‹ L'Exposition universelle de 1867 illustréeChapitre 88 sur 134 · LES GLACES DE M. ALEXANDRE · texte numérisé non relu

LES GLACES DE M. ALEXANDRE

II y a, dans le Palais du Champ de Mars, une salle or'r sont réunis les billards; cette salle est coupée par quelques cloisons qui forment alcôve, et l'on y aper-çoit, parmi divers objets n'ayant entre eux d'autres liens que ceux de leur classification, sous le titre générique de mobilier, une glace obscurément appendue sur un fond sombre peu attrayant

Il faut avoir une grande envie de signaler les objets réellement remarquables de l'exhibition de 1867, pour aller trouver dar., ce coin é^aré de l'immense dédale, lesglaces de M. Alexandr-e.

Aussi notre dessinateur, qui a découvert celte œuvre digne d'attention, rend-il au visiteur un véritable service en fixant sur le papier une image dont il faut cher-cher si laborieusement le modèle.

Or, ce qui est à étudier sur ce modèle entièrement original, c'est moins le travail industriel du coulage ou de l'étarnàge, que le goijt qui a été déployé dans son ornemeirtalion.

Bannissant hardiment l'éternelle dorure, qui recouvre habituellement le cadre de nos glaces, notre exposant a trouvé dans le ton de l'ar-gcnt mat, un efftt inattendu et arlistrtiue au plus haut degré.

Jamais je n'aurais cru que le brillant de rétamage se fût si admirablement harmonisé avec le mat de l'argent rehaussé par la ciselure.

Dans cette juxtaposition neuve et charmante, se trouve tout le secret de l'aspect saisissant de cette œuvre d'art, et à cette trouvaille de l'homme de goût se joint une exécution sculpturale qui révèle un artitte de pr'emier oriire.

S inspirant des souvenirs de la renaissance italienne, sobrement et sans suivre les errements des complications décoratives de cette époque, l'artiste a composé un fronton plein de grâce et de naturel.

Un lustre vient en marquer le milieu.

Ce lustre, qu'une mai:t banale aui'ait pu accrocher grossièrement à un cartouche s allongeant à droite et à gauche en rinceaux ridiculement surchargés d'attributs, M. Alexandre le fait soutenir élégamment par deux femmes admirablement modelées.

Couchées nonchalamment sur le fronton, leurs jolies épaules et leurs bras mignons 8 unissent dans une seule étreinte ponr supporter sans efforts le poids d'un lustre d'argent, qu'une galanterie de l'artiste a su rendre léger, sans nuire aux proportions commandées par l'architecture générale do l'œuvre.

Aune distance sagement combinée, et sur les deux. côtés de la glace, se trouvent encore deux cariatides fort bien réussies, qui utilisent leurs bras élégamment posés à soutenir un coquet candélabre.

Les sculptures en bronze ai-genté au mat sont d'un effet extrêmement harmonieux, et décorent le nrieux du monde l'encadrement, sans le charger, comne eehx arrive fréquemment.

Ajoutons que la grandeur de cette glace n'est pas moindre de -'r'",50 de haut, srir 2'",1 5 de large.

Si du cadre nous passons à la glace ellemême, nous aurons à signaler une innovation dans ces filets brillants qui ijrtriguent le r-egar J et lui font chercher le secret de ce re- Iref à l'aspect singulier qui rourpt la monotonie de la surface polie.

Quels sont donc ces tubes éclatants que l'on dirait péniblement appliqués sur le cristal, et que l'on craint de briser au moindre contact? Rien ! car la main obéissarrt à la curiosité du regard ne palpera aucune proénrinence en parcourant l'étendue du cr-istal ; cependant l'effet d'optique existe, et le procédé qui le produit est le secret de M. Alexandre : mais il paraît que son application industrielle, surtout aux grandes pièces, n'est pas sans diffrcultés.

Aucun précédent ne s'offre à ma mémoii-« dans ce genre de décoration du verre ou des glaces .

Aujourd'hui, l'Exposilion de '1867 nous révèle dans l'ensemble des exposants miroitiers, et notamment ihez M. Akxandrc, l'un des principaux d'ent e eux, une tendance à sortir du luxe biinal, pour béir à des inspirations artistiques.

Un gûùt exquis y domine et nous les eu félicitons sincèrement.

Aussi en consultant le mouvement cornmeicial de cette fabr-ication supérieur-e qui est une des gloires de la France, on verra sans peine combien les matièr-es premières ouvrées par nos inimitablos industriels commandent la production des autr-cs nations.

En. effet, pendant que l'exportation française pour les glaces, en y comprenant, il est vrai, la porcelaine et la faïence, considér-ées comme objets d'art et d'ameublemeni, ne

s'est élevée qu'à trois millions liuit cent mille fra.ics pour le premier semestre de 1867, les exportations de cette même série de produits se sont chiffrées par dix-huit millions deux cent mille francs, et offrent

ainsi un excédant de trois millions environ sur le chiffre du relevé effectué à la fin du dernier semestre de 1 806.

C'est évidemmentàTExposition universelle qu'il faut attribuer cette plus-value des trans-

actions commerciales, et c'est la meilleure preuve, — la meilleure récompense peutêtre, — qui puisse proclamer l'excellence de la fabrication française.

A. Chirac.

MUSiiE HÉTROSPECTir : ÉVENTAIL DE BOUCHER. (Collection de M. Piogej.)

Costumes suédois et norwégiens.

A l'heure où je tiens la plume, l'Iîxposi

tion touche à sa fin. Le mirage

vas'effacer, eteespeclacle, vraiment unique, où la réalité même

a dépassé tous les prodiges de

l'illusion et de la féerie, prendra

h route du pays des souvenirs.

Ce n'est pas sans regret ui sans

tristesse que nous lui dirons

adieu , et ce n'est pas sans

fierté ni sans gloire pour notre

espèce humaine, si industrieuse

et si savante, et pour notre ville

de Paris, qui a eu l'honneur de

recevoir le monde entier, que

nous reparlerons de tes six mois

pendant des années encore.

Aujourd'hui , j'ai parcouru,

avec l'éblouiseement des premiers jours , les salles richement parées et les galeries

diverses où les nations se pressent et se coudoient. Or, je me suis arrêté, pour la vingtième lois peut-être, dans la section suédoise, devant ces groupes ingénieux et charmants qui n'ont que la prétention de nous montrer des costumes et qui, i les bien étudier, nous révèlent des caractères et des mœurs. C'est la vérité élégante et na'ive qu'on a saisie sur le vif et qu'on a exposée avec un naturel et avec un goût parfaits.

La Suède et la Norwége, qui nous apparaissaient jusque-là dans un lointain brumeux et presque sous la neige des pôles, vbi cle/iiil

orbis, ont ainsi changé d'aspect tout à coup. Après avoir constaté, sur de nombreux et variés témoignages, toutes les activités d'une population inlelligenle, vive et laborieuse, il

MIHOm UE M. ALEXANDRE. — Dessin de M. Jetot.

nous reste encore d'elle dans l'esprit quelque chose de printanier, de poétique et de riant comme une idylle de Tliéocrite qu'on

aurait transplantée et acclimatée dans le Nord.

Quant aux pages que la Suède tient dans l'histoire, je n'apprendrai rien à personne en rappelant que ces pages sont illustres et glorieuses, et que, politique et guerrière sous Gustave-Adolphe et sous Charles XII, la Suède a su faire entendre son mot dans les conseils de l'Europs et le défendre vaillamment par l'épée. Elle a fait ses preuves, — et maintenant, désillusionnée peut-être, et à bon droit, des chances et des hasards de la guerre et de la conquête, elle ne songe plus qu'à développer ses institutions intérieures et à augmenter en même temps la sécurité et le bien être de ses peuples. N'estce point là, dites-moi, avoir pleinement acquis la sagesse, qui manquera longtemps, hélas! j'en ai peur, à maints pays et royaumes que je pourrais vous nommer au besoin ?

Sous une dynastie libérale et éclairée et qui ne craint point les réformes, les bonnes lois civiles , religieuses et criminelles se sont succédé rapidement. L'une amenait l'autre.

Ces princes d'origine française, que la Suède s'est choisis, ont l'instinct et le génie du progrès dans tous les ordres et sur toutes les branches, et Charles XV, par exemple, est ami des arts au point de se servir lui-même de la palette et du pinceau et, nous l'avons vu, de s'en

servir avec talent, comme s'il n'avait jamais fait que cela.

L'agriculture, le commerce et l'industrie, l'exploitation des forêts et des mines, la pêche, qui est une source de fortune pour tout le royaume de Norwége, et à travers tout, l'extension àtouleslesclasses et à tous les sexes de l'instruction publique , . — voilà quelles sont les tâches que s'est imposées ce peuple pacifique et calme , qui ne néglige point cependant d'avoir et de maintenir une armée excellente et de pourvoir à toutes les exigences de sa défense nationale.

