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pays. Quant aux peintures qui décorent le palais extérieurement, elles ont été exécutées à Paris même par vingt artistes annamites envoyés à cet elïet de Cochinchine et du Tonkin.

La partie centrale, c’est-à-dire celle qui figure plus particulièrement le type d’architecture religieuse, est surmontée d’une crête en faïence de 20 mètres de longueur sur 5 mètres de hauteur, exécutée à Cholon, près Saigon, et qui est signalée comme une véritable merveille.

La porte d’entrée du palais, supportée par quatre colonnes en bois de Dau et remarquablement sculptée, donne accès à une cour intérieure qui, à elle seule, occupe le quart de la surface du palais. Une cour du même genre existe dans toutes les maisons annamites et correspond assez bien à l’atrium des anciennes maisons romaines. Au milieu se trouve un bassin garni de rocailles, avec des plantes aquatiques.

A droite et à gauche de la grande porte d’entrée, des portiques couverts amènent des visiteurs dans les ailes latérales du palais. M. Foulhoux a donné à ces ailes latérales le caractère architectural des habitations particulières des Annamites. Au fond de la cour, et dans l’axe de la grande porte d’entrée, un perron de cinq marches donne accès au péristyle de la salle centrale, à qui M. Foulhoux a conservé le caractère architectural des pagodes. Les édicules, c’est-à-dire les petites réductions monumentales qui flanquent le perron à droite et à gauche, sont la reproduction exacte de ceux qui figuraient devant la pagode des Hommes illustres, sur les bords de la route de Saigon à Cholon, et aujourd’hui enclavée dans un établissement agricole.

Les charpentes du péristyle et de la salle centrale supportent des sculptures extraordinairement fouillées, dont les sujets sont empruntés aux légendes et à la vie annamites. Rien de plus curieux que ces sculptures bien autrement intéressantes que les peintures décoratives de l’extérieur. Elles valent une attention spéciale, car elles nous révèlent un genre local que nous retrouverons sur le mobilier, mais non au même degré. Aussi bien, tout est excessivement curieux dans la construction de ce palais.

1,0 Palais de la Cochinchine,

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La simplicité de son agencement est un sujet de surprise, et la conception synthétique de M. Foulhoux mérite d’autant plus d’éloges.

Les objets du culte, vous les connaissez. Nous les avons déjà rencontrés au Palais central des colonies. Ce sont des bouddhasannamites en bois sculpté doré, des autels de Bouddha également en bois sculpté doré, des vases décoratifs, des grues sacrées en

La cuisine des soldats annamites.

bois, des brûle-parfums en cuivre doré, des gongs de bronze, des baldaquins, des parasols, etc.; mais, ce qu’on ne trouve que là, ce sont de magnifiques tentures, d’une richesse incomparable, qui ornent toute la grande salle. Ces tentures ont été prêtées par quelques riches pagodes de Cholon, la ville chinoise voisine de Saigon.

Des meubles, disséminés çà et là, attirent, notre attention. Ici,

nous retrouvons la sculpture sur bois dont nous parlions plus haut, avec des incrustations de nacre, véritables chefs-d’œuvre de goût et de patience. L’incrustation a beaucoup gagné depuis quelques années, et les Européens y sont pour quelque chose, car en achetant beaucoup ils ont fait hausser les prix.

L’exposition de notre Cochinchine ne nous montre pas, à proprement parler, des spécimens de grande industrie. Du moins nous dirons tout à l’heure en quoi consiste celle-ci. Nous sommes d’abord en présence d’une quantité d’échantillons des petites industries, de celles qui out pour but les menus objets de la vie domestique. A cet égard, tout est curieux et intéressant, sans motiver pourtant une égale admiration. Nous venons de signaler le meuble incrusté ou sculpté. Il y a là des bahuts, des tables, des lits, des écrans, des guéridons, des étagères. Cela constitue évidemment ce qu’on pourrait appeler un produit d’espérance. 11 en sera de même pour toutes les industries deluxe, maintenant que l’ouvrier annamite ne travaille plus, comme jadis, exclusivement pour le roi ou le mandarin, mais bien pour le commerce et pour vendre à qui bon lui semble. Cela est si vrai, qu’en ce qui concerne les objets qui lui sont d’un usage personnel, il ne fait aucun progrès. Il en reste aux vieilles formes de ses pères et réserve son esprit de recherche pour les choses qu’il sait devoir être appréciées contre argent comptant.

Pourtant les objets dont se sert l’Annamite, et qui figurent en quantité considérable au palais de la Cochinchine, ne sont pas sans présenter quelque intérêt, et leur vue dénote assurément un sentiment incontestable du confort chez ceux qui les emploient. Tout est petit, fin, léger, fait pour tenir peu de place; mais tout est décoratif, même la porcelaine, qui pourtant n’a pas encore grand mérite. Les nattes sont bien faites. Des objets en écaille méritent une mention, d’autant que la tortue qui fournit la matière est rare. Avec les plateaux exquis, incrustés ou tout unis, les écrans à main, les côll'rcts, boîtes à bijoux, à bétel et à riz, nous restons dans la petite industrie commune à la Cochinchine, dans celle qui s’exerce encore et s’exercera longtemps avec son

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empreinte de vieille originalité. Il en est de même de la bijouterie, assez soignée, mais qui ne dénote aucune tendance progressive.

Ce qui nous frappe le plus, ce qui doit nous intéresser d’une autre manière au point de vue colonial, ce sont les échantillons de soies, de cocons, d’étoffes tissées de coton, et enfin les échantillons de riz. Là est l’avenir commercial de notre colonie, et nous devons dire que cette partie de l’exposition du palais de la Cochinchine a été particulièrement soignée. Ses organisateurs, qui sont des hommes d’expérience, se sont appliqués à nous en démontrer l’éloquence.

Il ne faut pas oublier que le riz est la base du commerce de la Cochinchine, qu’à lui seul il constitue les trois quarts de la valeur des exportations.

11 y a là des échantillons des trois principales qualités de riz. C’est d’abord le riz de Gocong, du nom du chef-lieu de la province où on le cultive. C’est un riz rond, réservé pour la table. Vient ensuite le Soctrang. La province de ce nom produit un riz long, dit byxao, très blanc et surtout recherché par les riches Chinois, parce qu’il ressemble au riz de la province de Canton.

Puis c’est le riz nommé Vinh-Long. La ville de ce nom est située à la jonction des quatre bras du Mékong. Elle est le centre de la plus grande production rizière de la Cochinchine. Le riz de Vinh- Long appartient cependant à l’espèce la plus commune. Il est petit, long et irrégulier; mais il compose le fond de l’exportation, surtout pour la Chine. Nous avons parlé du Soctrang, autrement dénommé byxao. C’est un riz presque exclusivement cultivé par les Cambodgiens, et c’est là une particularité fort intéressante. Les Cambodgiens, qui sont d’excellents agriculteurs, sont au nombre de plus de cent mille dans notre seule Cochinchine; les Annamites, qui reconnaissent leur mérite, tiennent beaucoup à eux.

Ajoutons que c’est à Cholon que se centralisent à peu près tous les riz destinés à l’exportation. Cholon est une ancienne colonie de Chinois fondée en 1778, restée ville chinoise et située à 5 kilomètres de Saigon, sur un bras de rivière. Cholon compte bien

une quarantaine de mille âmes, mais les Chinois y sont au nombre d’au moins vingt-cinq mille. Cholon est le nom annamite et veut dire grand marché. Le nom chinois est Taï-ngou. La ville est reliée à Saigon par un tramway à vapeur.

Nous avons dit que presque tous les riz destinés à l’exportation passaient par les magasins de Cholon. C’est là qu’ils sont décortiqués et mis en sacs pour être envoyés à Saigon, d’où ils sont expédiés en Chine, à Java, à Singapour, à Manille. Une certaine quantité est également apportée en Europe; mais cette quantité est très variable et tout à fait subordonnée aux demandes de la Chine, qui en est le principal consommateur.

Après le riz, les articles d’exportation les plus importants sont les peaux et le poivre. Ce dernier vient en grande partie du Cambodge; comme la soie, d’ailleurs, qui vient aussi de l’Annam et du Tonkin.

Le commerce de la soie est encore loin, malheureusement, de figurer avec éclat dans les statistiques de notre colonie. Mais les tentatives renouvelées à l’égard de cette branche industrielle permettent d’espérer que l’Annamite pourra, lui aussi, comme le Chinois ou le Cambodgien, dont il est encore le tributaire, devenir un bon producteur de la soie. De grands efforts sont faits dans ce sens par des hommes spéciaux, comme d’autres sont faits également pour d’autres branches industrielles. Car il est à remarquer que des sacrilices considérables ont déjà été accomplis par des Français de notre Cochinchine au point de vue industriel.

En ce qui concerne la soie, il faut signaler les Malais de Chaudoc, peu nombreux, mais qui s’adonnent exclusivement, dans cette ville, à la culture du ver à soie, pendant qu’à Saigon leurs compatriotes se contentent d’être conducteurs de voitures.

La culture du coton est de celles qu’on encourage aussi beaucoup. Jusqu’à présent, c’est surtout un produit d’exportation pour la Chine. Les indigoteries, pour lesquelles les indigènes usent des mêmes procédés que nous, peuvent devenir très importantes. De même les scieries, qu’on verra certainement se multiplier avant peu d’années.

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Enfin, l’industrie sucrière mérite aussi une mention; non pas qu’elle produise grand’chose, mais parce qu’elle est aussi l’objet de tentatives sérieuses. A cet égard, les résultats seront certainement obtenus plus vite que pour la soie.

Mentionnons, pour terminer, les Messageries fluviales de Cochinchine, dont les bateaux accomplissent déjà un itinéraire com-

Cominerçam cochincliinoib.

mercial très important et vont jusqu’au Siam et à la région d’Angkor.

En résumé, deux contrastes s’imposent à l’exposition du palais de laCochinchine. D’une part, nous voyons un ensemble original, artistique et souvent luxueux d’objets qui sont, en quelque sorte,

l’histoire de la vie annamite, mais de la vie passée ! D’autre part, c’est le spectacle modeste, simple, mais saisissant d’utilité, d’une exposition exclusivement économique et nouvelle. C’est la vie actuelle et surtout la vie future de la jeune colonie. Ici l’aspect des choses touche le cœur; là il ne charme que les yeux.

