L'exposition universelle de 1889
Ouverte le 0 mai, l’Exposition universelle de 1889 a fermé scs portes le 0 novembre, et durant ces six mois elle a été visitée par vingt-cinq millions de personnes accourues aussi bien de toutes les parties de la France, de tous les pays d’Europe, que des points les plus reculés du globe. La moyenne des entrées journalières, non compris les gens de service, les fonctionnaires, les journalistes, les exposants et autres personnes munies de cartes gratuites, a été de cent cinquante mille personnes, chiffre qu’aucune exposition internationale n’avait atteint jusqu’ici. L’Exposition de Paris en 1878 n’avait compté que douze millions et demi de visiteurs, avec une moyenne de soixante-cinq mille par jour ; celle de Philadelphie, dix millions d’entrées et soixante et un mille par jour; celle de Paris en 1807, neuf millions d’entrées et quarantedeux mille par jour; celle de Vienne, sept millions d’entrées et quarante mille par jour; etc.
Ces chiffres donnent une idée du succès matériel de notre grande Exposition, qui laisse à ce point de vue bien loin derrière
elle toutes ces rivales; mais ce succès n’est rien, comparé à la prodigieuse impression que cette manifestation industrielle et scientifique a produite sur le monde entier, à son immense retentissement dans les régions les plus reculées et les plus barbares du globe, enfin à la gloire qui en a rejailli sur notre patrie.
Un journal allemand a pu dire : « La France a trouvé sur ce terrain des arts de la paix une revanche plus éclatante que celle qu’eût pu lui fournir le sort des armes ». Et un illustre homme d’Etat anglais écrivait de son côté : « La France, parce superbe effort, a reconquis son rang à la tète des nations civilisées. »
Ce succès, en somme, a dépassé les espérances les plus optimistes, et jamais nation pacifique et laborieuse n’a remporté plus éclatante victoire. Il a été tel qu’il serait difficile de se faire ici l’écho du concert d’éloges et d’admiration qui a retenti de toutes parts.
Contentons-nous de répéter les paroles prononcées par M. Carnot, le président de la République, à la distribution des récompenses :
« L’Exposition de 1889 a été de tout point digne de la France, digne des grands souvenirs qu’évoquait sa date. Elle laissera une belle page dans l’histoire de l’activité humaine. Honneur à ceux qui en ont conçu le projet! Honneur à ceux qui ont su le réaliser et élever cet ensemble d’édifices dont la belle ordonnance saisit et charme les visiteurs! Honneur aux organisateurs de ce merveilleux concours et à leurs plus modestes collaborateurs! Tous ont été à la hauteur de leurs devoirs et ont bien mérité de la République. »
Et cependant jamais exposition ne fut entreprise sous de plus sombres auspices. Ce n’est qu’après beaucoup d’hésitations, alors qu’il s’agissait de célébrer le Centenaire de notre grande révolution, qu’on s’était arrêté à l’idée de marquer cette date par un vaste concours international. M. Lockrov, alors ministre du commerce, fut un des plus ardents promoteurs de cette idée. Il faisait valoir que l’émulation de nos architectes, de nos artistes, ferait surgi]’ à cette occasion, et grâce aux ressources de l’Exposition,
quelque monument d’aspect ou de forme nouvelle qui, consacré par le suffrage des visiteurs, serait digne d’être conservé comme souvenir du Centenaire et aurait à la fois un rôle plus grandiose, plus utile que celui d’une statue, quelque gigantesque qu’elle fût, dressée en l’honneur de la date immortelle.
I/avis du ministre, soutenu par la plupart de ses collègues, prévalut. Une exposition fut décidée pour 1889. Mais dès que les nations que l’on conviait à y prendre part furent interrogées, il se manifesta de la part d’un grand nombre de gouvernements une vive hostilité contre le projet. L’Allemagne, comme on pouvait s’y attendre, refusa purement et simplement, et invita même ses nationaux à ne prendre aucune part à ce concours. Deux grands Etats monarchiques, l’Autriche et la Russie, arguèrent qu’ils ne pouvaient convenablement prendre part d’une façon officielle à une manifestation destinée à célébrer une date révolutionnaire; d’autre part, ils s’engagèrent à n’entraver en rien les initiatives particulières de ceux de leurs sujets qui voudraient participer à l’Exposition. Les autresÉtats s’empressèrent d’imiter cet exemple, et parmi eux on fut quelque peu surpris de trouver, non pas seulement l’oublieuse Italie, mais aussi la libérale Angleterre, la Belgique et même la Suède, gouvernée par le pelit-fds du révolutionnaire Bernadotte. La Serbie, la Norvège, la Grèce, le Luxembourg et le Brésil étaient les seuls royaumes acceptant officiellement les offres de notre gouvernement. Il est vrai que quelques autres pays promirent d’encourager le concours de leurs nationaux par des subventions, entre autres la Belgique, l’Espagne, la Roumanie. Quant aux États-Unis, aux Républiques sud-américaines, ainsi que la Suisse, ils adhéraient avec chaleur à nos propositions.
En tous cas la situation était délicate. En présence de si nombreuses abstentions quelques esprits timorés, croyant à une attitude hostile de l’Europe, craignaient un échec désastreux pour le pays. Ou parlait d’abandonner le projet; mais, défendu avec énergie par M. Lockroy, qui soutint que la France pouvait sans crainte entamer la lutte, il fut maintenu.
C’est alors que M. Alphand, chargé d’en étudier l’exécution, dressa avec l’aide de ses collaborateurs un plan qui parut d’abord presque irréalisable : il s’agissait de réunir en un vaste ensemble le Champ de Mars, le Trocadéro et l’Esplanade des Invalides. Tandis que le Champ de Mars se couvrirait de palais destinés à l’industrie et aux arts et édifiés sur des proportions monumentales, on couvrirait le quai d’Orsay d’immenses galeries où seraient réunis tous les produits de l’agriculture destinés à l’industrie et à l’alimentation humaine, on créerait à l’Esplanade une série de villages figurant les diverses parties de notre empire colonial et que peupleraient des indigènes amenés de ces régions lointaines, enfin le Trocadéro recevrait des collections artistiques et ethnographiques et servirait de réunion à des congrès de toutes les sciences pendant que ses jardins formeraient une brillante et incessante exposition d’horticulture. Puis, à mesure que ce plan était étudié, loin de le resserrer, de le diminuer dans une quelconque de ses parties, n ajoutait d’heureuses innovations, les expositions décennale et centennale des beaux-arts, l’histoire du travail, l’exposition maritime, le musée de la guerre, les expositions philanthropiques, etc., etc.
Entre temps M. Lockroy, malgré une opposition qui paraît aujourd’hui presque inexplicable, avait accepté la proposition de l’ingénieur Eiffel de dresser au centre de l’Exposition une tour en fer de trois cents mètres.
Mais tout ceci est l’histoire du passé, il est inutile d’y insister plus longtemps. Voyons maintenant comment ces projets ont été exécutés, puis nous étudierons une à une les parties les plus curieuses de ce merveilleux ensemble.
APEUÇD GÉNÉRAL
L’exécution même du plan conçu avec tant de grandeur et de hardiesse par M. Alphand et sa brillante phalange de collaborateurs restera la plus étonnante merveille de cette Exposition. Sans effort apparent, avec un ordre et une précision admirables, on a fait, en quelques mois, surgir du sol du Champ de Mars et de l’Esplanade des Invalides ce prodigieux ensemble de palais, cette tour dont la tête se perd dans les nuages, ces superbes jardins avec leurs bosquets, leurs terrasses, leurs fontaines, leurs innombrables statues, ces pavillons reproduisant l’architecture et l’habitation de tous les temps et de tous les peuples. Durant ces immenses travaux il ne s’est produit aucun oubli, aucune faute grave; il n’y a eu aucun arrêt, aucun retard; tout a été prêt à l’heure dite. De sorte que ces projets, si grandioses qu’ils paraissaient d’irréalisables rêves et dont le monde à demi sympathique, à demi jaloux, mettait eu doute la réalisation, se sont exécutés avec une calme assurance qui fait grand honneur à notre pays. La France a donné ce jour-là une preuve indéniable de sa puissante vitalité, de son laborieux génie.
Disons-le tout de suite, ce qui constitue le caractère prédominant de cette Exposition, sous le rapport de son édification, c’est la part colossale que l’industrie métallique a su y prendre; et l’on peut dire que l’Exposition de 1889 représente,
à ce point de vue, le triomphe écrasant du fer dans les constructions modernes. La tour Eiffel et la grande galerie des Machines montrent à quel degré de perfectionnement en est arrivée la science de l’ingénieur, et sont deux exemples grandioses de ce que l’on peut obtenir avec le fer en fait de constructions gigantesques, présentant à la fois toutes les qualités de la solidité, de la légèreté et même, quoi qu’on en dise, de l’élégance architecturale.
Au premier rang des édifices qui décorent le Champ de Mars il faut placer la galerie (ou palais, selon son titre officiel) des Machines. qui a été certainement, avec la tour Eiffel, l’un des plus grands succès de l’Exposition.
Le Palais des Machines, établi en face de l’École Militaire et occupant toute la largeur du Champ de Mars, est un vaste hall couvrant une surface de près de cinq hectares, sans qu’aucun point d’appui intérieur vienne soutenir cette voûte colossale. Sa hauteur est de 45 mètres, c’est-à-dire que la colonne Vendôme y tiendrait facilement, à quelques centimètres près. 11 suffit, d’ailleurs, pour donner une idée des dimensions énormes de cette construction, de dire que le Palais de l’Industrie, qui n’est pourtant pas déjà très petit, entrerait tout entier dans le Palais des Machines.
La charpente comprend vingt fermes en acier, dont les dimensions dépassent celles de tontes les grandes fermes connues, elles ne mesurent, en elfct, pas moins de 110 m. 60 d’ouverture, tandis que la grande ferme de la gare deSaint-Pancras, à Londres, qui était jusqu’à ce jour citée comme la plus colossale du genre, ne mesure que 75 mètres.
Ces fermes gigantesques, qui reposent sur de solides assises en maçonnerie noyées dans le sol, présentent une particularité qui frappe et étonne au premier coup d’œil : au lieu de s’élargir à leur base, pour occuper une surface d’appüi plus considérable, elles s’amincissent au contraire brusquement et n’appuient sur les sabots de fonte, qui supportent les massifs de maçonnerie, que par des points relativement très petits; mais ces points, qui
ont été déterminés exactement par les calculs, sont précisément ceux par lesquels passe la ligne de poussée de chaque ferme, et la solidité est tout aussi certaine qu’avec les dispositions ordinaires, basées sur les règles courantes de la construction architecturale.
La construction de la charpente métallique a été faite, pour une moitié du Palais, par la Compagnie de Fives-Lille, et pour l’autre par la Société des anciens établissements Cail, et ce qu’il y a eu de très intéressant dans ce double travail mené parallèlement sous deux directions différentes, c’est que chacune des Compagnies a résolu à sa façon le problème du montage des fermes.
Dans le système employé par la Compagnie de Fives-Lille, les pièces devant servir à édifier chaque ferme étaient d’abord assemblées et rivées sur le sol, au bas de la place qu’elle devait occuper, de façon à constituer quatre tronçons, dont deux latéraux, destinés à former les pieds reposant sur les massifs de maçonnerie, et deux médians, correspondant à la partie centrale, à l’arc proprement dit. Ces tronçons établis, leur montage était effectué au moyen d’un échafaudage composé de trois énormes pylônes, deux latéraux et un central, montés sur galets et pouvant se déplacer tout d’une pièce pour aller d’une ferme à l’autre.
Les tronçons latéraux formant les pieds de la ferme étaient levés par leur extrémité supérieure à l’aide de forts palans passant d’abord sur une poulie établie au sommet du pylône latéral correspondant, puis sur une seconde poulie fixée au sommet du pylône central, et tirés par un treuil situé à la base de ce dernier; pendant que leur partie supérieure s’élevait ainsi, la partie inférieure des tronçons latéraux pivotait sur les supports en fonte de la fondation, de sorte qu’à la fin de l’opération les pieds de la ferme se trouvaient mis en place d’une seule pièce. Quant aux deux tronçons constituant la partie centrale de la ferme, on les soulevait ensuite par leurs extrémités, dans une seule opération, au moyen de quatre palans, dont les câbles passaient sur autant de poulies établies au sommet des pylônes, et étaient actionnés
par les treuils installés à la base des pylônes. Les quatre tronçons, amenés ainsi à la place qu’ils devaient occuper respectivement, étaient alors rivés ensemble, et le placement de la ferme se trouvait terminé en moins d’une journée.
La Société des anciens établissements Cail a opéré d’une façon tout autre le montage des dix fermes dont la construction lui avait été adjugée. En effet, au lieu d’assembler ses fermes sur le sol en plusieurs tronçons seulement et de lever ensuite d’un seul coup ces masses énormes de fer, pesant 45 et 50 tonnes, elle a effectué le montage pièce par pièce, en les assemblant par petits tronçons ne dépassant pas en moyenne 5000 kilogrammes. Elle a employé pour ce travail un seul échafaudage de dimensions gigantesques, qui tenait toute la largeur du palais et que l’on pouvait déplacer suivant l’axe de la galerie; deux pylônes extérieurs, servant au montage des piliers des fermes, complétaient l’installation.
La grande galerie centrale du Palais des Machines, une fois terminée dans ses deux moitiés par les deux Compagnies chargées du travail, s’est trouvée avoir absorbé 7 millions et demi de kilogrammes de fer.
Indépendamment de cette nef centrale, le Palais comprend deux galeries latérales présentant un premier étage, qui se continue également aux deux extrémités du bâtiment sous forme de tribunes supportées par des piliers.
Ajoutons que seules les parties basses de la grande nef et les bas côtés ont une toiture en zinc; tout le reste du hall est couvert de verre strié, de sorte que cet espace immense est pour ainsi dire inondé de lumière, Le grand vitrage fermant le fond de la galerie du côté de l’avenue de Suffrcn est tout en verres de couleur et représente la Bataille de Bouvines.
La décoration intérieure des parties basses de la couverture est formée par les armoiries de nos départements, des colonies et des principales villes de l’étranger.
Le prix de la construction de l’ensemble du Palais des Machines s’est élevé à la somme de 7 515 900 francs.
Construction du Palais des Beaux-Arts et des Arts libéraux.
Deux autres bâtiments métalliques, bien que moins importants que le Palais des machines, Méritent l’attention au point de vue de leur construction ; je veux parler des deux Palais des Beaux- Arts et des Arts libéraux, qui ont été construits sur le même plan et qui, situés parallèlement de chaque côté du Champ de Mars, celui des Arts libéraux vers l’avenue de Suffren, celui des Beaux- Arts vers l’avenue de Labourdonnais, encadrent les beaux jardins qui s’étendent entre le Dôme central et la tour Eiffel.
Chacun d’eux est composé de deux grandes nefs de 50 mètres de largeur, reliées par une salle carrée surmontée d’un dôme de 56 mètres de hauteur.
L’intérieur du Palais des Arts libéraux est occupé par un bâtiment en bois sculpté, d’un travail très soigné, divisé lui-même en un certain nombre de sections et surmonté de terrasses reliées par des passerelles aux galeries situées sur les côtés de la salle. Le Palais des Beaux-Arts, de son côté, est divisé intérieurement en deux étages; un superbe escalier conduit du rez-dechaussée au premier. Ces deux palais ont coûté la somme de 6 764 700 francs.
Quant au Dôme central qui fait face à la tour Eilfel du côté de l’École Militaire, dont il est séparé par les galeries des Industries diverses et par le Palais des machines, il domine d’une hauteur de 70 mètres toute cette partie du Champ de Mars, et, dans sa masse imposante, il produit un fort bel effet et tient assez bien tète au géant de fer qui occupe l’autre extrémité de l’Exposition ; d’ailleurs la Tour, grâce à sa légèreté dépassant tout ce que l’on pouvait attendre, n’écrase nullement les autres constructions qui s’élèvent â ses pieds et dont les points saillants, suffisamment espacés, gardent parfaitement leur valeur.
Du Trocadéro l’ensemble des galeries se dessine nettement, avec ses coupoles aux brillantes couleurs et la série de ses travées parallèles flanquées de deux ailes qui sont les Palais des Arts libéraux et des Beaux-Arts.
Entre ces deux ailes s’élèvent les pavillons de la Ville de Paris, et tout autour et plus en avant, jusque sous la tour Eiffel, on voit
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L’EXI’OSiTION UNIVERSELLE DE 1SS9.
des pelouses verdoyantes plantées d’arbres, ornées de terrasses et de statues, de plates-bandes de Heurs et de massifs d’arbustes, sillonnées d’allées sablées et de longues tentes qui servent de passages couverts, et, au milieu de ces pelouses, de larges bassins reluisent avec des cascades et des eaux jaillissantes.
Ce spectacle féerique, avec ses drapeaux et ses oriflammes* apparaît en partie entre les piliers de la tour Eiffel, dont les arceaux gigantesques lui font un cadre immense d’un effet saisissant. En passant sous les arches de la Tour et en suivant les allées qui conduisent au palais principal, on est frappé tout d’abord de la richesse de la décoration du Dôme central et de l’apparence toute nouvelle de cette architecture de fer aux proportions colossales.
Le Dôme, qui s’élève au milieu de la façade du palais principal, surmonte la grande baie vitrée qui sert de porte monumentale au vestibule de la Galerie centrale. De chaque côté se dressent deux énormes groupes de sculpture imitant le bronze, dont l’un représente le Commerce et l’autre l’Industrie. Le reste de la façade est décoré de caissons, de figures et de rinceaux modelés en relief et peints de couleurs bronze et vieil or, sur lesquels se détachent les écussons aux tons plus vifs des nations étrangères disposés en arc de cercle au-dessus de la porte.
Ces caissons, ces rinceaux et autres ornements analogues, de même que ceux qu’on rencontre dans l’intérieur du Dôme, et qui sont habilement disposés pour dissimuler la charpente de fer, ont été provisoirement faits de chanvre et de plâtre.
A dix mètres environ de hauteur, s’avance un balcon en encorbellement qui traverse la baie vitrée dans toute sa largeur, et dont la large saillie domine les jardins environnants.
Sur le fronton se détache la coupole, rehaussée d’ornements de métal aux reflets étincelants, présentant à sa base une poupe de vaisseau aux flancs dorés, emblème de la Ville de Paris. De chaque côté des lions ailés, et au sommet une statue colossale de 9 mètres de hauteur, représentant la France distribuant des palmes et des lauriers. Cette statue énorme, qui est en zinc repoussé, est sou-
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Le Dôme central.
tenue par une puissante ossature d’acier coulé, solidement soudée à la charpente de fer du Dôme. La statue et son ossature d’acier pèse t environ 8 000 kilogrammes.
Cette ossature d’acier se compose d’une tige centrale qui suit la jambe gauche et s’étend jusqu’à la tète. Cette tige centrale a des rameaux divergents qui soutiennent les autres parties de la statue. Comme on craignait l’effort du vent sur cette masse creuse de zinc, qu’on évaluait cet effort à 70 kilogrammes par mètre carré, et qu’on en concluait que la statue devait pouvoir résister à une force maximum de 2 100 kilogrammes, on adonné, à la tige d’acier et à ses divers rameaux, les dimensions et les proportions nécessaires.
Si l’on pénètre à l’intérieur du Dôme, on admire l’immensité du vaisseau de fer qui s’élève à 60 mètres de hauteur, avec un diamètre de 50 mètres, dont la décoration est très brillante, et qui s’ouvre sur la vaste galerie des Industries diverses, à l’extrémité de laquelle on voit le jour bleuâtre du Palais des Machines.
De chaque côté, au rez-de-chaussée, sont ménagées deux salles réservées1, l’une à l’exposition des vases de Sèvres et l’autre à celle des tapisseries de Beauvais; celles-ci sont encadrées comme des tableaux et le long des murs on a placé sur une estrade des meubles recouverts de tapisseries.
A l’entrée de chacune de ces salles on a placé un grand panneau des Gobelins, et des vases de Sèvres décorent les quatre coins de ce vestibule immense.
Un large balcon circulaire, qui fait suite à celui de l’extérieur, court autour du Dôme et donne accès à deux salles réservées aux Gobelins. On monte à ce balcon par quatre escaliers situés à égale distance les uns des autres.