J'ai parlé de l'instruction publique. Vous ave?

vu, comme moi, à l'Exposition, l'école primaireminiature que la Suède a exposée et qui, propre, jolie, commode, conçut dans un véritîble sentiment de l'hygiène et de la morale , est tout à fait digne d'être nommée une école modèle. L'instruction primaire est pour tous, en Suède, un droit et un devoir, et l'on m'assurait, l'autre jour, qu'une servante qui ne saurait pas lire n'y trouverai i point à se placer.

Après cela, il faut dire que la lecture, chez

une servante particulièrement, ne laisse pas d'avoir quelquefois des inconvénients graves, en France du moins et dans nos pays méridionaux.

Je dois glisser, dans ce cadre restreint, sur bien des observations importantes et me bor-

La Demande en Mariage.

ner à indiquer en peu de mots tous les pas que font en avant, avec une bravoure qui en vaut bien une autre, les deux royaumes unis de Suède et de Norwége où la prospérité, toujours croissante, des intérêts matériels est loin de nuire à la prospérité des

intérêts intellectuels et moraux. Pais, je retourne au plus tôt à mes moulons, comme dit Panurge.

Mes moutons,... c'est, mon cher lecteur, cette succession de scènes villageoises et pittoresques qui retracent dans toute leur simplicité, disais-je tout à l'heure, les moeurs et les coutumes norwégiennes et suédoises, et reproduisent la piquante et curieuse originalité des habitants de ces contrées pleines, en somme, d'attrait et de charme.

Il y a différentes manières de faire connaître et de présenter des costumes. On peut (comme cela d'ailleurs a presque toujours lieu) en habiller tellement quellcment des mannequins ou des poupées et laisser ensuite au spectateur le travail ou '/ 'u.> le soin de devinerleresie

> et de se tirer de là à son

gr'é. Les exposants suédois ont voulu faire plus et mieux : ils ont recherché des types caractéristiques de - la race même, des visages de jeunes gens et de vieillards, desattitudes naturelles, et, jusque dans les moindres détails, jusque dans les gerçures de la lèvre ou les callosités de la main, ils se sont appliqués à reproduire leurs

il, i II Ôl^

La BeocoQU'B.

COSTUMES SUEDOIS. — Dessins de M. Lanson.

La Toilette de la Mariée.

personnages. L'œuvre a été on ne peut plus minutieuse, mais elle a réussi, et tout ce monde, croyez-moi, vit sous le regard et, s'il ne parle point, il laisse du moins entrevoir sa pensée. L'art de la pantomime ne va guère au delà.

Ce n'est pas tout : ces personnages triés avec un discernement si sûr, ces pères grisonnants, ces mères au front soucieux et vénérable, ces jeunes filles b'ondes comme des gerbes de blé et ces jeunes garçons amoureux qui ont le cœur sur la main et sur la boucbe, ne sont point jetés ç;i et là à l'a'enture ou réunis dans un banal pêle-mêle. Chacun d'eux a son rôle et se tient à sa place; et, comme dans une pièce de tbéâtre, comme dans une comédie rustique de Georges Sand, C.kmcUe, — le Champi ou le Pressoir, — l'action se noue, s'embrouille, se poursuit et se dénoue parmi plus d'une émotion, plus d'une joie, plus d'une crainte. Encore un coup, rien n'est moins confus ni moins impénétrctbie que ces acteurs muets.

Prenons, si vous le voulez bien, par celle faneuse aux cheveux dorés et aux yeux bleus qui, le râteau à la main, rassemble desirins il Iierbe sèche, tfiais qui a l'esprit bien loin de sa besogne. Son accoutrement est des plus modestes : pas de couleurs voyantes! La casaque serrée sur la gorge est d'une étoffe grise et grossière etlejupbn rayé est grossier aussi. Elle songe —

.Mais nous la retrouvons bientôt, cette faneuse pensive. Parée, pimpante, des rubans à la coiffe, des boucles et des épingles sur la poitrine, avec une belle jupe rouge et un beau tablier à bordure double, avec des souliers àbouffettes, la voilà qui rencontre (c'est un dimanche probablement) l'ami d'enfance qui a grandi et avec qui on n'ose plus jouer comme autrefois. Celui-ci a ses cheveux cachés sous un bonnet qui n'est pas sans coquetterie ni sans grâce; sa veste longue et bien taillée, sa culotte aux boutons luisants, ses bas tirés soigneusement disent d'avance qu'il a l'intention de plaire. La jeune fille sourit, les yeux ha ssés; le jeune garçon offre une fleur et sourit à son tour, mais d'un air plus malin, quoiqu'il y ait encore là bien de l'innocence. Certes, si la villageoise ressemble à Marguerite, le villageois n'a rien du docteur Faust, pas l'ombre d'un Méphistophélès derrière lui.

Puis vient la demande en mariage, un tableau de Greuze dans une métairie. Les deux amoureux attendent, debout, timides etrespectueux, que le vieux père ait prononcé. Le vieux père, que la mère observe en silence mais d'un air qui sollicite à sa façon et qui s'applique à retenir ou à tempérer toute parole sévère, le vieux père, sous son chapeau au.\ larges bords, réfléchit, calcule et pèse le pour et le contre, les droits de la raison et ceux de l'amour. La petite sœur est près de lui. Elle regarde, et ne comprend pas.

Puis enoore, c'est la toilette de la maiiée,

que l'on pare, sur ses cheveux nattés soigneusement, de sa coiffe la plus blanche et qui a revêtu ses habits neufs, aus fraîches couleurs bleues et roses et où les fils d'or et d'argent se mêlent ets'enlacent aux fils désole. Bientôt, nous la retrouverons sous la majestueuse couronne de cuivre doré ou de cbrysocale, qui est l'ornement indispensable des jeunes mariées en Suède et en Norwége. On estreine, en effet, ce jour-là; on devient la reine du ménage qui la se former et de la maison qui va se peupler et s'accroître.

Vous voyez d'ici l'églogue. C'est du Théocrite assurément, mais il y a en plus un ressouvenir biblique et patriarcal, ce qui manque à Théocrite. Le poëte grec est un raffiné; ces paysans suédois, honnêtes et bons, à la physionomie si ouverte et si sincère, exhalent la nature et la vérité de toutes parts.

Je mentionne, pour mémoire, les Norwégiens, entourés et comme emmaillottés de fourrures, et cefe famille qui s'est blottie dans un traîneau attelé de rennes, toutes jolies choses qu'il faut voir soi-même et qui défient le compte rendu le plus exact. On ne saurait peindre d'un trait de plume celte variété infinie de physionomies mâles ou austères, ou candidement honnêtes, et de costumesaux coupes si élêgammentapproprires, aux nuances qui vont si bien et qui pourtant n'ont demandé aucune contention de têie ni aucune recherche. Le costume rit et parle en quelquesorte comme le visage même, et il en complète l'expression.

Les costumes suédois et norwégiens ont obtenu un énorme succès, et les visiteurs dj l'Exposition universelle ne les oublieront pas, j'en suis bien persuadé.

Par ces temps de chemins de fer et de bateaux à vapeur, mais plus encore par les idées qui courent et les intérêts qui se marient ou s'échangent d'un peuple à l'autre, il n'y a plus de distances. On l'a dit souvent, et je le répè;e. Nous avons appris à connaître et à apprécier de plus en plus le génie et les aptitudes de toutes les nations, qui se sont montrées et qui resteront nos amies, parce qu'elles aussi ont appris à noua mieux connaître. En Suède, la France a joui d'une grande faveur depuis longtemps déjà, peutê re depuis que Descartes s'en alla à Stockholm trouver auprès de la reine Christine un asile à la libre pensée et au beau style philosophique. On parle notre langue et on ht les ouvrages de nos écrivains même à l'extrémité de la péninsule Scandinave. Que dis-je? un officier supérieur de l'armée Suédoise, lequel est aussi lettré qne Paul- Louis Courier, mais qui n'a rien de l'ironie amère et impitoyable de l'hélléniste pamphlétaire, M. le major Staaff, a publié à Stockholm, sous le titre modeste de Lectures choisies (le liltéraltire française, deux volumes où la critique fine et judicieuse, la science la plus solide et le goût le plus sûr, ont recueilli et

l'ait valoir encore les meilleurs et les plus nombreux échantillons de nos maîtres immortels, à commencer par ceux qui vivaient sous Charlemagnc et en ne s'arrêtant qu'aux derniers contemporains.

L'ouvrage est revenu de Suède en France, et, ici comme là, il a conquis tous les suffrages. J'ai vu ce recueil à l'Exposition universelle, et je me suis dit qu'il y avait, en ces pages internationales, un trait d'union de plus et un lien nouveau. Faire aimer la France à la Suède, c'est faire aimer la Suède à la France et avoir ainsi bien mérité des deux pays.

Octave Lacroix.

la rue des Indes.

Le Moniteur avait par trois fois sonné le tocsin d'alarme et répandu par lagrande ville et à travers l'Europe, comme un glas funèbre, ces tristes paroles : L'Exposition touche à sa dernifre heure; 1 Exposition se meurt; le .'îl octobre prochain l'Exposition universelle de 1 867 sera morte.