Le palais consacré aux produits de l’Annam et du Tonkin est, bien entendu, tout voisin de celui de la Cochinchine. C’est une construction d’un aspect brillant et gai. Des toits superposés, recourbés aux angles, trait caractéristique de l’architecture de l’Extrême Orient, de grands panneaux vert clair, encadrés de bleu, avec des applications de faïence bleue et blanche, qui dessinent des Heurs, puis des fenêtres fermées par des barreaux vert foncé; tout ce mélange de formes contournées et de couleurs vives produit une impression charmante. Les artistes jaunes, qui font grimacer les animaux et les figures humaines, tandis que nous apprécions la beauté simple et calme, sont en revanche d’habiles coloristes, même à nos yeux d’Européens. Qu’on voie le palais, où nous allons entrer, ou bien le théâtre annamite, avec les draperies éclatantes et les pompeux costumes de ses personnages, l’effet sera le même ; ces dessinateurs barbares ont un art d’assembler les couleurs vives, qui est très féel.

L’intérieur du palais est formé par deux grandes salles, réunies par deux galeries : dans l'espace libre entre elles, est une cour quadrangulaire, à ciel ouvert, au milieu de laquelle est un Bouddha. Partout, du reste, on trouve des statues ou des statuettes de ce dieu, le doigt levé, la figure calme, presque majestueuse, et comme apaisée à jamais dans la contemplation de la vérité.

Ce qu’on remarque tout d’abord, dans ce palais comme dans celui de la Cochinchine, ce sont de magnifiques bahuts incrustés de nacres, aux reflets les plus délicats, qui figurent des paysages, des scènes de la vie annamite, des fleurs, des oiseaux ou des papillons. Dans cet art, les Annamites sont peut-être les égaux des Chinois ou des Japonais. Ceux qui s’y adonnent en ont fait l'apprentissage dès leur première enfance, car il exige un travail fort compliqué, dont on pourra se faire une idée, il est vrai très

Le Palais de l’Aimaiii et du Tonkin.

L’INDO-CIIINE FRANÇAISE.

sommaire, au village annamite, dont nous dirons tantôt un mot.

Au-dessus des bahuts, des tables, des coffrets, laqués et incrustés, se balancent des lanternes, des éventails, des parasols, aux vives couleurs, vert, rouge et or, de ceux qu’on porte, par exemple, au-dessus de la tête des mandarins. De beaux tapis sont étalés sur des parois encadrées par des panneaux en bois, le long desquels sont inscrites des sentences en caractères chinois; c’est ainsi, en effet, que se transcrit d’ordinaire la langue annamite, et l’on sait que les Chinois écrivent non de gauche à droite comme nous, ni de droite à gauche comme les Sémites, mais bien de bas en haut. Depuis la conquête de la Cochinchine, nous avons introduit la transcription de l’annamite en caractères latins : cela s’appelle le quoc-nyu.

Dans une vitrine de la première salle sont exposés quelques oiseaux du pays, entre autres de superbes faisans, dont l’aigrette, se développant en véritable abat-jour, tout autour du cou, a une similitude de formes étonnante avec les coiffures coniques de ces traîneurs de pousse-pousse , sorte de petites voitures à bras que la France entière connaît aujourd’hui et qui sont déjà imitées dans des jouets d’enfant.

Près de là, un bahut en métal, peint en rouge et couvert de dorures, représente un autel domestique. Dans une niche sont, en effet, accroupies quelques statuettes de bouddhas, grands et petits, et sur le devant on a placé des brûle-parfums, sculptés pour la plupart en forme d’animaux. Malgré le grand nombre des images du dieu que l’on rencontre ici, les Annamites sont loin d’être des bouddhistes fervents: ils ont l’esprit peu religieux, au sens propre du mot, mais du moins ont-ils un culte auquel tous, du lettré à l’homme du peuple, restent fidèlement attachés : c’est le culte des ancêtres. Du reste, tout à côté du palais de l’Annam on a construit une fort élégante chapelle bouddhique où les visiteurs ont pu se rendre compte des particularités du culte indo-chinois.

Le catholicisme a pourtant fait d’assez nombreuses recrues dans cette race sceptique; mais c’est surtout dans les classes pauvres

L’EXPOSITION UMVERSELLE DE 1889

qu’il trouve des adeptes; c’est ainsi d’ailleurs que le christianisme a débuté partout où il s’est propagé. Les missions du Tonkin, qui sont placées sous la direction de Mgr Puginier, un des hommes les plus utiles à l’extension de l’influence française dans le pays, ont aussi leur petit coin d’exposition, qui ne manque pas d’intérêt : on y voit des croix en laque incrustée de nacres, des candélabres et des livres en caractères chinois, sans doute des livres de messe et des catéchismes, qui sont fort élégamment reliés par des indigènes.

Voilà bien des choses différentes dans cette première salle. Nous ne sommes pas au bout. Il nous reste à voir, entre autres, l’étalage intéressant de la Société française des laques du Tonkin. Elle nous montre les différentes teintures dont on se sert pour obtenir ce vernis, si durable, on le sait, que même un long séjour dans l’eau ne le peut détruire; au-dessus, quelques dessins nous initient, assez vaguement, aux procédés de la fabrication.

Près de là sont des cotons et des tissus divers en fils de ramie. Les petites poteries qu’on nous exhibe à côté ne peuvent se comparer avec celles de la Chine, bien qu’elles aient, comme tout ce qui sort de la main des Annamites, un certain charme de coloris.

Toute cette première salle, avec ses bahuts incrustés, ses tapis, ses parasols et le reste, ne nous renseigne que sur une faible partie de la vie et du travail annamites. C’est plus loin, dans les galeries et dans la salle de derrière, qu’on en trouve une notion précise. Et d’abord, on voit le pays lui-même, dans une série de photographies, et, ce qui vaut beaucoup mieux encore, dans des tableaux à l’huile et des aquarelles de M. Gaston Roullet. Chose curieuse, le lleuve Rouge est vraiment rouge devant Hanoï. Francis Garnier nous l’avait déjà appris. L’eau du lleuve est d’une teinte gris rosé, produite apparemment par les parcelles de terre ferrugineuse tenues en suspension. Un autre tableau nous montre la rivière de Hué, avec des prairies au premier plan, de grandes montagnes vertes dans le fond, et les murs de la citadelle. Ce qui semble caractériser les villes de l’Annam et du

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Tonkin, c’est qu’elles sont à peine visibles, les pailloltes basses disparaissant sous les arbres.

Une série d’images coloriées, peintes par des artistes indigènes spécialement pour la circonstance, nous montrent la vie annamite prise sur le fait. Il est très instructif de regarder de près ces des-

Produits de l'industrie annamite.

sins et de les suivre épisodes par épisodes: voici le mariage etses préliminaires; là-bas, comme en France, ce sont les parents qui font les premières démarches et ménagent aux liancés leur première entrevue. Les jeunes filles annamites ne sont pas encore des Américaines. Puis viennent les funérailles: comme chez nous,

le défunt est escorté à sa dernière demeure par un long cortège; mais les parents ferment la marche au lieu de conduire le deuil. Ce qui est bien caractéristique, c’est ce palanquin, précédant le catafalque et portant « l’âme du défunt » sous forme d’une petite figurine. Ailleurs ce sont des scènes de guerre et d’incendie; ou bien, tableau plus paisible, des étudiants se rendant aux examens et construisant eux-mêmes les logettes où ils doivent faire leur travail, tout comme nos élèves de l’Ecole des beaux-arts. Un étudiant, qui a rédigé sa copie d’avance, est honteusement expulsé.

Celte scène d’examens est d’un caractère tout à fait chinois. En effet, c’est de leurs voisins du Nord que les Annamites ont acquis toute leur culture littéraire, tous leurs modes de penser. Mais, par cela même qu’ils ne sont que disciples des Chinois, ils n’ont pas l’orgueil de leur propre savoir, le mépris de la civilisation européenne, qui distinguent les « enfants de Han ». Ceux-ci ne s’assimileront jamais à nous, tandis que les Annamites pourront y arriver, dans une certaine mesure. Parcourez, pour vous en convaincre, les cahiers des élèves des interprètes d'Hanoï. Vous y voyez des transcriptions de caractères chinois en quoc-ngu, avec traductions en français, faites par des élèves n’ayant que deux ou trois ans de classes, des dessins de paysages ou de figures, assez habiles, même des dessins de cartes géographiques, un peu frustes, mais que nous nous figurerions très bien venus d’une école française. Un jeune Annamite, sorti il n’y a pas longtemps de l’école, était commis à la garde de cette exposition, et il en faisait les honneurs dans un français suffisamment correct.

Dans la seconde salle sont exposés de jolis services et ustensiles en argent ciselé et ajouré, des étoffes de soie unie ou façonnée, des tapis, des armes, des meubles, incrustés, etc., etc., comme devant; plus, un palanquin de mandarin et une grande civière, à montants dorés, qui sert, lisons-nous, à porter une divinité dans les processions. Enfin, dans la galerie qui fait face à celle des écoles et des tableaux, on remarque des modèles de canonnières et d’embarcations indigènes, ou sampans; les unes

L’INDO— CHINE FRANÇAISE. loi

ne servent qu’au transport; les autres, qui portent à leur avant des toiles en forme de parapluies retournés, sont des bateaux de pêcheurs.

L’exposition de l’Annam et Tonkin nous donne une idée aussi complète qu’on peut le désirer du pays, de la vie, du costume, de l’habitation, du mobilier, des inventions artistiques des Annamites. Il m’a semblé qu’elle ne nous renseignait pas assez sur les productions du pays, sur les richesses de son sol et de son soussol ; que les visiteurs, par conséquent, ne pouvaient y trouver une réponse concluante à une question pourtant sérieuse : « Quelle utilité cette colonie peut-elle avoir pour nous? »

On sait combien cette question a alimenté de polémiques, où les idées de parti ont souvent faussé la vue des choses. Il est certain que le sol du Tonkin, très peuplé, du moins dans le delta, ne produit pas beaucoup au delà de ce qui est nécessaire à l’entretien des habitants; le pays n’a guère 'que des industries artistiques, telles que l’incrustation, le laquage, le tissage et la teinture de la soie, tetc., et elles ne peuvent avoir qu’un marché restreint; d’industries susceptibles de donner lieu à un grand commerce, il n’en existe guère aujourd’hui.