De ces balcons on distingue aisément les nombreux person-
1. Dans notre description des diverses parties de l’Exposition, on remarquera que nous parlons toujours au présent, comme si tout ce que nous décrivons existait encore. Outre qu’il eût été difficile de faire un choix entre ce qui doit être conservé et ce qu> doit être livré aux démolisseurs, il nous a semblé préférable de laisser l’appamire de la vie à ces tableaux dont les visiteurs conservent le charmant et instructif souvenir.
nages des peintures à fresque de MM. Lavastre et Carpezat, qui font le tour du dôme à la base de la calotte et qui représentent la France faisant appel à toutes les nations de l’univers, et l’on voit la longue théorie des peuples. Parmi tous ces éclatants costumes et ces étendards déployés, ce sont les Abyssins avec l’éventail à plumes et à long manche, les toréadors espagnols avec leur veste courte, les Sénégalais semblables à des bronzes, les Polynésiens couronnés de fleurs, les Peaux-Rouges coiffés de plumes, les Chinois et les Japonais aux amples robes de soies diaprées et aux parasols de papier rose, les Hindous avec des turbans et des aigrettes, les Arabes, les Persans aux bonnets pointus, les Italiens, les Bulgares, les Russes, les Anglais, les Hollandais. Ce sont encore des cavaliers, un éléphant de guerre des Indes, des lions, des voiles de navires exotiques, le tout se détachant sur un fond d’or. Au-dessus de ces peintures, la coupole est en vitres dorées qui donnent une clarté blonde et très douce.
La décoration intérieure du sommet de la calotte est faite de draperies tricolores d’où rayonnent de flamboyantes langues de feu. Des écussons, des rinceaux, des figures en relief, des inscriptions et quatre groupes de sculpture ornent les parois du vestibule dont les couleurs se fondent en des teintes vieil or et vert.
L’architecte du Dôme central, qui est avec le Palais des Machines la construction la plus admirée du palais principal, est M. Rouvard.
Après avoir traversé le vestibule, on passe entre deux fresques céramiques qui représentent Bernard Palissy et deux figures allégoriques, et l’on entre dans la grande galerie, dite des Trente mètres, qui mesure 170 mètres de longueur sur 50 mètres de largeur et de hauteur, et qui s’étend comme une rue couverte avec une bordure de portiques monumentaux entre lesquels s’élève une série de kiosques et de vitrines.
Ces portiques, qui sont au nombre de sept de chaque côté, sont placés à l’ouverture des travées parallèles qui s’ouvrent dans la galerie centrale et correspondent chacune à une industrie differente. La décoration de chacune de ces portes est en rapport avec
l’industrie représentée dans la galerie sur laquelle elle donne, et quelques-unes sont très remarquées.
Du côté droit on trouve d’abord la porte de l’Orfèvrerie, blanche et or avec des colonnes bleues, avec une exposition de candélabres d’autel, de crosses et d’ostensoirs; puis c’est la porte de la Céramique et de la Mosaïque, de style Renaissance, de couleur de terre cuite avec bas-reliefs en faïence blanche sur un ciel bleu, avec deux statues de faïence dans leurs niches à colonnettes : une dame de la cour du temps de Catherine de Médicis, en robe lilas à large collerette décolletée, représentant la mosaïque, et une Romaine en bleu personnifiant la céramique.
Après le portique du Mobilier, de couleur bois de chêne avec deux statues imitant également le chêne sculpté, et celui des Tapissiers et des Décorateurs, multicolore et orné de peintures imitant des tapisseries, on remarque celui de l’Horlogerie, d’un gris mastic, avec le demi-cercle d’un immense cadran solaire aux chiffres noirs, embrassant toute la façade et se détachant en blanc, avec une décoration faite d’un énorme sablier, d’une cloche en argent, de deux autres en bronze, de deux régulateurs types, de trois cadrans de styles différents et de panneaux de ciel bleu parsemé d’étoiles. Les deux cloches de bronze de la façade sonnent les heures, les demi-heures et les quarts et, le long de la galerie de l’Horlogerie, on entend des sonneries répétées que domine la voix claire de la cloche d’argent du portique.
Ap rès la porte des bronzes d’art, qui est ornée de bas-reliefs imitant le bronze et derrière laquelle on voit la silhouette de tout un peuple de statues et de statuettes qui se confondent dans le lointain de la galerie, on arrive à la porte la plus caractéristique, celle de l’Exploitation des mines, toute en fer forgé, représentant l’exposition des forges et aciéries d’Apremont et de Pompey.
M. Schmit, l’éminent architecte de cette porte, a consacré à sa description une notice très importante. Nous lui empruntons les citations suivantes, qui suffisent à traduire l’impression produite par cette porte singulière :
« Dans la frise de l’entablement, écrit l’architecte, entre des
consoles en large plat enroulé et sur des fonds de tôle striée, sont disposés des ernboulis de chaudières pour la marine, recevant, dans leur partie centrale, un crochet de traction de wagon, lequel crochet est muni de son tendeur d’attelage avec contrepoids, ha corniche qui couronne cette frise est composée de larges plats et de cornières de différents degrés d’ouverture; la cimaise est formée d’une bande de tôle striée en losange et arrondie en creux; le listel est formé d’une cornière retenant la tôle. Entre les consoles de la frise et au-dessus des grands pilastres, des tampons plongeurs, tout en fer; tampons et boites sont ajustés. »
« Les clefs des arcs, dit plus loin M. Schmit, prenant de l’intrados et montant jusqu’à la moulure du couronnement de l’attique, sont formées de larges plats d’acier de Üm,50 de longueur et de 0m,55 de largeur, et enroulés (la clef centrale a un développement de près de 20 mètres de longueur d’une seule pièce); elles vont supporter, à leur partie supérieure, des amortissements composés d’embouiis en tôle de diverses formes, empilés et assemblés; des tampons de wagons en fer forgé, de différents modèles, forment les œils des volutes des clefs; d’autres enroulements en spirale sur les pilastres d’attique supportent des amortissements également composés d’emboutis. »
Les autres parties des portiques sont formées de pièces de toutes les formes et de toutes les dimensions, d’essieux, d’abouts de chaudières, de tampons de wagons, de manivelles et de plaques de garde de roues de wagon.
« A la base des grands pilastres, écrit l’architecte, sont disposées des cornières en acier enroulées en spirales, de 70 millimètres de côté, et atteignant une longueur développée de 50 à 55 mètres; des balanciers de choc, des tampons, des bielles, ainsi que des pièces diverses servant au matériel des chemins de fer. » Sur des étagères sont exposés tous les profils des fers de construction fabriqués aux usines, et, entre autres, ceux des fers de la tour Eiffel, qui ont été forgés en totalité par les forges de Pompey. A la base de ces étagères sont placés des lopins de fer et des lingots d’acier, des fers bruts, des minerais, des fers de
charrue, des cylindres de laminoirs. Dans l’ouverture de la porte, on voit des tubes et des consoles de cuivre, et des alambics aux flancs rouges ou jaunes.
En face, se trouve la porte consacrée au groupe métallurgique de la Loire, avec des trophées formés d’instruments aratoires, de faux, de pioches; de cuirasses, de canons, d’obus; un canon sur affût de fer, derrière la porte, est braqué à côté d’une pyramide de roues.
Puis, en revenant vers le Dôme central, ce sont les portes des Produits forestiers, de la chasse et de la pêche, avec de hautes tiges d’érable et d’acajou, des animaux empaillés, des tentures de fourrures et des filets de pêche drapés dans toutes les ouvertures; puis celle des Armes, avec des trophées, des armures de fer et une peinture représentant un cavalier héraldique, aux draperies éclatantes, brandissant son épée brisée; et enfin le portique des Étoffes avec des peintures de Rochegrosse ; celui des Soieries avec un étalage de soies; celui des Vêtements avec son architecture lourde, de style Renaissance, et sa façade multicolore; et la porte de la Joaillerie, de style Louis XIV, avec une ornementation en camaïeu rehaussé d’or.
Parmi les kiosques et les groupes dont la série s’étend entre les façades des portiques, on remarque un ouvrage d’orfèvrerie, une statue équestre d’Étienne Marcel, une fontaine rustique décorée d’une peinture, un assemblage de cylindres, d’hémisphères et de diverses pièces de cuivre rouge et jaune, disposées avec symétrie, et une statue en bronze de l’archange Michel.
La galerie des Trente mètres se termine par une seconde coupole, ornée d’une fontaine monumentale en fonte avec deux chevaux marins, dont le dôme est fait de vitraux et qui sert de vestibule au Palais des Machines.
Nous avons parlé tout à l’heure de la construction du Palais des Machines et montré comment avait pu être réalisé le projet hardi de M. Dutert. Il nous reste maintenant, pour n’avoir pas à y revenir, à parler des merveilles qui étaient accumulées dans cette galerie colossale, sans avoir toutefois l’intention de men-
tionner. même d’une façon très sommaire, toutes les productions les plus importantes des arts mécaniques, qui ont réuni là un nombre si considérable de chefs-d’œuvre, donnant une démonstration grandiose des prodigieux résultats obtenus par l’activité humaine dans les temps modernes.
Nous nous contenterons de faireune simple promenade dans le bruyant domaine des machines, en nous arrêtant devant les sujets les plus intéressants.
Lorsque, venant du Champ de Mars, on pénètre dans le Palais par la porte centrale, on se trouve attiré en quelque sorte de tous les côtés à la fois, et l’on ne sait trop dans quel sens on doit se diriger.
Pour prendre une idée générale de l’ensemble et nous orienter un peu dans cette gigantesque usine aux travées multiples, installons-nous dans un des petits ascenseurs qui sont établis de chaque côté de l’entrée du Palais, à l’extrémité de la galerie de Trente mètres; en quelques secondes à peine, nous nous trouvons au premier étage, sur la galerie spacieuse qui borde le Palais dans toute son étendue.
De là, le spectacle est vraiment féerique : d’une extrémité à l’autre on ne voit que des machines, grandes ou petites, aux formes les plus bizarres, des roues de toutes les dimensions, reliées aux arbres de transmission par de minces et souples courroies, tout cela tournant sans cesse d’un mouvement cadencé qui fait scintiller les aciers et les cuivres, brillant çà et là dans un jour gris et poussiéreux où, dans l’éloignement, les détails cessent d’être distincts.
Ce qui ajoute encore à l’impression saisissante que donne ce hall plein de bruit et de mouvement, c’est de voir passer lentement et silencieusement, comme mus par une puissance mystérieuse, les deux ponts roulants électriques qui, surchargés de monde, circulent à 7 mètres du sol le long de quatre poutres en fer ajourées, reposant elles-mêmes sur quatre files de colonnes en fonte et servant en même temps de support aux arbres de transmission du mouvement des machines.
r.i galerie centrale du Palais des Machines
Ces ponts roulants, qui marchent parallèlement l’un à l’autre, parcourent ainsi le Palais dans toute sa longueur, l’un à droite, l’autre à gauche, par rapport à l’axe longitudinal de l’édifice; et l’on peut, par conséquent, en partant d’un bout de la galerie sur l’un d’eux, et en revenant en sens inverse sur le second à son point de départ, visiter successivement, tout en restant commodément assis, chacune des deux moitiés de l’exposition des machines.
Après avoir donné ce coup d’œil général, reprenons notre ascenseur qui nous ramène à l’entrée du hall, et pénétrons maintenant dans l’intérieur.
Immédiatement sous la galerie où nous étions il n’y a qu’un instant, sont alignés les derniers modèles des wagons de voyageurs de nos grandes compagnies de chemins de fer; le publie escalade les wagons avec entrain et admire avec raison les progrès importants qui ont été réalisés.
L’exposition du matériel des chemins de fer, qui s’étend sur les côtés jusqu’à l’extrémité du Palais du côté de l’avenue de Suffren, est fort belle, et toutes les compagnies, françaises et étrangères, qui s’v trouvent représentées, ont mis tout leur amour-propre à nous montrer ce qu’elles nous réservent à l’avenir.
Dans l’espace compris entre l’exposition des chemins de fer et la grande allée centrale qui traverse le Palais dans toute sa longueur, se trouve assemblé l’outillage que comporte la fabrication d’un nombre considérable d’objets d’un usage journalier; on s’arrête à chaque pas pour voir confectionner des épingles à cheveux, des agrafes, des boutons, des plumes, des brosses, des cigarettes, et chaque ouvrier travaille au milieu d’un petit cercle de curieux, qui trouvent là mille sujets d’étonnement.
C’est ainsi qu’on voit fonctionner des tours, des étaux, des machines à river, des machines à percer les métaux; puis les presses monétaires du ministère des finances, dont les employés vendent au public la médaille commémorative de l’Exposition.
C’est ensuite le matériel des filatures et des corderies, qui
montre dans son activité la fabrication des cordes de tout calibre, depuis de simples ficelles jusqu’aux câbles les plus puissants.
Passant à l’exposition du tissage, qui se présente sous toutes ses formes, on voit des jerseys, des bonnets, des bas de laine sortir en quelques minutes de machines compliquées, dont on ne peut parvenir à saisir le mécanisme, et devant lesquelles s’arrêtent rêveuses de braves campagnardes qui songent au temps qu’elles mettent à tricoter leurs bas.
Là encore le public se renouvelle sans cesse autour de ces machines merveilleuses, qui débitent sans discontinuer des mètres de passementerie, de tulle, des dentelles, des tapisseries et de splendides étoffes brochées.
Rien n’est plus étonnant que ces résultats donnés par la fabrication à la machine de tant d’objets d’un travail si compliqué et si minutieux; mais rien n’arrête les efforts des inventeurs et la marche croissante du « machinisme ». J1 est actuellement peu de besognes qui ne puissent être faites qu’à la main, d’une façon exclusive, et l’on arrive à ne plus s’étonner, après avoir parcouru pendant quelques heures cette partie de la galerie des Machines, quand, par exemple, on lit sur une pancarte, appendue à un superbe appareil : Machine à écosser les petits pois verts.
Les machines à découper le bois sont particulièrement intéressantes à voir fonctionner, et ce qu’il y a de merveilleux, c’est la facilité avec laquelle on leur fait exécuter les découpages les plus compliqués; c’est ainsi qu’en quelques instants un cube de bois se trouve découpé en une vingtaine d’objets de formes variées, dont tous les contours se trouvent moulés les uns sur les autres, sans qu’il y ait une parcelle de perdue, de sorte que, pour reconstituer le cube, il suffit de remboîter tous ces objets les uns dans les autres, comme dans un jeu de patience.
Après avoir admiré la magnifique exposition des machines de la Société alsacienne de Mulhouse, Belfort et Graffenstadt, et reconnu au passage les grues qui ont servi au montage de la tour Eiffel, après nous être arrêtés un instant devant une énorme bouée lumineuse, qui attire l’attention de tous les
visiteurs, nous nous retrouvons de nouveau au centre du Palais, en face de la porte par laquelle nous sommes entrés.
Suivons maintenant l’allée centrale en nous dirigeant du côté de l’avenue de Labourdonnais ; nous remarquons la belle collection de machines à vapeur et de machinés électriques envoyée par la Suisse, et nous arrivons au grand succès de curiosité de la galerie des Machines, dont l’honneur revient à la maison de Naver, qui a eu l’excellente idée d’installer en pleine exposition une reproduction complète de sa papeterie de Willebroeck, où l’on peut suivre toutes les phases par lesquelles passe le papier depuis les premières opérations de la fabrication jusqu’au moment où il est transformé en une enveloppe prête à être mise à la poste.
Cette papeterie en pleine activité est à elle seule une petite exposition; aussi les organisateurs ont-ils jeté au-dessus de leur installation une passerelle d’où l’on peut, d’un coup d’œil, embrasser tout l’ensemble du travail.
Tout d’abord on assiste à la confection de la pâte, au moyen d’un mélange de pâtes sèches de bois et de paille, dans des proportions qui varient suivant la qualité de papier que l’on veut fabriquer; cette pâte est soumise à la trituration pendant cinq à six heures dans un vaste cuvier, d’où elle passe dans un réservoir inférieur, où tourne constamment un agitateur à palettes qui la mélange avec une certaine quantité d’eau dont le débit est réglé par un robinet.
De là, passant sous des lames de cuir qui déterminent l’épaisseur de la couche, elle arrive, sous forme d’une large nappe, sur une toile métallique sans fin animée d’un mouvement continu dans le sens de l’écoulement et, en outre, d’un léger mouvement latéral de va-et-vient, de façon que la pâte liquide puisse bien s’étaler.
Sur chacun des bords de la toile métallique sont fixées deux lanières de cuir servant à délimiter la largeur que l’on veut donner au papier.
La pâte, qui a déjà perdu à ce moment, par les mailles de la toile, la plus grande partie de l’eau qu’elle contient, est entraînée
par la toile métallique entre des jeux de cylindres garnis de manchons de feutre, et elle acquiert alors assez de consistance pour pouvoir quitter la toile métallique à l’état de papier mou et passer sur une toile de feutre sans fin qui l’amène entre de nouveaux cylindres.
La forte pression à laquelle est soumis le papier à ce niveau augmente considérablement sa consistance; il achève de perdre son humidité et durcit encore en passant sur de gros cylindres chauffés intérieurement par un courant de vapeur.
Le papier sort enfin de la machine pour s’enrouler sur un grand dévidoir; lorsque celui-ci est suffisamment chargé, on coupe la feuille et on enlève le dévidoir en le remplaçant par un autre. Il ne reste plus qu’à couper le papier sur une machine spéciale, en feuilles de dimensions voulues, et à le préparer par mains et par rames,
En face de la papeterie belge, les appareils réfrigérants, qui débitent de grands cubes de glace, obtiennent un grand succès d’actualité, car il règne en général dans le Palais une température très élevée, et plus d’un visiteur s’arrête devant les carafes frappées, dont la vue cependant ne peut donner qu’une satisfaction bien platonique.
L’électricité tient naturellement une place considérable dans le Palais des Machines, et la section française, qui occupe un vaste emplacement près du phare central de MM. Sautter et Lemonnier, renferme une quantité d’appareils perfectionnés qui suffisent à montrer combien nos électriciens ont su rivaliser avec leurs confrères des Etats-Unis, dont nous trouvons l’installation au delà de la papeterie de Nàyer.
Les appareils Edison prennent à eux seuls une surface de 675 mètres carrés, au-devant de laquelle s’élève un monument orné du buste du célèbre inventeur.
Toutes les inventions d’Edison se trouvent réunies là, mais l’attention se porte principalement sur le nouveau phonographe, et de nombreux visiteurs attendent patiemment leur tour pour avoir une audition phonographique.
Avec la belle installation française de la papeterie Darblay, à Essonne, nous retrouvons encore la fabrication du papier, et de là nous passons, par une heureuse transition, à l’emploi immédiat de ce papier sous les presses rotatives de Marinoni, d’où s’échappent sans interruption des journaux aussitôt distribués gratuitement au public; ce mode d’abonnement était fort goûté des petits employés de l’Exposition, qui se gardaient bien d’oublier de venir chercher le numéro du jour.
Avant de quitter le Palais des Machines, fatigués d’avoir tant vu et tant admiré, nous ne pouvons cependant nous dispenser de jeter un coup d’œil rapide sur l’exploitation des mines et de la métallurgie, où sont exposés tous les détails du matériel employé dans les mines, et où l’on peut voir de nombreux modèles d’installations minières, et notamment une réduction, à grandeur moitié de la dimension réelle, de l’orifice d’un puits de mine, avec tout son outillage.
Il aurait fallu des journées pour voir tout, dans ce palais du travail, où se trouvaient mises en jeu, pliées aux usages les plus variés, toutes les applications des grandes découvertes de la science moderne, continuellement perfectionnées et augmentées par les efforts associés de ces légions de chercheurs qui forment l’avantgarde de la civilisation, marchant sans cesse à la conquête du progrès.
11 nous reste, pour compléter cet aperçu général de l’Exposition, à jeter un coup d’œil sur les sections étrangères et sur les pavillons dispersés dans les jardins, sur lesquels, bien entendu, nous reviendrons bientôt avec plus de détail.
Du côté de l’avenue de La Bourdonnais, entre le Palais des Beaux-Arts et les galeries des Industries diverses, sont établies la section de l’Autriche-Hongrie et la section britannique.
La section russe occupe un emplacement de 75 mètres de longueur, formant une sorte de vestibule qui mène à l’exposition des pays d’Orient, et le long duquel sont installés de nombreux fourreurs, brodeurs et orfèvres. La Bussie n’est d’ailleurs pas représentée seulement par cette exposition; on trouve en
outre, dans les jardins, plusieurs constructions russes, parmi lesquelles nous devons signaler une véritable isba, qui a été une des attractions de l’Exposition, et dans laquelle des moujiks de Troïtz, des environs de Moscou, montraient aux visiteurs les images et les bois sculptés exécutés dans ce monastère.
Les salles réservées au commerce des États-Unis d’Amérique, de la Belgique et de la Suisse sont également très vastes, et montrent la part importante que ces nations ont prise à notre Exposition universelle.
En dehors du groupe principal formé par le Palais des Machines, les galeries des Industries diverses, des Palais des Beaux-Arts et des Arts libéraux, et toutes les galeries accessoires qui relient entre eux ces différents monuments, se trouvent, soit le longdès avenues de Suffren et de La Bourdonnais, soit dans les jardins qui entourent les piliers de la tour Eiffel, et dans toute la partie du Champ de Mars qui longe la Seine, de nombreuses constructions, grandes et petites, appartenant aux nations les plus diverses.
Signalons tout d’abord la vieille rue du Caire, d’une restitution absolument authentique, et qui, avec toutes ses boutiques aux façades pittoresques peuplées de marchands en costume national, a donné aux visiteurs l’illusion complète d’un voyage accompli dans un rêve merveilleux.