C'était une invitation ou une sommation adressée à tous les retardsires. Aussi les trois jours qui précédèrent la date fatale supposée, tout le monde se précipita vers le Champ de .Mars : petites voitures, fiacres, tapissières, omnibus, lourdes charrettes, bateaux à vapeur versaient, à tout moment et à toutes les portes, une foule compacte qui se ruait à chacun des guichets pour assister à une des dernières représentations du magnifique spectacle inauguré le 1" avril.

Celte clôture définitive nous parut trop solennellement annoncée pour qu'elle ne dût pas avoir plusieurs lendemains, et, sans nous presser, nous prenions nos dernières notes tout à notre aise, et nous allions notre petit train ordinaire, nous arrêtant à chaque pas, comme nous le faisions en plein mois de mai ou de juillet.

Mais quand, le matin du 31 octobre, le Moniteur avec une obstination qui le caractérise et l'honore, annonça pourle jour même la fermeture du Palais, alors la peur nous prit; et comme la plupart de nos sièges n'étaient pas faits et que nos dernières combi naisons n'avaient pas été prises, dure ! dare ! nous nous élançâmes dans la première voilure venue laquelle nous conduisit à la porte d léna dix fois plus vite que ne l'aurait fait la patache ferrée de la rue Saint-Lazare.

Une fois arrive, nous nous empressâmes do courir vers le poste d'observation, le plus voisin parmi ceux qu'on nous avait désignés.

Mais avant de nous engager dans la rue des Indes, nous tournâmes une dernière fois les yeux vers le petit monument qui nous

a si fidèlement révélé la physionomie des cryptes connues sous le nom de Catacombes de Rome. Nous aurions désiré, avant de nous enfoncer dans l'Orient, parcourir encore les étroites et sombres allées de cet hypogée funéraire ; mais les portes étaient fermées, et le gardien, très-probablement perdu dans la foule, profitait du dernier jour pour visiler l'intérieur d'un palais dont il n'avait pu, jusque-là, contempler que les dehors.

Pour arriver à la rue des Indes, on passe à travers la partie de la galerie du travail où l'Angleterre a exposé ses appareils mécaniques, ses métiers, et les plus beaux produits de ses grandes industries.

On eàt bien forcé de s'ai'rêter un moment devant les machines agrico'es de MM. Howard, les locomobiles de SIM. Ransonies et Sims, celle de MM. Hornsby et fils, et devant les belles voitures de MM. J. Hooper etWoodall père et fils.

Et comment passer sans admirer la scierie mécanique de M. Cbarles Po«is, lo mé.ier â tisEer de M. Ch. Parker, et les machines à forer et à morlaiscr qui ont mérité à M.M. Schepherd, Still et Cie la médaille d'or.

Au moment oii l'on se dispose à quitter cette galerie, on est tout à coup arrêté par une très-belle et très-complète exposition des produits minéraux et végétaux de l'Australie.

Le règne animal, très-riche dans celle colonie, aujourd'hui une des plus importantes de la Grande-Bretagne, est l'eprésjnté à l'Exposition par ses suifs, ses poaux, ses laines et ses cuirs, qui sont les principaux objets de son exportation.

Le vaste salon carré que s'est ménagé dans cette galerie la Commission royale de Sydney, réunit de si nombreux produits de l'exploitation des mines et de la métallurgie, des industries forestières et agricoles, de la chasse et de la pêche, il contient tant de spécimens de conserves de viandes et de poissons, tant de sortes de boissons formentées que nous ne doutons pas que le président de cette Commission, I honorable T. A. Murray ne fasse de l'ensemble de cette remarquable exposition l'objet d'une étude spéciale.

Nous aurions voulu lui épargner ce travail; mais le temps nous presse, et nous avons déjà trop tardé à pénétrer dans la rue des Indes.

Que le lecteur, auprès duquel nous remplissons ici les modestes fonctions de cicérone, ne s'imagioe pas qu'il va trouver dans cette rue oii nous nous engageons avec lui, des produits indiens seulement; non, cette rue est envahie aux trois quarts par les produits anglais, et l'Inde, refouh'e hors de sa rue, a cédé, au Champ de Mars comme chez elle, les premières et les meilleures places à des piotecleurs don telle connaît d'ailleurs et apprécie toute la bienveillance.

Dirons-nous, comme nous l'avons entendu

dire d'un ton solennel à quelques visiteurs, que l'Inde tout entière vit ets'agitedans cette exposition, et que l'Angleterre n réuni, pour les mettre sous nos yeu', les plus beaux produits des diverses industries de ce pays? Non; les Anglais ne se dissimulent pas que partout où leur action s'exer e d'une manière directe dans l'Inde, les industries au lieu de progresser reculent, et que l'Inde d'aujburd'hui, l'Inde anglaise, bien entendu, est considérablement déchue de son antique splendeur.

Assurément beaucoup d'orfévrcs et de tisseurs indous exécutent encore des œuvres d'une délicatesse et d'un fini rcmarqualiles; mais ces produits excitent plus d'étonnement que d'admiration; les ouvriers en meubles exécutent des merveilles de patience; mn's ce qu'ils font tous aujourd'hui, on le faisait avant eux, et avec un arl et une perfection dont les ouvriers anciens semblent avoir dérobé le secret i leurs successeurs.

L'Angleterre a accumulé, à l'entrée de la rue de I Inde, d'innombrables balles de laine de Victoria. Elle a fait de deux premières travées, dans lesquelles les tabletiers et les céramistes de l'Inde auraient pu étaler leurs produits à l'aise, un véritable dépôt de marchandises, où des pyramides de sacs, entassés les uns sur les autres, laissent échapper quelques flocons de laine brute à ti-avers leur enveloppe crevée.

La matière contenue dans ces balles peut être fort btlle et fort précieuse, mais, à coup sûr, elle est très-peu agréable à l'œil.

Au centre de cette rue, on avait placé un meuble indien en bois noir découpé à jour sur toutes ses faces, qui donne la mesure do la patience et du soin minutieux qu'apportent, dans leurs moindres travaux, les ouvriers indous.

Notre première pensée avait été de donner ici un dessin de ce meuble. L'originalité de sa forme to'it à fait capricieuse, la richesse de son ornementation, l'excessive té.nuité de ses mille détai's, sculptés, travaillés et fouillés si délicatement, qu'ils semblent ouvrés comme une dentelle, méritaient Ies honneurs de la photographie et de la gravure; mai?, par malheur, le dessin commande pour nous par le délégué de l'Inde n'a pu être exécuté.

Cela est d'autant plus fâcheux qu'il est probable que ce meuble retournera d'où il est venu, car son entretien doit exigerehaque jour les soins de dix domestiques au moins, et nos plus grands seigneurs n'ont pas , comme ceux d'Asie, une escouade de gens uniquement chargés d'enlever la poussière.

Près de ce meuble sont des espèces de colfres dorés et de cassettes couvertes d'ar*»' besques assez finement travaillées; iln sont surmontés d'une momie i|ui semble avoir; été établie là comme une divinité protectrice, sous la garde de laquelle sont placés les trésors qu'on y renferme.

Des riches étoffes, brochées d'or, des jupes légères, lamées d'argent, des tapis d'une merveilleuse harmonie do couleurs, de fins tissus de Kachcmyr, de» voiles, des tuniques de gaze d'une mcrvcilleuso ténuité, des écharpes striées d'or et d'argent, d'élégantes babouches, l'énnis dans une même vitrine, résument, à nos yeux, avec quelques pièces de bijouterie et do joaillerie, tout le luxe de l'Orient.

Sur l'arrière-plan, à droite de la voie principale, envahie par les bijoutiers et les joailliers de Londres, on a établi les mille produits de la tabletterie de l'Inde : élégants coffrets, jeux d'échecs dont les i)ièces sont si finement scul|)lées, éventails, chassemouches; niais si bien exécutés que soient tous ces spédniens de l'industrie des modernes Indous, ils sont loin d'approcher de la parfaite exécution qui est comme la marque indélébile dos moindres œuvres de leurs devanciers,

En rentrant dans la rue do l'Inde dont nous sommes un moment torti, nous nous heurtons contre lo palais do Kensing'on et nous retombons on pleine Angleterre. Ces tissus brochés, ces toiles, ces gazes, ces dentelles sont bien de fabrique anglaise: qui y regarde de près ne peut se tromper sur leur provenance. L'Inde a-t-elle disparu tout à fait, et devons-nous avant d'arriver au terme de la rue qui porto son nom la retrouver encore? Voici toutefois les meubles de James Labb, dont la forme massive et l'élégance équivoque décèlent clairement l'origine, le lourd fauteuil roulant exécuté pour Garibaldi, et que la clôture de l'Exposition va permettre de lui e»péd;or, enfin lo gigantesque billard anglais qui ressemble beaucoup moins à un meuble qu'/i un plan en relie; du lapis vert de Versailles.

