelligente. Si l'un àes cordons se casse, elle s'arrête comme une ouvrière docile. La raison en est que le coton appuiesur un léger levier qui retombe et enraye le mouvement, dès que le lil vient à se rompre.

Après avoir passé trois fois dans cet appareil, les fils sonl tord us sur les bancs à broche, et enfin Clés paf la Mull Jenny.

Suivant leur finesse les lils sont marqués par un numéro indiquant le nombre d'échcveaux contenus dans une livre. L'écbeveau anglais est long de 8'iO yards, l'écheveau français a tout juste un kilomètre. Il y a à l'Exposition du fil numéro 1200! Il peut difficilement être vu sans microscope.

Tout le monde connaît les filatures, mais

sait-on qu'il exisle d'immenses usines uniquement occupées à fabriquer les machines des filatures. Tel est lecas de MM. Plattqui ne sont ni Dleurs ni tisseurs et dont la fabrique d instruments à tisser occupe sept mille ouvriers. Chaque semaine cet établissement peut monter une filature de trente mille bro ches, et il a l'écoulement de ses produits.

.4ujourd'hui , d'ailleurs, dans toute la Grande-Bretagne, le nombre des broches dépasse trente-six millions. Leur produit s'élève chaquejour à cent trois millions de kilomètres de fil de coton. La journée de travail étant de dix heures, on en conclut que la longueur de Dl fabriqué dans toute l'Angleterre en c.nk jii .^LTE suffirait pour fairo quatiie fois le toir

DE LA JEIÎRE.

Nous trouvonsces chiffres stupéfiants 3ans l'excellenle revue hebdomadaire, les Mondes, dirigée par un des collaborateurs les plus goût s , mais malheureusement les moins assidus de noire publication , 51. l'abbé Moigno.

Notons encore un petit métier qui, lorsqu'un m vient à se casser, change lui-même de navette et continue son travail.

f)e l'autre côté du promenoir nous trouvons la splendide exposition de Whitworlh, de .Alanchester, qui a remporté la suprême récompense, le grand prix.

Les machines nesontpas Irès-nombreuses:

un leur à tourner les roues de locomotives, cinq ou six outi's formidables qui taillent le fer comme les iostrumenls d'un menuisier taillentlebois, voih tout; mais quelle perfection dans laforme, quelle simplicité dans les combinaisons, quelle pureté dans le métal, soyeux et moiré comme une étoffe de luxe ! Il est impossible d'avoir étudié les machines et de savoir ce que c'est que le fer sans rester en admiration devant ces produits d'un des plus grands ateliers du monde. Usmarquez en outre ces boulets prismatiques, ce sont ceux des canons Whithworlh à âme hexagonale, dont la redoutable puissance a porté le renom de l'illustre manufacturier plus loin qlie Ji'avaient pu le faire tous les appareils remarquables de ses établissements.

Après les machines ii travailler le fer, nous arrivons aux macliines à travailler le bois. Celles-ci sont en mouvement, les copeaux volent de tous côtés, on entend le sifllement presque sinislre des scies circulaires.

Voici d'abord 1 atelier de MJI. Worssam et Cie. Là des rabots entraînés dans un mouvement rotatoire rapide, aplanissent en un moment les poutres les plus noueuses et les plus déjetees. Ici une autre machine, le menuisier universel, scie, rabote, fait les mortaises et les tenons, équarrit, taille les rainures, etc., bref accomplit le travail de quinze hommes Une dernière machine, enfij, découpe les moulures et sculpte les ornements à la vapeur.

IJ'autres outils aussi ingénieux app:irlenanl à des concurrents, s'offrent à nous, mais il

faut marcher, cotle raison seulement nous empêche d'en parler, nous le rappelons une fois pour toutes.

Examinons ce marteau-pilon de Thwaites etCarbutt. Deux bras de fer d'un demi-mètre d épaisseur soutiennent au-dessus de l'enclume le cylindre à vapeur dont le piston est armé du pilon. La masse, lancée avec la raideur d'un boulet par la vapeur à haute pression, pétrit le fer incandescent comme une pâte molle, et c'est littéralement à coups de canon que sont forgés les grands arbres de couche des steamers et toutes les énormes pièces de métal mises en usage par la mécanique moderne.

Charles Boissay.

(Sera coiUumc).

MUSEE RETROSPECTIF.

Deux Reliures du seizième siècle.

La galerie de l'Histoire du travail, ce magnifique Musée rétrospectif où sont entassées tant de merveilles et qui n'a pas suffisamment attiré l'attention des visiteurs, renferme les deux volumes précieux dont nous donnons les spécimens. Ce sont deux de ces joyaux rares dont nous parlions dernièrement dans notre article sirr la reliure, deux de ces diamants sans tache qui ravissent les bibliophiles et qui feraient à eux seuls l'honneur d'un cabinet.