Dans cette partie de l’Exposition qui longe l’avenue de Suffren s’élève également toute une série de chalets, de pavillons légers, de palais minuscules, où se trouvent exposés des produits du Maroc, du Japon, de la Perse, du Siam, de la Serbie, de la Grèce, du Brésil, de la Bépublique Argentine, du Guatemala, de la Colombie, de la République Dominicaine, etc., etc. Parmi toutes ces constructions aux formes variées, on remarque surtout un gracieux petit palais, appartenant à la Bolivie, qui, situé presque au pied d’un des piliers de la tour Eiffel, forme avec la puissante masse de fer un contraste curieux et fait ressortir d’une façon originale les proportions gigantesques de l’œuvre colossale.
Du côté de l’avenue de La Bourdonnais sont établies quelques
Le palais Bolivien et la tour Eiffel pendant la période de construction.
constructions destinées à des expositions particulières, telles que celle des Postes et Télégraphes, située à côté de celle du pavillon de la Presse, d’aspect très élégant, le palais de Monaco, etc.
Enfin, le long du quai se trouve l’Histoire de l’habitation, constituée par une rangée d’habitations rétrospectives, reconstituées avec le plus grand soin, se rapportant aux époques les plus reculées et donnant des échantillons fort intéressants de l’architecture des civilisations anciennes.
Il nous reste à dire quelques mots des constructions qui couvrent la berge et les quais, depuis le Champ de Mars jusqu’à l’Esplanade des Invalides.
A l’extrémité de l’avenue de La Bourdonnais s’élève le panorama de la Compagnie transatlantique.
Sur le quai élargi, on a installé un port qui constitue l’Exposition maritime et fluviale, et où débarquaient tous les produits arrivant par la Seine. Quant aux galeries qui s’étendent depuis le Champ de Mars jusqu’à l’avenue de Latour-Maubourg, au niveau de laquelle elles sont reliées par une large passerelle à des galeries semblables allant jusqu’à l’Esplanade des Invalides, elles sont entièrement réservées à l’exposition de l’Agriculture et comprennent des pavillons annexés aux galeries principales et destinés à la dégustation des produits alimentaires.
On arrive ainsi, en suivant ces galeries, sans sortir de l’Exposition, à l’Esplanade des Invalides. Sur le côté de l’Esplanade qui touche au Ministère des Affaires étrangères, se trouvent les expositions de l’Algérie et de la Tunisie, puis les différentes expositions de l’Annam, du Tonkin, de la Cochinchine, du Sénégal, du Gabon, et, devant le Palais des Invalides, le panorama le « Tout-Paris », exécuté sous la direction artistique de M. Castellani.
De l’autre côté de l’Esplanade se dressent, entre autres, le beau Palais de la Guerre et le Palais international de l’Hygiène.
Si, d’autre part, nous ajoutons que les jardins du Trocadéro étaient réservés aux expositions d’horticulture, des forêts, tandis que le palais lui-même donnait place, à côté de ses collections
permanentes d’ethnographie, aune exposition des trésors d’églises et à une très curieuse collection de costumes français, nous aurons, à peu de chose près, indiqué à grands traits l’ensemble général de notre grande Exposition. Mais avant de passer à la description des principales merveilles qu’elle a abritées pendant six mois, il nous reste à parler avant tout de la tour Eiffel, qui n’est pas la moindre de ces merveilles.
LA TOUR EIFFEL
Nous n’avons pas à rappeler ici les protestations que le hardi projet deM. Eiffel souleva dans le inonde des arts, les nombreuses objections qu’il suscita dans le inonde scientifique, les polémiques qui s’engagèrent à son sujet, aujourd’hui que la tour, après avoir reçu près de quatre millions de visiteurs, se dresse fièrement sur les rives de la Seine, admirée par tous. Nul ne peut nier le rôle considérable qu’elle a joué dans le succès de notre Exposition, aussi ne s’étonnera-t-on pas que nous donnions une place importante non pas seulement à sa description, mais encore à sa construction, qui restera un des faits les plus considérables de l’histoire métallurgique de notre siècle.
On sait que, entièrement construite en fer, cette tour colossale s’élève d’un seul jet à 500 mètres au-dessus du sol.
Pour juger de cette hauteur, rappelons comme comparaison les principales élévations atteintes jusqu’ici par les constructions humaines.
Colonne de la Bastille . 47 mètres
Tours de Notre-Dame. . . 66 — ■
Sommet du Panthéon. . . 77 —
Flèche de Notre-Dame. . . . . 96 —
Flèche des Invalides. . . 105 —
Saint-Pierre de Rome . 132 —
zs l/EXPOSITION UNIVERSELLE DE 18S9.
Flèche de la cathédrale de Vienne . . • 158 mètres.
Flèche de la cathédrale de Strasbourg. 142 —
Grande pyramide d’Égypte . 146 —
Flèche de la cathédrale de Rouen. . . . 150
Flèche de la cathédrale de Cologne. . . 159 —
Mentionnons enfin le grand obélisque en granit inauguré ces dernières années à Washington, et qui était jusqu en 1889 le plus haut monument du monde (170 mètres).
Disons tout de suite que la tour de 500 mètres n’est pas la première entreprise hardie que EilTel ait réalisée. Des travaux considérables avaient déjà attiré 1 attention sur le nom de cet habile ingénieur. Citons, entre autres, la coupole de l’Observatoire de Nice, qui surpasse en dimensions celle du Panthéon, la charpente de la statue colossale de la Liberté éclairant le monde, le pont de fer du Douro, le viaduc métallique de la Tardes, près de Montluçon, qui est à 80 mètres au-dessus du sol, et celui du Garrabit, dans le Cantal, qui est à 124 mètres, œuvres gigantesques qui avaient fait la renommée de l’éminent ingénieur, renommée que la tour qui porte aujourd’hui son nom a rendue universelle.
Lorsqu’on contemple l’immense masse de fer qui s’élève si audacieusement dans les nues, on se demande quelles précautions ont dû être prises pour établir les fondations de cette tour colossale.
M. Eillel a bien voulu nous fournir lui-même à ce sujet des renseignements très intéressants.
De nombreux sondages ont permis de constater que 1 assise inférieure du Champ de Mars est formée d’une couche d argile plastique de 16 mètres environ d’épaisseur, reposant sur la craie. Au-dessus on rencontre un banc de sable et gravier compact, présentant toutes les qualités nécessaires à l’établissement des fondations.
Dans toute l’étendue du Champ de Mars proprement dit, et appartenant à l’État, cette couche de sable a une épaisseur moyenne de 6 à 7 mètres. Dans le square appartenant à la Ville,
LA TOUR EIFFEL
il semble que l’on soit en présence de l’ancien lit de la Seine; l’action des eaux aurait réduit la hauteur du banc de sable qui va toujours en diminuant, pour devenir à peu près nulle quand on arrive au lit actuel.
La couche solide de sable et gravier est surmontée elle-même d’une épaisseur variable de sable fin, de sable vaseux et de remblais de toute nature, impropres à recevoir des fondations.
Pour des raisons administratives, la tour ne devait pas être construite sur la partie du Champ de Mars appartenant à l’État, où les fondations n’auraient présenté aucune difficulté. On désirait l’éloigner le plus possible des bâtiments de l’Exposition. Mais il fallut renoncer à la placer sur le quai de la Seine, car on ne ne pouvait songer à placer directement sur l’argile les fondations d’un monument aussi considérable.
En définitive, M. Eiffel obtint que la tour fût élevée à l’extrême limite du square. En cet emplacement les pieds sont séparés de l’argile par une épaisseur suffisante de gravier.
Les fondations des deux piles qui regardent l’École militaire ont été facilement établies. On a trouvé à 7 mètres de profondeur, c’est-à-dire au niveau normal de la Seine, le banc de sable et de gravier dont la hauteur est à ce point de 6 mètres environ.
On a construit pour les deux piles une fondation parfaite dont le massif inférieur est constitué par une couche de béton de ciment coulé à l’air libre.
Quant aux fondations des deux piles situées du côté de la Seine, les difficultés ont été tout autres. Il fallait traverser une épaisseur de terrains vaseux et marneux, provenant des alluvions récentes de la Seine; il fallait descendre à une profondeur de 5 mètres au-dessous du niveau des eaux pour rencontrer le gravier solide.
De nombreux sondages furent opérés avec un soin tout particulier, et il fut constaté que, jusqu’à l’argile, on ne trouvait audessous de la couche de sable et de gravier que du sable pur, du grès ferrugineux et un banc de calcaire chlorité.
On était ainsi en présence d’une couche incompressible qui
avait une épaisseur de 5 mètres à la pile qui regarde Grenelle, et de 6 mètres environ à la pile qui regarde Paris.
On. pouvait avoir toute sécurité, d’autant plus que, d’après les calculs qui déterminent les moindres détails de construction, la pression maxima exercée sur le sol de fondation, même en y comprenant l’effet du vent, ne dépasse pas 4 kilogrammes par centimètre carré. Or cette pression pourrait être supportée, à la rigueur, par la couche d’argile.
Les fondations devant s’établir à 5 mètres au-dessous du niveau de la Seine, il n’était plus possible de procéder de la même façon que pour les deux premières piles. A partir du niveau des eaux, on ne pouvait continuer à ciel ouvert une fouille que les infiltrations d’eau auraient continuellement interrompue.
M. Eiffel adopta l’emploi des caissons à air comprimé dont on fait usage dans les travaux des ports et pour les fondations des piles de pont. Mais les fondations de ces deux piles offrirent peu de difficultés, si on les compare à la construction des piliers des ports d’Anvers et de Saint-Malo, où les ouvriers étaient obligés de creuser à 15 et 18 mètres sous une mer parfois agitée, tandis que dans les caissons des piliers de la tour ce travail s’opérait seulement à quelques mètres au-dessous du sol.
Les caissons à air comprimé employés au Champ de Mars consistaient chacun en une grande caisse de tôle, divisée horizontalement en deux compartiments. Le compartiment supérieur était à ciel ouvert et contenait une couche de béton. Le compartiment inférieur était au contraire ouvert par le bas; ses parois taillées en biseaux, garnis de maçonnerie, s’enfonçaient dans le sol. Le caisson descendait de 50 à 55 centimètres par jour.
Le caisson étant placé sur une couche de sable saturée d’eau, le poids du béton, contenu par le compartiment supérieur, le faisait pénétrer dans cette couche. En augmentant la quantité ce béton on faisait enfoncer davantage le caisson.
En descendant ainsi, le compartiment inférieur se serait rempli d’eau sans l’air comprimé qui, fourni par deux cheminées verticales, refoulait l’eau qui tendait à s’infiltrer entre les parois.
LA TOUR EIFFEL
Ces cheminées contenaient une échelle qui servait au va-etvient des ouvriers. Ceux-ci, enfermés dans le compartiment inférieur, éclairé par des lampes électriques, creusaient le sol à l’aide de pioches et de pelles. Les matériaux étaient extraits par les cheminées.
Losque l’appareil eut atteint la couche de terrain solide, on remplit de béton la cavité inférieure, on acheva de remplir le compartiment supérieur et l’on constitua ainsi la première assise de la fondation, composée d’une masse de béton dont le caisson de tôle ne formait plus que l’enveloppe.
C’était, nous l’avons dit, par les cheminées que circulaient les ouvriers et les matériaux. Ces cheminées étant, comme le compartiment inférieur, remplies d’air comprimé, ne pouvaient s’ouvrir directement à l’air extérieur; pour passer du caisson au dehors, ou inversement, les ouvriers devaient entrer dans une cloche intermédiaire où la cheminée se terminait par un clapet, fermé lorsque la cloche communiquait avec l’air extérieur, ouvert lorsque la communication cessait.
Une houclie recourbée, fermée également par un clapet, servait à rejeter au dehors les déblais montés dans la cloche, à l’aide de seaux, par une chaîne s’enroulant sur une poulie. Une autre bouche servait à l’entrée du béton,
En général le travail dans les caissons n’est pas sans dangers pour les ouvriers. Ce n’est pas que le séjour dans l’air comprimé présente en lui-même de graves inconvénients, tant que la pression n’est pas trop considérable; les ouvriers éprouvent en entrant une sensation particulière sur le tympan, une sorte de bourdonnement dans les oreilles qui disparaît bientôt. Mais c’est la rentrée brusque des eaux qui est toujours à redouter, car il suffit pour cela que l’air comprimé cesse un instant de leur faire équilibre. Cet accident peut être amené par diverses causes : ou bien on rencontre dans le sol mouvant des cavités par où l’air peut s’échapper plus vite qu’il n’est fourni par les pompes, ou bien, la pression de celles-ci devenant trop forte, tout le caisson est soulevé en laissant sous ses parois un vide où l’eau se précipite
aussitôt. Au Champ de Mars, toutes les précautions nécessaires avaient été prises pour éviter de pareilles catastrophes.
Ajoutons que l’air comprimé était fourni par des pompes indépendantes du caisson.
Les caissons employés pour la fondation de la tour Eiffel avaient 15 mètres de longueur sur 0 mètres de largeur; ils étaient au nombre de quatre par pile.
De même, pour les deux piles qui regardent l’Ecole militaire, la fondation de chaque pile se compose de quatre cubes de béton reposant sur le gravier ; nous avons déjà dit que, pour ces deux piles, le béton avait été coulé à l’air libre. Les fondations de la tour comportent donc en tout seize assises de béton, dont chacune supporte un massif de maçonnerie, noyé dans le sol. La partie supérieure de ce massif est couverte de deux revêtements superposés de pierres de taille, qui font saillie et supportent, par l’intermédiaire d’un sabot de fonte, une des quatre arêtes de la pile.
Les quatre pieds de pierres de taille sont placés aux angles d’un grand carré de 15 mètres de côté. Ils sont inclinés dans le sens des arêtes, c’est-à-dire à 52 degrés par rapport à l’axe du Champ de Mars
La stabilité de la tour était assurée par son poids propre, mais, par surcroît de précaution, chacune des arêtes a été reliée au soubassement à l’aide de deux boulons de 7 m. 80 de longueur sur 0 m. 10 de diamètre, scellés dans la maçonnerie et engainés dans les sabots de fonte.
Ces boulons sont utilisés pour le montage, ainsi que nous l’expliquerons.
Les pressions que doivent supporter le sol de fondation et les pieds ont été calculées très minutieusement.
Sur le sol de fondation des deux piles voisines de la Seine, qui est à une profondeur de 14 mètres, la pression verticale, répartie sur une surface de 90 mètres carrés, représente une charge de 5 kilog. 7 par centimètre carré, en tenant compte du vent.
Pour les deux piles voisines du Champ de Mars, la pression sur le sol, à une profondeur de 9 mètres répartie sur une sur-
LA TOUR EIFFEL
face de 60 mètres carrés, est de 3 kilog. 5 par centimètre carré.
Les maçonneries supportent au maximum de4à 5 kilogrammes par centimètre carré.
Quant aux assises de pierres de taille, elles seraient capables de soutenir 1 255 kilogrammes en moyenne par centimètre carré.
Un des pieds de la tour Eiffel.
Ce chiffre est le résultat d’expériences faites à l’École des ponts et chaussées et au Conservatoire des arts et métiers. Or la pression sous les sabots en fonte ne doit être que de 50 kilogrammes par centimètre carré. Les assises de pierre pourraient donc supporter un poids quarante fois plus grand.
Ces chiffres sont éloquents. Ils disent dans quelles conditions
de solidité et de stabilité les fondations de la tour Eiffel ont été établies,
Si l’on approche de l’un des pieds, on aperçoit, par une ouverture ménagée dans le sabot de fondation, le piston d’une presse hydraulique dont nous parlerons plus loin.
Les quatre pieds de chaque pile sont entourés d’une enceinte de murs peu élevés, fondés sur des piliers avec arcades, et formant un carré de 26 mètres de côté.
Ces murs soutiennent un socle de maçonnerie, derrière lequel disparaissent les pieds de pierre de taille, les sabots de fonte et la base des arêtes des piles.
Dans la base même de chaque pile est réservé remplacement des machines nécessaires au fonctionnement des ascenseurs qui transportent les visiteurs au sommet de la tour.
A la base de chaque pile on voit deux tuyaux en fonte de 50 centimètres de diamètre, dont la partie supérieure émerge de la terre ; de petits câbles en fil de fer les mettent en communication avec la partie métallique de la tour. Les tuyaux se prolongeant dans le sol jusqu’à la nappe aquifère où ils sont immergés, on obtient ainsi l’écoulement de l’électricité atmosphérique. Grâce à ces précautions la tour se trouve parfaitement protégée contre la foudre.
Comme on le voit, la tour Eiffel s’élève sur des assises inébranlables, qui sont à elles seules une merveille de science et d’architecture.
La construction de ce monument grandiose présentait, par scs proportions exagérées, des difficultés toutes nouvelles; M. Eilfel a dû les prévoir et prendre à l’avance les dispositions nécessaires pour les surmonter.
Un des points les plus caractéristiques de cette entreprise gigantesque est que, toutes les dimensions ayant été calculées dans les bureaux, la tour a été construite sur le papier, sous forme d’épures, avant de s’élever au Champ de Mars. Les pièces de fer arrivaient au chantier prêtes à être posées, à être mises bout à bout, percées pour être jointes par des rivets. Aucune correction,
LA TOUR EIFFEL
aucune retouche n’était faite par les ouvriers du chantier, et les mesures étaient si précises que le montage s’est fait avec une régularité mathématique.
Si, à une certaine hauteur, des écarts inévitables de quelques centimètres se sont produits entre les trous qui devaient communiquer exactement, ces écarts avaient été prévus, et, ainsi que nous le verrons plus loin, des engins spéciaux avaient été établis longtemps à l’avance pour pouvoir les faire disparaître à un moment donné.
Chaque pile a la forme d’un prisme à hase quadrangulaire de . 15 mètres de côté. Réduite à sa plus simple expression, elle se compose de quatre arêtes, ou arbalétriers, reliés entre eux par des pièces de fer ajourées, disposées en croix de Saint-André, et par des traverses horizontales également ajourées, formant des panneaux de J2m,50 environ de hauteur. Ces traverses servent de cadre avec les arbalétriers aux croix de Saint-André.
Les quatre faces de chaque pile se décomposent chacune en quatre panneaux avant d’atteindre la base inférieure du premier étage.
Le montage des piles a été une opération très importante; nous la décrirons sommairement.
Disons tout d’abord que les pièces de fer nécessaires à l’édification de la tour étaient amenées par une grue roulante qui les déchargeait au centre du vaste emplacement déterminé par les pieds des piles, où elles étaient classées.
De là les pièces étaient transportées dans la direction convenable, le long de quatre voies ferrées conduisant à la base des piles.
Les pièces destinées aux arêtes et arbalétriers étaient des tronçons de poutres de fer, creuses, carrées, de 0m,80 de côté, pesant de 2500 à 5000 kilogrammes.
Le montage de ces tronçons se divise en deux périodes bien distinctes, si l’on considère les moyens employés.
Les premiers tronçons furent fixés aux socles par les deux boulons que nous avons décrits précédemment.
Us s’appuient sur les assises de pierres de taille par l’intermédiaire d’un soutènement, composé d’un sabot de fonte pesant 5 500 kilogrammes et d’une pièce en acier fondu du poids de 2 700 kilogrammes.
Ainsi que nous l’avons déjà dit, une cavité a été ménagée dans l’intérieur du sabot de fonte. Cette cavité reçoit le cylindre d’une presse hydraulique capable de soulever 800 000 kilogrammes.
La pièce en acier repose, par les bords, sur la partie supérieure du sabot en fonte; elle pénètre dans la chambre pratiquée à l’intérieur du sabot, où elle est en contact avec le piston de la presse hydraulique.
Nous expliquerons plus loin comment et dans quelles circonstances on a dû soulever les piles à l’aide de ces presses hydrauliques.
Les tronçons des arbalétriers une fois amenés au pied de la pile, il s’agissaitde les élever à la hauteur voulue. Pendant la première période du montage, c’est-à-dire jusqu’à l’altitude de 26 mètres, on se servit pour cela d’engins ordinairement employés en pareil cas. Ils se composaient de longues pièces de bois disposées en forme d’A majuscule. Un treuil était placé au bas. La pièce à soulever était accrochée à la chaîne du treuil, qui ellemême glissait sur une poulie fixée au sommet des pièces de bois. Comme on le voit, cet appareil était des plus simples.
Les tronçons des arbalétriers amenés dans l’inclinaison nécessaire, et superposés bout à bout, étaient unis à l’aide de huit plaques appliquées deux par deux sur chaque face de l’arête, l’une au dehors, l’autre en dedans; chacune de ces plaques était percée de seize rangées de trous qui recevaient provisoirement des boulons.
On procédait ensuite à la pose des fers qui forment les croix de Saint-André et les traverses horizontales. Ces fers étaient montés de la même façon que les tronçons des arêtes.
Ces pièces, en reliant entre eux les arbalétriers de la pile, contribuaient à régler leur position et leur donnaient de la solidité. On les plaçait au fur et à mesure de l’élévation des arbalétriers.
