LA RUE DU CAIRE
tiennes, s’alignant dans lin désordre voulu et projetant en avant leurs élégants moucharabis en bois tourné. Le moucharabi a l’air d’une cage et c’est un balcon ; derrière le réseau serré de ses fines balustres, la femme musulmane suit le tumulte de la rue à l’abri de tout regard indiscret. Les portes étroites des demeures sont ornées de faïences incrustées dans le mur ou de peintures grossières et tout le long des rez-de-chaussée s’ouvrent d’étroites boutiques abritées par de rudimentaires auvents de bois.
Mais, pendant que je me laisse aller aux souvenirs déjà lointains qu’évoque en moi la vue de ces maisons qui semblent avoir été enlevées à ce Caire que j’ai visité autrefois, un cri d’alarme bref et guttural me tire de ma contemplation et presque aussitôt je suis à demi bousculé par un bel àne blanc, qui passe au trot devant moi, portant sur sa selle rouge un charmant gamin européen et suivi par un fellah à la longue gandoura bleue. Oui, décidément, je suis bien au Caire; je reconnais ce joli petit âne, c’est bien lui, ou peut-être son père, qui me porta autrefois si souvent à l’Esbekyeh, au Bazar ou aux Pyramides. C’est là aussi une idée aimable que de nous avoir amené ces âniers et leurs montures si caractéristiques sur lesquelles chacun peut pour un prix modique s’offrir une promenade.
A travers la foule compacte, je continue mon chemin, amusé et charmé par cette reconstruction si vivante. Je m’arrête devant la sombre et étroite échoppe où un potier fait devant moi, avec une terre apportée d’Égypte, une de ces grossières gargoulettes dont la forme n’a pas changé depuis les Pharaons; à côté, se servant de ses pieds autant que de ses mains, un Arabe tourne de délicates petites quilles de bois destinées à la confection d’un moucharabi. Puis, un peu plus loin, un bijoutier cisèle des bracelets ou contourne des filigranes; un cordonnier brode des sandales; un armurier grave le manche d’un poignard; un artiste incruste des panneaux ou burine un plat de cuivre. A un angle s’ouvre la boutique du confiseur Ahmed-Ahmed-Wanaz : à côté de l’éternel a-rahat loukoum, il a des sucreries semées de graines de sésame ou de poids chiches rôtis, des bonbons à la rose, à la banane, d’un
goût vraiment original et qui ont été fort goûtés des jeunes visiteurs; il a aussi des bonshommes en sucre, des lions, des chamaux, des locomotives du dessin le plus pittoresque et le plus archaïque qui se puisse imaginer. Près de son échoppe un superbe gaillard bronzé et enturbanné, dans une tunique éclatante, sonne du verre en criant : « Bonne orangeade « ; ce janissaire est un marchand de coco ; son étalage, avec ses grandes cruches de verre, est d’un pittoresque réussi.
De ce point j’entends retentir par-dessus les cris de la foule une étrange mélopée. Guidé par ces chants, je m’engage sous un portail et me trouve dans une cour où sont rangés les ânes et leurs conducteurs. Ceux-ci, en attendant les clients, se sont rangés en cercle et chantent à tue-tête une ronde populaire. Que tout cela est donc amusant et vivant!
Je m’arrache enfin à ce spectacle, pénètre encore dans une ou deux boutiques et passe sous un superbe vélum qui abrité l’entrée du concert égyptien. Mais, si nos lecteurs le veulent bien, nous n’entrerons pas, malgré les appels du tambourin, dans ce concert qui ne leur est point destiné et dont la présence dépare ces curieux ensembles.
Comme j’atteins l’extrémité de la rue et que je vois déjà les premières locomotives qui annoncent l’entrée du palais des machines, un grand fellah maigre et noir se courbe devant moi, et, tandis que sa main se tend humblement, j’entends sortir de ses lèvres le mot : «■ Bakchich ». Ab! vraiment, c’est bien l’Égypte tout entière que l’on nous a amenée là, car on n’y a pas oublié le bakchich souverain, ce mot fatidique qui est le « Sésame, ouvre-toi » de ce pays des Mille et une Nuits, pays fermé à jamais à celui qui ne connaît pas l’emploi du tout-puissant bakchich : bakchich d’un sou pour le fellah, bakchich d’une piastre pour le gardien qui vous ouvre la mosquée, bakchich pour le caïd, bakchich pour le pacha, pour le prince, bakchich pour tout le monde. Aussi, sans hésiter, je donne deux sous au fellah et je sors de la rue du Caire.