Le premier appartient à l'incomparable bibliothèque de M. Firniin Didot. M. Didot a exposé au Champ de Mars pour plus de trois cent mille francs de reliures du seizième siècle. Ces reliures sont presque toutes dues à des ouvriers italiens. Elles sont admirables de goùl et de pureté de style. C'est l'Iialie qui a vu les premiers amateurs, à l'époque où la reliure ne faii'ait encore que sortir de la période du moyen âge, où l'on employait les ais de bois et où l'on ne connaissait pas l'usage des peaux. Le progrès eut peine à vaincre la routine. Bonaventure des Perriers, dans son Ciimbalummundi,a. fait une allusion curieuse à cette lutte. Jupiter veut faire relier à neuf le livre des destins et envoie à cet effet Mercure sur la terre. Mais le- messager est trèsembarrassé, « Je ne sais, dit-il, s'il me le demande en ais de bois ou en ais de papier, s'il le veut recouvert en veau ou en velours. » Le progrès l'emporta. L'art du relieur naquit et s éleva de suite à une étonnante perfection. Deux amateurs italiens sont surtout célèbres au seizième siècle; Maioli, dont on ignore la vie et la situation, mais dont les livres superbes atteignent dans les ventes publiques des prix insensés, et Demetrio Canevari, médecin du pape Urbain VII, qui n'épargnait rien, malgré son avarice, pour faire revêtir

ses livres des plus somptueuses reliures. Ces livres portent tous le même écusson que nous retrouvons sur le volume cipose par M. Didot: c'est une plaque poussée d'un seul coup représenlant Apollon peint en or, le char en couleur et la mer en argent. Autour la devise grecque : opSco; y.oci .irWiw;. Ofi s'arrache les livres de Canevari, miis celui-ci pa se pour le plus beau. C'est un petit in-f Jio renfermant le traité d'flygin : Astronomicon poeticon, dont la première édition parut en 1475. Après des forUines diverses, ce magnifique volume lomba entre les mains de M. Libri à la vente duquel, en 18,59, il fut acheté pour M. Solar 73 francs. Mais dèsl 8(i0, à la vente Solar, il fut vendu 1705 francs. Brunei, dans son Manuel du libraire, se récrie contre ce prix, mais maintenant les livres reliés aux armes de Canevari se vendent couramment deux mille francs et plus, tout comme les Maiqli. On a jmircra, dans la gravure que nous donnons de cette reliure en maroquin à compartiment, la grâce, la délicatesse, la sobriété chômante des arabesques, l'éclat et l'harmonie des couleurs,eton avouera que de nos jours on n'égale pas ces artistes inconnus de l'Italie, ces Ccllini de la reliure à son aurore et déjà à sa perfection. C'est à eux que confiait ses litres Jean Grolier, un des quatre trésoriers généraux de France sous François I", ce bibliophile célèbre sur lequel .M. Leroux de Lincy a publié une si intéressante monographie. Les moindres exemplaires sortis de sa renommée bibliothèque valent deux et trois mille francs. C'est lui qui, loin de partager l'égoïsme des collectionneurs, mettait sur chacun des joyaux qu'il entassait sur ses rayons cette touchante devise : Joannis Grolierii et amieo ■ niin.

Le second volume figuré ci-contre est un spécimen des reliures de Henri 11, ou pour mieux dire, de Diane de Poitiers. I( appartient à M. le marquis de Ganay. H -nri II donnait tous ses livres, tant ceux qu'il acquérait que ceux qui provenaient de ses prélécesseurs, à Diane de Poitiers. Diane les faisait relier à ses armes, et ils allaient enrichir la bibliothèque d'Anet; on ne soupçonnait pas la richesse de ce dépôt. On ne le sut qu'en 1723, à la mort do la princesse de Coudé, propriétaire d'Anet. La bibliothèque fut miseen vente, et un monsieur de Sardière, prévenu, s'y fit une part superbe. Ces livres maintenant sont recherchés à l'égal des plus précieux; le volume exposé par M. le marquis de Ganay renferme les œuvres méJicales d'un empirique grec, Alexandre de Tralles. Il est dilficile de voir une plus charnante reliure; les ornements sooi d'un goût et d'une finesse admirables. On remarquera au centre les armes royales avec les fleurs de lis et le collier de Saint- Michel associés aux armes de Diane; le croissant et les quatre arcs formant l'encadrement del'écusson. Dans le cadre sont des semis de lleurs de lis et des H couronnés, des croi«-

L'BXPOSrriON universelle DR 18(i7 ILLUSTRÉE.

sants entrelacés trois par trois, et, dans le has, un double D. Nous ferons observer que, pour ce volume comme pour celui de Canevari , le titre est inscrit seulement sur les plats. L'usage n'existait pas encore de mettre

les titres sur le dos des volumes. On ne trouve des titres inscrits à dos entre deux nerfs que sur deux ou trois volumes do Grolier, c'està-dire d'une façon tout à fait exceptionnelle. .\ussi, les livres étaient-ils rangés les uns

sur les autres dans les bibliothèques et non placés debout côte à côte.

11 n'y a pas de plus belles reliures que celles dont nous venons de donner un aperçu historique en même temps que les spécimens.

MUSÉE RliTROSPECÏlF : UELIUHK DE UE.Mil lE (Colleclioii de M. lu marquis de Ganay.)

Les relieurs célèbres de notre temps ne font que les imiter, heureux quand ils choisissent de pareils modèles, sobres et purs, d'un fçoût exquis et consommé.

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