L’une des piles de la tour Eiffel pendant la période de construction.
LA TOUR EIFFEL
Après les monteurs, venaient les rivenrs qui remplaçaient les boulons provisoires par des rivets définitifs.
De distance en distance, à mesure que la pile s’élevait, on établissait des planchers qui servaient de centre d’approvisionnement. Les pièces de fer y étaient amenées. De là, on les répartissait à la place qui leur convenait.
Les piles furent ainsi construites jusquà 26 mètres de hauteur.
C’est à partir de ce point que commença ce que nous avons appelé la seconde période du montage des piles.
Les piles ont, comme nous l’avons déjà dit, une inclinaison de 52 degrés. Si on laissait tomber une pierre de l’extrémité d’une pile, à la hauteur où l’on se trouve actuellement, la place où elle tomberait sur le sol serait éloignée de 50 mètres à la base.
11 est facile de comprendre qu’une inclinaison aussi accentuée devait tendre à produire le renversement de la pile.
Le calcul avait prévu que ce renversement ne serait à craindre qu’à partir de la hauteur oe 26 mètres. Jusque-là, la pile avait donc été construite comme s’il s’était agi d’une pile verticale. Ajoutons que les deux boulons fixés au socle contribuaient à assurer la stabilité de la pile.
Dès la hauteur de 26 mètres, la pile ne devait donc plus être en équilibre, selon les prévisions de M. Eiffel.
11 fallut alors la soutenir par des. échafaudages ayant à peu près la forme de pyramides. Dans chaque pile les trois arêtes intérieures furent seules soutenues par ces charpentes. La quatrième arête ne pouvait l’ètre, à cause de sa position.
Ici nous ferons remarquer en passant que les arbalétriers ne s’appuient pas directement sur les échafaudages. Ils s’appuient sur eux par l’intermédiaire d’un appareil appelé boîte à sable et d’une console en acier, sur lesquels nous reviendrons plus loin.
Grâce à ces étais, qui s’arc-boutent contre les arbalétriers, les piles ont pu être élevées, tout en étant isolées, jusqu’à la hauteur de 45 mètres, sans le moindre affaissement. La partie inférieure de la pile servant de contrepoids à la partie qui restait à construire, il n’v avait pas de renversement à craindre. Ces écha-
faudages en pylônes sont au nombre de douze. Ils comportent G00 mètres cubes de bois.
Les mesures que nous venons d’indiquer constituent déjà une différence avec la première période de montage des piles. Nous trouvons une seconde différence dans le mode d’élévation des pièces de fer.
Dès lors, il devenait impraticable de continuer à monter les poutres de fer à l’aide de l’A en charpente que nous avons décrit.
M. Max de Nansouty, dans le Génie civil, résume ainsi les dispositions qui furent prises :
« A l’intérieur des montants de la tour, dit-il, contre les arbalétriers, sont placées des poutres offrant une surface plane et qui serviront à la montée des ascenseurs.
« Les constructeurs de la tour ont eu l’idée ingénieuse de s’en servir, au fur et à mesure de la mise en place, pour la continuation du travail. A cet effet, quatre grues de 12 mètres de volée et de la force de 5 000 kilogrammes furent montées sur ces poutres, qui leur servirent en quelque sorte de glissières, et contre lesquelles, d’étage en étage, de 4 mètres en 4 mètres par exemple, elles vinrent se fixer et se boulonner temporairement.
« Ces grues sont à portée variable; elles pouvaient donc répartir dans tout leur cercle d’action les matériaux nécessaires. Un nouveau tronçon étant construit, la grue était élevée à l’étage suivant, et ainsi de suite. »
Ajoutons que le poids de la grue était de 15000 kilogrammes.
• Les tronçons des arêtes étaient élevés par cet engin à l’aide de longues chaînes de fer, et étaient portés par elles sur les tronçons déjà placés, avec l’inclinaison nécessaire.
La pose et le rivetage des pièces de fer se firent dans la seconde période du montage, comme nous l’avons déjà dit.
C’est ainsi que furent construites les quatre piles qui servent de base à la tour.
Les chemins sur lesquels portent les ascenseurs ont été placés au fur et à mesure du montage. Concurremment avec l’ascenseur, un escalier d’un facile accès grimpe dans l’intérieur des piles
LA TOUR EIFFEL
Nord et Sud. Comme il n’est pas soutenu par des consoles inférieures, et qu’il est au contraire suspendu par des barres de fer, il est d’un aspect fantastique, paraissant s’élever dans le vide en zigzags audacieux. Au demeurant, il est très doux; des paliers sont ménagés à des distances assez rapprochées.
Lorsque les piles eurent atteint la hauteur de 45 mètres, on procéda à la mise en place des quatre poutres transversales de 42 mètres de longueur chacune, qui relient entre elles les piles, les maintiennent en équilibre et servent de première hase au plancher de la salle du restaurant.
Un échafaudage vertical de 45 mètres de hauteur avait été préalablement dressé au milieu de chaque face de la tour, se terminant, au sommet, par une plate-forme de 25 mètres. La charpente de cet échafaudage était une merveille de simplicité, de hardiesse, d’équilibre, de précision et de force.
Les pièces métalliques devant former la partie centrale de chaque poutre transversale furent montées sur la plate-forme, et le montage ainsi amorcé se lit. à droite et à gauche en allant vers les piles; les poutres vinrent rejoindre celles-ci, comme le tablier d’un pont d’une seule portée se relie aux culées.
M. Eiffel avait déjà employé ce procédé à la construction de plusieurs ponts importants, et entre autres de ceux de Cubzac et de Szegedin.
C’est au moment où les poutres transversales durent être fixées, boulonnées et rivées aux alhalétriers, qu’intervint l’usage des presses hydrauliques ou vérins et des boîtes à sable dont nous avons parlé en décrivant les diverses opérations du montage des
piles.
Il était matériellement impossible, en effet, malgré les calculs les plus minutieux, de parvenir à faire joindre exactement, à la hauteur de 45 mètres, les trous percés à l’avance.
Un léger écart de quelques centimètres devait inévitablement se produire. Cet écart avait été prévu et les appareils destinés à le corriger avaient été mis en place au fur et à mesure du montage.
La presse hydraulique, logée, comme nous l’avons dit, dans une chambre spéciale ménagée à l’intérieur du sabot en fonte du pied, devait soulever l’arbalétrier à la hauteur nécessaire, en lui imprimant un mouvement dans le sens de son axe.
La boite à sable, qui sert d’intermédiaire entre l’arbalétrier et l’échafaudage pyramidal de "26 mètres, devait faire baisser l’inclinaison de l’arête, en agissant dans le sens d’une ligne perpendiculaire au sol.
La nécessité de cet abaissement se conçoit, étant donné que les arbalétriers avaient été montés suivant une inclinaison moins grande de quelques centimètres, dans la prévision d’un affaissement très faible.
L’affaissement ayant été moindre qu’il n’avait été supposé, il devenait nécessaire de le produire artificiellement au moyen des boîtes à sable, pour arriver à faire joindre les trous destinés aux boulons et aux rivets.
Rappelons qu’une console accessoire avait été interposée entre le piston de la boite à sable et l’arbalétrier.
S’il fallait relever l’inclinaison au lieu de l’abaisser, on avait la ressource de soulever l’arête par l’intermédiaire de la console en acier, en employant un vérin hydraulique analogue à ceux que nous avons déjà vus en bas de la pile.
Tel était le rôle qui revenait à chacun de ces appareils destinés à faire disparaître l’écart produit, entre les trous de rivets, aux points de jonction des arbalétriers et des premières poutres transversales. Nous donnerons une description élémentaire de leur fonctionnement.
Le vérin employé au soulèvement des piles dç la tour de 500 mètres’ consistait en un cylindre d’acier forgé de 0m,52 de diamètre extérieur, dont les parois ont 95 millimètres d’épaisseur. Un piston de 0m,95 de diamètre se mouvait dans ce cylindre.
Une pompe foulante fournissait et comprimait l’eau que contient le piston, qui soulève lui-même l’arbalétrier.
La communication entre la pompe foulante et le cylindre du vérin se faisait par un tuyau de 6 millimètres de diamètre.
LA TOUR EIFFEL
Chaque vérin a été éprouvé à une pression de six cents atmosphères, qui équivaut à un poids de 900 000 kilogrammes. Or la tour pèse environ 8 millions de kilogrammes, Les vérins de la tour sont donc suffisamment puissants pour soulever les piles s’il devient nécessaire de corriger un écart entre les pièces de fer.
Il est intéressant de remarquer que ce poids considérable peut être soulevé par deux hommes seulement. Ils suffisent, en effet, à mouvoir le levier de la pompe foulante qui sert à comprimer l’eau du vérin.
Le piston agit sur l’arbalétrier par l’intermédiaire du centre de la pièce en acier, que supporte par ses bords le sabot de fonte, et qui rend l’arête indépendante de l’appui de la fondation.
Pour maintenir le soulèvement produit par le vérin, on glisse entre le sabot de fonte et les bords de la pièce en acier des cales en fer, qui rendent définitif l’exhaussement de l’arbalétrier.
Tout a été 'réglé minutieusement pour que l’élévation se fasse avec une précision mathématique.
La boite à sable, que nous trouvons à 26 mètres de hauteur, est un appareil fréquemment employé pour l’opération dite du décintrcment des ponts, C’est l’opération qui consiste à enlever les échafaudages en bois qui ont permis de construire l’arche ou les arches d’un pont de pierre.
La boîte à sable qui nous occupe est un cylindre en fonte rempli de sable très fin. Un piston, qui s’appuie sur le sable, soutient par sa partie supérieure la console en acier qui supporte ellemême la face inférieure de l’arbalétrier. Un bouchon placé à la base de la boite permet de faire écouler le sable par très petites quantités, ce qui fait insensiblement descendre le piston qui repose sur la couche de sable.
On comprend facilement que l’inclinaison de l’arbalétrier puisse être ainsi abaissée et très exactement réglée; chaque petite quantité de sable écoulée correspond à un certain abaissement du piston, et, par suite, à une certaine augmentation de l’inclinaison de l’arête. .
Grâce à ces appareils, on a pu régler la position des arbalé-
triers de façon que les trous destinés à recevoir les rivets se recouvrent sans subir la moindre retouche.
Cette condition est absolument indispensable pour l’équilibre de la tour, vu que toutes les dimensions ont été calculées de façon que la pression se répartisse également sur les arbalétriers et, par leur intermédiaire, sur les socles de fondation.
Les quatre poutres transversales qui constituent la première base du plancher du premier étage, formaient, une fois posées et rivées aux arêtes, un cadre horizontal assez puissant pour empêcher les piles de s’affaisser. Dès lors on aurait pu détruire les échafaudages qui les soutenaient. Ils furent néanmoins maintenus pour plus de sécurité.
Quand les piles eurent atteint une hauteur de 50 mètres, on forma un second étage de poutres horizontales, reliant les seize arbalétriers et assurant davantage la solidité de l’ensemble.
Ces poutres supérieures ont été construites par un procédé différent de celui qui avait été émplôyé pour le cadre inférieur. Au lieu de partir du centre pour aller rejoindre les piles à droite et à gauche, les pièces de fer, qui devaient composer les poutres, ont été au contraire placées en partant des piles pour se rejoindre au centre. Ces rangées de poutres transversales sont reliées entre elles, sur chaque face de la tour, par des pièces de fer entrecroisées. Ainsi constituée, la hase est inébranlable.
Le spectacle auquel il nous a été donné d’assister, lors de notre visite à la partie supérieure, durant la période des travaux, était véritablement saisissant.
A une hauteur de près de 60 mètres, au milieu d’un enchevêtrement très compliqué de fers rougis par le minium, ajourés, entre-croisés, où l’œil se perd; au-dessus d’une masse confuse et grisâtre de charpentes de bois, paraissant très petits dans un ensemble aussi grandiose, deux cent cinquante ouvriers, parfaitement disciplinés, allaient et venaient, portaient de longues poutres sur leurs épaules, grimpaient et descendaient avec une agilité surprenante dans les entre-croisements des fers. On entendait retentir les coups de marteau précipités des riveurs dont les
LA TOUR EIFFEI
forges ont une flamme claire et vacillante de feux follets ; les ouvriers, comme pénétrés de l’importance de leur tâche, étaient actifs et silencieux; seuls les contremaîtres élevaient la voix pour donner des ordres.
Montage de la tour Eiflcl.
Les quatre grues, qui ont monté une à une toutes les pièces de cette imposante armature métallique, se détachaient sur le ciel avec leurs grands leviers, aux quatre coins de ce chantier aérien.
Une équipe spéciale d’ouvriers s’empresse sur leurs plates-formes et fait, manœuvrer ces engins puissants.
Vingt postes de riveurs sont formés. Un poste de riveurs se compose de quatre ouvriers et d’une forge portative.
Un jeune ouvrier appelé mousse est chargé de la soufflerie de la forge; il apporte le rivet chauffé à blanc à un ouvrier nommé teneur de tas , qui enfonce ce rivet dans le trou, en le maintenant par la tète déjà formée.
Le riveur frappe sur l’extrémité opposée pour l’écraser et commencer à former rapidement l’autre tète; le quatrième ouvrier, appelé frappeur, la termine en frappant sur elle, à tour de bras, avec une masse de 5 à 6 kilogrammes.
Pendant les courtes journées d’hiver, à la tombée de la nuit, les vingt forges allumées en plein vent jetaient des lueurs sinistres sur ce fouillis de poutres, qui prenait un aspect fantastique.
Les ouvriers, travaillant le plus tard possible, s’agitaient comme des ombres entre ces feux rougeâtres et fumeux.
D’autres ouvriers étaient employés à la construction des charpentes et des planchers provisoires établis pour la facilité du travail et pour la sécurité des ouvriers.
D’autres enfin étaient chargés de transporter les pièces métalliques des grues à la place qui leur convient.
Au début de l’entreprise, on avait prétendu que des difficultés surgiraient au sujet des ouvriers, que le travail serait très dangereux à de pareilles hauteurs, qu’il y aurait beaucoup d’accidents, qu’il faudrait se pourvoir d’équipes spéciales.
M. Uilfel a démontré, d’après les résultats qu’il a obtenus lors du montage des deux plus hauts viaducs métalliques qu’il y ait en France, les viaducs de Tardes (80 mètres au-dessus du sol) et de Garabit (120 mètres), que ces craintes n’étaient pas fondées. M. Eiffel faisait aussi remarquer que c’était une erreur de croire que la tendance au vertige augmente avec la hauteur, que c’était précisément le contraire. Toutes les personnes qui sont montées en ballon en ont fait l’observation.
LA TOUR EIFFEL
D’ailleurs, les ouvriers de la tour ne travaillaient pas dans le vide; ils se tenaient sur les planchers provisoires auxquels nous venons de faire allusion. Les prévisions de M. Eiffel ont été pleinement justifiées. Les ouvriers travaillaient avec une tranquillité et une assurance probantes. Il faut aussi signaler le courage dont ils ont fait preuve durant les froids rigoureux de l’hiver. Malgré la neige qui tombait, malgré la gelée si forte que « les mains collaient aux pièces », suivant l’expression pittoresque de l’un d’eux, ils n’ont jamais déserté le chantier, tandis que les travaux de l’Exposition étaient abandonnés, bien que le froid fût sensiblement plus vif sur la tour que dans l’étendue du Champ de Mars.
Grâce à cette assiduité, grâce aussi à la discipline qui animait les ouvriers, les travaux ont été promptement et habilement menés, sous la direction de M. Compagnon, un habile praticien, qui a déjà à son actif le montage de plusieurs travaux importants deM. Eiffel, et entre autres celui du viaduc de Garabit.
Mais si aucun accident n’est venu entraver cette entreprise audacieuse, il faut aussi attribuer ce succès à la précision avec laquelle tout a été prévu et calculé sous les soins de l’éminent ingénieur.
Les travaux préparatoires confiés à des ingénieurs ont été considérables.
La tour ayant été divisée en vingt-sept panneaux, chaque panneau a donné lieu à une épure distincte, qui elle-même a été développée en un grand nombre de dessins géométriques dont toutes les dimensions ont été calculées, à l’aide des logarithmes, à une fraction de millimètre près.
Les pièces métalliques devant concourir à la construction de la tour s’élèvent au nombre de douze mille. Or chaque pièce exigea un dessin spécial, où l’on détermina ses dimensions, et notamment la position exacte et l’ouverture des trous destinés à recevoir les rivets.
Les épures comportent cinq cents dessins d’ingénieur pour l’étude des vingt-sept panneaux, et deux mille cinq cents feuilles de dessin d’atelier de 1 mètre de largeur sur 80 centimètres de hauteur.
Quarante dessinateurs et calculateurs, installés dans les bureaux de Levallois-Perret, ont consacré deux ans à ce travail minutieux.
C’est également aux ateliers de Levallois-Perret que les plaques de tôle destinées à l’assemblage des pièces métalliques sont percées de trous à rivets.
Le nombre de ces trous atteint le chiffre de sept millions pour la tour entière. L’épaisseur. des plaques de tôle étant en moyenne de 10 millimètres, les trous placés bout à bout formeraient un tube de 70 kilomètres de longueur. Le nombre des rivets employés pour la construction totale s’est élevé à plus de deux millions cinq cent mille.
Pendant les quelques semaines qu’il a fallu pour construire cette puissante poutraison qui assure la solidité du monument, les progrès paraissaient moins sensibles et l’élévation de la tour semblait rester stationnaire. Cependant les ouvriers redoublaient d’activité et achevaient la charpente compliquée qui remplit presque toute l’épaisseur de la tour sur une hauteur de 10 mètres.
La première plate-forme forma bientôt une surface plane, munie d’un plancher de briques légères et évidées, sur lesquelles on étendit une couche de ciment. Cette première surface a été recouverte par un véritable plancher dont elle est destinée cà amortir la résonance. On ménagea au centre un large trou béant qui donne à la tour un aspect dégagé et autour duquel circulent les visiteurs sur une large galerie bordée de chaque côté par des balcons avancés.
Comme on terminait la plate-forme, on y installait, dans une baraque en planches placée sur la face qui regarde la Seine, une machine à vapeur d’une force de six chevaux, destinée à élever les pièces de fer depuis le sol jusqu’au premier étage. En même temps une pompe aspirante et foulante était établie près de la base d’une des piles, et un long tube serpentant à travers les fers entre-croisés mettait cette pompe en communication avec la locomobile du premier étage pour l’approvisionner d’eau.
Deux autres baraques furent également construites sur la plate-
LA TOUR EIFFEL
LO
forme. Dans l’une d’elles était installé un véritable bureau réservé aux surveillants qui étaient en communication constante avec les bureaux situés à la base, c’est-à-dire avecM. Compagnon, l’actif et intelligent chef de chantier, un des collaborateurs les plus utiles et les plus dévoués de M. Eiffel. I/autre baraque était destinée à la réception des Sociétés savantes que l’éminent ingénieur accompagnait lui-mème sur la tour, expliquant à ses invités, pendant l’ascension, les moindres détails de la construction et captivant à chaque halte leur attention par des récits et des démonstrations pleines d’intérêt.
C’est dans celte toute petite salle en bois blanc, décorée de drapeaux et de photographies de la tour, faites à mesure de l’avancement des travaux, que des toasts chaleureux ont été portés au bon achèvement de la tour et à son infatigable auteur par les représentants des principaux journaux de Paris, au milieu de cent cinquante convives groupés autour de deux tables étroites.
C’est encore là que M. Eiffel, le jour où la première plateforme fut complètement terminée, réunit scs ouvriers pour les féliciter de leur adresse et de leur activité, et leur offrit un tonneau de vin blanc qui fut percé en l’honneur de cette première étape.
Dès lors, les quatre piliers continuèrent à s’élever au-dessus de la plate-forme de la même façon qu’ils s’étaient élevés sur les fondations au-dessus du sol. Les quatre grues dont on voyait toujours les longs bras dominer la construction, continuèrent à glisser le long des piliers, soulevant les fers à l’aide de chaînes qui pèsent chacune 1100 kilogrammes.
Seulement, les chaînes des grues ne prirent plus ces fers à la base de la tour, mais sur la plate-forme de 55 mètres. La plateforme devint ainsi un second centre d’approvisionnement, s’approvisionnant lui-même à la base par La locomobilc de six chevaux dont nous avons parlé plus haut.
Des rails circulaires furent placés sur la plate-forme, autour de l’ouverture centrale, et servirent à faire rouler des petits wagons destinés à transporter les fers amenés par la chaîne de la
GO
locomobile et à les répartir au pied de chaque pilier. Ce fut donc là qu’ils furent désormais accrochés aux chaînes des grues.
Les piliers furent montés, et bientôt on vit se terminer la portion qui s’étend entre les deux premières plates-formes et qui est de la même hauteur que la portion inférieure située entre le sol et la première plate-forme.
A ce moment on procéda à une opération analogue à celle que nous avons décrite dans nos articles précédents, c’est-à-dire qu’on relia le sommet des quatre piliers par des cadres de fer horizontaux formant ensemble une puissante armature qui acheva de donner toute sa force à la base inébranlable de la flèche terminale.