Mais l'Inde se remontre enfin à nous dans une large vitrine où l'on a figuré la lutte d'un lion et d'un tigre se disputant une proie sanglante qui gtt et expire à leurs pieds. L'auteur de cette mise en scène a obtenu une médaille; mais il ne nous semble pas avoir heureusement exprimé ou ren^u cette scène sauvage : l'ulTct en est manqué : lo lion et le ligr« paraissent plutôt s'em ■ brasser que s'entro-décbirer, et le sang qui oouledo leurs pii\ie8 béantes explique impirfaitemenl l'exproision de fureur que le mouvement des muscles, les pli» de la face et les éclairs partis dos yeux des combattants devaient parliculièrejnent indiquer, On nous a montré presqu'iiussi bien que cela dans une foule d'exliibition» forilnes,

Quelques-uns ont cru voip use allégorie dans la représentation de cette eeèna hideuse. ComniB l'œuvreest d'un Anglais, une pareille supposition n'est pas admissible. On atténue le mal qu'on a pu faire, mais on ne le met pas dans un et violent relief.

Prosper Poitevin.

LA RUE DES INDES. — Dessin de M. HyoneDuscn,

Les Tapisseries des Gobelins. — Aubusson. La Turquie.

Je ne suis pas Tanatique du génie de Louis XIV, et j'estime que les historiens ont singulièrement exagéré les hautes capacités du grand roi. En temps ordinaire et aune de ces dates où les hommes médiocres croissent à plaisir et se multiplient, je crois que Louis XIV eût été loin de faire dans la mémoire des peuples la figure qu'il y fait d une façon si souveraine, liais du moins ce prince avait le don, qui n'est pas, certes, un mérite mince ou trivial, de prêter l'oreille aux bons avis et de ne pas se soustraire aux nobles et salutaires influences. Très-vaniteux, très entiché de sa grandeur, il suffisait de mettre en jeu les intérêts de cet'e grandeur et les petits soucis de cette vanité, pour qu'il n'hésitât pointaexécuter les desseins les plus patriotiques et les plus louables.

La manufacture de tapisseries des Gobelina est une de ces fondations du règne de Louis XIV, qui donnent le mieux, à travers les âges, le sentiment de la valeur des idées et des hommes d'un siècle qu'on n'a pu comparer qu'à celui d'Auguste et à celui desMédicis.

Une ancienne tradition, qui attribuait aux eaux de la petile rivière de Bièvre des qualités précieuses pour la teinture en écarlate, détermina Jean Gobelin et son fils Philibert, dès la fin du quinzième siècle, à aller s'établir sur les bords de ce ruisseau, peu attrayant d'ailleurs au milieu des ruelles étroites et malsaines qu'il traverse. Rabelais nous fait connaître quelque part les origines, telles du moins que les traditions les rapportent ou que lui-même les a inventées, du mince cours d'eau de la lîièvre, si glorieusement prédestiné. Ces origines, veuillez vous eu souvenir, n'ont pourtant rien de glorieux ni de noble. Après cela, tant de choses illustres, — fleuves, gens et maisons, — n'ont souvent pas moins fangeusement commencé.

Jean Gobe'in et son (ils étaient des industriels fort intelligents. Ils gagnèrent une fortune considérable, achetèrent des lettres de noblesse et, quand leur famille renonça, au bout de longues années, à l'usine de teinturerie qu'ils se Iransmetlaient les uns aux autres, le* sieurs Canaye, qui en devinrent les acquéreurs, y joignirent une manufaetuie de tapisseries de haute lice où ils appelèrent des ouvriers flimands très-fameux en ce lemps-là, et qui étaientcommaudésparun nomniéjans.

Louis XIU fonda l'établissement de la Savonnerie, qui jouit d'une grande renommée, même dans sa décadence au milieu des longs démêlés de la Fronde et do la minorité de Louis XIV.

Mais voilà Colbert et, avec lui, la prospérité du royaume qui commence. Ce grand

ministr'e achela d'un nommé Leieu, conseiller au Parlement, I hutel des Gobelins situé sur la rivière de lîièvre, et, grâce à la volonté du roi et à l'activité de Colbert, la Manufacture royale des Meubles de la Couronne (telle a été la première appellation des Gobelins) fut créée et assurée par toutes sortes d'édits el de privilèges royaux. Le Brun, qui élail, on lo sait, le premier peintre du roi, fut mis à la tête de cette maison, où près de deux cent cinquante maîtres tapissiers, qui tissaient des tentures pour les châteaux et les palais royaux, des sculpteurs sur métaux, des orfèvres, des Florentins savants dans l'art de composer et de former des mosaïques de pierrts précieuses, exécutaient les travaux les plus riches et les plus élégants.

Louis XIV, pareil à Jupiter auprès de l)anaé, se répandit en pluie d'or sur la manufacture des Gobelins, où llignard succéda à Le Brun et continua les excellentes traditions de son devancier.

Les ouvriers des Gobelin s, où la manufacture se divise maintenant en trois ])arlies distinctes : l'alelisr de teinture, l'atelier de tapifserie et l'atelier des tapis, les ouvriers des Gobelins sont, d'une génération à l'autre, de vrais artistes, patients, laborieux, consciencieux, et reproduisant au moyen des laines"^olorées tous les chefs-d'œuvre les plus inimitables, ce semble, des peintres illustres de toutes les dates et de tous les pays. Les travaux de ces grands hommes acquièrent ainsi une double immorlalitc.

Ce que nous avons vu Sèvres faire d'une manière, dans l'art de la céramique, les Gobelins le réalisent de l'autre.

Là encore, on croirait que la perfection a dit son dernier mot et produit sou effet suprême. Ces belles tapisseries valent pi'esque les modèles, qu'elles co|)ient et reproduisenlen leur prêlantun nouveau lustre, mais tout en les respectant fidèlement et en rendant fil à fil jusqu'aux plus imperceptibles touches du pinceau du maître.

Pas un défaut de perspective, pas la moindre confusion dans les plans. Et admirez comme les styles divers restent dans toute leur originalité, dans leur façon, dans leur allure distinctive et précise, et comme la laine change d'aspect et varie ses tons en passant d'un tableau de l'Albane à une peinture de Raphaël, d'une toile de Mignard à une toile du Poussin ! L'œuvre est interprétée l'eligieusementavec ses qualités les plus exclusives, pour aiuîi dire, et les plus caractéristiques. La fleur, l'oiseau, l'arbre, la source, la maison, le personnage, les groupes d'enfants et d'amours, les Muses et les Grâces, tout cela se détache et rayonne dans sa splendeur et dans sa vérité.

Les éloges que je donne â la manufacture des Gobelins sont dus à son annexe, à son complément, la manufacture de Beauvais.

.l'ai cru devoir ni'élenJrcun peu sur l'hisioirç de la manufacture impérial les Gobe-

lins et rappeler l'antiquité vénérable de ses origines: sa belle et pure splendeur d'aujourd'hui n'en ressort que mieux, et il y a là une royauté incontestable. Or, comme on l'a dit souvent, les plus vieilles rovaulés sont les meilleures.

Toutefois de très-bonne heure, et même BOUS Louis XIV, la petite ville d'Aubusson dans la Marche, eut le goût de cette industrie et de eetart, et, peu à peu, une fabrique appelant l'autre, le succès de eelui-ci encourageant les entreprises de celui-là, Aubusson est devenu une ruche ouvrière, aussi savante que laborieuse et qui tient brillamment sa place après la manufacture des Gobelins.

Les procédés à Aubusson et le soin qu'on met â choisir les laines, à assortir les couleurs et les nuances, à façonner les variétés les plus so'idesetlea plus riches des tissus de toute espèce, sont absolument les mêmes procédés, la même application et les mêmes soins qui distinguent les ouvriers des Gobelins et de Beauvais. Il faut môme avoir l'œil bien exercé et bien sagace pour distinguer, à 1 ;e petite distance, les tapisseries exposées par M. Braqucnié, par exemple, de celles des manufactures de l'État.

Éiolîes pour tentures et ameublements, ee qui s'étale sur les panneaux aux bords sculptés ou se ploie et s'enroule avec grâce sur des divans et des fauteuils, tous les tapis que M. Braquenié a soumis à l'appréciation du public, méritent toujours l'estime, et la plupart du temps l'admiration.

J'endirai autantde l'Exposition deM.VI. Sallandrouze de la Mornaix, Duplan, Réquillard, Roussel et Cliocquel, de MM. Hoek et Paris.

M. Hoek se plaît aux dessins archaïques, mais d'un goût réel et sûr, tandis que ses émules donnent volontiers dans la fantaisie et, sur des tissus qui ont presque la finesse et l'écjat des cachemires les plus rares, ils nous présentent mille sujets diil'érents : ici, ce sont des fnbles delaFontain', au naturel ou en caricature, d'après Grandville ou même Gustave Doré; là, c'est lo tableau des chiens de Jélibert rendu avec une exquise imitation; d'autres fois, c'est la nature morte, des trophées d'oiseaux et de gibier parmi des vases de fleurs, des bahuls sculplés ou simplement des bouquets et des touffes de légumes.

Aussi comme les tapis de M. Braquenié et ceux de M. Sallandrouze de la Mornaix ont bien et somptueusement paré et embelli ces verres et ces cristaux de Baccarat, qui ont obtenu, d'autre part, une si légitime attention! A droite et à gauche, au-dessus et audessous, l'œil a été véritablement charmé. Une industrie complétait et achevait l'autre. Toutes les perfections se marient ainsi et s'accordent dans une sorte de concert.