Malgré cela, le Tonkin est une acquisition précieuse. Tout d’abord, si le delta n’a que du riz, l’intérieur possède de beaux bois d’ébénisterie, et le sous-sol renferme de précieux minerais, de l’or, du charbon. Ensuite, le fleuve Rouge est l’une des routes principales des provinces méridionales de la Chine, et il est certain que nous pourrons bientôt y faire passer un courant de commerce important. Puis les Annamites, qui sont gens à l’esprit ouvert, acquerront de nouveaux besoins à notre contact, et leur pays deviendra, comme l’est l’Inde par rapport à l’Angleterre, un débouché pour beaucoup de nos articles manufacturés.

A ceux qui s’obstineraient à nier l’utilité de cet établissement, on pourrait réserver pour argument final ces paroles de M. Guizot, qui sont toujours justes : « Il ne convient pas à la France d’être absente dans une si grande partie du monde, où déjà les autres nations de l’Europe ont pris pied. » Les Anglais y ont les Indes;

pourquoi la France n’y posséderait-elle pas un jour son empire indo-chinois?

Je crois d’ailleurs que l’Exposition a beaucoup fait pour la cause du Tonkin. Ces jaunes, qui pullulent à l’Esplanade des Invalides, inspirent d’abord un certain sentiment de répulsion. Mais, à la longue, leur air doux, leur expression intelligente, surtout l’air crâne et martial, malgré leurs figures imberbes, de nos petits tirailleurs, réconcilient les visiteurs avec eux. Sous l’empire, l’Algérie, ses paysages et ses habitants nous sont devenus peu à peu familiers; aucun Français, maintenant, qui n’en ait une idée assez exacte, qui n’envisage le pays comme un prolongement de la France, et les Arabes comme des quasi-compatriotes. Peut-être en sera-t-il bientôt de même de l’Indo-Chine. Ce sera le spectacle de l’Esplanade qui aura commencé, à ce point de vue, l’éducation des esprits.

Pour compléter ce tableau vivant de notre grand empire indochinois, on a édifié près des palais de l’Annam, de la Cochinchine et du Cambodge, un village annamite, reproduction d’un faubourg de Hanoï. Sous les paillottes en bambous recouverts de chaume, les indigènes exécutent tout ce qui concerne leurs professions. Ici ce sont les incrustateurs, là les orfèvres, les laqueurs, les peintres d’éventail, etc., etc. Les visiteurs ont été émerveillés de la lenteur, du calme et de la sûreté de leur travail. L’affluence des visiteur^, qui était énorme dans le village, surtout aux heures de l’après-midi, ne dérangeait nullement ces petits artisans jaunes. Ils vernissaient, coupaient, sciaient, forgeaient, peignaient avec un flegme parfait.

Mentionnons enfin la belle reproduction de la pagode d’Angkor érigée près du palais de la Cochinchine, et aussi le Théâtre annamite qui a si vivement excité la curiosité du public.

Dans les premiers jours de juin, les visiteurs de l’Exposition qui se trouvaient, vers midi et demi, à l’Esplanade des Invalides, dans les environs du palais de l’Annam, ont assisté à un spectacle surprenant. Ils ont vu défiler une procession d’Annamites en grand costume d’apparat, le visage peint de bigarrures étranges,

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marchant aux sons discordants d’un orchestre bruyant de tamtam et de trompettes criardes, et précédés d’un mandarin à l’air farouche, qui se livrait à une mimique animée pour faire écarter la foule des curieux. Deux de ces Annamites portaient un Bouddha doré et les autres tenaient deux riches parasols à longs manches, des drapeaux multicolores de formes carrée et triangulaire, ou bien des sortes de hallebardes munies d’une large lame d’acier. C’étaient les acteurs du Théâtre annamite qui, avant d’inan-

Incrustateur annamite

gurer la scène sur laquelle ils allaient donner des représentations au public de l’Exposition, venaient placer solennellement dans les coulisses, selon l’usage de l’Extrême-Orient, l’image de leur idole qu ils avaient apportée de Saigon. Bouddha protège, en effet, l’industrie, les arts et la guerre, et sa présence est nécessaire à la réussite de toute entreprise. Aussi un bon Annamite ne saurait se soustraire à cette pieuse coutume, même sur l’Esplanade des Invalides, et le directeur de la troupe théâtrale de l’Exposition coloniale n aurait pas voulu ouvrir sa salle aux Parisiéns sans s être préalablement placé sous la haute protection de son dieu,

dont la sérénité lui enseigne sans doute la résignation dont il a besoin pour faire jouer les pièces de son répertoire devant un public profane, qui paraît tout déconcerté par le bruit assourdissant et discordant des instruments et par les cris aigus des acteurs. L’installation du Bouddha s’est donc faite avec tout le cérémonial accoutumé, avec les prosternations et les invocations de rigueur, exactement comme elle se serait faite sur le territoire de la Cochinchine pendant les pérégrinations de la troupe.

La troupe du théâtre annamite est en effet une troupe nomade, comme le sont en général les troupes de comédiens de la Cochinchine, de l’Annam ou du Tonkin, où il existe un très petit nombre de théâtres fixes. Celle-ci, qui est, paraît-il, une des plus célèbres qui soient connues à Saigon, étend d’ordinaire ses voyages jusqu’aux provinces méridionales de la Chine, où ses drames mouvementés obtiennent autant de succès qu’en Cochinchine.

Elle se compose de quarante personnes, en comprenant les musiciens. Le directeur Nguyen Dông Tru est en même temps l’auteur des pièces qu’il fait représenter; il est aussi le metteur, en scène, le régisseur et le souffleur. C’est un jeune Annamite de vingt-cinq ans environ, à l’air craintif et aux yeux songeurs, qui ne paraît pas avoir d’autre pensée que son théâtre. Il est le seul de la troupe qui puisse dire quelques mots de français d’une façon à peu près intelligible.

Le premier rôle s’appelle Nguyet; les plus importants parmi les autres se nomment Tho, Cho, Qui, Thinh, Bueh, Bit, Thao, Phung, Dang; ce sont des célébrités bien connues à Saigon et à Hanoï. Contrairement aux traditions du théâtre annamite, où les rôles de femmes sont ordinairement tenus par de tout jeunes gens, la troupe de l’Esplanade des Invalides comporte deux étoiles, Mmes Taui et Guong. Il est à remarquer que l’usage, rigoureusement respecté en Cochinchine et en Annam, qui consiste à faire jouer les rôles de femmes par des jeunes gens, offre une analogie avec le théâtre antique. L’illusion est d’ailleurs facile avec les Annamites. Leur figure imberbe et le chignon qu’ils portent, et

L'INDO-ClllNE FRANÇAISE.

qui est aussi volumineux et aussi soigné que celui des femmes, se prête singulièrement à ces travestissements.

En dehors de la scène, les acteurs du Théâtre annamite ont plus d’animation que leurs compatriotes. Ils parlent plus haut et d’une façon toute particulière, avec des éclats de voix gutturale; ils marchent avec plus de hardiesse, ils gesticulent avec affectation, et, pour peu qu’on les observe, on les distingue des autres Annamites dont l’indolence grave et endormie est si caractéristique.

Le pavillon où se donnent les représentations est un grand bâtiment rectangulaire orné de boiseries découpées de stores jaunes à bordure bleue, destinés à abriter du soleil un promenoir intérieur qui fait le tour de la salle. Le rez-de-chaussée est garni d’une série de boutiques de marchands, qui ont l’aspect d’un bazar.

Dans un vestibule peint en bleu, avec une bordure rouge, on trouve une porte, de forme orientale et tendue d’étoffes, qui donne accès à la salle de spectacle qui peut contenir environ trois cents spectateurs. Sur trois côtés sont disposés des gradins qui s’étagent jusqu’au promenoir. Le quatrième côté est occupé par la scène, qui s’étend devant le parterre. Tout autour de la salle on voit de grandes lanternes de papier blanc illustrées de dessins noirs.

La scène, qui est d’une simplicité primitive, se compose d’une estrade assez vaste, séparée dans sa longueur en deux parties inégales, de façon à former les coulisses et la scène proprement dite. La séparation est faite par une cloison de papier. Au lieu d’être devant le parterre, les places des musiciens sont disposées de chaque côté de la scène. Pas de rideaux, pas de décors; à peine quelques accessoires qui se composent de sièges de différentes grandeurs qu’on se contente de changer de place à chaque tableau. C’est d’ailleurs là une grande ressemblance avec le théâtre grec, où il n’y avait également pas de décors. Seulement, l’ornementation de la scène était en marbre et en pierre au lieu d’être simplement en bois et en papier enluminé. Trois portes, tendues de portières éclatantes, font communiquer la scène avec

les coulisses. Entre ces portes et au-dessus, la cloison, qui fait le fond du théâtre, est partagée en plusieurs panneaux coloriés qui représentent les scènes les plus animées des drames les plus tragiques du répertoire annamite.

Les représentations, en Annam, durent plusieurs jours, comme les trilogies d’Alexandre Dumas et les tétralogies de Richard Wagner. Mais, pour approprier son théâtre au goût et aux habitudes actuelles des Parisiens, Nguyen Dông Tru a encore fait un sacrifice et il a pratiqué de larges coupures dans ses pièces, ce qu’il a pu faire sans inconvénient, puisque nous ne pouvons pas comprendre les tirades et les dialogues des divers personnages.

Les pièces à la mode sont de grands drames militaires, où une action très simple se déroule à travers des duels, des vengeances, des combats meurtriers, des assassinats, des trahisons et des défilés de cortèges. C’est une pièce de ce genre, considérablement réduite, que l’on donne plusieurs fois par jour au nouveau théâtre de l’exposition coloniale.