LA RUSSIE
Les sections étrangères malgré le mauvais vouloir manifesté par les gouvernements monarchiques de l’Europe, occupaient à l’Exposition une place considérable. La description de chacune d’elles nous demanderait une place dont nous ne disposons pas ici; aussi nous nous excuserons de faire un choix limité et de parler surtout des pays américains qui se sont particulièrement distingués. Mais auparavant faisons une courte excursion dans les domaines de notre « grand ami » le tzar de toutes les Russie.
Tout ce que nous voyons dans la section russe, décors, arrangement, objets exposés, est dû à l’initiative privée. Nos lecteurs nous sauront gré de leur épargner l’historique de la formation des comités d’exposants russes. Disons tout simplement que ce sont les fabriques de la ville de Moscou et de son rayon industriel qui ont pris la part la plus active à l’Exposition du Champ de Mars; celles de Saint-Pétersbourg, de Pologne, etc., n’v jouent qu’un rôle secondaire. Le hasard, plus que tout autre chose, a présidé à la création de la section russe ; celle-ci ne peut donc nous donner qu’une idée bien faible de l’activité industrielle actuelle de la Russie : c’est à peine si l’examen attentif de ces vitrines peut, quelques exceptions louables à part, donner une idée du caractère général des tendances de l’industrie du pays.
La section russe se compose du reste de diverses parties. Les « matières premières » sont exposées au quai d’Orsay, au bout des galeries d’agriculture, si l’on remonte la Seine; l’exposition du pétrole de MM. Deutsch frères, au pont d’Iéna, dont une partie est consacrée spécialement à l’attraction du pétrole en Russie s’y rattache tout naturellement. L’industrie proprement dite se trouve loin d’ici, accidentellement divisée en deux tronçons, dont l’un, le plus grand, est entre les sections des États-Unis, de la Suisse, de la Norvège, et du Japon, et l’autre, au Palais des Arts libéraux, dans le voisinage des instruments de musique. Enfin, un groupe d’artistes russes a envoyé quelques tableaux et deux ou trois statues au Palais des Beaux-Arts. Si nous ajoutons à cela la maison russe de l’histoire de l’habitation et une petite izba isolée, nous aurons épuisé tout ce qui touche de près ou de loin au grand empire du Nord.
Après avoir traversé l’exposition agricole de la France et de divers pays étrangers, on arrive aux « matières premières » de la Russie, et l’on est vite désappointé. On s’attendait à voir se dresser devant ses yeux toute une armée de gerbes de blé, une forêt d’épis, emblème du grand pays agricole, qui, encore en 1888, a exporté à l’étranger environ 8 millions et demi de tonnes de céréales pour une somme de 1 0G7 millions de francs. Il n’en est rien. Certes, on remarque sur les murs quelques beaux épis provenant des fermes-modèles des grands propriétaires, surtout de la Russie occidentale ; on voit de beaux échantillons de filasse de lin de la Russie nord-occidentale (gouvernement de Pskof) ; mais cela ne donne qu’une bien faible idée de l’importance agricole du pays. C’est que la Russie impose plutôt par la quantité absolue de sa production des céréales, qui, tout en contenant beaucoup d’éléments nutritifs, n’atteignent pas la belle qualité des hautes sortes de blés de l’Europe occidentale et des États-Unis. C’est toujours le dur, le long travail du moujik dépourvu de bons instruments aratoires, c’est la puissance naturelle du fameux tchernoziom (terre noire, produite par la décomposition séculaire des végétaux sur le terrain tertiaire, et s’étendant en Russie d’Eu-
LA RUSSIE
rope sur 95 millions d’hectares), qui jouent un rôle prépondérant dans la production agricole de l’empire.
Beaucoup plus favorable est l’aspect des nombreux produits des minoteries (Orel, Koursk, Kostroma), des distilleries (Nijni- Novogorod, Riazan, Pskof), des raffineries de sucre (Kharkof), des huileries qui opèrent sur les matières premières fournies par l’agriculture. Parmi ces produits, il y en a qui attestent un haut degré de perfection atteint par ces branches qui, à elles seules, représentent une valeur annuelle de 860 millions de francs. Après avoir jeté un coup d’œil sur les célèbres vodkas (eaux-de-vie de grains), et les quelques bons crus du Caucase et de la Crimée, nous arrivons au pétrole. Tout au bout de la section agricole de la Russie, de belles vitrines renferment une série, nous dirions volontiers une gamme, de produits solides et liquides — ceux ci dans des bocaux élégants — provenant de la distillation du naphte. Ce sont les expositions de quelques grandes Sociétés exploitant les gisements pétrolifères du Caucase, surtout ceux de Bakou, parmi lesquelles it faut mentionner Nobel et Cie, les « vrais rois du pétrole », dignes de figurer à côté des « lords du coton ». Cette partie de la section, avec l’exposition particulière de MM. Deutsch frères, au pont d’Iéna, donne une idée bien nette de l’importance de cette branche de l’industrie pour la Russie, qui, après avoir extrait, en 1870, 27 000 tonnes de naphte, a atteint, en 1886, une production de 1 840 000 tonnes, et, si nous voulons suivre un diagramme à l’exposition de M. Deutsch, plus de 3 millions de tonnes en 1888. Actuellement, c’est la Russie qui tient à ce point de vue le premier rang, en laissant derrière elle les États-Unis eux-mêmes, sans parler du Mexique, du Pérou, etc.