Mais ce sont les ta[)i3 de Turquie qui jouissaient surtout, chez nos pères , d'une unanime célébrité. Qu'on se souvienne de

la fable du Rat de ville et du Rat des champs ;

Sur un lapis de Turquie

Le couvert se trouva mis....

Eli bien! lej Turcs n'ont pas désappris le le talent qui les recommanda, dès les premières années, à l'attention des Européens, et les tapis qu'ils ont exposés au Champ de Jlars prouvent victorieusement qu'il n'y a eu chez eux, sur ce point, aucune décadence.

Constantinople nous a envoyé des tapis de soie blanche ou d'un rouge-cerise où s'enlacent et s'entremêlent de jolies broderies d'or et d'argent. Ces mêmes broderies capricieuses et non sans grâce se retrotivent sur des tapis de drap rouge, destinés à recouvrir les tables et les guéridons où l'on sert le café en Orient. Il n'est per. onnequi n'ait remarqué ces belles étoffes plucheuses dont le Sopha de l'exposition turque était revêtu.

Smyrne et le Vilayet entier du Danube, qui est adonné à la fabrication des tapis, ont déployé sous nos regards de magnifiques échantillons OLi la belle harmonie des couleurs — vert, jaune, orangé, bleu turquoise — est conçue et réalisée, ameupc en quelque sorte, avec un air de naïveté qui n'exclut pas la perfection et le progrès. La simplicité des dessins en est de même tout à fait élégante. C'est surtout aux produits de la fabrique deOuchak aux environs de Smyrne , et qui appartient à Hadji-Aali Effendi, que s'en ^'ont ces éloges.

Les tapis de Saroukhan sont d'une petite dimension, et on les emploie surtout comme descentes délit; mais, sur cette surface trèsrestreinte, on peint avec des couleurs brillantes et qui éclatent à l'œil, sur un fond blanc, verl ou bleu, des portiques ouverts, des entrées de palais ou de jardins où, sur des rinceaux d'or et d'argent chargés de fleurs, des oiseaux fantastiques vont et viennent, et se poursuivent en donnant çà et là des coups de bec dans des grappes de fruits chimériques comme eux.

Rien de tout cela ne ressemble aux tapis des Gobelins ou à ceux d'Aubusson, mais, dans son originalité tout imprévue et piquante, cela plaît, cela amuse et, mieux encore, celamontre les qualités ingénieuses elles aptitudes diverses d'un peuple et d'un pays qu'on a cru trop longtemps voués à l'inertie ou plongés dans la routine.

« On tisse les tapis en Turquie, » a dit M.Marie de Launay, le juge le mieux informé I et le guide le plus parfait en ce qui touche à 1 l'empire Ottoman, « on tisse les tapisen Tur- I quie, au moyen de métiersen bois, d'une gros- 1 sière construction, semblables à celui que : Mjktar-Hassan-Agha de Koniach a exposé I dans la Galerie des machines, entre i'es- I pace résené aux principautés Danubiennes ( et celui qu'occupe l'Egypte. Sur ce métier, I on voit le lapis en cours d'exécution, et l'on I peutEe rendre compte ainsi du mode de fabri-

cation ordinaire, lequel est de la plus grande simplicité. >i

Il est diiricile, au sortir do l'Exposition des tapisseries des Gobelins, d'Aubusson et de la Turquie, de s'arrêter longtemps avec profit devant les tapis exposés par d'autres pays étrangers, quels qùe soient les qualités ou ks efforts méritoires qu'on y peut relever. Ce n'est partout ailleurs qu'imitation, pastiche, etl'on n'a que bien rarement réussi au gré de sa bonne volonté.

Octave L\cnoix.

VU

Caoutchouc et Gutta-Percha.

l'usine persan-beaumont.

TÂc India-riibber, giilla-percha and Ide- ()raph Works, Cielimiled, En bonne conscience, voilà pour une usine qui est née, a grandi et est restée essentiellement française, une raison sociale qui, véritablement, ne l'est pas assez.

Règle générale, il faut parler la langue de ceux auxquels on s'adresse, le frani;ais à Paria, l'anglais à Londres, l'italien à Florence; c'est à cette condition seule qu'on peut se faire comprendre et, conséquemment, se faire connaître.

Le public est aujourd'hui beaucoup trop affairé pour prendre le temps d'aller au fond des choses, et de chercher le mot des énigmes, même les plus transparentes; il ne fait attention et ne s'intéresse qu'à ce qui lui entre du premier coup dans l'esprit par les oreilles ou par les yeux.

Nous comprenons donc très-bien qu'en passant devant la vitrine où sont exposés les magnifiques produits de la fabrique de Persan-Beaumont, la foule, abusée par l'enseigne, ait pu les prendre pour des produits d'oulreiilanche; mais le jury devait-il s'en tenir ou s'en fier à la lettre, et se laisser tromper par les apparences?

Évidemment non. Si préalablement il n'avait pas été dûment informé, son devoir était de procéder à une enquête et de savoir si, oui ou non, un fabricant anglais s'était glissé là en intrus, et s'était frauduleusement installé au beau milieu de la section française.

Il ne pouvait sans se montrer infidèle à son mandat, et encourir le reproche de légèreté et d'ignorance, passer outre dans un pareil cas ; et c'est cependant ce qu'il a fait.

Le directeur de la fabrique de Persan- Reanmont, profondément blessé de l'injurieux silence du jury, en a appelé à la Commission impériale, par devant laquelle il a noblement protesté; on a paru reconnaîlre la légitimité de sa plainte, eS on a fait procéder après coup à l'enquête, qui aurait dû devan-

cer, pour être efficace, des décisions qui devaient rester sans appel.

lin des jurés qui avaient passé devant les remarquables produits de son usine, sans s'y arrêter, lui fut adressé.

Après avoir expliqué le sujet desa mission, le délégué convint que l'on avait supposé que tous les objets exposés par la Cio The Indiaruhher, etc., étaient de provenance et de fabrique anglaises, et que le fait avait paru si clair, qu'on avait négligé de (irendre les moindres renseignements; il ajouta qu'il avait visité la plupart des fabriques de caoutchouc, et qu'il n'avait ]>as songé un seul moment à ec rendre à Persan-Beaumont, attendu qu'on lui avait assuré que ce n'était qu'un simple lieu de dépôt où des produits anglais étaient emmagasinés avant d'être dirigés sur Paris ou expédiés au lieu do destination.

Le directeur de Persan-Beaumont le remercia d'abord de cet aveu dépouillé d'artifice, et pour lui prouver que la religion du jury avait été surprise, il lui attesta que tous les objets exposés dans sa vitrine étaient de fabrique française et qu'il en faisait exécuter tous les jours de semblables sur des commandes qui lui étaient adressées par les plus grandes usines de France, pour les administrations de chemins de fer et pour la marine im|)ériale elle-même.

Comme le délégué manifestait un étonnement mêlé d'une certaine dose d'incrédulité, le directeur de Persan-Beaumont proposa de le mener sur le champ à l'usine, et de lui faire toucher la vérité au doigt et à l'œil.

La proposition fut acceptée, et deux heures après, ces messieurs arrivaient à l'usine.

La fabrique était en pleine activité; quatre machines à vapeur d'une force de cent cinquante chevaux mettaient tout en mouvement ; cent vingt ouvriers étaient à leur poste et faisaient subir au caoutchouc les préparations et les mélanges auxquels on le soumet avant ses appropriations diverses et ses transformations définitives; tout enfin s'agitait et bourdonnait dans les différentes parties de la vaste usine.

A ce spectacle inattendu, le délégué resta interdit et confus; il déclara que Persan- Beaumont était la fabrique de caoutchouc la plus belle et la mieux installée qu'il eût jamais vue, et promit de faire, par un nouveau rapport, réparer l'injustice dont la compagnie ava t été victime.

Le rapport a été fait, expédié à qui de droit, mais l'injustice n'a pas été réparée.

Après avoir relaté ces faits, disons maintenant ce qu'est la fabrique de Pei san-Beaumont.

Fondée il y a trente ans à Saint-Denis sous le patronage de M. Godyear de New-York, qui obtint en 1855 la grande médaille d'honneur pour son caoutchouc durci, elle est arrivée, après plusieurs changements de direction,

sous celle de M. Rousseau-Lafarge qui au même concours de 1855, avait obtenu la médaille d'argent. Celui-ci ayant acquis les brevets de JI. Godyear, voulut donner plus d'extension à son usine : il la transporta de Saint-Denis dans le département de Seinect-Oise à Persan-Beaumont.

En 1864, cession fut faite par lui de cette usine à la société The india rvbbcr, fiulla-percha and tclegraph icorks, qui choisit pour son représentant et pour son directeur,

un jeune homme qui unit au solide bon sens et à l'aclivité commerciale britannique toute la franchise et la bienveillance françaises.

D'immenses capitaux dépensés avec intelligence, ont quadruplé Timportance de cette fabrique dont les produits sont mis, par les juges les plus compétents, au premier rang parmi les plus beaux produits similaires fabriqués en France, en Angleterre et aux État-Unis. Son exposition attribuée aux premiers fabricants anglais en fait foi, et il n'est

aucun des concurrents de la compagnie, et nous nommerons en tête MM. Aubert Gérard, GuibaljHutchinson et Rattier, les quatre médailles d'or de l'Exposition, qui ne lui rende hautement la justice qui lui a été refusée.