Ainsi que cela s’était déjà présenté lors du montage du premier étage, lorsqu’on voulut assembler la charpente des deux étages, on constata entre les écartements des piliers une légère différence qui empêchait de mettre bout à bout les trous préparés à l’avance le long des poutres transversales pour recevoir les boulons des rivets. Cette fois les deux piliers situés du côté de Grenelle étaient plus hauts que les deux autres de 5 à 6 millimètres. On peut juger par cet exemple de la précision minutieuse avec laquelle les travaux sont menés par M. Eiffel.
Comme les pièces ne devaient pas être modifiées sur place et que les trous ne devaient pas être agrandis, pour réparer cet écart on abaissa et en même temps on écarta de quelques millimètres les deux piliers en question. Pour cela on fit agir les vérins hydrauliques placés à la base des quatre arêtes de chaque pilier, que nous avons déjà décrits et dont nous avons expliqué la manœuvre.
11 se présenta cependant une légère difficulté que l’on n’avait pas encore rencontrée. En effet, les rayons du soleil, qui avaient peu de force à l’époque du montage du premier étage, étaient au contraire assez chauds, pendant qu’on égalisait le niveau du second étage, pour faire augmenter, durant la journée, de 2 à 5 millimètres la hauteur de la pile voisine de la gare et qui est exposée au couchant. Il est superflu d’ajouter que cette difficulté fut facilement surmontée.
État de la tour Eiffel au mois de juillet 1888
LA TOUR EIFFEL
A la date fixée longtemps à l’avance par M. Eiffel, la plateforme, qui mesure 50 mètres de côté, fut prête à recevoir les préparatifs du feu d’artifice de la fête nationale, et l’on put enlever les boîtes à sable, qui devenaient inutiles depuis que les piliers étaient définitivement reliés entre eux.
Enfin, le 14 juillet 1888, un feu d’artifice tiré à 115 mètres de hauteur inaugurait la seconde plate-forme qui apparut, ce soir-là, toute ruisselante de cascades de feu, de gerbes d’or et de fusées multicolores, au bruit formidable de mille détonations.
Tandis que la tour s’élevait, d’autres travaux étaient menés concurremment.
On terminait les escaliers du premier étage, qui comptent 547 marches par pile; on établissait ceux du second étage, tout en fer, ceux-ci, et d’une forme différente. Ils se composent de cinq tronçons en spirales de soixante marches chacun, reliés entre eux par des escaliers droits, en pente douce. D’autre part, les peintres suspendaient leurs fragiles balcons de bois aux entrecroisements de fer et recouvraient cette vaste charpente métallique d’une seconde couche de minium pour la préserver de la rouille.
Pendant ce temps, à la base, les terrassiers creusaient dans le sol une tranchée de 5 mètres de profondeur. Les maçons y construisaient un large conduit de fumée qui prend naissance dans la cavité ménagée pour les machines à vapeur à la base de la pile sud, serpente sous terre pour se dresser près de la pile ouest, à une hauteur de 14 mètres, où il s’élève au milieu d’un massif d’arbres en revêtant la forme d’une tourelle crénelée. C’est pour qu’elle soit plus en harmonie avec les jardins qui l’environneront qu’on a dû réduire la cheminée à cette faible dimension. Afin de suppléer à sa hauteur insuffisante, un ventilateura été établi près des machines pour donner le tirage nécessaire à l’évacuation des produits de la combustion et de la fumée. D’un autre côté, au pied de la pile nord, on creusait une cavité où l’on préparait un massif de béton pour recevoir le support de l’ascenseur. Enfin, sur la façade qui regarde la Seine, on construisait le balcon du
premier étage, et, plus bas, on plaçait les cintres décoratifs, qui dessinent des portiques aux courbes élégantes, entre les piliers que l’on dégageait en enlevant les échafaudages.
En résumé, on peut dire que l’édification de la tour a été une merveille de précision; les moindres détails de construction avaient été prévus et les trois plates-formes ont été successivement atteintes aux délais fixés à l’avance.
Ainsi qu’il l’avait annoncé, M. Eiffel arbora le drapeau au sommet de la tour le 51 mars 1889. Ce jour-là il avait Convié ses ouvriers et un grand nombre d’invités à faire avec lui l’ascension de la tour; quatre cents personnes environ se pressaient au troisième étage, se répandant sur les balcons supérieurs, et, quand l’illustre ingénieur fit ilotter l’immense étendard aux trois couleurs que l’on voit de tout Paris, des cris enthousiastes de : « Vive Eiffel! vive la France! » s’élevèrent tout autour de lui.
L’émotion était grande et les invités fraternisaient en quelque sorte avec les courageux ouvriers comme les ascensionnistes de montagnes avec leurs guides. M. Eiffel avait fait monter du champagne à profusion, et tous les verres se levaient au milieu des vivats.
Le dimanche suivant, ce fut le lourdes ingénieurs, des employés et des ouvriers de l’usine de Levallois-Perret d’où sont venues toutes les pièces métalliques; et les escaliers en spirale furent encore envahis par une foule montante et descendante, bruyante, intrépide, composée comme la semaine précédente d’ouvriers endimanchés, de savants et de femmes élégantes, car un grand nombre d’invités s’étaient joints à la caravane. Pendant quelque temps, chaque jour, au moment de l’interruption du travail poulie déjeuner, une cinquantaine de personnes montaient, impatientes d’avoir la primeur de l’ascension, emportant comme souvenirs de petits lambeaux de drapeau, des rondelles de fer ou des rivets rouillés ramassés tout en haut.
Cependant l’époque de l’ouverture de l’Exposition approchait, et M. Eiffel dut suspendre toute autorisation pour permettre aux riveurs, aux charpentiers, aux peintres d’activer leur travail, et
La tour Eiffel, le 51 mars 1889.
LA TOUR EIFFEL
un employé fut spécialement affecté, au bureau situé au pied de la tour, à apprendre cette nouvelle mesure aux nombreux solliciteurs.
Les gardiens préposés à l’accès des escaliers des quatre piliers furent doublés, et l’achèvement de la tour put être aussi rapide que possible.
Nous avons vu qu’après l’achèvement du premier étage on avait établi pour le levage des pièces de fer un premier relais à cet étage
Les pièces y étaient amenées au moyen d’un treuil à vapeur, et les quatre grues les prenaient là pour la continuation des
quatre piliers. Quand le deuxième étage fut atteint, on y établit
de même un deuxième relais avec un second treuil à vapeur qui servait à lever les pièces prises au premier étage. À partir du deuxième étage les quatre piliers se confondent en une seule flèche. Dès lors deux grues seulement suffirent au levage et à la répartition des fers. Comme on l’avait fait plus bas, on utilisa pour les élever progressivement les glissières des ascenseurs.
Quand on établit le plancher dit plancher intermédiaire que l’on voit entre les deuxième et troisième plates-formes, on en fit un troisième relais muni également d’un treuil à vapeur, et les deux grues continuèrent leur ascension, de sorte qu’à partir de ce moment les pièces étaient élevées d’abord au premier étage, puis au second, puis au plancher intermédiaire où les grues venaient enfin les prendre à l’aide de longues chaînes. La construction terminée, il fallut, pour les descendre, démonter les deux grues qui se trouvaient emprisonnées par les pièces qu elles avaient portées.
De la seconde plate-forme au sommet le mode de construction a été le même que de la première plate-forme à la seconde ; les fers étaient amenés par les grues, avec l’inclinaison voulue, à leur place, puis joints les uns aux autres, sans qu’il fût besoin d’en modifier les dimensions ni même d’agrandir les trous forés à l’avance.
Tous les travaux ont été menés de front, et, tandis que les riveurs martelaient la charpente mécanique et sonore de coups
vigoureux et cadencés, les peintres s’échelonnaient sur de légères passerelles le long des treillis de fer, mêlant leurs chants aux refrains des charpentiers et des mécaniciens.
Au pied de la tour, ou garnissait d’un socle de maçonnerie la hase des quatre piliers; on achevait la décoration des arceaux cintrés dont la courbe élégante relie les piliers, on terminait les portiques ornés de vitraux qui couronnent les balcons circulaires de 5 mètres de large, du premier étage. On ménageait sous son plancher des cuisines, deux caves de 12 mètres sur 5 mètres, capables de renfermer chacune 100 barriques de vin; des chalets élégants destinés à des restaurants s’élevaient sur cette première plate-forme qui se transformait bientôt en une sorte de village aérien avec des toits dégagés et des bois finement découpés et dentelés.
En même temps on procédait à la construction et à l'embellissement de la deuxième plate-forme, qui est faite sur le modèle de la première, avec cette différence que sa surface est pleine, tandis que le premier étage comporte au milieu une large ouverture circulaire autour de laquelle court une galerie et d’où la vue plonge jusqu’au pied de la tour.
Cependant la flèche terminale s’élevait graduellement; à 276 mètres on établissait le troisième étage avec une salle réservée aux observations scientifiques, puis se dressait le campanile avec son phare, ses deux balcons et sa plate-forme très étroite où est planté le drapeau; on entreprenait la décoration de la partie supérieure, on donnait deux couches de minium et deux couches de couleur rougeâtre aux mille entre-croisements de fers. Enfin les mécaniciens plaçaient dans les caves de la pile du sud-ouest des machines puissantes et des pompes destinées à élever et à distribuer abondamment aux divers étages l’eau nécessaire au fonctionnement des ascenseurs et à l’alimentation des restaurants; ils mettaient les ascenseurs en place et préparaient leur fonctionnement; on s’occupait de la distribution de l’éclairage électrique, de l’éclairage au gaz et des téléphones sur toute la hauteur, on construisait une fontaine monumentale au pied de la tour et les
LA TOUR EIFFEL
terrassiers s’emparaient des terrains du chantier pour les livrer ensuite aux jardiniers.
L’organisation du travail a toujours été parfaitement ordonnée. Le chef du chantier, M. Compagnon, dont nous avons déjà parlé, a dirigé le travail avec ardeur et énergie, veillant à la bonne exécution des ordres de M. Eiffel, communiquant sans cesse par le téléphone avec les bureaux situés au premier et au deuxième étage, escaladant les escaliers et surprenant les ouvriers à l’improviste, faisant des rondes de nuit dans la gigantesque carcasse de fer pour s’assurer que les veilleurs ne dormaient pas, inflexible, mais pourtant aimé de tous, car il est lui-même un ancien charpentier qui a fait son chemin.
Les avant-postes, c’est-à-dire les points les plus élevés, étaient confiés à des riveurs d’élite, à des hommes robustes et endurcis, déjà formés par les travaux du pont de Garabit, et qui malgré cela prétendaient n’avoir pas encore autant souffert du froid et surtout du vent. Un jour, l’ouragan leur enleva une planche d’une longueur de 5 mètres qui traversa la Seine et s’abattit dans les jardins duTrocadéro. En hiver ils travaillaient jusqu’à la dernière minute du jour et, quand la nuit venait, on voyait encore les feux de leurs forges volantes vaciller comme des étoiles fantastiques.
Quand ils parvinrent au troisième étage, ils ne descendirent plus à la cantine que M. Eiffel avait fait établir à la deuxième plate-forme, et où il leur faisait donner de bons repas à prix réduit. L’ascension était devenue si longue qu’ils préféraient renoncer à cet avantage et jouir entièrement de leur temps de repos. Après avoir mangé le déjeuner frugal qu’ils avaient apporté de chez eux, ils s’étendaient auprès du feu de leurs forges et faisaient la sieste à 300 mètres de hauteur.
Ce sont eux qui ont reçu une prime de cent francs quand la troisième plate-forme a été achevée. Leur salaire quotidien était d’environ un franc l'heure. Ce prix, relativement élevé, et l’attrait de la prime, avaient éveillé bien des convoitises ; mais ce travail ardu n’était pas à la portée de tous : outre la difficulté de faire
L’EXrOSITION UNIVERSELLE DE 1889.
les rivets au milieu d’un tel enchevêtrement de fer, la rigueur de la température avait raison des plus résolus.
Au fur et à mesure de l’édification de la tour, on plaçait un escalier en hélice, en fer, très étroit, tournant autour d’un pilier cylindrique qui s’élève verticalement jusqu’au plancher intermédiaire.
De là un escalier semblable conduit au troisième étage. Cet escalier, qui servait aux ouvriers et par lesquels montaient également les visiteurs au moment des travaux, est réservé uniquement aux besoins du service. Seuls les escaliers qui mènent au premier et au second étage sont destinés à la circulation.
Le premier étage est desservi par quatre ascenseurs se mouvant dans les quatre piliers : deux ascenseurs du système Roux, Combaluzier et Lepape, et deux ascenseurs du système Otis. Ces deux derniers continuent seuls l’ascension du deuxième étage. Au delà, un seul ascenseur, du système Edoux, conduit à la troisième plate-forme.
Le système Roux, Combaluzier et Lepape se compose essentiellement d’un chaîne sans fin, articulée, s’enroulant et se mouvantaux deux extrémités sur deux roues à empreintes. La chaîne sans fin forme ainsi deux parties parallèles, qui suivent le sens des glissières de l’ascenseur. La cabine est fixée à l’une de ces deux parties. La roue inférieure, placée à la base de la pile, donne le mouvement, et la roue supérieure, située au premier étage, sert de simple poulie de renvoi. La cabine monte ou descend, suivant que la partie de la chaîne où elle est fixée monte ou descend. Pour que cette chaîne articulée reste rigide, elle est maintenue, dans chacune de ses deux parties parallèles, par une gaine. La roue à empreinte, qui transmet le mouvement à la chaîne sans fin, est mue elle-même par un moteur hydraulique à pistou plongeur d’une grande puissance.
Les cabines, divisées en deux étages, ont 5 mètres de hauteur; elles contiennent cent personnes. La vitesse est de 1 mètre à la seconde.
L’ascenseur Otis, qui dessert à la fois le premier et le deuxième
LA. TOUR EIFFEL
étage, est d’un système très employé en Amérique et en Angleterre. Ce second système comporte un cylindre en fonte de 95 centimètres de diamètre et 11 mètres environ de longueur, placé au pied du pilier, parallèlement à l’inclinaison des arêtes.
« Dans ce cylindre, dit M. Max de Nansouty dans une remarquable étude qu’il a publiée à ce sujet, se meut un piston actionné par de l’eau prise dans des réservoirs installés au deuxième étage, et, par conséquent, à une pression de onze à douze atmosphères. La tige du piston agit sur un chariot portant six poulies mobiles de lra,40 de diamètre; chacune de ces poulies correspond aune poulie fixe de même diamètre, de façon à constituer un véritable palan de dimensions gigantesques mouflé à douze brins.
« Le garant de cette énorme moufle, ajoute M. de Nansouty, passe sur des poulies de renvoi placées de distance en distance jusqu’au-dessous du deuxième étage, et redescend s’accrocher à la cabine; il en résulte que, pour un déplacement de 1 mètre du piston dans le cylindre, la cabine monte ou descend de 12 mètres. »
La charge de la cabine est équilibrée par un contrepoids; six câbles en fil d’acier assurent la manœuvre de l’ascenseur. La cabine est à deux étages et vitrée. Elle est garnie de banquettes et contient cinquante personnes. Sa vitesse est de 2 mètres par seconde. Le trajet du deuxième étage en grande vitesse est d’une minute.
Le service du dernier tronçon de la tour est assuré par l’ascenseur du sytème Édoux, système qui fonctionne avec succès au palais du Trocadéro et en beaucoup d’autres endroits.
La distance à franchir a été divisée en deux parties de 80 mètres chacune par le plancher intermédiaire.
Tandis qu’une cabine monte du plancher intermédiaire au sommet, une autre cabine descend du plancher intermédiaire à la deuxième plate-forme et inversement. Ces deux cabines se font mutuellement contrepoids. Pour parcourir le trajet complet, on change de voiture au plancher intermédiaire.
La cabine Édoux peut contenir soixante-trois personnes ; la durée du voyage du deuxième au troisième étage est de cinq minutes.
Ajoutons que deux réservoirs, d’une capacité de vingt mille litres environ, sont disposés au deuxième étage pour le fonctionnement des ascenseurs inférieurs; un réservoir semblable est placé au troisième étage pour l’ascenseur Édoux. Les pompes situées à la base des piles élèvent l’eau à la hauteur de 276 mètres environ.
L’ascension est donc assurée, par les ascenseurs, jusqu’au troisième étage. La partie supérieure du campanile, à laquelle d’ailleurs on n’accède que par des échelles de fer, n’est pas ouverte au public.
En résumé la tour Eiffel, qui domine tout Paris de sa flèche élégante et ajourée, celte masse colossale de fer qui peut contenir plus de six mille visiteurs, ces vastes terrasses successives qui en font une sorte de ville suspendue, ces ascenseurs parfaitement machinés, enfin tout ce que nous avons décrit, tout cela constitue certainement un des monuments les plus grandioses de la science contemporaine.
On ne peut être surpris de l’impression qu’elle a produite sur les millions de visiteurs de l’Exposition, et pendant longtemps des curieux arriveront des quatre coins du monde pour la contempler.
Si l’on considère en outre les services que rendra à la science la salle d’observation située à 500 mètres d’altitude, et que le célèbre ingénieur abandonne aux savants, on comprendra toute l’importance de l’œuvre de M. Eiffel, dont la volonté puissante et le labeur opiniâtre ont su mener à bonne fin cette construction audacieuse, et qui, du fond de sou cabinet, entouré d’ingénieurs, avec un grand esprit d’organisation, une grande sûreté de main, a su tenir tous les fils de cette entreprise gigantesque, en même temps qu’il dirigeait d’autres travaux encore au delà des mers.
Dès le jour de son ouverture au public, la tour Eiffel a été pour ainsi dire envahie par la foule des visiteurs et son succès est bientôt devenu de l'enthousiasme. C’était la première pensée de tous les étrangers qui arrivaient à Paris, c’était le premier monument qu’ils apercevaient et c’était le but de leur première promenade.
LA TOUR EIFFEL
Les personnes qui ne la connaissent que par les reproductions répandues jusque dans les moindres villages, sont tout d’abord surprises de la légèreté de cette flèche élancée, qu’on s’attend à trouver un peu massive et dont les enchevêtrements de fer entrecroisés ressemblent véritablement à une dentelle délicate.
On s’extasie sur l’élégance de cette charpente colossale, on admire la hauteur de cette tour gigantesque qui se perd le matin dans les vapeurs du ciel, on s’étonne du va-et-vient régulier des ascenseurs qui s’élancent ou se précipitent dans le vide avec le bruissement sourd des cent poulies du mécanisme et au milieu des appels des cornets et des coups de sifflet.
Entre les arches majestueuses dont la courbe grandiose encadre les palais environnants, les passants s’assemblent autour de la fontaine monumentale qui orne les jardins de la tour, et au pied des quatre piliers, le public assiège les guichets où l’on délivre les billets d’entrée.
Quand on a en main le ticket, semblable à un ticket de chemin de fer, qui ouvre les portes du monstrueux édifice, on passe devant des contrôleurs en livrée bleue et on attend son tour pour monter dans l’ascenseur. Les visiteurs sont si nombreux, dès le matin, qu’il faut parfois attendre longtemps et que les impatients s’engagent dans l’escalier très doux qui serpente à l’intérieur de chaque pilier.
De temps à autre, une partie du public s’entasse dans les deux cabines de l’ascenseur, puis un cornet retentit dans l’immense charpente de fer, et des ascensionnistes sont emportés au premier étage.
Ici le spectacle est surprenant ; les promeneurs circulent comme dans un pays enchanté sur cette grande plate-forme suspendue dans les airs, au milieu des restaurants luxueux et des kiosques élégants dont les silhouettes se dessinent sur l’azur du ciel; tout autour, un large balcon surplombe et domine les divers palais de l’Exposition et les maisons innombrables de Paris dont les monuments se dressent à travers le dédale des rues et des
avenues.
Si l’on continue la montée en prenant l’ascenseur où il y a foule ou bien en escaladant les marches d’un escalier tournant en spirale, on fait encore une halte au deuxième étage, qui est aussi entouré d’un balcon en surplomb, d’où la vue s’étend déjà au loin dans la campagne.
Les palais de l’Exposition commencent à perdre leurs formes et les monuments se confondent presque avec la masse des maisons, qui se soulève au nord-est pour former la butte Montmartre.
On va visiter le pavillon du Figaro, très élégant avec ses lins clochetons de sapin et ses parois de vitres à travers lesquelles on peut suivre les diverses phases de la confection d’un journal.
On y rédige en effet et on y imprime un journal spécial où sont relatés tous les échos de la tour et qui consacre tous ses articles à l’Exposition universelle.
Comme c’est une véritable maison de verre, on voit les rédacteurs à leurs bureaux, les compositeurs debout devant leurs casses, occupés à composer la copie; puis, quand les épreuves ont passé sous les yeux du correcteur, que la mise en pages est terminée et que le journal est dans les « formes », on peut assister au clicbage et même au tirage, qui se fait avec une machine rotative de Marinoni, actionnée par un moteur à gaz.