Passons maintenant à l’industrie dans le sens plus ou moins strict du mot. De la rue du Caire, une entrée nous fait déboucher dans l’espace compris entre la section des États-Unis et la section russe; cette dernière est à notre droite. C’est bien la « sainte mère Russie » : en levant les yeux vous apercevez tout en haut, au-dessus de l’entrée de la section, le panorama du Kremlin de
Moscou avec ses murailles asiatiques, ses églises aux coupoles à bulbes dorées. Encore quelques pas et nous voilà au milieu de belles fourrures de martre, de zibeline, de renard, d’ours, entassées peut-être avec un peu plus de profusion que d’art. Un groupe attire votre attention: un moujik, serré dans une pelisse de peau de mouton, tannée au dehors, ayant sa chaude toison au dedans, coiffé d’un astrakhan blanc, lutte, un couteau à la main, contre un énorme ours brun, tâchant de conquérir sa belle peau sans lui laisser la sienne. I/air est imprégné de l’odeur des célèbres cuirs de Russie dont la préparation, connue depuis longtemps s’est fortement développée dans le pays. Des samovars , de formes bizarres, allongées, découpées, scintillent dans des vitrines. C’est le rayon métallurgique de Toula, qui envoie ses produits jusqu’en Asie centrale, et, parait-il, depuis quelques années jusqu’en Afrique. Je m’approche d’un beau samovar, ayant presque la forme d’un minaret, et j’y lis un écriteau: « Vendu à S. M. l’Empereur du Maroc. » C’est la meilleure preuve du goût oriental de l’artisan lointain de Toula. On comprend que ces objets métalliques, cette coutellerie, cette quincaillerie nous témoignent d’un état de la métallurgie où l’homme s’adapte beaucoup plus aux propriétés de la matière rebelle, qu’il ne la domine. Ce n’est pas encore dans ses mains que l’acier devient une sorte de pâte docile. Certes il existe en Russie de grandes et assez nombreuses usines métallurgiques occupant un nombre considérable d’ouvriers et produisant des valeurs importantes (environ quatorze cents établissements, en 1887, plus de cent treize mille ouvriers et plus de 580 millions de francs). Mais d’un côté, cette industrie laisse encore inexploitée une immense quantité de richesses métalliques du pays; d’un autre, elle ne peut vivre, en attendant, que derrière une liante muraille de tarifs protecteurs, à l’abri de la concurrence étrangère. Nous n’avons vu à la section russe que les produits de fonte de deux ou trois usines de fer, toutes de la Pologne. 11 existe cependant une sorte de travail sur métaux, où les Russes éxcellent depuis les temps immémoriaux et qui a subi en ce dernier quart de siècle un
LA RUSSIE
renouveau national, rétablissant les meilleures traditions de l’art moscovite à son apogée : c’est l’orfèvrerie, la ciselure de l’or et de l’argent, enfin tout ce qui exige un goût artistique, une habileté d’artisan, bien plus que la connaissance des procédés de la grande technologie. Laissant de côté les produits de quelques
Paysanne russe.
mines de houille qui, en attendant, peuvent nous servir plutôt d indices du grand avenir de la Russie que de témoignages de son activité économique actuelle, nous abordons l’industrie textile, surtout celle du coton. Cette branche a atteint en Russie un rare degré de perfection ; le filage et le tissage, la teinture et l’im-
pression sur indienne sont exécutés dans le pays par de nombreux établissements, dont quelques-uns sont parmi les plus importants du monde entier. Rien qu’en regardant les belles couleurs, la solidité, l’extrême bon marché des cotonnades, la splendeur et le dessin d’un caractère bien national des soieries et des draps d’or et d’argent, on peut se rendre compte de l’importance qu’a prise dans l’Empire l’industrie textile. Après avoir fait d’énormes progrès, elle est arrivée à produire en 1887 plus de 1 200 millions de francs de valeurs dans trois mille établissements, à l’aide de quatre cent vingt mille ouvriers.