On avait accrédité le bruit qu'un comilé choisi parmi les membres de la Commission imjiériale allait être appelé à reviser la décision du jury; mais le Monileiir s'est hâté de déclarer que c'était à tort qu'on avait fait répandre un pareil bruit, et que les pre-

EXPOSITION DE CAOUTCHOUC DE L'USINE PERSAN-BEAUMONT. — Dessin de M. Noël.

mières résolutions du jury étaient irrévocables. Soit; mais le devoir delà presse n'estil pas de réparer les omissions du jury, et de donner à ceux qui en ont été victimes les aompensations de la publicité?

PnOSPFR PoiTKVIN.

VTII

Haiits fourneaux et forges de MM. Petin, Gaudet & Cie.

Les nombreux et vastes établissements métallurgiques qu'ont fondés et que dirigent

MM. [Petin et Gaudet, tiennent le premier rang en Europe entre toutes les usines du même genre; et nous croyons que la Commission impériale a fait un simple acte de courtoisie en adjugeant le premier grand prix à M. Krupp, d'Essen, pour ses aciers fondus; si elle les avait soumis aux épreuves conclnanles qu'ont subie en Angleterre même ceux de MM. Petin et Gaudet, assurément elle n'eiit pas assigné à ces deux éminents industriels le second rang sur la liste de ses grands prix.

Mais MM. Petin et Gaudet ont compris que de la part de la Commission c'était une pure déférence, et ils se réservent de remettre

eux-mêmes, à la première occasion, la Prusse à sa véritable place.

La Société qu'ils dirigent a son siège social à Rive-de-Gier. Ses travaux sont répartis entre plusieurs établissements, comprenant les industries relatives à la fabrication du fer : mines, hauts fourneaux au bois et au coke, forges, aciéries, enfin ateliers de montage et d'ajustage.

Elle possède et exploite dans l'île de Sardaigne le gisement de fer oxydulé de Saint- Léon, ofi 500 ouvriers, appelés de France ou recrutés en Piémont, exploitent chaque année plus de 60 000 tonnes de minerai.

Elle a une usine à Toga (Corse), une autre

à Clavières, dans le département de l'Indi'ej une troisième à Givors (Rliône); c'est celle qui approvisionne ses aciéries de toutes les lentes employées au procédé Ressemer; une autre à Saint-Chamond (Loire), où sont concentrés le puJdlage et le laminage de toutes les pièces en fer ou en acier et tous les atel ers de montage et d'ajustage; une cinquième à Rive-de-Gier (Loire), où sont forgées toutes It's p èces qui exigent le travail des gros marteaux pilons; enfin, une sixième à Assailly

(Loire), où est localisée la fabrication des aciers.

Les différents ateliers de la Société l'etin, Gaudet et Cie emploient une force de vapeur de 0000 chevaux, occupent une population de plus de 5000 ouvriers et produisent annuellement 50 000 tonnes de fer ou d'acier représentant une valeur totale de 35 millions de francs.

Quand on pense que les deux hommes qui dirigent ces vastes établissements et leur

impriment chaquejour une activité nouvelle, les ont créés avec leurs seules ressources, qu'ils se sont élevés des plus humbles rangs des travailleurs au premier rang parmi les chefs des plus importantes usines de l'Eu rope, on se demande si le pays pourra jamais les honorer assez et s'acquitter envers eux d'une dette de reconnaissance que leurs services accroissent chaque année. Cela est douteux; mais heureusement, MM. Petin et Gaudet trouvent dans leurs travaux accomplis et

EXPOSITION DE L'USINE PETIN ET GAUDET. — Dessin de M. ThioUet.

las progrès qu'ils font faire à leur industrie leur plus douce et leur plus solide récompense.

Dans un vaste pavillon élevé à l'entrée du Parc, à droite de la porte d'Iéna, sont réunis des spécimens de tous les produits de la Société : minerais de fer oxydulé magnétique, minerais en roche, minerais pisiformes, fers affinés, fontes au bois, cassures de fer, castines et laitiers de hauts fourneaux. Mais ce qui attire plus particulièrement les regards de la foule, c'est un magnifique trophée d'ou- ■ lils fabriqués avec les aciers d'Assailly, un lingot d'acier fondu du poids de 25 000 kilos; un canon en acier du calibre de 24 centi-

mètres, d'une longueur de 5 mètres -^iGO centimètres et du poids de 10 000 kilos. Cette pièce, qui se charge par la culasse, a été commandée par le gouvernement.

On examine, avec non moins de curiosité, des plaques de blindage en fer fin, dont quelques-unes ont été soumises aux plus rudes épreuves. Mais la pénétration qu'elles ont subies a été si faible et est restée si nette autour du point central, les bossages de la face arrière ont été si peu sensibles, qu'il a été démontré que la matière dont elles sont formées réunit au plus haut degré les deux qualités les plus difficiles à associer : la dureté et la malléabilité.

Nous n'avons ni le temps ni la place qu'il nous faudrait pour décrire et même seulement cataloguer les soixante-seize spécimens réunis dans le pavillon de la Société de Rivede-Gier, mais nous devons signaler encore : un second trophée fait de tous les types de ressorts employés parles chemins de fer pour locomotives et wagons: ressorts en feuilles assemblées, ressorts spirales et ressorts du système Rellcville ; enfin un arbre coudé en acier fondu, modèle des machines installées sur les bateaux des messageries impériales. Cet arbre pèse 7710 kilogrammes. On a ménagé, à l'intérieur du coude et à l'extrémité d'un des tourillons, des cassures qui

permelleiil d'apprécier l'homogénéiiii de la matière.

Nous avons dit à quelles épreuves ont été soumises les plaques de blindage fabriquées par MM. Petin et Gaudet; et nous avons parlé de leurs canons sans mentionner les épreuves qu'ils ont subies. Pour qu'on puisse apprécier leurs forces de résistance nous devons les indiquer.

Un canon rayé recevant des projeetiles d'acier du poids do 60 kilos a tiré une première série de 200 coups, cbargés à 12 kilos et demi de poudje, puis une seconde do 200 autres coups avec la cliarge de 15 kilos. Comme les dimensions de la cliambre no permctiaicnt pas l'introduction d'un plus fort volume de poudre, les épreuves ont été reprises sur une troisième série de 200 coups avec 12 kilos et demi do poudre brisante, et après ces (100 coups l'acier n'avait éprouvé d'altération dans aucune de ses parties.

La plupart des fameux canons Amstrong auraient crevé avant d'avoir subi le quart de ces épreuves.

On comprend après ce que nous venons de dire, quejamais grand prix n'a été plus légitimement conquis et mieux mérité que celui qui a été adjugé à MM. Petin et Gaudet.

Nous nous étonnons que ces éminenls industriels qui donnent sans interruption du travail, pendant toute l'année, à une population de 5200 ouvrieis,qui ont fondé des caisses de secours dans chacune de leurs usines, qui, au moyen d'une dotation, ont constitué un fonds spécial de prévoyance, et assuré un service médical gratuit aux malades et aux blessés, ne figurent pas dans l'ordre des récompenses accordées aux chefs des établissements où régnent à un degré éminent l'harmonie sociale et le bien être des populations.

PriOSl'EII PolTl!VI>'.

Les Eaux minérales à l'Exposition universelle.

VlCHY.

Le tableau de M. Ingres, la Source, dont on cherche souvent la signification, est une réalisation élégante, une personnification merveilleuse du génie des eaux minérales; et je m'étonne que la Compagnie de Vichy n'ait pas fait reproduire par la photographie et par la gravure, dans ses annonces et sur ses étiquettes, la jolie petite naïade si profondément cachée, dont les yeux bleus invitent doucement à la méUncolie souriante de la convalescence, et qui, nue comme la vérité, défie le charlatanisme de toutes les eaux artiliciellcfl.

— « Venez à moi, sembie-t-elle dire, ma-

lades, hypocondriaques, je suis la vie réelle et je suis aussi la poésie. De celte urne que je penche et qui rachète la boî e de Pandore, ruissellent tous les biens, toutes les guéri sons '. quant à ces eaux transparentes qui fuient devant mes pieds, elles ont des myosotis, des fleurs de rêverie; elles vont rejoindre les petits sentiers où s'égarent les muses et les amoureux. »

Voilà ce que dit la Source de M. Ingres : j s ne l'ai comprise qu'en visitant Vichy.

La néi;essité du symbolisme, de l'allégorie a contraint les ordonnateurs de l'Exposilion universelle, en asseaiblanl dans la classe leî divers échantillons des sources minérales de France, de répéter M. Ingres et de dresser au milieu des produits pharmaceutiques un monument élégant, un large piédestal ou plutôt une immense jardinière que surmonte une statue de naïade avec son urne penchée. On le voit, c'est toujours la Source. Déjà, derrière le casino de Vichy, M. Carrier-Beleuise a sculpté une colossale statue qui distribue les eaux bienfaisantes à deux enfants en pleine voie deguérison.