On se presse à la porte du pavillon où des garçons de bureau vendent des numéros du Figaro de la Tour avec une mention indiquant le nom de l’acheteur et la date de sa visite.
En même temps, on s’inscrit sur un registre, comme dans les chalets de montagne, comme au Montenvert ou au Righi, et le lendemain le journal de la Tour publie le nom des ascensionnistes. C’est sur ce registre que la plupart des visiteurs ont en outre inscrit leurs impressions, et ce recueil forme aujourd’hui un volume des plus curieux, mélange de poésies plus ou moins burlesques, de réflexions philosophiques toutes en l’honneur d’Eiffel, de sa tour et de la France.
L’aspect du deuxième étage est bien différent de celui du premier. Tandis que celui-ci est presque entièrement recouvert de
LA TOUR EIFFEL
constructions élégantes, on ne trouve à la seconde plate-forme que le pavillon du Figaro, un buffet et le kiosque où l’on distribue les billets pour le sommet, et c’est plutôt une station qu’une terrasse pour séjourner.
Pour monter au-dessus, on n’a plus à choisir entre l’ascenseur et l’escalier, car ce dernier est interdit au public à partir du deuxième étage.
Après avoir attendu son tour plus longtemps encore que plus bas et après avoir changé de cabine au plancher intermédiaire, on arrive enfin à la dernière plate-forme où l’on est garanti du vent par des glaces qui s’étendent sur tout le pourtour, tout en permettant de jouir aussi bien que possible de la vue.
On trouve dans les boutiques du troisième étage un plan dressé par les soins de l’administration de la Tour, où les points visibles du sommet sont indiqués en blanc sur une teinte grise. Ces points ont été déterminés par les modes usités pour la télégraphie optique.
Toutes les parties teintées sont invisibles, c’est-à-dire qu’elles sont cachées au spectateur par des hauteurs s’interposant entre elles et le rayon visuel. C’est ainsi qu’on remarquera que la plupart des villes voisines, Versailles, Fontainebleau, Melun, Meaux, Coulommiers, Étampes, etc., se trouvent masquées. En temps ordinaire, la brume empêche de bien distinguer à l’œil nu les villes et les forêts. Cependant, quand le ciel est très clair, par exemple à la suite d’un orage, par le vent d’est ou le vent du nord, il est possible, à l’aide des jumelles qu’on prend en location sur la troisième plate-forme, de découvrir la plupart des localités signalées sur la carte.
Si l’on considère le spectacle merveilleux qui s’offre aux yeux, on est surpris tout d’abord de l’aspect de Paris, qui apparaît dans toute son étendue comme une ville abandonnée, composée d’habitations minuscules et uniformes, et dont les rues semblent désertes.
C’est à peine, en effet, si l’on aperçoit au pied de la tour, dans les jardins de l’Exposition et dans les avenues avoisinantes
quelques petits points noirs qui sont des voitures, des chevaux et des hommes.
Le grondement lointain, analogue au mugissement de la mer, que l’on entendait encore de la seconde plate-forme, n’arrive pas au sommet de la tour, et il ne parvient aucun bruit du tumulte incessant de la grande ville, qui paraît morte.
Après avoir éprouvé cette première impression, si l’on cherche à s’orienter, si l’on regarde attentivement le vaste panorama qui se déroule tout autour, et si l’on se tourne par exemple du côté du Trocadéro dont on reconnaît les galeries disposées en amphithéâtre, on voit à ses pieds les toiles roses, tendues dans les allées de l’exposition d’horticulture, qui semble un jardin enchanté avec ses nombreux massifs d’arbres touffus.
A gauche ce sont les villas de Passy et d’Auteuil, clairsemées dans la verdure des parcs, au milieu desquels une usine à gaz fait une large tache noire.
Le Bois de Boulogne s’étend au delà avec ses clairières bien dessinées et les eaux dormantes de ses lacs. On peut suivre avec des jumelles les courses plates de Longchamps et les steeplechases d’Auteuil, et l’on voit distinctement, du côté des Ternes, le campement des Peaux-Bouges de Buffalo Bill.
Plus loin, on aperçoit le Mont-Yalérien, la terrasse et la forêt de Saint-Germain-en-Lave, Maisons-Laflitte, la côte des Alluets, les forêts de Civry, de Mercy et celle de Lyons dont la ligne noire s’accuse sur l’horizon à une distance de 90 kilomètres.
Du côté du Point-du-Jour, la Seine semble avoir suspendu son cours, et les bateaux qui la sillonnent sont comme de gros poissons au dos verdâtre ou bleu clair qui nageraient à fleur d’eau. Le fleuve déroule son ruban d’argent jusque sous les coteaux du Bas-Meudon au pied desquels il disparaît.
Puis on découvre à peu près dans la même direction, après Saint-Cloud dont on reconnaît le clocher élancé, Yille-d’Avray, Yaucresson, le château et le parc de ATersailles, le fort Saint-Cyr et, à 40 kilomètres, Bambouillet et Montfort-l’Amaury.
En continuant à tourner vers la gauche, on se trouve au-dessus
LA TOUR EIFFEL
des usines de Grenelle parmi lesquelles on distingue les arènes roses et blanches des courses de taureaux, qui jettent une note claire dans ce quartier noirci par la fumée. On voit près de là une caserne avec ses vastes cours où l’on fait évoluer la cavalerie, puis la nouvelle Bastille, la tour de Nesles et le Châtelet, qui ne font plus d’effet et paraissent en carton.
En dehors des usines, ce sont des maisons pauvres, clairsemées et couvertes de tuiles rouges. La campagne n’est pas éloignée et l’on distingue aisément les jardins des maraîchers d’Issv, de Vanves et de Châtillon.
Plus loin on découvre des plateaux qui dissimulent Étampcs derrière des replis de terrain.
Du côté de l’École militaire, les galeries de l’Exposition étalent leurs toits bleu clair et leurs dômes émaillés autour des gazons verdoyants et des fontaines aux reflets métalliques.
Si l’on suit la direction du puits artésien, du cimetière Montparnasse et de la place d’Italie, nous apercevons, toujours à l’aide d’une longue-vue, après Yitry et Choisy-le-Roi, les environs de Melun et une partie de la forêt de Fontainebleau.
A partir de l’École militaire, on domine les quartiers riches et commerçants de Paris; les maisons forment une masse compacte, avec des alignements réguliers et la campagne s’éloigne.
Du côté de Saint-Sulpice, de Notre-Dame, de la colonne de la Bastille et de la place de la Nation, on voit au delà de Yincennes et de Boissy-Saint-Léger une grande partie du plateau de la Brie, et on peut distinguer Tournan, Mormant, à 45 kilomètres, et Nangis, à plus de 60 kilomètres.
Enfin, en suivant la ligne tracée par le toit verdâtre de la Madeleine et le collège Rollin, on aperçoit à droite Saint-Denis, Aubervilliers, le Bourget, Dammartin, la forêt de Hallate, derrière Sentis, et des hauteurs situées au delà de Yillers-Cotterets, à 80 kilomètres.
Pendant le jour, le soleil fait miroiter les fenêtres et les clochers.
Le soir, on voit au milieu des flammes de Bengale les mille feux de Paris et des lueurs éparses dans la campagne; on suit les projections électriques, dont la lumière blafarde se répand dans toutes les directions, tandis que l’éclat du phare tour à tour bleu, blanc et rouge étend au loin la popularité du célèbre ingénieur de la Tour de 500 mètres.
JARDINS ET FONTAINES
Lorsque le visiteur débouchant du pont d’Iéna arrive sous l’immense arcature de la Tour et qu’il voit se dérouler entre les féeriques palais de la Cité bleue les admirables perspectives des jardins du Champ de Mars, il a peine à croire que ces arbres, ces terrasses, ces pelouses verdoyantes, ces bosquets resplendissants de fleurs, avec le monde de statues et de fontaines qui les anime, que tout cela a été créé en quelques mois. Certes les immenses, constructions si rapidement surgies du sol frappent l’imagination et l’on sait de quelles prodigieuses ressources dispose aujourd’hui l’industrie, mais jamais on n’avait vu la nature elle-même se plier aussi docilement aux fantaisies de l’homme. Il est vrai que le créateur de ces jardins enchanteurs a été M. Alphand, et que nul en Europe n’a pu jusqu’ici rivaliser avec cet habile organisateur de nos squares et de nos jardins parisiens.
Cette fois il a réalisé le plus étonnant décor de féerie qui ait jamais été rêvé. Il a prodigué les fleurs, les statues, les pavillons, les objets d’art de toutes sortes et, la nuit, il a fait jaillir de ces fleurs, de ces bosquets, des milliers de rayons électriques qui semblent ramener le soleil du fond des antipodes. Mais ce que les visiteurs n’oublieront jamais, c’est l’admirable spectacle offert par les fontaines lumineuses qui jaillissaient chaque soir du centre de la grande pelouse.
Il est difficile d’imaginer un spectacle qui mérite mieux le nom de magique que celui offert par ces fontaines lumineuses. A un signal impatiemment attendu par la foule qui se presse autour du grand bassin de l’admirable fontaine de MM. Formigé et Coûtant, un jet de flamme liquide jaillit au milieu de l’obscurité et s’élance dans l’air, pour retomber en une pluie de perles de feu ; puis bientôt, autour de ce jet central surgissent des gerbes enflammées de couleurs différentes, qui s’entre-croisent en tous sens. Soudain la masse entière devient rouge, bleue, orange, verte ; tantôt le jet central est diversement coloré, tantôt il est rejoint par les jets latéraux qui s’unissent à lui pour former une montagne d’argent liquide ou une cascade de topazes. Les changements se font sans transition, faisant succéder les émerveillements qui tiennent la foule béante, paralysée d’émotion et d’admiration.
Dès le premier soir, le public a été conquis par ce spectacle qui, non seulement était entièrement nouveau, à Paris tout au moins, mais qui de plus frappait tous les esprits, parce qu’on n’en pouvait saisir le mécanisme; toutes les imaginations se sont .évertuées à chercher les explications les plus compliquées, et, le côté mystérieux du phénomène s’ajoutant à la beauté des surprenants effets que donne cette illumination d’un nouveau genre, le succès des fontaines lumineuses s’est trouvé assuré, dépassant même tout ce que pouvaient espérer les organisateurs de cette installation, et ce succès a contribué certainement pour une grande part à la réussite de l’innovation que l’on faisait en ouvrant l’Exposition le soir.
La réalisation pratique du principe des fontaines lumineuses est relativement toute récente, puisque c’est seulement en 1884 que le colonel Bolton en fit, à Londres, la première application, qui fut suivie d’installations du même genre aux expositions de Manchester en 1887 et de Glasgow en 1888. Mais l’idée même des fontaines lumineuses date de 1841 ; et il n’y a pas lieu de s’étonner qu’on ait attendu quarante ans pour la mettre en pratique, si l’on songe qu’il ne s’agissait alors que d’une simple expérience
JARDINS ET FONTAINES
de laboratoire, difficile à répéter en grand sans les puissants foyers lumineux que nous donne aujourd’hui la lumière électrique.
L’expérience à laquelle nous faisons allusion, et qui est bien connue des physiciens, est due à Colladon, ingénieur suisse de grande valeur, et, devant le succès qu’obtiennent aujourd’hui les fontaines lumineuses, il n’est que juste de rendre à ce savant toute la part qui lui en revient.
Supposons qu’à la base d’un réservoir plein d’eau on pratique une ouverture, par laquelle un jet d’eau s’échappe et, qu’en face de cette ouverture, sur la face opposée du réservoir, on ait ménagé un autre orifice obturé par une lentille derrière laquelle on
place un foyer lumineux : les rayons lumineux concentrés par la
lentille convergeront vers l’ouverture par où sort le jet d’eau, mais, au lieu de continuer leur trajet en ligne droite au delà de l’ouverture et d’abandonner le filet d’eau qui s’échappe en jet parabolique, ils subiront une réflexion totale, se réfléchissant de proche en proche sur la masse liquide et accompagnant le jet dans toute sa courbe. Il en résultera que le jet, absorbant pour ainsi dire le faisceau lumineux, s’éclairera dans toute sa hauteur, et, si l’on place entre la lentille et le foyer lumineux un verre rouge, vert, jaune, violet, le jet d’eau sera coloré en rouge, en vert, en jaune ou en violet.
Telle est l’expérience de Colladon, qui constitue le principe des fontaines lumineuses, réalisé au moyen d’appareils perfectionnés sur la disposition desquels nous allons revenir, après avoir rappelé sommairement l’arrangement des fontaines de l’Exposition et des jets d’ean qui les constituent, les effets lumineux étant obtenus par des systèmes différents suivant la forme des jets d’eau.
La grande pièce d’eau, située au milieu du parc central, entre la tour Eiffel et le Dôme central, se compose de trois parties.
La fontaine monumentale représentant le navire de la Ville de Paris, qui porte le Génie de la France, est ornée de quatre dauphins, de quatre cornes d’abondance et de six urnes, qui
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donnent issue à autant de jets paraboliques fournissant, avec les deux jets verticaux disposés de chaque côté du vaisseau, toute l’eau de la fontaine, qui, après avoir formé, au-dessous du monument, une cascade de 40 mètres de largeur, vient se jeter dans une vasque inférieure communiquant elle-même avec un bassin rectangulaire de 40 mètres de longueur.
Ce bassin forme la deuxième partie de la pièce d’eau, et sur ses bords sont disposées, de chaque côté, sept gerbes composées de dix-sept jets qui retombent en poussière autour d’un jet central de plus grande dimension.
Enfin, à l’autre extrémité de la pièce d’eau, qui regarde la tour Eiffel, se trouve un grand bassin octogonal, au centre duquel jaillit une immense gerbe à double jet, entourée de deux couronnes concentriques de petites gerbes composées de jets verticaux.
En résumé, la pièce d’eau est pourvue de quarante-huit effets d’eau distincts, distribués dans ses trois parties comme il vient d’être dit, et cette installation n’a pas nécessité moins de trois cents ajutages qui débitent environ 550 litres à la seconde, et 800 à 960 mètres cubes par soirée. C’est le réservoir de Villejuif, situé à 89 mètres d’altitude, qui fournit cet énorme débit.
Voyons maintenant comment se font l’éclairage et la coloration des eaux, dans les gerbes verticales et dans les jets paraboliques, et pour cela descendons dans le sous-sol de la fontaine monumentale, d’où partent deux galeries souterraines qui desservent les deux rangées de jets d’eau du bassin rectangulaire, le bassin octogonal étant pourvu d’une chambre souterraine indépendante de la première.
Parlons tout d’abord de l’éclairage des jets verticaux, qui était beaucoup plus facile à réaliser que celui des jets paraboliques de la fontaine monumentale.
Lorsqu’on suit l’une des galeries souterraines, on voit, de distance en distance, dans le toit du souterrain, une sorte de cheminée fermée à sa partie supérieure par une plaque de verre de G0 centimètres de côté, qui est disposée horizontalement un peu
JARDINS ET FONTAINES
au-dessus du niveau de l’eau du bassin et que l’on verrait parfaitement du dehors si elle n’était pas soustraite aux regards par une couronne de roseaux en fonte semblable à celles que l’on emploie communément dans un but analogue pour masquer les ajutages sur les bassins pourvus de jets d’eau.
La conduite qui amène l’eau rampe horizontalement sur la face supérieure de la dalle de verre, jusqu’au centre de la dalle, puis
Fontaine de Formigé et Coûtant.
à ce niveau elle se recourbe à angle droit pour devenir verticale et donner ainsi naissance à un jet également vertical.
Supposez maintenant un foyer lumineux muni d’un réflecteur, installé sous la plaque de verre, au bas de la cheminée : les rayons lumineux formeront un faisceau vertical constitué par des rayons sensiblement divergents, qui illumineront à la fois la gerbe et l’eau retombant en gouttelettes ; et si, comme dans l’appareil de
Collation, on dispose alternativement, au-dessus du foyer lumineux, des lames de verre de couleurs variées, la gerbe prendra successivement toutes les teintes correspondantes. C’est ce que l’on a réalisé pour les fontaines lumineuses de l’Exposition.
Le foyer lumineux est ici une lampe électrique d’une grande puissance, et le réflecteur, dans le système Sautter et Lemonnier adopté pour l’éclairage des gerbes du bassin rectangulaire, est un miroir sphérique en verre argenté, qui projette les rayons lumineux sur un miroir plan, incliné à 45 degrés, d’où ils sont renvoyés, à travers la dalle de verre, sur le jet d’eau, où ils subissent la réflexion totale.
Dans le système anglais, employé sous le bassin octogonal, chaque dalle est directement éclairée par un foyer électrique qui est constitué un peu différemment et qui projette, directement et verticalement, sa lumière sur le jet d’eau, sans que l’on ait besoin d’un miroir; le réflecteur, en étain et de forme parabolique, est disposé au-dessus du foyer.
Pour donner une idée de l’intensité lumineuse dépensée pour l’éclairage des fontaines de l’Exposition, il nous suffira de dire que l’ensemble des lampes à arc employées donne une intensité lumineuse égale à celle de trente-cinq mille lampes Carcel, c’està-dire l’équivalent de deux cent quarante-cinq mille bougies. Quant à la force motrice nécessaire pour produire cet éclairage, elle est environ de deux cent cinquante chevaux.
L’éclairage des jets paraboliques, qui sortent des dauphins, des cornes d’abondance et des urnes de la fontaine monumentale, présentait de grandes difficultés, à cause du volume d’eau considérable de ces jets, et MM. Bechmann et Richard n’ont pu reproduire, sur d’aussi grandes proportions, l’expérience de Colladon qu’en employant un dispositif nouveau, au moyen duquel ils ont remplacé le jet d’eau plein par un jet d’eau creux s’échappant par une rainure annulaire au lieu de sortir par un trou.
Au fond de l’ajutage spécial qui donne naissance à ce jet creux, c’est-à-dire dans l’angle formé par le conduit horizontal représenté par la gueule du dauphin ou l’ouverture de la corne d’abon-
JARDINS ET FONTAINES
dance et par la cheminée verticale partant de la galerie souterraine, on a disposé un miroir à 45 degrés renvoyant dans l’intérieur même du jet d’eau le faisceau lumineux qu’il reçoit lui-même du réflecteur d’un foyer électrique installé au pied de la cheminée. Le faisceau lumineux renvoyé par le miroir à 45 degrés, est dirigé horizontalement vers l’intérieur du jet, qui est parabolique et non horizontal; mais là encore il se fait une réflexion totale de la lumière qui, au contact de la veine d’eau, abandonne complètement sa direction horizontale, et pas un rayon ne s’échappe du cylindre liquide, qui s’éclaire dans toute l’étendue de sa courbure, sur une hauteur de chute de 4m,50.
Il nous reste à indiquer brièvement la façon dont se fait la manœuvre des plaques colorées, qui permet d’obtenir les effets de coloration si variés et si bien combinés, qui ont soulevé durant six moix, chaque soir, des cris d’admiration et des applaudissements enthousiastes.
Dans chaque poste, c’est-à-dire au-dessous de chaque gerbe cinq plaques de verre différemment teintées, formant une gamme de cinq tons, sont placées sur des cadres superposés dans une sorte de châssis et se mouvant sur des rails; pour certains jets d’eau, les unes sont disposées horizontalement, tandis que d’autres sont inclinées de façon à ne colorer que la partie supérieure du jet, pendant que des rayons lumineux d’une autre couleur éclairent sa partie inférieure, de telle sorte qu’on voit dans un même jet diverses teintes se superposer et se fondre les unes dans les autres, donnant des effets imprévus et prestigieux qu’il est impossible de décrire.
Les verres colorés sont reliés à un levier de commande au moyen duquel on peut les amener sur le trajet du faisceau lumineux, et lorsqu’on ramène le levier dans sa position première, ils reviennent d’eux-mèmes à leur place, en dehors du faisceau lumineux, grâce à un simple contrepoids fixé sur une poulie de renvoi.
Avec cinq couleurs seulement on peut, en déplaçant les verres partiellement ou en totalité, obtenir, comme cela est facile à
concevoir, un grand nombre de combinaisons ; et tous ces changements, qui s’effectuent à distance, se font simultanément dans plusieurs postes différents, tous les verres de même couleur étant reliés les uns aux autres par un câble commun qui court sous la voûte des galeries souterraines, et aboutit à un des leviers disposés côte à côte, comme une sorte de clavier, dans les chambres de manœuvre, où se trouvent les hommes chargés d’exécuter les changements de couleur, suivant les indications qu’ils reçoivent électriquement du chef d’équipe. Celui-ci, qui commande dans son ensemble le jeu des fontaines lumineuses et varie, au gré de son inspiration, tous les effets d’eau et de lumière, est placé au dehors dans un kiosque vitré situé à une trentaine de mètres de la fontaine et à une hauteur de 5m,50 environ au-dessus du sol, de façon que l’opérateur puisse juger de l’effet général ; il commande lui-même les jets d’eau, dont il fait varier la forme et la hauteur au moyeu de leviers qui sont placés devant lui, et, pour les effets de couleur, il n’a qu’à presser sur un des boutons électriques placés devant lui pour qu’immédiatement le changement indiqué se fasse simultanément dans toute l’étendue de la pièce d’eau, par l’intermédiaire des hommes qui font manœuvrer les verres de couleur dans les chambres souterraines.