En passant dans l’autre partie de la section russe, séparée de celle que nous venons visiter par la section des Etats-Unis, on trouve exposés des objets en os, en nacre, en bois, en grande partie médiocres, mais quelquefois superbement ouvrés, faits à la main par de petits artisans travaillant à domicile (ce qu’on appelle koustari), des draps et des broderies, ensuite quelques instruments de précision, une carte en relief du massif Caucase et des vitrines de libraires. Parmi ces dernières, nous arrêterons l’attention de nos lecteurs sur un kiosque de M. Sytine, rempli de spécimens de gravures et d’éditions à bon marché, essentiellement populaires, de divers récits et nouvelles de Gogol, Tolstoï, Tourguénef, etc. Tout près, sont deux gros volumes, publiés par Mme Altchsvskyt qui dirige une « école du dimanche » pour les femmes du peuple à Kharkof, et par ses collaboratrices : ils forment comme un complément tout naturel aux éditions populaires et présentent, à notre avis, une œuvre unique dans la littérature de l’instruction publique. Aussi la France du Centenaire a-t-elle cru devoir assigner à cette publication la plus haute récompense. « Que faut-il donner à lire au peuple? » tel est le titre de cet ouvrage. C’est au fond une analyse raisonnée de deux mille cinq cents ouvrages, destinés au peuple, et sa grande originalité consiste dans la reproduction des critiques, tantôt naïves, tantôt fines, émises par de simples paysans et paysannes pendant la lecture à haute voix des ouvrages en question.
Nous n’avons pas beaucoup à dire sur les peintures des quel-
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La maison Russe, à l'Histoire de l’habitation.
LA RUSSIE
ques artistes russes exposées au Palais des Beaux-Arts, si ce n’est que le même hasard qui a présidé à la formation de toute la section russe se manifeste également dans le choix des tableaux envoyés à l’Exposition. Nous ne voulons pas dire de mal des œuvres qui y sont, car il y en a de belles et de sincèrement senties. Mais nous voudrions dire beaucoup de bien de quelques tableaux de l’école moderne qui n’y sont pas et qui, pour nous, expriment mieux l’âme de plus d’un peintre russe de nos jours, très réaliste et en même temps tourmenté par un idéal artistique.
Pour finir notre excursion à travers l’exposition russe, disons quelques mots, à propos de la maison de M. Charles Garnier, sur l’architecture russe en général. Il y a longtemps que des historiens de l’art ont établi que les Russes ont conservé, durant des siècles les anciennes traditions de l’art asiatique aryen mélangé d’éléments touraniens. Dans les monuments les plus anciens des Slaves apparaît une ornementation composée d’entrelacs et d’une flore de convention, sèche, découpée, pour ainsi dire métallique. Or l'architecture byzantine, qui fut introduite en Grèce par les Grecs de la Syrie, avait au fond le même caractère d’ornementation asiatique, et, adoptée à Byzance, elle finit par y étouffer les dernières traces de l’art romain. Les Busses, convertis au christianisme par les Grecs, n’eurent donc aucune peine à s’assimiler les éléments de l’architecture byzantine, qui découlaient du même principe que la leur. Cependant ces éléments furent développés parles Russes d’une manière à peu près indépendante. Déjà, au douzième siècle, les monuments d’architecture par excellence — nous parlons des églises — ont affecté en Russie des allures élancées, tandis que l’art byzantin se caractérisait par une certaine lourdeur. Vers le quatorzième siècle, les Mongols, maîtres de la Russie depuis cent ans, et ensuite les Persans, ont réussi à apporter dans les constructions russes l’élément indo-tatar, parfois même cachemirien : les voûtes qui, chez les Byzantins, sont toujours en plein cintre, reçurent chez les Busses un sommet rectiligne aigu qui s’est accentué encore vers le dix-septième siècle, époque de l’apogée de l’art moscovite. Ala coupole centrale s’ajou-
lent d’autres coupoles élevées en forme de tours, couronnées de bulbes en métal travaillé, dorées ou peintes, et terminées par des croix haubanées de chaînes, tin outre, la pierre de taille faisant toujours défaut et les églises se construisant en briques et en matériaux enduits, l’emploi des enduits amène la coloration; les murs extérieurs se revêtent d’émaux et de peintures, et forment une tapisserie brillante. La tradition orientale se retrouve jusque dans le plan carré des tours du Kremlin, jusque dans ses nierions hauts et étroits. Quant aux palais des boyards moscovites, construits en bois, ils ont péri, et ont été remplacés par des constructions en brique.