A un signal de l’auteur, les musiciens, vêtus delà longue robe noire des Annamites, entrent sur la scène par les deux portes latérales et, aussitôt assis, frappent sur des tam-tam et des gongs, jouent d’une sorte de violon à deux cordes, soufflent dans des clairons et font entendre une musique bruyante et étrange qui du dehors semble provenir d’un orchestre de binious, de cymbales et de triangles. En même temps, des mandarins avec de brillants costumes font leur apparition sur la scène, et la pièce commence au milieu des cris aigus des acteurs, dont la voix gutturale domine les gongs et les trompettes.

Le costume de ces mandarins, qui est le grand costume d’apparat en usage dans les circonstances solennelles, se compose d’une grande robe à larges manches, en soie richement brodée et dont les dessins multicolores figurent des animaux fantastiques. Ils sont coiffés d’un casque doré en forme de tiare, qui se porte un peu en arrière, et qui recouvre les cheveux noués sur le sommet de la tête cl enveloppés dans une calotte noire. Ils ont autour de la taille une sorte de cerceau qui se tient à une certaine dis-

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tance des hanches, et à la hauteur duquel deux pans de la robe sont relevés en arrière de telle façon qu’ils ressemblent aux ailes de certains canards chinois.

Ils sont grimés d’une manière remarquable; leurs visages sont peints en rouge ou en noir avec des rayures blanches dont la

Acteur cochinchinois.

symétrie et la disposition leur font des masques de tigre; ils ont de longues barbes postiches ou des moustaches rouges et hérissées, et la mobilité grimaçante de leurs traits, qui traduit d’une façon surprenante les moindres impressions que comportent leurs rôles, achève de donner un caractère indescriptible à ces magots de potiche. Leur mimique est assez parfaite; leurs révé-

rences cérémonieuses, leur conlorsions bizarres, leurs gestes tour à tour menaçants, comiques ou efFarés, sont assez éloquents pour qu’on puisse suivre aisément les péripéties du drame très mouvementé qu’on représente.

Durant toute la pièce, on voit s’agiter au milieu des acteurs un personnage vêtu d’une robe sans manches de la même couleur que l’habit d’Arlequin; ce personnage n’est autre que l’auteur, qui règle les entrées et les sorties, qui va de l’un à l’autre, disant ce qu’il faut faire, rappelant à chacun son rôle, ayant l’œil à tout et dirigeant aussi l’orchestre.

Les singularités du théâtre annamite présentent en somme un réel intérêt; ce n’est à vrai dire qu’une variété du théâtre chinois. Mais, bien que ce dernier ait été souvent décrit, les meilleurs récits des voyageurs ne nous en donnaient qu’une vision lointaine de la réalité.

En résumé, on voit que l’administration coloniale a fait à l’Esplanade des Invalides de louables efforts pour mettre sous les yeux du public un tableau complet de l’Indo-Chine Française.

LE SÉNÉGAL

C’est la première fois que notre grande colonie du Sénégal se voit attribuer dans une Exposition une part aussi large à côté des autres. Encore n’a-t-elle pas été absolument ce qu’elle devrait être, et l’exposition proprement dite des produits a-t-elle été sensiblement sacrifiée à la mise en scène extérieure.

De tous les villages du même genre qui se succèdent à l’Esplanade des Invalides, derrière le Palais central des colonies, le village sénégalais est celui qui occupe l’emplacement le plus considérable.

Il ne nous apparaît pas, comme la plupart des villages du Sénégal, avec leurs cases pressées les unes contre les autres et leurs enceintes en terre. C’est surtout un village conventionnel, destiné à nous représenter, dans un même groupe, tous les types de constructions employées au Sénégal et au Soudan. Pour synthétiser davantage la main-d’œuvre architecturale usitée en pays noir, les organisateurs du village sénégalais nous montrent d’abord une construction militaire, qui sert en quelque sorte d’entrée à ce village. C’est la reproduction de la Tour de Saldé. On appelle ainsi un blockhaus situé sur la rive gauche du Sénégal, entre Podor et Matam, et que fit construire jadis (1859) le commandant Faidherbe, depuis général, alors qu’il était

gouverneur de notre grande colonie. Ce blockhaus a servi de modèle à plusieurs autres. Celui dont on nous donne la reproduction est figuré à moitié de ses proportions réelles. C’est un ouvrage militaire considéré jusqu’à ce jour comme fort sérieux... là-bas, mais bien entendu d’une moins grande importance que les forts qui défendent nos postes principaux du fleuve, tels que celui de Bakel. Pour ne parler que de la Tour de Saldé, elle est située, avec le village dont elle porte le nom, en plein pays toucouleur (le Fouta), c’est-à-dire au milieu de populations musulmanes non soumises, très turbulentes, qui ne se gênent pas, pendant la saison sèche, alors que les eaux du fleuve, devenues très basses, nécessitent l'emploi des chalands, pour attaquer nos convois et couper notre ligne télégraphique. Le blockhaus, ou la Tour de Saldé, nous sert donc de point de repère indispensable, jusqu’au jour où l’on élèvera une forteresse plus importante encore, car la construction actuelle pourrait bien disparaître, entraînée par les eaux du fleuve qui rongent les rives chaque année davantage au moment des grandes crues. Toujours est-il que derrière ces blockhaus, généralement pourvus d’une ou deux pièces d’artillerie, on peut tenir en respect une armée nègre au moins pendant quelque temps.

C’est dans cette construction qui figure la Tour de Saldé que se trouve accumulée une partie de l’exposition commerciale sénégalaise. Nous disons à dessein « une partie », parce que déjà le Palais central des colonies a réservé un emplacement assez considérable aux produits de cette exposition. Il eut été sans doute préférable d’éviter cet amoncellement dans l’espace restreint d’une construction où le public ne va guère, attiré qu’il est par les cases du village et l’aspect de ses habitants. Il y a pourtant là des choses fort intéressantes, depuis les objets usuels de la vie ordinaire jusqu’aux choses de grand luxe. On retrouve les premiers dans les cases du village. Les secondes se composent d’ouvrages en cuir très artistement exécutés, d’armes, de tapis aux riches couleurs fabriqués sur la rive droite du fleuve, dans les tribus maures du Sahara. Quelques échantillons de tissus de soie.

Femmes sénégalaises.

LE SÉNÉGAL

de plumes de parure et de bijoux, se retrouvent encore ici comme au Palais central des colonies.

Mais l’intérêt principal de l’exposition sénégalaise est, malgré tout, dans le village lui-même, où nous allons nous hâter de pénétrer en sortant de la Tour de Saldé.

Devant nous sont disséminées ce qu’on appelle, aux colonies, des cases de toutes grandeurs et de toutes formes. Voici d’abord la case toucouleur, en terre sèche, sorte de rotonde avec un joli toit pointu en chaume. Pour entrer, une porte basse. Sur la face extérieure, quelques dessins en manière de losange pour agrémenter l’aspect de la maison. Le mobilier de cette habitation est aussi en terre sèche. Il ne se compose, d’ailleurs, que de quelques sièges et d’une sorte de divan. Tout cela fait corps avec la muraille. Le Toucouleur un peu à son aise y prodigue les nattes. La case qui figure au village de l’Exposition est la reproduction exacte d’une des cases du village de Dagana, le pays des gargoulettes, sur le fleuve Sénégal et sur la frontière du Oualo.

Rappelons pour mémoire que la gargoulette est un vase poreux dans lequel l’eau se conserve fraîche. C’est un des meubles d’une case sénégalaise.

À coté est une autre case toucouleur qui est la reproduction, réduite d’un tiers, de la case habitée par le chef du Toro, à Guédé, capitale de ce pays. Le Toro est un territoire de la rive gauche du fleuve, dont Podor est la résidence du commandant français.

Nous sommes attirés par la vue d’une belle case de dimensions exceptionnelles et d’une construction presque élégante. C’est le type d’une case de riche Ouolof, habitant du Oualo et par extension habitant de Saint-Louis et en général des villes où l’Européen est établi. Le Ouolof est assurément le plus civilisé des noirs sénégalais; d’abord parce qu’il a été avant tous autres en contact avec nous; ensuite, parce qu’il est très intelligent, très laborieux -et très Français. Il est fier de ce dernier titre et s’en pare à tout propos. La case devant laquelle nous sommes arrêtés est en paille, consolidée par des pièces de bois dans les parties principales. La toiture est, bien entendu, en paille comme le reste. Toutefois,

cette case, qui affecte la forme d’un parallélogramme, est de dimensions assez considérables et comporte une division intérieure, à la manière européenne. L’agencement ne manque pas d’un confortable relatif. Gela coûte, en somme, de cinq à six cents francs de frais de construction. Malheureusement, la durée d’une case de ce genre est courte. On a calculé qu’elle n’allait guère au delà de deux ans. Le feu la dévore un beau soir, et ses habitants se dépêchent d’en rebâtir une autre.

Au fond du village, nous rencontrons un modèle de case bambara. C’est la plus originale de toutes les cases du village. Elle est en terre sèche et de forme presque carrée. La porte d’entrée qui s’ouvre sur le devant est surmontée d’une sorte de fronton qui dépasse la crête de la case, celle-ci formant des créneaux ronds. Il y a là des réminiscences de styles arabe, mauresque, égyptien et... auvergnat; en tous cas, il y a sûrement une tentative artistique, complétée sur la face extérieure du mur par des dessins que leur naïveté rend cabalistiques. A gauche, on distingue un homme à cheval; à droite, c’est un caïman aux pattes étendues. Enfin, c’est aussi l’éternelle main ouverte, comme une empreinte mystérieuse, qu’on distingue à la porte de toutes les maisons arabes.

Yoici maintenant une case du Fouta-Djallon, pays dont nous ne pouvons dire encore qu’il fait partie de nos possessions, quoiqu’il y soit englobé et que des traités l’aient placé sous notre protectorat. Les pays noirs sont des pays où les engagements en matière de territoire ont besoin d’être sanctionnés. Ça viendra, espérons-le, pour le Djallon comme pour le reste.

La case qui est le type de celles de ce pays est assez curieuse. C’est une rotonde qui a bien 5 ou 6 mètres de diamètre, entourée d’un petit mur qui forme un couloir avec la maison. Celle-ci est surmontée d’un toit pointu, très débordant, qui recouvre également le couloir et le petit mur. Tout cela est en terre sèche et en paille. On n’est pas surpris de voir des cases d’une construction plus résistante dans un pays où la température descend parfois pendant la nuit à plusieurs degrés au-dessous de zéro.