Ajoutons, en terminant, que ces fontaines de feu qui ont été un des importants éléments de succès de l’Exposition, seront conservées à Paris et qu’elles continueront d’être l’ornement de ces jardins du Centenaire, désormais un des principaux attraits de notre capitale.
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Nous avons dit que le Champ de Mars, occupé par les bâtiments principaux de l’Exposition, était relié par les longues galeries du quai d'Orsay à l’Esplanade des Invalides. La majeure partie de cette dernière était occupée par l’exposition des Colonies françaises, qui, avec ses gracieux palais et sa population bariolée d’indigènes, a vivement excité la curiosité et l’intérêt de la foule. Avant dépasser en revue les expositions spéciales par lesquelles chacune de nos grandes colonies a tenu à faire connaître ses richesses et ses productions, disons quelques mots du Palais des Colonies.
Notre domaine colonial comprend des colonies petites et grandes. Les unes, et ce ne sont pas les plus anciennes, ont une importance politique considérable en même temps qu’une superficie et une richesse territoriales qui font espérer qu’elles seront à un moment donné une source de relations fécondes pour notre commerce. Les autres, ou sont trop anciennes et n’ont plus l’importance qu’elles avaient dans le passé, ou sont trop jeunes et n’ont pas encore suffisamment justifié les espérances de leurs fondateurs. Toutes sont pourtant intéressantes aux mêmes titres et méritent l’honneur que leur ont fait les organisateurs de notre Exposition de figurer à part et dans un cadre magnifique aux grandes assises de la Paix. Mais, alors qu’on songeait plus parti-
culièrement à mettre en évidence celles de nos colonies qui, il elles seules, représentent de véritables royaumes, à leur assurer des palais spéciaux, à synthétiser en quelque sorte par la construction et l’habitant leur caractère et leur valeur, on avait l’heureuse idée d’attribuer aux petites colonies, aux filles aînées de la métropole, un palais également spécial, où chacune d’elles a sa place marquée par l’exposition de ses produits. C’est dans ce but qu’a été édifié le Palais des Colonies ; celui-ci s’élève sur la gauche de l’Esplanade des Invalides, au centre de l’exposition coloniale, qui occupe un emplacement de 27 500 mètres carrés. Il a luimême 75 mètres de longueur sur 18 mètres de largeur.
Sa construction est due à M. Sauvestre, architecte en chef de l’exposition coloniale, et à M. Des Tournelles, ingénieur, commissaire adjoint de cette exposition. Il est construit en bois, sauf le dôme central, élevé de 50 mètres, dont la carcasse est en fer. 11 repose sur des soubassements en briques, et se compose d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage.
Au rez-de-chaussée se trouve d’abord une salle centrale, immédiatement sous le dôme, sorte de vestibule qui donne accès à deux autres grandes salles situées à gauche et à droite et formant ailes et divisées en dix-huit parties où sont exposés les produits de nos établissements coloniaux.
Ces salles sont flanquées à leurs angles de tourelles et de clochetons, pourvus d’escaliers qui mènent au premier étage, où l’on accède aussi par d’autres escaliers qui partent du rez-dechaussée.
Au premier étage est réservée l’exposition des travaux publics, des cartes et plans et des photographies. Cette exhibition mérite une attention spéciale, car elle constitue un ensemble de documents qu’il sera difficile, pour ne pas dire impossible, de retrouver ailleurs. Les résumés des Expositions sont généralement des résumés très officiels, difficiles à consulter et surtout dépourvus du document qui parle aux yeux. Or celui-ci est parfois indispensable, et rien ne complète mieux une démonstration ou une statistique qu’une bonne épreuve photographique. A ce point de
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vue, l’Exposition coloniale de 1889 est déjà en progrès sur celle de 1878.
Nous avons dit que la construction, sauf la carcasse du dôme, et en bois avec un soubassement en briques. Les bois apparents sont peints en rouge, jaune et vert, surtout en rouge; et, dans les intervalles, la décoration extérieure est agrémentée de mosaïques en faïence, pendant que la toiture est recouverte en
Palais des Colonies.
tuiles de deux couleurs. Des châssis, posés en lucarnes sur la charpente des combles, assurent la lumière intérieure. Sur la façade, et dans une suite de cartouches dont chacun repose sur une proue de navire, sont inscrits les noms des colonies.
En somme, le style général de la construction tient à la fois du chinois, de l’annamite et de la Renaissance française. Il paraît, d’ailleurs, que l’architecte s’est conformé à l’invitation officielle
en faisant un mélange de styles ou dominent pourtant les lignes chinoises et annamites.
La première salle du Palais, celle qui se trouve par conséquent sous le dôme, a son centre réservé aux monuments religieux et aux objets du culte, ceux-ci exclusivement orientaux, c’est-à-dire bouddhas et idoles brahmaniques de toutes grandeurs, en marbre, bronze et bois doré.
Dans une des vitrines qui s’appuient aux parois de cette salle sont des instruments de musique curieux par leurs formes et leur variété. Les Indo-Chinois, en effet, aiment passionnément la musique; et l’Annamite en particulier, qui a son théâtre comme le Chinois, préfère toujours les sujets lyriques aux sujets dramatiques. Une autre vitrine contient des types de tous les bateaux indigènes, depuis le sampang de rivière jusqu’à la jonque gréée pour affronter les typhons des mers de Chine. D’autres vitrines, enfin, exhibent des spécimens de ces admirables tissus que brodent nos ouvrières indigènes de Saigon et d’IIanoï : tentures, tapis, vêtements, soies et draps brochés de fils multicolores, où le dessin le dispute à la richesse des matières employées.
On a réservé avec raison une place importante aux tissus indochinois, tant au rez-de-chaussée qu’au premier étage, où l’on exhibe un métier en usage pour la manipulation des soies dans nos possessions asiatiques. Chacun sait la place que tient la soierie sur nos marchés, sur celui de Lyon en particulier; et il n’est pas douteux que, dans un délai qu’il faut souhaiter prochain, nous trouverons à ce point de vue, du côté de notre Indo-Ghine, une source de transactions bien autrement considérables qu’elles n’ont été jusqu’à ce jour.
En entrant dans la salle de gauche, nous trouvons l’exposition particulière de la Compagnie française de l’Afrique occidentale. Celle-ci expose des caries, des plans d’établissements, de factoreries, etc., toutes choses qui éveillent en nous des curiosités intéressantes et nous font désirer d’en savoir davantage. Elle nous montre ses comptoirs de IUifisque, les plus riches du Sénégal, ses factoreries de Boké sur le Rio Nunez, où se centralise un
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exquis petit café à grain comme une lentille, bien supérieur à tous les classiques mokas, mais que, malheureusement, on ne connaît pas en France. On dit qu’on en récolte trop peu et que ce peu est consommé sur place ou par quelques amateurs de Marseille et de Bordeaux. Eh bien, mais, plantez-en!
Enfin, nous voyons les établissements fondés par cette compagnie à Sainte-Marie de Bathurst (restée possession anglaise, comme une anomalie, au milieu des nôtres), et à Libéria où, pour la première fois, on essaya de laisser se gouverner euxmèmes des nègres émancipés !
Nous rencontrons ensuite des collections scientifiques formées exclusivement pour l’Exposition universelle, sous les auspices des ministères de la marine et de l’instruction publique, par les soins de MM. E. Raoul et de Jouffroy d’Abbans, celui-ci consul de France à la Nouvelle-Zélande. 11 y a Là tout un ensemble de documents recueillis dans l’Archipel Océanien, qui non seulement constituent des spécimens locaux intéressants, mais qui, par leurs groupements intelligents, prêtent à des comparaisons que signalent aussi des notices spéciales, surtout en ce qui concerne les essences forestières. 11 faut voir les bois curieux et souvent admirables de la Nouvelle-Calédonie, de la Nouvelle- Zélande et de Tahiti, dont la plupart, disent les notices, pourraient être naturalisés en Tunisie et ailleurs. La construction et l’ébénisterie y trouveraient leur compte, même l’hygiène, ainsi que cela est résulté de la naturalisation de l’eucalyptus dans certaines de nos provinces d’Europe, en Algérie et bientôt au Sénégal.
Voici maintenant les intéressantes petites expositions de la Guadeloupe et de la Martinique, nos deux vieux jardins des Antilles ; l’un où abonde le serpent, l’autre où il n’y en a pas, — on n’a jamais su positivement pourquoi, — tous deux usines à liqueurs, à confitures et à sucreries plus délicieuses les unes que les autres. 11 n’y a pas comme les négresses pour préparer les conserves sucrées !
Puis c’est l’exposition, pauvrette encore, de notre établissement
d’Obok, dépôt de charbon hier, port de commerce important demain... si l’on veut. Pour le moment, nous n’avons à apprécier que la main-d’œuvre de ses Danakils, plus encore celle de quelques transportés arabes : coiffures, ceintures et tabliers à revêtements de cauris, ce petit coquillage qui, dans la majeure partie du Centre-Afrique, sert encore de monnaie.
Puis nous arrivons aux ivoires et aux cornes, qui abondent dans deux salles sous formes de défenses d’éléphants et de cornes de rhinocéros. Le Congo a largement contribué à cette exhibition, moins pourtant que notre Indo-Ghine, qui nous a envoyé des spécimens d’ivoire sculpté où le travail de l’artiste a triplé la valeur de l’objet.
Quelques-uns de ces morceaux d’ivoire atteignent des proportions considérables; le poids d’un seul suffirait à la charge d’un homme. Les sculptures qui ornementent quelques-uns représentent bien des mois de travail, comme la conquête d’un seul de ces morceaux a coûté parfois bien des peines et bien des existences. Dans la salle de droite du Palais, nous retrouvons encore des ivoires, mais en moindre quantité. Puis ce sont des bois de l’Inde française, des meubles indigènes fort curieux et fort riches, des produits d’exportation de toutes sortes, des soieries et des objets de fabrication locale où l’arme décorative et le bibelot en bronze argenté jouent un grand rôle. Pourtant, il faut le dire, nos grands magasins de France nous ont tellement habitués depuis quelques années à ces produits de l’art exotique, qu’ils ne nous surprennent plus comme jadis. Nous allons même jusqu’à suspecter leur provenance, comme nous suspectons à bon droit certains produits algériens fabriqués à Marseille; enfin, c’est du libre-échange.
Il est encore un petit domaine colonial qui a sa place modeste, mais éloquente, au Palais des Colonies. Nous voulons parler de Saint-Pierre et Miquelon, qui exposent des engins de pêche. N’est-ce pas suffisant pour nous faire souvenir que de ce côté, dans ce coin de l’Océan qui promène les glaçons du pôle à travers des brumes perpétuelles, des pêcheurs de nos côtes bretonnes et
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normandes vont chaque année risquer leur vie? Ainsi l’Exposition nous rappelle des devoirs en même temps que des intérêts.
A la sortie du Palais, saluons d’un regard quelques embarcations indigènes, dont une grande pirogue creusée dans un tronc d’arbre, comme celles qui servent et serviront longtemps encore à véhiculer nos marchandises dans quelques-unes de nos colonies, là où des rapides parfois infranchissables empêchent une navigation régulière; et passons à d’autres spectacles.
Un peu avant la fermeture du Palais des Colonies, nous entendons retentir soudain les accents d’un clairon sonnant un pas redoublé. C’est la garde montante des soldats indigènes de l’exposition coloniale. Il est cinq heures et demie. La foule se précipite, se presse, se bouscule et semble surprise de voir défiler par escouades, qui se confondent les unes avec les autres, nos Annamites, nos cipayes, nos Sakalaves, nos tirailleurs et nos spahis sénégalais.
A chaque commandement, les mouvements s’effectuent avec une régularité parfaite, sans hésitation, ainsi que cela se pratique chez les vieilles troupes. Les chefs d’escouade donnent leurs ordres, les factionnaires échangent les consignes et la garde descendante reprend, aux sons joyeux de ses clairons, le chemin de ses quartiers à l’École Militaire.
C’est un officier européen, M. le capitaine d’infanterie de marine Famin, un des héros des dernières campagnes du Sénégal, qui a la haute responsabilité de ce service intérieur, par délégation spéciale du ministre.
Disons d’abord que c’est une excellente idée qu’ont eue les organisateurs de l’exposition coloniale d’y faire figurer quelquesuns de nos soldats indigènes. Ceux-ci sont relativement assez nombreux; car on compte trente-quatre Annamites du régiment d’Indo-Chine, dix tirailleurs sénégalais, six spahis de la même colonie, autant de tirailleurs sakalaves, qui représentent notre contingent indigène de Madagascar, et une demi-douzaine de cipayes de l’Inde; en tout soixante et quelques hommes commandés par trois officiers : un lieutenant des cipayes, M. llamon;
un sous-lieutenant du régiment annamite, M. Dyng, et un lieutenant des tirailleurs sénégalais, M. Yoro Coumba. Quant aux tirailleurs gabonais, dont il a été fait mention au courant des premiers renseignements fournis sur l’Exposition, ils n’existent pas en tant qu’indigènes du Gabon et au titre de tirailleurs. En effet, les soldats qui portent celte dénomination sont tout simplement des Sénégalais. Les Gabonais purs, Pahouins, Kroumen et autres, sont tellement dépourvus du sentiment de la discipline que, pour obvier à leur désertion constante, on a pris deux compagnies à la suite du régiment sénégalais (arrêté du 6 juillet 1870) qui sont, à Porto-Novo, la base du recrutement gabonais.
Nous avons en Cochinchine un seul régiment annamite, constitué par décret du 2 décembre 1879 avec l’ancienne milice. Son effectif est d’environ deux mille trois cents hommes. Il est entretenu sur le budget de la colonie. Son recrutement s’opère par voie d’engagements et de rengagements avec primes, comme dans l’armée de la métropole.
Le régiment comprend deux bataillons ayant chacun six compagnies. Les cadres sont européens, fournis par notre infanterie de marine, sauf une petite proportion d’officiers indigènes, qui sont en général des lettrés fort distingués, comme M. Dyng qui est ancien élève du collège Chasseloup-Laubat, à Saigon. C’est ce régiment annamite qui a fourni la majeure partie du détachement qui figure à l’Exposition.
Pour mémoire, nous ajouterons cependant que nous avons au Tonkin quatre régiments de tirailleurs, dont trois appartiennent à la Marine et le quatrième à la Guerre. La création de ces tirailleurs date du 12 mai 1884. Les engagements y sont de dix ans et peuvent y être renouvelés pour un an, deux et trois ans, avec l’approbation des chefs respectifs.
Enfin, un décret du 14 mai 1886 a constitué quatre bataillons de chasseurs annamites, pour l’Annam exclusivement. Ces bataillons dépendent du ministère de la guerre comme le quatrième régiment tonkinois, c’est-à-dire que les cadres en sont fournis par la Guerre.
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Lescipavesdé l’Inde constituaient jadis dans nos établissements un simple corps de police. C’était tout ce que nous permettaient nos traités avec nos voisins anglais. Une première tentative de réorganisation, en 1867, eut pour objet de modifier leur caractère militaire. Un décret définitif du 27 mars 1887 les transforma nettement en soldats, tout en réduisant pourtant leur effectif de deux compagnies à une seule, par mesure d’économie. Cette compagnie, d’environ deux cents hommes, a une musique payée par le budget local.
A Madagascar, la constitution des troupes sakalaves est toute récente, puisqu’elle date de nos démêlés avec les Ilovas. C’est le commandant Pennequin, de l’infanterie de marine, qui eut l’idée de tirer parti de la vieille hostilité des Sakalaves contre les Ilovas, en faisant des premiers des soldats auxiliaires contre les seconds. L’essai réussit à merveille.
Toutefois, par économie, on s’est borné, jusqu’à ce jour, à n’avoir qu’une compagnie, Elle est casernée à Diego-Suarez. Son effectif est de cent vingt-cinq hommes. Elle est commandée par un capitaine d’infanterie de marine et a pour instructeur un sous-officier de la même arme.
Le tirailleur sakalave est vêtu d’une vareuse et d’un pantalon d’infanterie de marine. Sa coiffure seule diffère. Elle consiste en unetoquet de couleur blanche hordé d’un turban bleu, sur lequel sont fixées les deux lettres: T. S.
Les tirailleurs sénégalais, représentés à l’exposition coloniale par le lieutenant Yoro Coumba, l’héroïque défenseur de Sénoudébou, un sergent, un caporal, un clairon et sept hommes, ont été créés le 21 juillet 1859 et réorganisés par décret du 51 août 1884. Ils forment un régiment à deux bataillons, commandés par des officiers européens, avec une proportion d’environ un tiers d’officiers indigènes. Ce sont d’admirables soldats qui, depuis trente ans, avec nos spahis, nous ont permis d’accomplir toutes nos conquêtes soudaniennes jusqu’au Niger. Sans eux nous n’aurions jamais pu réaliser de tels résultats. Le recrutement s’y opère aussi par voie d’engagements et de rengagements
avec primes et la pension de retraite y est acquise à vingt-cinq ans de services.
Les tirailleurs sénégalais ont leur portion centrale à Dakar et Saint-Louis, mais ils sont répartis dans toutes les localités, depuis la côte jusqu’au Niger. Ils passent avec les spahis pour être l’incarnation parfaite de la fidélité, du dévouement et de l’héroïsme.
Les premiers spahis sénégalais remontent à 1845. Il n’y en eut d’abord qu’un modeste peloton de vingt-quatre hommes, formé
Soldats indigènes à l'Exposition coloniale.
avec des cavaliers qu’on avait empruntés à nos régiments d’Algérie. Puis leur utilité s’imposa de telle sorte qu’une ordonnance royale de 1845 détacha un escadron du 1er régiment de spahis pour servir au Sénégal. Par suite de péripéties trop longues à raconter ici, cet escadron ne prit terre à Saint-Louis que le 5 février 1847.
Ce ne fut également qu’à partir de juin 1847 qu’on admit, pour la première fois, des indigènes à faire partie de l’escadron. Mais ces hommes, qui ne furent pris tout d’abord que pour accomplir à la place des Européens descorvéesque ceux-ci ne pouvaient
LES COLONIES FRANÇAISES
pas exécuter, se distinguèrent bientôt parmi les plus intrépides soldats, au point qu’avec les années la proportion des noirs sur les blancs s’augmenta jusqu’à dépasser celle des derniers. L’escadron sénégalais compte aujourd’hui cent soixante-dix-huit cavaliers sur lesquels il y a tout au plus une trentaine d’Européens.
Comme les tirailleurs, ils sont de toutes les expéditions, nous ont rendu et nous rendent de merveilleux services. Comme les tirailleurs aussi, qui logent chez eux parce qu’ils sont presque tous mariés, les spahis sont campés. Leur camp principal est à N’Dar-Tout,prèsde Saint-Louis. L’escadron s’administrelui-même, quoique faisant partie du 1" régiment (6e escadron à Médéah). Il ne recrute plus de soldats blancs et n’accepte, de la part de ceuxci, que des rengagements. D’ailleurs, les officiers eux-mêmes n’y sont envoyés que sur leur demande.
En somme, tout ce monde militaire, noir, jaune, marron, s’est admirablement entendu à l’exposition coloniale. Ces hommes ne se comprennaient pas toujours, mais jamais il n’y a eu un désaccord. La consigne est le trait d’union le plus sûr. De plus, les petits Annamites, les doux Sakalaves, les mélancoliques Hindous et les athlétiques Sénégalais ont entre eux une mystérieuse affinité, qui semble procéder de la nostalgie commune de leurs pays respectifs. Ils rêvent à leurs paysages d’au delà des mers, à leurs familles, à leurs enfants, et, tout en étant heureux d’avoir vu la France, ils n’ont pas été fâchés de retourner là où le soleil a des caresses profondes pour la terre et ceux qui sont dessus.
C’est précisément parce que ces indigènes, que nous venons de passer en revue, sont encore pour nous des nouveaux venus: c’est parce qu’ils représentent des colonies qui commencent à peine à se révéler, que nous avons cru devoir leur donner le pas sur d’autres déjà anciens que nous connaissons tous et que nous avons revus à l’exposition coloniale, comme on revoit de vieilles connaissances. Nous voulons parler des tirailleurs algériens, communément appelés turcos, ces vieux amis dont
nous ne pouvons entendre parler sans émotion, que nous ne pouvons revoir sans les saluer, eux aussi, de quelques paroles de bienvenue attendries.