Malgré les petites dimensions de la maison si savamment reconstituée par M. Charles Garnier, on peut voir cependant un trait caractéristique, le grand escalier extérieur qui mène directement au second étage, lequel est sans communication avec le premier, ce qui s’explique par la rigoureuse réclusion des femmes moscovites; de même les voûtes brisées par un angle, les balustrades ouvrées, etc. Quant à la petite izba, il faut dire, avec tant d’bistoriens de l’art, que toutes les constructions en bois, composées de troncs d’arbre empilés et assemblés à mi-bois aux angles, ont au fond la même forme partout : en Russie, en Suisse, et jusque sur les hauts plateaux du Tibet. La différence est dans les détails et les motifs de l’ornementation, planches et madriers découpés qu’on sculpte d’abord, et qu’on rapporte ensuite sur la charpente. Dans la Russie centrale et orientale, le mélange, plusieurs fois séculaire, avec des éléments turco-lînnois, détermine le grand rôle que jouent dans l’ornementation les dessins géométriques, égayés par la llore et la faune sculptées propres à l’art russe. La sculpture extérieure colorée trouve son pendant dans les essuie-mains, les draps brodés, les nombreuses icônes hiératiques, les gravures populaires, dont le paysan russe, amateur de couleur plutôt que de plastique, orne l’intérieur de son izba.
LES ÉTATS-UNIS ET LE MEXIQUE
En réponse à l’invitation que notre gouvernement lui fit, dès 1887, de prendre part à l’Exposition universelle de 1889, le Congrès des États-Unis répondit non-seulement en annonçant la participation des trente-huit États, mais en votant une subvention de 1 250000 francs et en s’engageant à payer le transport des produits de ses nationaux. Il désigna le général Franklin pour remplir les fonctions de commissaire général et chaque État de l’Union nomma un commissaire spécial. Quinze cents exposants se firent inscrire, et à eux tous ils occupent dans les différentes sections, y compris celle des beaux-arts, une superficie de 8000 mètres carrés.
On doit voir par cette entrée en matière la place très importante que les États-Unis auront occupée à notre Exposition universelle de 1889. Il ne pouvait en être autrement de la part d’un pays qui non seulement tend à s’affranchir de plus en plus du concours industriel de l’Europe, mais dont l’audacieuse progression va jusqu’à prétendre nous alimenter de ses produits, comme nous l’avons comblé des nôtres pendant si longtemps. Au moins la moitié, pour ne pas dire plus, des exposants de la section des États-Unis ont des dépôts et des représentants dans toute l’Europe. Si l’on songe, d’autre part, à l’engouement qui ne fait qu’augmenter pour les choses américaines, on comprendra com-
bien les États-Unis avaient intérêt d’abord à participer à notre Exposition, ensuite les bonnes raisons qui ont fait que leur section a été une des meilleures parmi celles de l’étranger.
Nous n’avons pas à parler ici delà partie de cette exposition qui figure au Palais des machines, de celle qui constitue en quelque sorte le domaine du grand inventeur Edison, ni des nombreuses applications de l’électricité, phonographes, téléphones, etc., qu’exposent les Américains.
En entrant dans la section nord-américaine nous apercevons de beaux blocs de marbre, taillés avec plus ou moins de fantaisie. Il y a là des spécimens de toutes tailles, qui offrent aux yeux l’éclat et les nervures du marbre le plus pur, mais du marbre rouge ou rose seulement, plus ou moins nuancé. Or tous ces marbres de nuances si variées ne sont autre chose que du bois pétrifié. Dans le pays des Apaches, territoire d’Arizona, se trouve une plaine où fut jadis une forêt vierge, maintenant transformée en un vaste amas de pierres. Ces pierres sont les arbres euxmêmes, pétrifiés dans la lave et les cendres à la suite d’éruptions volcaniques. Telle est du moins l’explication scientifique accréditée. La transformation s’est produite lentement, le silicate se substituantà la matière organique, de manière à conserver intacts les sinuosités, le grain et les anneaux du bois, ainsi qu’on peut l’observer avec le microscope.
Un peu plus loin, la carrosserie américaine est magnifiquement représentée. A côté de voilures plus ou moins luxueuses, selon les goûts, mais toutes parfaitement confortables, sont exposés des harnais de fabrication irréprochable.