LE SÉNÉGAL

Enfin, voici un modèle de tente comme en possèdent les gens de qualité chez les Maures Trarzas, tribu puissante qui habite la rive droite du Sénégal, dans le voisinage de l’arrondissement de Saint-Louis. Ici le tapis joue un grand rôle dans le mobilier.

A côté de ce type d’habitation, on a essayé de reconstituer la porte de Koundian, telle qu’elle existait dans ce village du haut Bambouk lorsque, au commencement de cette année, le chef d’escadron Archinard, commandant supérieur du Soudan fran-

Intérieur d’une case bambara.

çais, crut devoir le faire détruire. La porte proprement dite, en bois d’une épaisseur formidable, est exactement la même que celle qui existait à Koundian et qu’il fallut enfoncer à coups de canon. Elle porte les traces terribles de nos obus!

Si nous laissons les habitations du village sénégalais pour le considérer dans ses autres détails, nous remarquons plusieurs choses qui en sont le complément et sont aussi, au même titre que les cases, le complément de l’exposition de notre intéressante colonie. En somme, c’est la vie même de nos bons noirs qu’on a voulu nous montrer, et on a réussi. Nous pouvons dire pendant

quelques instants que nous vivons leur vie dans un de leurs villages.

Ici, c’est la mare où nous voyons accroupie une des femmes du village, dont les attributions sont de laver le linge des habitants. Et vous pouvez être certains qu’elle ne chôme pas. Les nègres sont propres et aiment à porter des vêtements toujours frais.

Là, c’est un haut fourneau, comme ceux dont so servent les forgerons du Fouta-Djallon, pays riche en minerai de fer.

Plus loin, on a figuré un champ ensemencé, avec les appareils identiques aux nôtres dont se servent les cultivateurs de là-bas pour effaroucher les oiseaux pillards. En plus, pourtant, se voit un petit- mirador, sorte d’observatoire dans lequel grimpent les gamins noirs pour mieux surveiller les champs.

Là, c’est un atelier de tisserand, où le métier n’a rien de commun avec celui de Jacquart, mais n’en produit pas moins de fort, beaux tissus. Plus loin, c’est un atelier de forgeron, d’où sortent de magnifiques armes et de non moins magnifiques cannes incrustées. Car ils font de tout, ces forgerons noirs. Pendant que leurs femmes font de la poterie, eux font des canons et des chiens de fusils, des poignards et des couteaux, des sabres et des éperons, des chaînes de montres et des clefs, des pendants d’oreilles et des ciseaux; tout cela avec un marteau et une lime! Où cette merveille de main-d’œuvre est surtout appréciable, c’est à la case de Samba Laobé Tiam, un vigoureux et intelligent Ouolof de Saint-Louis, qui dirige un atelier au village sénégalais de l’Esplanade en compagnie de son frère et de son jeune fils.

Nous avons encore à mentionner la petite mosquée établie au milieu du village, mosquée figurée tout simplement par un mur bas, crénelé en rondeurs et affectant la forme d’un quadrilatère. Cela peut avoir 2m,b0 de largeur sur 5 de longueur, avec lra,50 de hauteur. Tels sont les petits oratoires privés que l’on trouve dans toutes les cours des musulmans aisés. Celui du village sénégalais de l’Exposition est l’objet d’une fréquentation incessante, car la population journalière est toujours d’une trentaine d’individus, au moins. 11 y a là, indépendamment des quelques ouvriers d’art

LE SÉNÉGAL

auxquels nous avons fait allusion en signalant leurs ateliers, quatre femmes qui se partagent le blanchissage, la cuisine et les soins à donner à un petit négrillon; et une vingtaine de piroguiers, gens de Guet’Ndar, village séparé de Saint-Louis par la distance d’un pont, tous hommes de mer, pêcheurs vaillants et heureux. Toute cette population 11e se compose que de Ouolofs, sauf exception pour deux Peuls, l’un du Baol et l’autre du Djallon.

Mais le Sénégal ne s’est pas contenté de nous envoyer des artisans, des bateliers, des soldats, il nous a expédié en outre quel-

Dinah Salifou.

ques-uns des plus nobles échantillons de ses têtes couronnées, le roi du Boundou, Ousman Gassi, plusieurs chefs du Soudan français, enfin le sémillant Dinali Salifou, roi des Nalous. Ce dernier, qui règne sur quelques centaines de nègres, aux environs de notre poste de Boké, a eu un vif succès à Paris où il s’est montré partout, à l’Opéra, au Cirque, dans toutes les fêtes. Ce minuscule potentat a fait même un moment concurrence au Chah de Perse, le roi des rois, un des illustres visiteurs de notre Exposition.

Avant de quitter la section sénégalaise, il nous reste à dire quelques mots de deux produits de celte colonie qui, sous leur humble apparence, n’ont guère excité l’attention des visiteurs et qui sont cependant appelés à jouer un rôle important dans le développement du commerce de nos possessions africaines. Nous voulons parler des précieuses noix de cola et de karité.

Barth, Mage, Gallieni, Marche, Ollivier de Sanderval et autres ont signalé à différentes reprises l’intérêt tout spécial qu’offre la noix de cola. Le colonel Gallieni est pourtant le seul qui ait donné des renseignements précis sur sa nature et son utilité. Ce qui est certain, c’est que la noix de cola, étudiée de près depuis quelque temps, va sans doute être appelée à jouer un rôle intéressant dans l’alimentation et la thérapeutique.

Généralement et jusqu’à plus amples détails, on lui reconnaît des propriétés analogues à celles de la coca sud-américaine. Les noirs utilisent, en effet, la cola avec le même ménagement respectueux et le même but de prévoyance que les Américains du Sud dans l’emploi de leur coca.

La noix de karité ou fruit de ï arbre à beurre , quoique mentionnée par presque tous les explorateurs du Soudan, est encore un produit presque ignoré, et le commerce français n’a pas jusqu’ici cherché à l’utiliser.

« Le karité, dit le colonel Gallieni, dans son livre sur le Soudan Français, est très commun dans la vallée du Ilaut-Niger et dans celles du Bakhoy et du Ba-Oulé; ou en rencontre d’immenses forêts dans le Fouladougou, le Bclédougou, le Manding et le Guéniékalari. C’est un bel arbre à feuilles oblongues et frisées, de la famille des Sapotées; le fruit est de la grosseur d’une noix ordinaire, enveloppé d’une coque assez mince recouverte d’une chair savoureuse et excellente au goût. La noix, de forme ovoïde, présente une chair blanche compacte, servant précisément à la confection du beurre végétal. La récolte commence à la fin de mai et finit aux derniers jours de septembre. Les femmes et les enfants vont alors journellement dans la forêt, surtout après les fréquents orages ou tornades de l’hivernage, et rapportent au village de

LE SÉNÉGAL. 149

grands paniers ou calebasses remplis des fruits que le vent a fait tomber. On les verse dans de grands trous cylindriques, creusés çà et là dans les villages indigènes, au milieu même des rues et des places. Dans ces trous, les fruits perdent leur chair, qui pourrit; on les y laisse généralement plusieurs mois, souvent même pendant toute la saison d’hivernage. Les noix sont ensuite

Noix de karité.

placées dans une sorte de four vertical en terre l’argile, disposé dans l’intérieur des cases. Elles sont ainsi séchées au feu et même légèrement grillées. Dès qu’elles sont bien sèches, on casse les enveloppes, on écrase la chair blanche intérieure, de manière à en former une pâte bien homogène. On la met dans l’eau froide et, après l’avoir battue vivement, on la tasse et on l’enveloppe,

pour la conserver, dans des feuilles d’arbre. Toutes ces opérations, très longues avec les moyens rudimentaires des nègres, se font ordinairement pendant la saison sèche.

« Le beurre de karité est d’un usage constant parmi les populations bambaras et malinkés du Haut-Sénégal et du Haut-Niger: il sert pour la cuisine, pour les grossières lampes du pays, pour la préparation du savon, pour le pansage des plaies, etc. Les Dioulas en exportent une petite quantité vers les Rivières du Sud, surtout sur les rivières anglaises. Nous croyons que ce produit pourrait trouver son emploi sur une grande échelle en Europe, non moins que l’arachide dont nos bâtiments transportent de si gros stocks dans nos ports de Marseille et de Bordeaux. Il pourrait, croyonsnous, servir non seulement à la confection des savons, mais encore à celle des bougies. Toujours est-il qu’il existe sur les deux rives du Niger d’immenses forets de karités, qui n’attendent qu’une exploitation facile et commode pour être mises en œuvre et fournir un objet d’échange, peut-être plus précieux encore que l’arachide. »

On voit par cette citation à quels usages multiples peut servir le fruit précieux du karité. Le souhait du colonel Gallieni ne saurait tarder à être exaucé. Déjà on commence à mieux connaître et à mieux apprécier beaucoup des produits soudaniens. Espérons que dans un délai prochain nos industriels sauront en tirer parti et leur trouveront des appropriations plus nombreuses encore que celles qu’on leur accorde jusqu’à présent. A ce point de vue, l’exposition sénégalaise aura été très opportune.

LE GABON-CONGO

Le Gabon-Congo a été peut-être la pins populaire, à son début, des colonies françaises. Les hommes qui l’ont créée et qui lui ont fait donner, il y a quatre ans, son étendue actuelle, sont de ceux, bien rares aujourd’hui, que toute la France, sans dislinction de partis, a adoptés; Brazza, Ballay, voilà des noms que l’on est heureux de pouvoir opposer à celui de Stanley.

On peut dire, en revanche, que jusqu’au mois de mai dernier, la colonie elle-même était presque absolument ignorée. Bien minime était le nombre des gens qui eussent quelque idée de son aspect, de ses habitants, de ses produits. Les livres et les images qui devraient la populariser sont encore rares et peu répandus ; peu de gens y vont, en dehors du personnel nécessaire pour la diriger. Chacun connaissait Brazza; les idées los plus vagues régnaient sur son œuvre.

Plus que tout autre, dans cette admirable Esplanade des Invalides, l’exposition du Gabon-Congo est donc une révélation. La colonie inconnue se présente de toute pièces, pour ainsi dire, avec deux villages, vingt habitants, des animaux vivants ou empaillés et une grande variété d’objets.