Chaque jour, à l’heure où le soleil commence à pâlir, les turcos, groupés à l’extrémité extérieure du pavillon de l’Algérie, nous donnaient la nouba, c’est-à-dire une audition de leur musique. Celle-ci, au point de vue instrumental, ne ressemble en rien à la nôtre. Tout au plus peut-on en comparer les instruments à ceux dont on se sert encore dans nos campagnes bretonnes : cela tient du biniou et du hautbois. L’accompagnement s’y exécute sur des caisses doubles, en manière de tam-tams, qui jouent un rôle considérable dans la nouba des turcos. En somme, c’est une orchestration des plus simples, mais les oreilles n’en sont pas moins charmées par l’étrange et douce mélodie de cette musique, et la curiosité trouve aussi son compte dans la gravité des exécutants. Ceux-ci appartennaient au 1er régiment, à Alger. Ils représentaient, à l’exposition coloniale, notre armée indigène d’Algérie, avec quelques spahis disséminés sous leurs tentes et qui, de loin en loin, exécutaient une courte fantasia pour n’en pas perdre l’habitude.
L’ALGÉRIE ET LA TUNISIE
Tout de suite en entrant dans l’enceinte de l’Exposition coloniale, le visiteur est frappé par l’importance et la gracieuseté de lignes des palais de la France africaine, autrement dit de l’Algérie-Tunisie.
Le premier que nous rencontrons, celui qui renferme les produits de l’Algérie, élevé d’après les dessins des architectes algériens MM. Ballu et Marquette, est une œuvre charmante qu’il est regrettable de n’avoir pu conserver. Il était difficile de donner de meilleure façon un résumé complet des divers styles architectoniques de l’Algérie. En effet, ce palais n’est pas, comme beaucoup le pensent, la reproduction, la copie d’un édifice unique; il est composé, au contraire, de morceaux, de fragments empruntés aux plus beaux monuments moresques; mais l’ensemble a été combiné avec tant de goût que les styles se juxtaposent et se fondent en un ensemble des plus harmonieux, et tel que ne le rêvèrent jamais les constructeurs musulmans.
Se découpant gracieusement sur le ciel, le haut minaret de Sidi Abd-er-Rahman domine les façades relevées de cordons de faïences et de jolis balcons à arcades, qui ont été copiés sur quelques-uns des plus anciens palais d’Alger et de Constantine. Une profusion de plantes tropicales, palmiers, bambous, etc., provenant des beaux jardins du Hamma à Alger, cache le pied
des murailles et leur fait un cadre verdoyant. Une charmante petite cour, que décore une fontaine entourée de fleurs, s’encadre dans un des angles entre l’entrée principale et le bazar. Le matin, lorsque la foule n’a pas encore envahi l’enceinte, rien n’est plus délicieux que de venir s’asseoir sous les portiques de cette cour, et, tandis qu’un Arabe chantonne dans un coin, de rêver au bruit de l’eau qui coule doucement dans la vasque.
Mais c’est assez parler architecture et décoration ; commençons l’examen des produits que ce pavillon est destiné à abriter. Entrons avec la foule sous les arcades du bazar longeant l’allée centrale.
Les ouvriers algériens sont déjà à l’œuvre et il nous sera facile de surprendre rapidement les secrets de leurs primitives industries. Le premier que nous rencontrons est un orfèvre de Tlemcen; accroupi sur ses talons, le chalumeau aux lèvres, il martèle et tourne avec dextérité, devant nous, de légers liligranes d’argent qui se transforment, en quelques instants, en une pendeloque de dessin oriental. Dans l’échoppe voisine sont installés des brodeurs sur étoffes et sur cuir; nos lectrices ont dû suivre avec intérêt leurs procédés très ingénieux. A côté, des tisseurs ont installé deux grands métiers et tissent, sous nos yeux, ces grandes couvertures aux couleurs éclatantes qui semblent tout imprégnées de soleil. Voilà ensuite les fabricants de babouches : c’est merveille de voir avec quelle rapidité ils coupent empeignes et semelles et assemblent le tout en un tour de main. Viennent ensuite un armurier damasquinant des poignées de sabre et des crosses de fusil, un tourneur, encore un bijoutier, des fabricants de tabourets, de miroirs, d’étagères; en un mot, un résumé de tout ce qui constituait autrefois l’industrie algérienne, menue industrie de bazar et de pacotille.
L’industrie algérienne actuelle, créée par les efforts de nos compatriotes, est bien autre chose; et, dès les premiers pas que nous faisons dans l’intérieur du palais, nous sommes frappés des immenses résultats acquis en quelques années dans ce pays resté inerte et inutile durant des siècles aux mains de ses maîtres arabes.
Traversant un élégant péristyle à colonnettes copié sur le palais
L’ALGÉRIE ET LA TUNISIE
de Constantine, nous entrons dans le grand vestibule qui occupe toute la façade. Le plafond, d’un beau dessin, est la reproduction de celui de la grande salle de l’archevêché d’Alger. A l’une des extrémités s’ouvre un joli salon à coupole, où sont entassés encore de charmantes broderies et des meubles moresques;
labié et cafetière algériennes
mais tout le reste du bâtiment est consacré aux produits de nos industries franco-algériennes.
Jetons d’abord un coup d’œil sur la grande carte peinte à fresque contre le mur du vestibule : elle représente, à grande échelle, la topographie de notre belle colonie. Des teintes permettent de juger d un coup d’œil les résultats déjà obtenus par
notre colonisation et les immenses espaces qui s’ouvrent encore à son activité. Quatre cent quatre-vingt-six mille colons sont déjà installés sur le sol algérien, qui pourra en nourrir un jour plus de dix millions. Le résultat est déjà beau, si l’on réfléchit que la colonisation n’a réellement commencé qu’en 1860, et, quoi qu’on en dise, aucune colonie anglaise, même les colonies australiennes peuplées par les chercheurs d’or, n’offre un résultat proportionnel plus considérable.
Trois portes s’ouvrent sur le vestibule et donnent accès dans trois salles consacrées chacune aux produits de l’une des trois provinces : Alger, Oran, Constantine. Nos yeux sont frappés tout de suite par un agréable décor de plumes, de peaux de lions et de panthères, de broderies, de harnachements. Mais ces objets n’ont été placés là que pour attirer le regard du visiteur et l’inviter à entrer. Ce qu’il faut regarder, ce sont les modestes bocaux, les fioles, les flacons qui remplissent les vitrines ; c’est là que sont les véritables richesses de l’Algérie, richesses qui, dans les dernières dix années, ont porté son commerce d’exportation de 150 à 200 millions de francs.
Voici l’alfa, herbe grise du désert, longtemps méprisée et pour laquelle aujourd’hui tous les peuples d’Europe sont nos tributaires, car de cette humble graminée on tire non seulement une précieuse matière textile, mais encore les éléments d’une pâte à papier de premier ordre.
Ces bocaux pleins de graines représentent les spécimens de nos divers blés algériens, parmi lesquels les blés durs de Médéah passent pour être sans rivaux, même parmi les meilleures sortes de Russie. L’Algérie en a produit pour 41 millions en 1887, mais elle n’est qu’à ses débuts et veut reconquérir le rang qu’elle avait alors que, sous le nom de Numidie, elle était le grenier de Rome. A côté sont les orges, les graines oléagineuses, les olives, les huiles de qualité excellente. Plus loin sont rangés les peaux, les cuirs, les laines, produits de troupeaux qui comptent aujourd’hui des millions de têtes. Enfin voici des marbres, des onyx d’une incomparable beauté que se disputaient autrefois les Romains,
L’ALGÉRIE ET LA TUNISIE
des bois parmi lesquels le thuya, d’un dessin si curieux, et le chêne-liège à l’écorce précieuse.
Mais tout cela n’est rien auprès de ce que renferment les trois petites salles qui terminent les trois galeries. C’est là qu’est la grande richesse de l’Algérie, richesse qui l’a transformée en
Cordonniers algériens.
quelques années et qui vaut pour elle autant que la découverte des plus riches mines d’or, car c’est là que chacune des trois provinces expose le produit de ses vignobles. 11 y a dix ans, l’Algérie ne possédait qu’une vingtaine de mille hectares de vignes; aujourd’hui elle en possède plusieurs centaines de mille et ses vins s’exportent par milliers d’hectolitres. 11 suffit de par-
courir son exposition de vins pour voir les énormes progrès qu’elle a faits; rien que dans trois petites salles on compte mille neuf cent trente-neuf viticulteurs algériens ayant envoyé des échantillons de leurs produits.
Ce qui ressort de ce rapide examen, c’est que la France transméditerranéenne est un admirable pays agricole et qu’elle mérite à tous les points de vue d’être considérée non comme une colonie, mais comme le prolongement même de notre territoire national. Quand on pense qu’il y a trente ans seulement, tant de Français se montraient hostiles à cette occupation du territoire algérien! Ne trouvons-nous pas de nos jours la même hostilité irréfléchie contre notre occupation de la Tunisie, qui n’est en somme que notre quatrième département algérien? Ce que nous comprenons bien plus, c’est la convoitise qu’inspire à nos ennemis cette admirable France africaine.
Voilà huit ans que la Tunisie est devenue terre française. On peut voir à l’Esplanade des Invalides que le temps a été bien employé. Bien qu’il 11e soit encore que protégé, ce beau pays est lié maintenant d’une manière indissoluble aux trois départements algériens. Les Tunisiens apprennent notre langue; même les éléments maltais ou italiens, qui sont nombreux dans la Régence et paraissaient devoir créer des obstacles au régime français, se rallient de jour en jour grâce à l’influence patriotique de Mgr de Lavigerie. Les tribus nomades du Midi ne causent plus aucune inquiétude; la population tout entière sent déjà les bienfaits d’un gouvernement qui a régularisé et adouci les impôts, assuré une bonne administration de Injustice, répandu l’instruction, et qui s’apprête à rendre au pays la prospérité qu’il avait autrefois, alors qu’il était un des greniers de Rome.
Habitée par les mêmes races que l’Algérie, semblable à elle par son sol et par son climat, la Tunisie a pourtant son caractère propre. Elle est moins francisée que sa voisine, les colons venus de France y étant encore peu nombreux. Elle a une population plus citadine; Tunis a été, dans le monde musulman, une ville plus importante qu’Alger.
Le Palais tunisien.
L’ALGKIÜE ET LA TUNISIE
L’élégant palais consacré à la section tunisienne est l’œuvre de M. Saladin, un architecte connu pour ses intéressantes explorations de la Régence. Ce palais est très différent de celui de l’Algérie; par certains traits, en particulier par ses arcades faites de pierres alternativement noires et blanches, il rappelle l’architecture italienne. Du reste, ses diverses parties ont toutes été empruntées à des édifices tunisiens, la façade antérieure à des palais de Tunis, la façade postérieure à des mosquées de la ville sainte de Kairouan. Il est dominé par un joli minaret, avec balcon ouvragé, où le muezzin vient dire les prières du matin et du soir. Au centre est une cour, entourée d’une double rangée d’arcades noires et blanehes formant galerie ; on y remarquera une belle mosaïque romaine du deuxième ou troisième siècle de notre ère, récemment découverte et représentant les Mois.
Dans les galeries sont exposés des modèles et des photographies de citernes ou d’aqueducs. Les Romains, on le sait, avaient fait en Tunisie des travaux grandioses. Ce sol fertile, qui ne demande qu’à produire, ne reçoit que peu de pluies d’un ciel trop avare. Il importait donc de capter les sources et d’utiliser pour l’irrigation le moindre filet d’eau. Les ruines de ces beaux travaux, détruits pendant les guerres et les invasions qui suivirent la chute de l’empire romain, sont partout visibles; quelques-unes sont même si bien conservées qu’il est possible de les rendre à leur ancienne destination. C’est ainsi que l’aqueduc qui portait à Carthage les eaux du mont Zaghouan a pu être en partie utilisé pour la conduite qui alimente aujourd’hui Tunis.
Aussi les explorations des archéologues ne sont-elles pas d’un intérêt purement théorique. Pour refaire une Tunisie florissante, il sera profitable d’étudier tous les ouvrages hydrauliques des anciens, d’imiter leurs méthodes, même de se servir de leurs matériaux.
Dès maintenant, d’ailleurs, la Tunisie est entrée dans la voie de la production. Elle a ses oliviers et ses vignes, ses vignes surtout, nouvellement introduites et déjà prospères. C’est sur cette branche de la culture que s’est porté le principal effort des
colons et des capitaux. La production ne peut égaler celle de l’Algérie, mais déjà nous voyons un nombre respectable de bouteilles portant des marques qui peut-être seront un jour célèbres.
En outre, la Régence a deux grandes richesses naturelles : ses forêts et ses mines. Des mines, on nous montre de beaux échantillons : des calamines, des galènes argentifères et des scories romaines dans lesquelles, comme dans les scories grecques du Laurium, on peut encore trouver une quantité de métal suffisante pour rémunérer l’exploitation. A côté des mines sont les carrières, d’où l’on tire de magnifiques marbres jaunes ou roses.
Les forêts couvrent une bonne partie des montagnes du Nord, en particulier celles de la Khroumirie. Ce n’est pas dans le palais, c’est dans un pavillon spécial qu’on verra des spécimens de leurs diverses essences et des ouvrages auxquels ils peuvent servir. Le pavillon est une construction carrée, d’un aspect très original, faite tout entière en troncs rugueux de palmiers. L’intérieur renferme, à côté de tous les bois tunisiens, oliviers, platanes, chênes-lièges, chênes-zéens, pins, etc., quelques cartes coloriées indiquant la distribution des forêts, des dessins d’habitations forestières et quelques exemplaires empaillés des oiseaux du pays.
Les arbres que nous venons d’énumérer appartiennent à la flore septentrionale de la Régence. Le Sud est le domaine des palrïiiers qui se pressent dans les riantes oasis du Djerid, le pays des dattes. Derrière le palais, on voit la reproduction du type de maison ordinaire dans ces oasis. Il est fort curieux. Les seuls matériaux employés sont les briques, mais on en tire les motifs d’ornementation les plus divers en les colorant en brun, ou en les crépissant à la chaux, en les posant en saillie ou en retrait, verticalement ou horizontalement. La maison devrait être hermétiquement close et ne recevoir de jour que par les petits verres de couleur qui lui servent de fenêtre. Mais on l’a naturellement ouverte pour les besoins de l’Exposition et on l’a remplie du plus riche mobilier tunisien, tapis de laines écarlates, soieries, meubles incrustés de nacre, ainsi que de costumes et de selles arabes en velours brodé d’or.
L’ALGÉRIE ET LA TUNISIE
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Cet appartement le cède, il est vrai, de beaucoup en richesse et en éclat, au superbe salon exposé par le bey dans un des pavillons du palais. Là les arcades des parois fouillées comme de l’ivoire, avec leurs cordons de faïence bleue, ajoutent encore à la splendeur des soies, des velours et des ors.
Bien des choses restent à voir dans le palais tunisien. D’abord,
Dans le souk tunisien.
toutes sortes d’objets antiques, statues, inscriptions, coffrets, sarcophages, trouvés sur l’emplacement de la Carthage romaine, puiâ quelques souvenirsde la grande cité punique, si entièrement détruite par Scipion. C’est, entre autres, un tombeau, où reposent, au milieu de cruches en grès, les restes d’un squelette; audessus se balance une lampe funéraire. Puis nous franchissons
de longs siècles et nous nous trouvons en présence d’antiquités d’origine chrétienne, avec leurs touchants symboles. Mais c’est sous l’empire romain que la Tunisie a connu ses vrais jours de splendeur; on y comptait les villes par centaines, et telle ruine, qu’on retrouve dans des déserts, ferait honneur à plus d’une capitale; ainsi l’amphithéâtre d’El-Djem, et ces deux beaux monuments dont on nous montre ici des reliefs, les temples de Sbeilla, l’ancienne Suffetula , et celui de Thugga, avec son magnifique fronton corinthien.
A la province romaine a succédé, après le passage des Vandales, la Tunisie arabe et musulmane. C’est celle que nous avons sous les yeux, dans ce palais même, dont tous les motifs sont empruntés à l’art arabe. Ce que la Tunisie deviendra sous ses nouveaux maîtres, l’avenir nous le dira bientôt. Mais sur ce point nous trouvons à l’Exposition de quoi prendre confiance; je veux parler de la galerie consacrée aux écoles. Toutes les personnes qui vont aujourd’hui à Tunis en reviennent émerveillées des progrès qu’y font la connaissance de la langue française et l’instruction publique en général. Un tableau statistique nous apprend que les écoles françaises publiques et privées de la Régence comptent, à l’heure qu’il est, 5 681 garçons et 5 021 tilles. Ces dernières sont recrutées exclusivement dans la population chrétienne et israélite; il n’y figure que 9 musulmanes. En revanche, 1752 jeunes musulmans reçoivent l’enseignement dans les seules écoles publiques.
On voit exposés des travaux d’élèves, cahiers, dessins, ouvrages à l’aiguille ou au crochet, qui nous donnent l’idée la plus favorable de l’intelligence et de l’activité de cette jeunesse tunisienne. Tunis a longtemps été considérée comme la ville savante de l’Afrique du Nord. Dans les derniers siècles cette réputation n’était plus justifiée; elle se retrouvera bientôt, et la capitale de la Régence deviendra une des initiatrices de la culture européenne dans le monde musulman.
Si intéressant que soit le palais, la plupart des visiteurs s’y attarderont moins qu’au souk. C’est qu’à vrai dire les hommes en
L’ALGÉRIE ET LA TUNISIE
chair et en os nous attireront toujours plus que les bois ou les pierres, les meubles ou les étoffes.
Comme la rue du Caire au Champ de Mars, qui est un modèle du genre, le souk est un coin détaché d’une rue de Tunis. Mais dans un cas comme dans l’autre, on a du rassembler des traits qui sont épars dans la réalité.
Il s’agissait de montrer dans un espace restreint tous les petits commerces de la capitale, et on les a mis tous dans le même souk, ou bazar. À Tunis chaque métier a son souk : il y a celui des parfumeurs, celui des fabricants de babouches ou de chéchias, celui des barbiers, etc. Ici chacun de ces boutiquiers n’occupe qu’une loge.
Qu’on circule sous cette voûte crépie à la chaux, entre ces deux rangées de boutiques, encadrées par des colonnes rouges et vertes ou rouges et bleues, ou bien qu’on en longe la façade, garnie d'auvents de couleurs vives, on aura la même impression d’exotisme.
Tous ces marchands en vestes claires, coiffés de la chéchia ou du turban, accroupis dans leurs loges, travaillant à leurs métiers, vendant leurs marchandises, criant leurs boniments, composent un tableau très bariolé et très gai. A cet éclat des couleurs, un des traits de l’Orient musulman, se mêle une odeur douce, pénétrante, un peu fade, qui n’arrive ici que par bouffées, mais dont toute ville orientale est pour ainsi dire imprégnée.
Par la vue et par l’odorat, on se trouve ainsi transporté en plein monde barbaresque; par l’ouïe aussi, quand vous arrivent, des cafés-concerts, les sons monotones de la darbouka , les piaulements de la clarinette, ou les cliquetis des castagnettes en fer-blanc. Chez tous ceux qui ont vu les pays du soleil, tout cet ensemble réveille vivement les beaux souvenirs qu’ils en ont rapportés, aux autres il en donne comme une première révélation.
Algérie, Tunisie, il en est qui ne se doutent pas encore de ce que ces pays valent pour la France. Nous ne parlons pas seule-
ment de leur valeur économique; sur ce sujet, l’Exposition rassurera les plus méfiants. Nous parlons de leur valeur pittoresque. Quel trésor de sensations nouvelles on peut y trouver, sans sortir de France, pour ainsi dire! Le grand pays, qui doit sa situation, unique en Europe, à ce qu’il a un versant atlantique et un versant méditerranéen, à ce qu’il unit la nature du Nord à celle du Midi, se complète maintenant de l’autre côté de la Méditerranée par une France africaine
L’INDO-CHINE FRANÇAISE
L’Indo-Chine française occupe à l’Esplanade des Invalides une place considérable; la Cochinc.hine, le Cambodge, l’Annam et le Tonkin y ont chacun leur palais spécial où sont exposés les produits de leur sol ou de leur industrie.
Le Palais delà Cochinchine s’élève dans la grande allée, adroite du Palais des colonies. Bâti sur les plans de l\I. Foulhoux, il occupe une superficie d’environ 1500 mètres, dont 40 mètres de, façade et 50 mètres de profondeur. L’habile architecte a eu l’idée de résumer dans ce palais les deux genres d’architecture annamite, soit le genre religieux et le genre domestique, celui employé pour les pagodes et celui employé pour les maisons particulières.
Comme tout l’art de l’Indo-Chine, excepté le Cambodge, nous a dit M. Foulhoux, l’architecture annamite procède de l’art chinois. Toute la différence est qu’on emploie plus de bois en Cochinchine pour les constructions. Les forêts sont abondantes dans l’est de notre colonie et, surtout, les constructeurs indigènes y trouvent à profusion des bois spéciaux, tels que le gô, le trac, le mit, inaccessibles à l’humidité et aux ravages des insectes. C’est avec ces bois que l’on construit les pagodes et les maisons des riches Annamites, et c’est avec eux également qu’on a construit en grande partie le Palais de la Cochinchine. Toutes les pièces en ont, d’ailleurs, été exécutées à Saigon même par des ouvriers du