Le mobilier est représenté par des meubles de bureaux principalement et aussi par quelques meubles articulés, lits et fauteuils; les armes par une belle collection de la fameuse fabrique Winchester; la musique par un appareil destiné à supprimer, au profit des exécutants, l’emploi des pupitres dont on s’est servi jusqu’à ce jour, c’est-à-dire que l’appareil en question est une sorte de lyre mobile, montée sur tige, qu’on fixe à l’instrument lui-même : violon, violoncelle ou autre instrument à cordes, de
LES ETATS-UNIS ET LE MEXIQUE
telle sorte que la partition est immédiatement sous les yeux du musicien.
Naturellement, le tabac devait figureravec éclat à la section des États-Unis. La Floride et la Virginie ont une exposition remarquable par la qualité de leurs produits. Une fabrique de Richmond a envoyé une mappemonde faite, en 1888, entièrement avec du tabac par un employé de la fabrique. Le tabac déroulé de
Le phonographe d'Edison.
cette mappemonde représenterait une longueur de plus de cinquante kilomètres.
Voici quelque chose de moins fugitif. C’est la poterie. Ala suite d’une exposition de céramique japonaise qui eut lieu à Philadelphie en 1876, une Américaine très artiste, Mme Maria Longworth Storer, eut l’idée de fonder un établissementde céramique à Cincinnati. Elle donna suite à son projet en 1880. Son père, M. Joseph Longworth, avait déjà fondé une École d’art et est encore à la tête, croyons-nous, d’un musée artistique. L’établissement
de Cincinnati, appelé poterie de Rookwood, a contenu pendant quelque temps une école de peinture sur poterie. Sa production est une vraie faïence faite de terres lirées des carrières de la vallée de l’Ohio. La collection présentée à l’Exposition est des plus remarquables.
Enfin, voici des échantillons de coton de la Floride et de la Caroline du Sud, celle-ci particulièrement riche en ce dernier produit, qui constitue sa plus importante ressource. Mais il y a encore de plus beaux spécimens de coton de ce pays à la galerie de l’agriculture, au quai d’Orsay.
11 est un produit merveilleux pour ses multiples emplois que nous aurions été fort étonné de ne pas rencontrera la section des États-Unis : c’est la bienfaisante vaseline. Elle a son exposition spéciale et intéressante au moins par la variété de scs préparations. On sait que la vaseline est un dérivé du pétrole.
A côté de ce produit industriel appelé à rendre des services de plus en plus grands, nous en apercevons un autre, qui est un « colorant concentré pour le beurre»; c’est-à-dire que, lorsqu’on veut donner au beurre une belle couleur qui permettra de le vendre plus cher, on verse dans la baratte une certaine quantité du susdit colorant, lequel se mélange au lait, devient parconséquentbeurre avec lui et augmente son poids du sien. Hâtons-nous d’ajouter que personne n’en ignore, car les fabricants sont les premiers à le dire.
Mais revenons à des manifestations plus sérieuses de l’industrie américaine.
Après une très belle exposition d’étoffes dites indiennes, nous sommes arrêtés par quelques belles collections d’orfèvrerie. C’est la compagnie Britannia, du Connecticut, qui expose des services de toilette et de table, en or, en argent ou bronze, dont quelquesuns ont été exécutés d’après les modèles d’artistes français, ce qui veut dire que les Américains, pour une bonne part, apportent une originalité personnelle au travail du métal.
Les maisons Gorham et Tiffany exposent également des objets d’orfèvrerie fort remarquables, entre autres des couverts d’argent
Le Palais Mexicain.
LES ÉTATS-UNIS ET LE MEXIQUE
de style très original et des fleurs d’émail qui ont été très admirées. Il y a dans tout cela un esprit de recherche incontestable et là, comme ailleurs, on sent que l’Américain essaye de tout faire par lui-même. C’est ce que nous avons dit en commençant.
Pour mémoire, nous signalerons dans la galerie supérieure du pavillon des industries diverses, et faisant suite à l’exposition des Etats-Unis, un groupe pédagogique fort intéressant. C’est une exposition, un peu trop cachée, ce nous semble, des établissements universitaires, écoles normales publiques et institutions privées, avec un groupe des livres scolaires. De même, les établissements de bienfaisance, si nombreux et si bien compris aux États-Unis, méritaient mieux que d’être uniquement représentés par l’hôpital de Bellevue (New-York).
Mentionnons, pour finir, l’épée de Benjamin Franklin, exposée dans une vitrine, comme un fétiche au milieu de la section américaine, et qui est celle dont il se servit, dit une notice, dans les combats livrés là-bas pour la cause de la liberté.