Quand on vient de l’entrée principale de l’Esplanade, on voit tout d’abord un village loango. Le Loango est la partie sud du littoral de notre colonie ; il s’étend jusque dans le voisinage de

l’embouchure du Congo. Les maisons de ce village sont construites tout entières avec des tiges de papyrus et avec le bois d’un palmier appelé raphia, et désigné improprement sous le nom de bambou. Les parois sont faites de papyrus, placés verticalement, sur lesquels, à intervalles égaux, se détachent des bandes horizontales de branches de raphia. Le toit, recouvert de feuilles, forme, sur la façade, un auvent assez large et assez élevé, et sur les deux côtés des galeries plus basses.

Le second village est pahouin. Les Pahouins habitent la rive droite de l’Ogoôué. Comme ils sont souvent en guerre les uns avec les autres, leurs villages sont la plupart du temps fortifiés. Tel est celui qu’on nous montre aux Invalides. 11 est entouré d’une palissade et forme un rectangle, sur deux côtés duquel sont des cases assez basses, unies en rangées continues, et faites uniquement de branches de raphia, qui sont toutes verticales, à la différence du village de Loango. Le côté de la palissade où l’on a pratiqué deux ouvertures, pour le public, devrait également être occupé par les cases; la seule entrée du village, si l’on nous le montrait tel qu’il existe réellement, devrait être le long couloir pratiqué du côté de l’avenue La Bourdonnais. Ce couloir, composé de deux parties qui se coupent à angle droit, n’offrirait aux assaillants qu’un accès très difficile, d’autant plus que des trous, percés en guise de meurtrières dans la palissade, permettraient de le cribler de coups de fusil.

Le centre du village est occupé par un grand hangar, dont le toit est soutenu par des pieux qu une barrière unit jusqu’à mibauteur. C’est la place publique, le lieu où les habitants, quittant leurs cases enfumées, viennent causer, travailler, et souvent dormir à l’ombre. A côté des indigènes, on y voit deux ou trois singes, et des chiens du pays, aux longues oreilles, qui ressemblent à des renards.

Le village pahouin n’est pas habité par des Pahouins. Les naturels que l’on a amenés du Gabon sont des Adoumas et des Okandas. Au premier abord, on ne percevra pas grande différence entre ces deux races, et tous ces nègres sembleront appar-

Le village du^Gabon-Congo.

LE GABON-CONGO

tenir au même type. Un examen plus attentif permettra pourtant de les distinguer. Les Okandas sont plus grands et plus vigoureux; ils ont le nez moins écrasé, la mâchoire moins saillante ; quelques-uns ont une barbe légère. En somme ils sont plus éloignés du type traditionnel du Nègre. Les Àdoumas sont petits et imberbes, assez grêles ; leurs jeunes gens même ont un air vieillot. Il est du reste assez difficile, pour un Européen, de classer, à première vue, les nègres d’après leur âge. L’absence de barbe, et ces noirs visages, sur lesquels les rides se voient mal, l’en empêchent.

Okandas et Adoumas habitent les bords de l’Ogoôué; piroguiers habiles, ils ont rendu des services appréciables aux explorateurs du Gabon, et c’est parmi eux que se recrute en grande partie le personnel des transports. On peut voir, devant le Palais des colonies, une de ces longues pirogues, à fond plat, dans lesquelles ils convoient les marchandises sur ce fleuve. Le fond plat assure à ces embarcations, dans la traversée des rapides, une plus grande stabilité. Quant aux petites pirogues, qu’on peut voir dans le village et ailleurs, elles sont spécialement destinées à la pêche.

Okandas et Adoumas paraissent des gens aimables. Ils ont constamment le sourire aux lèvres. Leur air vif et bon enfant les fait contraster avec les Sénégalais, toujours très graves, et surtout avec leurs voisins canaques, qui sont un peu maussades, et répondent d’un air assez rechigné aux questions qu’on leur pose. Ces braves Gabonais, au contraire, sont très empressés auprès des visiteurs, et si leur français est un peu élémentaire, leurs poignées de main vigoureuses et leurs bons rires témoignent du moins de beaucoup de cordialité.

Près du village est un chalet où l’on vend spécialement des flacons de parfumerie, faits, paraît-il, avec des huiles du Gabon. De l’autre côté se trouve un pavillon, d’une architecture assez coquette, avec des galeries latérales, et des pieux blancs et bleus soutenant un toit de bambou. On y trouve dans un coin un comptoir de rafraîchissements, où l’on débite les diverses eauxde-vie et liqueurs, qui jouent encore un si grand rôle dans nos procédés de « civilisation » des noirs. Tout le reste est occupé

par une exposition intéressante. Aux parois sont accrochés des panoplies et 'des instruments de musique. Les premières sont formées de coutelas, aux formes rébarbatives, presque tout en lames, avec de petits manches en bois, autour desquels s’enroulent des spirales en fil de fer. Quant aux instruments de musique, le plus notable est un long tambour cylindrique, auquel nos voyageurs ont donné le nom de tam-tam , il rappelle un peu la darbouka algérienne, mais est beaucoup plus long; à côté est une sorte de guitare à quatre cordes, très primitive.

Dans des vitrines on nous montre d’assez jolis ornements en or: bagues, bracelets, colliers, broches, dont Lune, en forme de papillon, est d’un travail vraiment élégant. Tous ces objets sont l’œuvre d’orfèvres venus de la côte de Guinée; l’art des Gabonais eux-mêmes n’est pas encore arrivé à cette perfection.

Nous en voyons la preuve dans ces défenses d’éléphants, où des dessinateurs indigènes ont gravé dans l’ivoire de bizarres processions de nègres, qui montent en spirales jusqu’à la pointe, comme dans une colonne romaine. Celles qui viennent du Gabon sont assez barbares. Comme dans les dessins des enfants ou des peuples primitifs, les personnages y sont représentés de profil, avec des yeux de face. D’autres de ces œuvres, que l’on verra au Palais des colonies, sont d’un travail plus perfectionné. Elles sont l’œuvre de riverains du Congo. On trouvera de l’intérêt à les étudier en détail ; elles renseigneront sur bien des traits de la vie des noirs. Voici, par exemple, toute une procession d’esclaves enchaînés, ou bien un Européen, facilement reconnaissable à ses vêtements et à son chapeau, en pourparlers avec des indigènes. Ailleurs, l’artiste a figuré les animaux du pays : ainsi des éléphants ou bien un crocodile dévorant une panthère.

Nous trouvons encore, dans le pavillon, des corbeilles d’osier tressées par des Gabonais, des nattes et des pagnes faits avec la fibre du palmier raphia, le même arbre qui sert à la construction des cases. Dans le village pahouin, on pourra voir un des métiers qui servent à confectionner ces tissus un peu grossiers, mais très résistants.

LE GABON-CONGO

Nous avons ainsi un aperçu sommaire de la vie et des travaux des habitants du Gabon. Des photographies en assez grand nombre nous renseignent sur l’aspect extérieur du pays. Quelquesuns des sites que nous pouvons contempler ici sont charmants: je citerai entre autres la mission américaine établie sur les bords

liiserand adouma-

de l’Ogoôué, et les vues de Libreville, la capitale actuelle de la colonie, dont les bâtiments disparaissent sous une végétation tropicale extrêmement touffue.

Mais nous ne sommes pas encore renseignés sur la valeur économique de cette possession. Assurément on ne l’a pas acquise

pour le seul plaisir de nous en faire admirer les paysages et les habitants. Quels sont ses produits utiles au commerce? Voilà la question qu’il est légitime de se poser.

Nous trouverons la réponse désirée dans le Palais colonial. A côté de différents objets d’un intérêt tout ethnographique, tels qu’idolcs en bois, meubles appartenant à des chefs, et dont le plus pauvre artisan français ne voudrait pas, instruments de musique, etc., nous voyons là les principaux produits susceptibles d’échange.

Le premier est l’ivoire, dont le marché unique est aujourd’hui l’Angleterre. A côté des défenses d’éléphants qui ont servi, comme nous l’avons vu, aux fantaisies des sculpteurs indigènes, nous en avons là, de toutes dimensions, dans leur état primitif, e’est-àdirc revêtues d’une patine noirâtre qui fait, à première vue, douter de leur nature. Une de ces défenses est particulièrement remarquable; elle pèse 71 kilogrammes, sa longueur est 2m,50, et elle mesure 55 centimètres de tour. Après l’ivoire vient le caoutchouc; c’est, on le sait, la sécrétion d’une liane. On fait une incision à la liane, et on recueille, dans une calebasse, le lait qui en découle. Ce lait, coagulé au moyen de sel, se solidifie peu à peu en dégageant un liquide jaunâtre ; la matière solidifiée est le caoutchouc. Nous en voyons ici des échantillons à scs différents états.

Les forêts qui recouvrent une grande étendue de la colonie ont des essences précieuses pour l’ébénisterie, notamment le santal ou bois rouge, et l’ébène dont on nous montre de très bons spécimens. Le palmier dit Etais guineensis a des fruits dont on extrait la fameuse huile de palme, si employée aujourd’hui dans la parfumerie; c’est encore un des articles d’exportation de la colonie. Quant aux graines et aux racines comestibles, telles (pie le mil et l’arachide, le Gabon ne pourrait pas soutenir la concurrence du Sénégal. En revanche, on a essayé quelques cultures tropicales, le tabac, le café, le coton, la vanille, qui jusqu’ici ont donné de bons résultats.

Les Européens doivent payer les produits qu’ils demandent

LE GABON-CONGO

ainsi aux indigènes. La monnaie n’étant pas encore répandue dans le pays, ils payent en marchandises et surtout en étoffes, Au bénéfice direct qui résulte de ce mode de payement, s’ajoute un autre avantage. Les indigènes prennent le goût de ces étoffes, ils travaillent pour en acquérir de nouvelles, la production augmente et en même temps des débouchés se créent pour les marchandises de la métropole.