La naïade de rExpositi''n universelle n'est pas si nuïve que celle de M. Ingres, ni ti imposante, si souveraine que celle du casino de Vicliy. On voit qu'elle veut plaire aux étrangers et ne pas choquer les étrangères. Elle a de la mignardise dans sa pose; elle est presque vêtue ; elle soulève un talon délicat comme pour le laisser retomber en cadence: c'est la muse des établissements thermaux qui ont une salle do danse.

A ce compte, c'est, non pas la personnification de toutes les eaux minérales de France, mais la statue spéciale de A'ichy. 11 faudra la placer au milieu du Parc, dans un massi de roses. C'est Terpsichore Unissant une saison et disant avec un sourire aux valseurs qui vont boire leur dernier verre : « A l'année prochaine!» C'est que Vichy l'emporte sur les autres sources de France de toute la supériorité d un véritable établissement thermal, pourvu du confort, de la distract on nécessaires à la convalescence de l'esprit.

Excepté Enghien que tout le monde connaît à cause de Paris, Plombières, Luxeuil, Salins que le séjour de l'Empereur dans les Vofges a mis offi ;iellement à la mode, la plupart des sources se bornent à expédier leurs eaux, mais n'offrent aux malades et aux amateurs que les distractions du paysage et que les éléments d'une petite causerie, sur des chaises, à la porte d'une buvette.

Vichy est le seul endroit où le traitement ait pris toutes les formes, et où l'expédition des eaux (sur une échelle qui va grandissant tous les jours et qui a dépassé déjà 2 millions de bouteilles par an) se combine avec un établissement de bains offrant 3*0 baignoires, et avec un casino sans rival en France. Je crois donc qu'il eût été équitable de réserver dans la classe M un emplacement isolé pour Vichy, ou bien de prendre assez d'espace

pour admettre toutes les sources de Fiance. Le choix que l'on a fait laisse subsister l'inégalité et la rend plus choquante. La suprématie d'une pareille ville d'eaux ne pouvait être contre-balancée que par l'agglomération complète de tous les établis semenis thermaux, de toutes les sources hygiéniques.

Quoi qu il en soit. Vichy triomphe, et, comme je le disais en commençant, il n'est pas j.isqu'à son casino qui ne soit représenté par cette statue élégante d'une muse qui semble écouler la musique et regarder à ses pieds, pour valser sur la pointe des iïcurs.

Le nouveau casino fut commencé en 1863, sur les plans de M. Badger, architecte de la Compagnie. Il occupe une superficie de 2500 mètres. Sa façade principale, décorée de statues et de bas reliefs, s'ouvre sur le rond-point du Parc, en face du grand établi.-sement de bains et des anciens salons.

Ce casino comprend tout ce qui est néctseaire pour oublier l'ennui, la fatigue et l'éloignement de Paris. C'est un palais élégant, avec celte supériorité sur les casinos d'AI cmagne, qu'il ne saurait jamais être un tripot. On y joue assez pour le vice, on n'y joue pas as ez pour le vol et la Iromperie. Ce n'est pas à Vichy que les majors excentriques et que If s dépossédéea du démon viennent refaire leur fortune par leur industrie. La salle de jeu suffit à la passion de l'écarté; mais le magnifique salon des fêtes, le salon des dames et le salon de lecture gardent leurs hôtes.

Tous les soirs, la salle de spectacle, véritable salle de gala, resplendissante de dorures, de peintures, s'ouvre de 8 à 10 heures pour un spectacle charmant, choisi, qui peut au moias compter sur le succès de la brièveté. Il est arrivé à cette salle d'avoir, sinon un parterre de souverains comme à Erfurlh, du moins 3 ou 4 loges princières dans la mêmereprésen ation. Une troupe permanente de comédie, de vaudeville, d'ojicrelte, soutenue parfois par des artistes de l'aria en représentation, alterne avec l'orchestre des concerts.

Voilà le Vichy des plaisirs, celui qui n'existait pas au temps de Mme de Sévigné, celui que le progrès de l'hygiène et de la thérapeutique a rendu indispensable de nos jours. Revenons au Vichy plus spécialement représenté à l'Exposition, celui de la science et de la grande industrie.

C'est en effet sous ces deux aspects qu'il convient de considérer ce magnifique établissement. Par l'ingénieux aménagement des sources qui alimentent les bains et les fontaines, par l'extraction des sels, par l'appropiiation de ces sels à l'usage pharmaceutique, Vichy a emprunté et a rendu de grands services à la science.

Par son usine proprement dite, par ses ateliers de lessivage, d'emballage, de cartonnage. Vichy a sa place marquée dans les ateliers de premier ordre. Voilà pourquoi, quand on a vu figurer son nom à la classe 'l 'i,

on peut le revoir encore à la classe 51 où sont exposées les machines pour timbrer les pastilles, où le côté exclusivement industriel est mis en lumière.

La vitrine de la classe 'l 'i comprend :

l" les diverses formes de l'expédition des eaux de Vichy ;

'2° Les sels extraits de l'eau minérale;

3" Les eaux mères ;

'i" Les produits livrés au public, tels que sela pour les bains, sels pour boisson artificielle de Vichy, pastilles, sucre d'orge.

L'eau s'expédie en bouteilles d'un litre ou d'un demi litre. Chaque bouteille est revêtue d'une capsule en étain indiquant le nom de la source et le millésime de l'année de puisement. L'exploitation des eaux est simple : les sources arrivent au niveau du sol, elles sont recueillies dans des bouteilles au moyen d'un robinet qui empêche la déperdition du gaz. Les bouteilles sont bouchées, au fur et à me:ure du puisement, à l'aide d'appareils mécaniques. En 18G6, la consommation a atteint le chiffre de deux millions cent mille bouteilles.

Les bouteilles, bouchées à chaque source, sont toutes amenée.) dans un seul atelier de manutention situé près de la gare. C'est dans eet atelier que se pratique le capsulage, l'étiquetage et l'emballage. Le chargement a lieu directement sur le chemin de fer particulier de la Compagnie, en communication avec celui de Lyon-Bourbonnais. Cetlo manutention, qui ne laisse rien à désirer exige en tout temps un personnel d'environ cent personnes.

C'est à l'Exposition de 1855 que la Compagnie de Vichy exposa pour la première fois des sels extraits des eaux minéralesdo Vichy. Une médaille d'argent de 1"' classe fut la récompense de cette nouveauté, car il n'y avait rien de moins qu'un phénomène industriel, réputé impossible jusques-là, dans l'opération récompensée.

En effet, les pastilles de Vichy, on peut l'avouer maintenant, n'étaient, avant I85'i, que des produits pharmaceutiques fabriquée selon la formule du codex et les conseils de l'inventeur, W. d'Arcet, avec des cristaux de 1 soude du commerce, saturés par l'acide car- 1 honique des sources, et parlant du simple I bicaibonate de Eoude. Dans ce temps-là, 1 tous les pharmaciens vendaient à juste litre I des pa'-tilles égales à celles que l'établisse- I ment patronnait avec plus de solennité qued'à- I propos.

Eu 1853, la Compagnie de Vichy, en pre- 1 nant à bail de l'État rétablissement thermal, j jugea qu'il était de sa dignité et de son inté- 1 rét de ne pas induire le public en erreur sur I la nature de la chose vendue, et décida que I les sels de Vichy, livrés à la consommation s sous le cachet de l'établissement thermal, se- I raient à l'avenir réellement extraits des eaux I minérales de Vichy.

Les simples de ïoirs de loyauté sont souvent

les plus difiiciles à remplir dans la vie ordinaire. Ils se compliquaient cette fois d'une dilTicullc chimique qui eût découragé des volontés moins nettes, moins résolues. Les essais datent de 1854 et de I 855. Le résultai l'ut d'abord incertain; puis, quand on le trouva réel, on le découvritfort coûteux. Mais le grand problème en matière d'industrie, c'est (l'abord la découverte : la science et le progrès mettent bien vite ensuite les procédés à la discrétion de l'invenleur.

En efl'et, après une série d'épreuves qu'il serait trop long d'énumérer, la Compagnie de Vichy en est arrivée par des moyens que mon ignorance spéciale m'interdit de décrire, par un système d'évaporation que j'ai admiré de visu, à extraire au meilleur marché possible, des sels éblouissants de blancheur, pour servira la fabrication des pastilles et à la fabrication de boissons artiiicielles ou de bains de Vichy.

Les eaii.v mens, c'est-à-dire, celles qui restent après la cristallisation des sels, sont expédiées en province, .sur la recommandation de quelques médecins de Vichy, frappés des résultats obtenus à Krcuznach et dans différents établissements thermaux deFrance. Ce produit paraît deslimi à un grand développement.

J'ai dit plus haut comment les pjslilles réallBent aujourd'hui, avec une sincérité que bien des pilules gouvernementales devraient envier, le programme affiché. Aussi, no faut il pas s'étonner d'un succès croissant. En 18(;C, la vente a été de 30 000 kilograTimes, répartis en boites de 5, 2 et 1 franc.