Passons maintenant à l’exposition mexicaine, qui a donné, dès le début, son adhésion absolument officielle à notre invitation. Son parlement a voté un million pour couvrir les frais de l’exposition, et le comité d’organisation a été choisi parmi les personnalités les plus remarquables du gouvernement local et de la colonie mexicaine à Paris.
L’architecte du Palais mexicain est lui-même un Mexicain, M. Antonio Anza, qui a pour collaborateur un autre compatriote, M. Luis Salazar. Le palais a été construit dans le style architectural des anciennes races du Mexique. M. Antonio Anza a, pour ce faire, puisé ses documents dans les travaux spéciaux de quelques archéologues qui se sont plus particulièrement occupés, ou s’occupent encore de l’ancien Mexique.
L’édifice occupe une superficie de 2159 mètres carrés. 11 comprend une grande salle de 40 mètres de longueur sur 24 de large, avec un escalier au centre, à double rampe, conduisant aux galeries supérieures. Cette salle centrale est flanquée de deux pavil-
Ions latéraux. La construction est en fer, fonte et acier, celte dernière matière formant le recouvrement. La décoration extérieure se compose de douze bas-reliefs de bronze qui représentent les rois et les divinités mexicaines, de deux cariatides, etc. Sauf le motif principal de la façade et le couronnement des portes d’entrée qui sont en zinc fondu et galvanisé, toute la décoration est en zinc repoussé. Bronzes et zincs sont de M. Jésus Contreras, sculpteur mexicain.
Ce n’est pas sans surprise qu’on a pu parcourir la magnifique exposition installée dans ce palais. Certes, nous ne dirons pas d’elle, comme de celle des États-Unis, qu’elle témoigne déjà suffisamment que les Mexicains peuvent se suffire à eux-mêmes. Mais elle donne, à coup sûr, une idée profonde des richesses incomparables de ce magnifique pays si longtemps négligé, comme elle prouve la volonté de ses habitants d’en tirer parti.
Toutes les branches de commerce sont ici représentées.
Nous retrouvons, en somme, les mêmes éléments que nous avons rencontrés dans les sections les plus abondantes. Mais nous y trouvons en plus des échantillons de produits agricoles, de matières textiles, de minerais qui nous donnent du Mexique une idée bien spéciale; car là est véritablement la fortune de ce pays. Et les organisateurs semblent avoir insisté «avec une liante intelligence sur cette partie de l’exposition mexicaine en comblant nos regards de tous les documents, de tous les renseignements propres à guider nos 'études et notre expérience. Collections, cartes et allas géographiques et géologiques, photographies, albums, livres, sont là pour fixer nos idées. Yoilà, encore une fois, la partie saillante de cette exposition; celle qui, au milieu d’autres produits commerciaux de toutes sortes, nous montre le Mexique tel qu’on nous l’a fait entrevoir, avec le sentiment aussi exact que possible de son avenir industriel.
C’est un des traits les plus remarquables de l’Exposition que la grande place occupée par les États latins de l’Amérique du Sud. Chacun d’eux s’est logé dans un palais à lui, et les architectures de ces édifices ajoutent beaucoup au pittoresque du Champ de Mars. Cette année 1889 sera une date importante dans l’histoire des jeunes peuples du Nouveau-Monde. Ils comptaient peu jusqu’ici dans le mouvement économique du globe; la politique, les guerres civiles, où l’on pouvait récolter des honneurs, de l’argent, des uniformes, avaient absorbé l’existence de la plupart d’entre eux, et les prodigieuses richesses naturelles de leur sol et de leur sous-sol demeuraient inutilisées et semblaient devoir l’être toujours. C’est sous cette impression que s’étaient endormis les Parisiens, lors des dernières expositions. En parcourant les palais de l’Amérique latine, ils doivent convenir que le tableau a changé.
A quoi tient ce relèvement inespéré? Dans la plupart des cas, à l’immigration européenne. Un sang nouveau a rajeuni ces races un peu molles. Les seuls États qui jusqu’à nos jours avaient échappé à la torpeur générale, étaient précisément ceux où les éléments étaient les plus nombreux, où l’influence scientifique et littéraire venue de l’Europe était la plus grande : l’Argentine, le Brésil, le Chili. Ce sont eux qui tiennent aujourd’hui la tête du
mouvement. Les autres ont suivi ou suivent, quelques-uns d’un pas lent et d’un air modeste, d’autres plus fiers, disons même plus prétentieux. Mais pas un ne résiste à l’entrainement, si ce n’est peut-être le Pérou, ruiné par des vainqueurs impitoyables, et qui n’a réussi à exposer qu’en empruntant à l’Uruguay un pauvre coin de galerie.