Jusqu’ici, c’est l’Angleterre qui a eu le monopole de la fabri-

N ut uni du GjIjoii.

cation des cotonnades employées comme moyens d’échange. Il est à souhaiter que nos fabricants, soutenus d’ailleurs par des droits protecteurs, parviennent au moins à enlever aux concurrents britanniques le marché des colonies françaises. De louables efforts sont faits dans ce sens, ainsi qu’en témoigne l’exposition, par M. Paul Dufourcq, de cotonnades de Ilouen, d’Épinal et de Tarare destinées à la colonie.

L’impression produite par l’exposition du Gabon-Congo ne peut qu’être favorable. Sans doute ce n’est pas là une de ces colonies brillantes, comme la Tunisie ou le Tonkin, sur laquelle

ICO

ou puisse fonder des espérances illimitées. Elle est modeste; mais, si elle rapporte encore peu, il est juste de rappeler quelle n’a pas exigé beaucoup de sacrifices, et d’ailleurs sa production ne fera que s’accroître. De plus, elle maintient le prestige et même la prépondérance de la France dans cette Afrique équatoriale, où presque toutes les puissances d’Europe ont voulu se tailler leur part.

L’OCÉANIE FRANÇAISE

Entre les colonies d’Afrique et d’Indo-Chine qui remplissent l’Esplanade des Invalides de leurs élégantes constructions, de leurs villages, de leurs habitants noirs et jaunes, il n’y a plus beaucoup de place pour les « petites colonies », comme il est convenu de les appeler, bien que l’importance de quelques-unes soit très supérieure à leur étendue. De ces petits territoires, les uns, Saint- Pierre et Miquelon, les Antilles françaises, la Réunion, sont les débris du grand empire colonial que la France laissa s’écrouler au siècle dernier; les autres, celles d’Océanie, d’acquisition relativement récente, sont les parties dispersées d’un domaine que la force même des choses condamne à demeurer modeste. Dans ces milliers d’iles qui parsèment l’océan Pacifique nous n’avons pas même la part principale. Toutefois ne faisons pas fi de ces minuscules possessions; elles ont porté au loin le nom et la gloire de la France, et les races aimables et intelligentes qui les habitent ont en moins de cinquante ans appris notre langue et désappris leurs mœurs féroces.

C’est un sujet d’étonnement pour beaucoup, en pénétrant dans le village néo-calédonien, d’y voir des habitants habillés comme des ouvriers ou des bourgeois de Paris, parlant le français le plus correct, et ne se distinguant de leurs visiteurs que par un teint un peu plus foncé et une chevelure plus luxuriante. L’un de ces

Canaques, Badimoin, est instituteur; il enseigne le français à la jeunesse de Canala. C’est un homme instruit, bien élevé, et l’on comprend qu’il témoigne de l’humeur quand quelque visiteur facétieux lui demande, par gestes, s’il est vrai qu’il a mangé de la chair humaine. Prendre pour un anthropophage un monsieur lettré, parlant français et anglais, cela passe les bornes de l’ignorance permise, dans un pays d’instruction obligatoire. Souhaitons que l’Exposition rectifie d’une manière définitive les notions populaires sur nos colonies.

11 est vrai que la construction même du village peut induire en erreur. Il se compose de quelques huttes, semblables à celles que l’on trouve dans l’intérieur de l’île, et qui servent de demeures aux sauvages; mais ici les habitants sont, ou des Néo- Calédoniens civilisés, qui ont adopté notre genre de vie, ou des indigènes des Loyauté, également initiés à la culture européenne par des missionnaires anglais ou français. Il y a là un contraste qui peut excuser certaines questions ridicules.

Des deux côtés de la porte du village se trouvent adossées deux affreuses images en bois, rouges et noires, dans lesquelles on discerne des figures humaines, aux traits hideux, la langue pendante, la bouche démesurée. C’est à tort qu’on les appelle des idoles. Elles ne représentent pas, comme on pourrait le croire, des personnages d’un Panthéon canaque; ce sont des tabous destinés à consacrer la localité, à la protéger contre les mauvaises influences. On en retrouve de semblables dans le village et devant les cases.

Celles-ci sont de deux sortes. 11 y a d’abord la case du chef, grande construction de 12 mètres de hauteur, qu’on prendrait de loin pour une immense ruche d’abeilles. Elle se compose d’une partie cylindrique, construite en écorces de niaouli, une des essences les plus répandues de l’ilc, et d’une toiture conique en paille, qui donne sa grande hauteur à l’édifice. Au sommet est planté un tabou terminé par une pointe où s’enfilent quelques coquillages. Le tout est ajusté sans un clou ; deux forts poteaux, plantés à l’intérieur, et une charpente assez compliquée sou-

L’OCÉANIE FRANÇAISE

tiennent cette construction, solide malgré son apparence fragile.

L’intérieur est vaste, assez bien aéré, mais il ne reçoit de jour que par la porte. On y peut voir le mobilier, presque tout européen, des quatre Canaques qui y ont vécu tout l’été, sans souffrir autrement d’une température qui a été parfois assez basse.

Case de chef néo-calédonien.

Les trois autres cases sont de même construction que celle du chef, mais leurs toitures sont beaucoup moins élevées. Un petit hangar, à deux toits de paille superposés, qui sert de cuisine, complète cet abrégé de village, très pittoresque. Mais, pour qu’il soit bien l’image de la réalité, il faut se le représenter en esprit disparaissant sous les cocotiers, les lianes et toute la verdure des

tropiques. Les divers végétaux que ces bons Canaques avaient apportés pour nous donner une idée de leur dore natale se sont montrés rebelles à l'acclimatement; des plants de taro, l’un des aliments usuels des indigènes, sont morts; et un pauvre palmier, à demi desséché, effeuillé, blanc de poussière, fait une piteuse ligure entre quelques fragments de coraux, dont il a pris l’aspect minéral.

Nous avons parlé des indigènes du sexe masculin; ils sont au nombre de dix. Le beau sexe est représenté par trois jeunes femmes qui répondent mal, il faut le dire, à nos idées sur la beauté, avec leur peau très noire, leur grande bouche, leur nez aplati, leur chevelure crépue; mais elles ont, malgré cela, un air si bon enfant, qu’on leur pardonne sans peine leur laideur.

Les produits néo-calédoniens ont été exposés au Palais des colonies. Ils sont nombreux et variés. La Nouvelle-Calédonie a un sol fertile, un climat excellent, qui ne connaît les extrêmes ni de froid ni de chaud, et de grandes richesses minérales dans son sous-sol. Si elle était plus étendue (elle n’a, avec les îles voisines, qu’une vingtaine de mille kilomètres carrés, un peu plus de trois départements français), elle deviendrait sans doute une de nos plus florissantes possessions. Telle qu’elle est, des colonisateurs plus entreprenants en auraient déjà fait un pays riche. Mais ici, à notre manque d’esprit d’entreprise en matière de colonies s’ajoutent les difficultés graves qui viennent des transportés.

Ce sont les condamnés, en effet, qui font presque tous les travaux de l’ile. Ceux qu’ils exécutent pour le compte de l’administration sont entrepris souvent sans esprit de suite, poursuivis mollement ou abandonnés avant leur fin; ainsi, malgré tous les travailleurs dont on a disposé, il n’existe pas de route qui traverse l’ile d’une côte à l’autre. Quand aux travaux faits pour des particuliers, ils ont un autre désavantage : les condamnés fournissent une main-d’œuvre à très bas prix, et la concurence du travail libre est ainsi rendue impossible. Or, l’expérience des Anglais en Australie nous le montre, ce sont les colons libres, non les condamnés, oui font un établissement prospère. On peut

Canaques néo-calédoniens,

L’OCEANIE FRANÇAISE. 1C7

donc dire, sans se hasarder, que la Nouvelle-Calédonie ne donnera ce qu’elle peut donner, qu’au jour où l’envoi des transportés y cessera.

Nous voyons à l’Exposition d’abord un choix assez complet des minéraux de l’ile : du colbalt, du chrome, du charbon, de la houille et du nickel. C’est ce dernier métal surtout qui est abon-

Inslitutüur eunuque.

dant; une carte géologique nous en indique des gisements dans un grand nombre de massifs montagneux. Le nickel recueilli est exporté directement en Europe, ou traité sur place, dans un établissement métallurgique, près de Nouméa. On peut dire que 1 exploitation de ce métal a un avenir illimité; toutefois, il faut songer a en répandre l’usage, jusqu’ici assez restreint; c’est en

vue des gisements de nickel néo-calédoniens qu’on avait proposé, il v a quelques années, de remplacer en France la monnaie de cuivre par celle de nickel, qui déjà existe en Suisse. Ce projet a d’ailleurs peu de chances d’aboutir.

À ces divers minerais il faut encore ajouter l’or, dont on avait découvert, à diverses époques, des gisements peu importants, mais qui, depuis 1875, semble assurer une exploitation rémunératrice. Nous n’en avons pas vu au Palais des colonies; l’or, d’une façon générale, ne s’expose qu’en carton ou en plâtre doré.

Dans une terre aussi favorisée que celle de la Nouvelle-Calédonie, toutes les productions des tropiques prospèrent à côté de nos fruits, de nos légumes, de nos céréales d’Europe. Nous voyons ici du café, qu’on dit de qualité excellente, du manioc, du tabac, puis du blé et de magnifiques épis de maïs. Comme productions plus originales, voici du coprah, amandes de cocos desséchées, qui ressemblent, ainsi coupées en morceaux, à de vieux tessons de bouteilles; de la biche de mer, ou holothurie, dont les Chinois sont très friands ; enfin de beaux blocs de résine du pin kaori, qui ont les tons du sucre candi et de l’ambre.

Le pays s’approprie très bien à l’élève du bétail, et les nombreux troupeaux qui paissent dans les pâturages de l’ile ont donné l'idée d’y créer l’industrie des viandes conservées, qui prospère si bien, comme on le sait, en Amérique et en Australie. La grande usine de M. Prévet, établie près de Nouméa, expose, à côté de vues de son établissement, loute une série de ces boîtes en ferblanc, à étiquettes multicolores, si répandues aujourd’hui dans toutes les parties du monde. Mais pourquoi pousser jusqu’au bout l’imitation anglaise? Nous lisons sur les étiquettes : ox lail , ox tongue , etc., quand il serait si facile d’écrire « queue de bœuf », « langue de bœuf ». 11 est vrai qu’on ferait moins ostensiblement concurrence aux Anglais; mais l’ile est de trop peu d’étendue pour que cette nouvelle industrie puisse prétendre en Europe à de nombreux débouchés ; elle pourra s’estimer heureuse quand elle se sera assuré une partie du marché français.