Les sels destinés à la boisson ont été cristallisés à froid; on les expédie à l'étranger, dans les conlré<îs où le prix du fret rcndi'ait trop dispendieuse l'expédition des bouteilles.

Les sels destinés aux bains ont été cristallisés à chaud; ils permettent de suivre chez 8oi un traitement de Vichy,

Tels sont les principaux produits exposés par la Compagnie fermière dans la classe -H . Ajoutons-y les sucres d'orge, les dragées, les pilules gélatineuses au sel de Vichy pour les diab'Hiques. Une nicdaille d'argent, qui ne fait pas double emploi avec la médaille obtenue autrefois pour l'extraction des se's, a récompensé cette année l'excellence des produits, la perfection des moyens de préparation et d'expédition; car il fautajouter aux mérites que je viens d'énumérer une coquetterie de mi>e en scène, un charme d". cartonnage, d'étiquetage, d'embellagequiestconime la politesse des médicaments.

Tous les cartonnages sont fabriqués dans les ateliers de Vicby, et ce seul travail occupe plus de soixante-dix personnes, hommes et femmes. A la classe 5 1 , les promeneurs voient fonctionner lamachiiie qui découpe et timbre les pastilles.

C'est avec intention que je n ai pas |> irlc

plus en détail des différentes sources de Vichy, de leur situation, de leur histoire, des moyens employés pour les mettre en exploitation. Il y aurait tout un volume, au moinstout un long chapitrcàécrire sur ce côlé pittoresque d'une grande indu strie. Je n'oublie pas que c'estau point de vue de l'Exposition que j'écris, et je m'efforce de ne pas quitter des yeux la vitrine.

Toutes les opérations de li Compagnie fermière, dont les résultats sont exposés, sont soumises à la surveillance et au contrôle de l'Etat. L'ensemble des opérations se fait dans des ateliers toujours ouverts au public et sous la surveillance des agents de l'État.

Il n'est pas un rouleau, pas une boîte, qui ne porte un cachet indiquant la sincérité de la provenance. Comme les cartes à jouer, comme les tabacs, les proluits de Vichy sont scellés d'un timbre imprimé à l'imprimerie impériale et apposé par les agents du gouvernement institués ad hoc; de même que les coins qui servent à timbrer les capsules des bouteilles, senties coins fournis par l'État.

Vichy est, en effet, la propriété de l'État, affermée à une Compagnie dont le bail ex[iire en l'JO.'r.

Veut-on savoir le loyer de cette ferme aquatique'? Il est de 155 000 fr. : de plus, la Compagnie a construit pour 4 millions de bâtiments, casino, usine, etc., qui appartiendront à l'État à la fin de la concession.

Tel est l'ensemble de ce vaste établissement thermal, non-seulement le pi'emier de la France, mais aussi le premier du monde. Il envoie sous toutes les formes le sel de la vie à tous les coins de l'univers. Il a déjà des succursales dans les premières villes de France, Lyon, Marseille, le Havre, Nantes, Bordeaux ; demain i! en aura dans toutes les capitales. A Lyon comme à Paris, une buvette est ouverte au promeneur qui peut faire sa saison et boire son verre ou son demi-verre à l'heure prescrite; dans quelques mois, ces buvettes se seront multipliéas.

Décidément, ce n'est pas la naïade isolée, recluse, cjcbce, enfouie, de M. Ingres, si belle qu'elle soit, qui peut symboliser l'action bienfaisante de Vichy ; ce n'est pas non plus la nymphecoquette, légère, de l'Exposition. C'est une statue encore à faire, qui ailles qualités de ces deux-là, et qui, les bras étendus avec une coupe en chaque main, semble dire par son accueil souriant, maternel :

— Venez à moi, malades de tous les pays; moi aussi, je suis l'agent de la fraternité, de la réconciliation, de l'union internationale. Je sais tous les secrets de la diplomatie : j'ai vu boiter tous les Talleyrands autour de mes sources ; je sais la fortune de toutes les nations : j'ai fait souvenir tous les souverains de leur maladive humanité; je sais le fond de la paix et de l'harmonie sociale : c'est la bonne santé qui engendre la belle humeur. Venezà moi, etjevais à vous!

Locis Ulb\ch.

L'EXPUSiriON UNIVERSELLE UE 18ti7 ILLUSTRÉE.

CHRONIUUE.

Paris, 1 novembre.

C'est étonnant comme les déménagements marchent vite. L'Exposition a plié bagage avec la rapidité d'un camp militaire. Dire qu'il a fallu tant de temps pour s'installer, et qu'il en faut si peu pour déguerpir!

Ce que c'est que de noua, si prompts à détruire, si lents à édifier I Le Palais est déjà vide, les maisons du Parc sont fermées, et les allées, naguèrepeuplées d'une foule avide de curiosité , sont maintenant désertes.

Alil les réflexions qu'inspire le lendemain d'une fête, ne sont jamais gaies. Je les ai vues ces vitrines vidées, veuves de leurs chefs-d'œuvre ; elles m'ont fait l'effet d'autant de carcasses de feux d'artifice éteints.

Voici où étaient la veille ces étoffes éclatantes que Lyon produit dans les angoisses , ces bijoux somptueux, la gloire de la joaillerie parisienne, cette orfèvrerie inimitable de goijt et de richesse , ces bronzes élégants que l'art iospire, cette céramique étiucelanle que la peinture envie, ces cristaux sans pareils, ces émaux qui n'ont à redouter aucune comparaison avec le passé, et tant d'autres merveilles dont le seul dénombrement tiendrait un volume.

On commence à se douter qu'on ne verra plus pareil spectacle ; et déjà le regret arrive de l'avoir si peu admiré.

« Quel dommage que tout cela ait disparu ! » Telle est l'exclamation universelle. Que vat-on faire du Palais du bey de Tunis, et du Cercle et du théâtre et de l'église? La pioche des démolitions va-t-elle couvrir de sa poussière avilissante tous ces beaux gazons qu'un coup de baguette de M. Alphand avait fait instantanément pousser?

Vous n'avez pas idée comme lagalerie des machines paraît vaste avec sa plate-formevide de promeneurs, ses orgues muets et sa double rangée de machines au repos. On dirait lanécropole du travail industriel.

Et ces neuf générateurs du Parc qui fonctionnaient si bien et qui ont coûté si cher.

EAUX MINERALES DE VICHY. — Dessin de M. Clavene.

que vont-ils devenir? On dispersera au vent la force motrice qu'ils avaient emmagasinée.

Les rails ont été remis à nu dans les allées du Parc. Les grues se mettent au service des wagons envahisseurs. Le chemin de fer va clore son service des voyageurs, pour reprendre son service de colis.

C'est fini! bien fini I L'Exposition de 1807 est entrée dans la région de l'histoire. Elle

n'est déjà plus qu'un souvenir que le regret accompagne.

Le ballon captif lui-même a interrompu ses ascensions. A-t-il déménagé aussi ? Les tapissières ont disparu : la navigation de la Seine va perdre ses mouches. Tout disparaît, tout s'efface, tout s'anéantit.

La Compagnie des omnibus a eu plus de pitié que la Commission impériale: elle nous a laissé un répit jusqu'au 1 5 novembre.

Jusqu'au 1 5 novembre aussi restera ouvert le Jardiu réservé, cette merveille des merveilles. C'est à la gracieuse intervention de l'Impératrice que nous devons cette faveur. Lui refusera-ton une prolongation d'échéance? Tant que le Jardin réservé nous restera, nous croirons n'avoir pas tout perdu.

Mais je ne sais quel poëte a dit que la pioche exigeante était toujours altérée de ruines.

Personne ne sait ni où ni quand aura lieu la dernière distribution des récompenses.

Lejour etlelieu sontle secret de l'Empereur.

Voici probablement la dernière chronique de l'Exposition que nous aurons à faire. 11 nous reste à nousmème si peu de temps et si peu d'espace pour arriver au bout de la carrière. Il nous faut réserver les derniers feuillets à résumer les faits saillants de l'Exposition, à parler des hommes que cette exposition a révélés et de ceux qu'elle a méconnus, liien des réparations sont à poursuivre; bien des omissions restentà réparer. Nous noua y emploierons de notre mieux. Et, après cette tâche finie, noua en recommencerons une autre, c'eat de porter à la connaissance de nos lecteurs fidèles, dans une publication fille de celle-ci, l'/l/uie'e illustrée, tout ce que l'art, la science et l'industrie produiront d'oeuvres remarquables. Les mêmes collaborateurs nous aideront à remplir notre nouveau programme.

t'a. UucuiMG.

liiipriiiierie générdIoL'e Ch. Lahure, rue de Fieurus, 9, à l'ariS.

L'EXPOSITION INIÏERSELIE

PimiOATlON INUENATIONALE AUTOEISÉE PAK lA COMMISSION IMPÉRIALE

ÉDITEQH :

M. E. DENTr,

Concessionnaire du Catalogue officiel, éditeur de la Commi

Le premier volume, 438 pa^es, moitié texte, moitié gravures, eiit >'n vente.

15 fr. pour Paria, 18 fr. pour les Départements.

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