L’OCÉANIE FRANÇAISE

Nous avons un aperçu des richesses de l’ile. Elles né sont pas infinies, on le voit; mais on est encore loin d’en tirer tout le parti possible. Cette exposition doit nous convaincre que la Nouvelle-Calédonie n’est pas seulement la terre maudite où les forçats et les récidivistes vivent avec les anthropophages. C’est une colonie d’un climat très sain, d’un sol très bon, qui pourrait nourrir beaucoup plus de colons qu’elle n’en possède. Que l’avenir lui réserve-t-il? Il est bien difficile de le prévoir. La question dépend elle-même de l’avenir de la transportation.

Quant aux habitants de l’île, ce sont, nous pouvons nous en convaincre, des gens intelligents, gais, très accessibles à l’influence européenne. La race mélanésienne, à laquelle ils appartiennent, a joui très longtemps d’une triste réputation. Elle ne la méritait qu’en partie. Un des principaux torts de ces sauvages avait été de répondre par des représailles aux mauvais procédés des blancs. Des procédés plus équitables les ont facilement humanisés. Si l’ile compte encore beaucoup de tribus sauvages, et c’est à elles qu’appartiennent ces sagaies, ces casse-têtes, dont on nous montre de si beaux trophées, elle a aussi, nous le croyons, des hommes de bonne volonté qui pourront servir d’intermédiaires entre nous et leurs compatriotes.

Moins aimables que les Polynésiens, ces charmants fils d’une nature délicieuse, qui passent toute leur vie en danses, en chants, en fêtes, les Canaques sont, en revanche, plus robustes et plus sérieux. Mais ils semblent atteints du même mal qui sévit, depuis notre entrée chez elles, sur les races de l’Océanie : leur nombre décroît rapidement. En moins d’un demi-siècle, il est tombé de 70 000 à 25000. Peut-être, et nous devons l’espérer, ce mouvement aura-t-il un temps d’arrêt.

Sans offrir le même intérêt que l’Algérie, la Tunisie, le Sénégal, le Tonkin, on voit que notre principale colonie du Pacifique ne mérite pas moins d’attirer notre attention, et cela d’autant plus que c’est peut-être le pays sur lequel régnaient jusqu’ici les idées les plus fausses.

Quant à nos autres possessions océaniennes, la charmante Tahiti, les îles de la Société, les Gambier, les Marquises, etc., c’est au Palais des colonies qu’ont été réunis leurs produits dont nous avons déjà parlé. On n’a fait à aucune de ces terres françaises les honneurs d’une exposition spéciale.

LE KÀMPONG JAVANAIS

À l'extrémité de la rangée de palais consacrés aux expositions des diverses colonies françaises sur l’Esplanade des Invalides, un vaste enclos fait de nattes et de bambous entoure le kampong javanais.

Le mot kampong, dans le dialecte des îles de la Sonde, signifie village, et, en effet, le groupe de constructions de toutes sortes élevées par la section néerlandaise en ce point de l’esplanade des Invalides représente bien un véritable village.

Une visite au kampong pourrait s’intituler une journée à Java, et celui qui voudrait étudier point à point ce curieux village, y trouverait matière à de bien instructives observations.

Mais, sans poursuivre un but aussi sérieux, suivons la foule et voyons ce que nous fournira un rapide examen.

Une fois le guichet franchi nous nous trouvons sur une petite place qu’entourent de légères maisonnettes construites entièrement en bambous. Chacune de ces maisons représente un des types de construction en usage dans les diverses îles des Indes néerlandaises. Précédées de légères vérandas, elles sont coiffées de toits pointus aux courbes gracieuses ; des bambous recouverts de nattes légères forment les murailles. Parfois l’habitation est élevée à plus d’un mètre au-dessus du sol par un solide pilotis aussi en bambous. Sur quelques-unes le gros œuvre est couvert

de rudimentaires sculptures ou de bariolages de couleur, selon l'usage de Sumatra, et reproduisant à peu près le type de l’élégant bâtiment dont nous donnons ci-contre le dessin.

Chacune de ces cases est habitée par une famille indigène qui s’y livre, sous les yeux du public, à son industrie habituelle.

Parlons d’abord des habitants. Ceux que nous voyons au kampong sont, pour la plupart, des Malais et représentent l’élément le plus civilisé et le plus industrieux de l’archipel. Bruns, parfois olivâtres, de petite taille, ils ont quelque analogie avec nos Annamites, mais sans avoir, toutefois, les yeux aussi fortement bridés; en revanche, leur nez est peut-être plus nettement écrasé. Hommes et femmes portent un costume à peu près identique : une veste de toile enveloppant le buste et une longue pièce d’étoffe de couleur, dite sarong, s’enroulant autour des jambes et tombant jusqu’aux pieds. Les hommes seuls portent un turban fait d’un simple foulard roulé dans les cheveux; les femmes conservent la tète nue et ramassent leur épaisse chevelure nouée en un lourd chignon.

Tout ce monde semble du reste fort doux, avenant à l’étranger, mais moins gai, moins souriant que nos Annamites.

Le matin, alors que les visiteurs sont encore peu nombreux, les Malais vaquent aux occupations de la vie domestique, nettoient leurs cases, lavent leur linge, préparent ou consomment leur repas, et ce n’est point là pour l’observateur la moins curieuse partie du spectacle. Après midi, accroupis sous l’auvent de l’habitation, ils travaillent.

Parmi les plus intéressantes industries qu’ils nous présentent ainsi, il faut citer le tressage des chapeaux en paille fine qu’ils exécutent avec une rapidité et une précision vraiment merveilleuses. D’autres tissent des étoffes, taillent des ustensiles de bambous ou cisèlent des bijoux. Mais une jeune Malaise attire surtout l’attention par son travail vraiment artistique. Assise sur le sol, elle dessine sur des étoffes les plus étonnantes arabesques avec un stylet de roseau trempé dans la cire liquide. La cire instantanément solidifiée forme ainsi un apprêt pour la teinture des

LE KÀSirONG JAVANAIS.

sarongs, les dessins qu’elle recouvre étant découverts les uns après les autres afin de permettre à l’étoffe de recevoir des couleurs variées.

Dans quelques-unes des cases, sont vendus les divers produits dont la fabrication n’est en somme qu’ébauchée sous les yeux du public. Il y a là des objets bien curieux et qui feront les délices des collectionneurs de bibelots.

Mais un bruit étrange vient nous tirer de notre contemplation. Une bande de musiciens fait le tour du kampong et la foule se précipite sur leur passage. Je ne sais toutefois si le mot de musiciens convient à ces jeunes Malais qui marchent gravement en agitant une série de bambous enfilés dans un cordon et formant une sorte de harpe primive. Les bambous creux et de longueurs variées, en s’entre-choquant, produisent une sorte de grelottement doux, semblable à celui de nombreuses clochettes de bois.

C’est le signal que la représentation des danseuses va commencer et suivant les avertisseurs, nous allons nous asseoir dans un pavillon à colonnes de bambous, au centre duquel se dresse une plate-forme carrée, la scène où vont avoir lieu les danses. Le fond de la salle est occupé par un nombreux orchestre de musiciens et de chanteurs qui, en attendant l’arrivée des danseuses, nous régale d’une ouverture.

L’orchestre se compose d’instruments en cuivre et d’espèces de marmites de toutes formes et de toutes grandeurs, depuis le plat à cuire deux œufs jusqu’à la plus immense turbotière, aussi haute que large; de séries de lames de cuivre, de deux pouces à près d’un mètre de long, reposant sur de petits et de grands canapés de bronze sculptés; de lames de bois sonore disposées de la même manière (rappelant la marimba américaine); de gongs petits et grands de dix centimètres à six pieds de diamètre ; enfin de violons à deux cordes, d’une forme inconnne. Chaque exécutant est armé de bâtons et de baguettes avec boules de gutta pour frapper les instruments.

Sur un signe du maître, l’orchestre se met en branle; c’est un ensemble de sons extraordinaires, quelques-uns fort doux, argen-

tins, plaintifs, relevés par le mugissement des gongs. Parfois, une mélodie, un motif charmant surgit, qu’un musicien pourrait noter; mais en général, cela détonne aux oreilles comme une cacophonie sans seconde. De temps à autre, la voix perçante et criarde des femmes s’unit comme un gémissement aux accords de celte musique éplorée, et l’on prendrait volontiers ces hommes vêtus d’étoffes foncées, presque noires, pour des croque- morts l’on croirait assister à un service funèbre plutôt qu’à la célébration d’une fête.

Mais voici les danseuses qui entrent en scène et aussitôt l’orchestre se tait. Ce sont quatre jeunes filles de l’archipel Soulou, presque des enfants, puisque l’aînée a seize ans à peine et la cadette treize.

Leur taille, la gracilité de leur forme augmentent encore leur apparence d’extrême jeunesse. Elles portent des costumes d’une parfaite élégance, qui ne diffèrent de l’une à l’autre que par la coiffure. Celle-ci est un casque d’or finement ciselé, dont le cimier de plume est posé tantôt comme sur les casques de nos dragons, tautôt en bataille comme nos chapeaux de gendarmes. Un corsage richement brodé et un long sarong de couleur dont les longe plis traînent à terre en forme de queue, composent le costume fort gracieux, mais qui paraît au premier abord peu commode pour la danse.

Ainsi vêtues, et grâce au fard de santal qui teint d’un jaune clair leur visage et leurs bras, on dirait des idoles de bronze; elles en conservent, du reste, toute l’impassible gravité, alors qu’après avoir salué le public, elles s’accroupissent sur les chaises placées en avant de l’orchestre. Leur danse elle-même, si on peut donner ce nom à ce qui n’est qu’une suite de mouvements d’une extrême lenteur, a un caractère hiératique qui ne peut échaper à aucun spectateur.

Au premier son de l’orchestre, les quatre fillettes se lèvent et commencent leur lente pantomime telle qu’elles l’ont si souvent exécutée là-bas, dans le lointain Soulou, devant les idoles de la pagode royale.

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