Le Brésil est le plus coquettement logé dans son joli palais blanc, orné et fleuri, avec ce minaret de 40 mètres, d’où l’on a une si jolie vue de la tour Eiffel, et ces statues de fleuves qui décorent l’entrée principale: une serre, rejointe par une galerie au corps du bâtiment, permet à de belles plantes tropicales de s’épanouir en toute liberté, et dans une petite pièce d’eau sont posés les gigantesques plateaux verts de la Victoria regia , la plus grande plante aquatique connue.
Les selvas du Brésil livrent à l’ébénisterie un inépuisable trésor de bois précieux ; nous en voyons des pyramides étalées au rez-dechaussée, tandis qu’à un étage supérieur on nous montre les meubles de style qu’en ont fabriqués des artistes indigènes; la plupart de ces bois ne sont pas employés, je crois, dans l’ébénisterie européenne, où nous nous servons presque exclusivement d’essences répandues dans nos pays mêmes, chêne, noyer, poirier, olivier, etc. L’acajou, qui faisait les délices de nos pères, est décrié, on ne sait pourquoi. On ne peut donc prévoir encore quels débouchés trouveront ces bois brésiliens, qui sont si beaux, d’un grain si fin, et qui, nous nous en rendons compte, peuvent être si artistement travaillés.
Avec les pyramides de bois en alternent d’autres composées de minerais ou de pierres d’ornement : parmi ces dernières on remarquera les magnifiques marbres veinés de noir de Gandarela. Ailleurs s’élèvent d’énormes piles de caoutchouc. Un petit salon, très élégant, renferme quelques spécimens de café, de cacao et d ’yerba maté, plante dont l’infusion donne un thé très apprécié dans l’Amérique du Sud et qu’on pourra déguster ici, de même qu’au Paraguay.
Le Chili, qui s’est logé dans une grande halle en fer colorié,
destinée à devenir un marché de Santiago, nous montre tous les produits d’un petit peuple très actif, très jaloux de son indépendance et qui cherche bravement à se suffire à lui-même. Il a transporté chez lui presque toutes les industries d’Europe : nous voyons là des machines, de la confiserie, des liqueurs, de la parfumerie. Ce qui fait du Chili un pays privilégié, c’est qu’il s’étend sur plus de trente degrés de latitude, et que, plongeant par la Patagonie dans les mers antarctiques, il s’élève, par les déserts
La Victoria regia.
conquis sur la Bolivie et le Pérou, au-dessus du tropique du Capricorne. Il a ainsi tous les climats, et peut faire prospérer, à côté des cultures des pays chauds, toutes les graines, tous les légumes d’Europe. Les vignes, notamment, couvrent de vastes étendues; ce sont des plants d’Europe qui ont servi à les propager, et leurs produits usurpent les noms de grands crus français. La boisson nationale est la chicha, vin blanc dans lequel on a infusé des herbes aromatiques. Les Chiliens distillent aussi des eaux-devie, et même depuis quelque temps ils fabriquent de la bière, car la bière a envahi les deux mondes.
Tous ccs produits industriels ou agricoles, auxquels nous pouvons ajouter de belles fourrures, des cuirs tannés, etc., occupent le rez-de-chaussée. Au premier étage, nous admirons une superbe collection de minerais et de bois précieux. Aux parois sont suspendus quelques tableaux d’artistes chiliens, qui nous donnent une idée assez précise de la nature de leur pays. Nous voyons là de grandes plaines couvertes de moissons, qui rappellent la fleauce, et des chaînes de montagnes dont la hauteur et l’austérité dépassent celles des Alpes. En même temps des séries de photographies nous permettent de nous rendre compte de l’aspect des cités chiliennes, de Santiago notamment, dont les somptueux palais ne dépareraient pas une capitale d’Europe.
La République Argentine occupe un immense édifice, le premier qui se présente aux regards du voyageur que transporte au Champ de Mars le chemin de fer Decauville. C’est un palais de clinquant : les verres, le fer, les faïences qui sont entrés dans cette construction ont les couleurs les plus éclatantes. Le soir, quand la lumière électrique fait flamboyer toute cette verroterie, l’effet est vraiment merveilleux; de près, le travail semble un peu grossier.
L’Argentine est entrée plus récemment que le Chili dans l’ère des progrès pacifiques. Mais elle a de grands avantages sur son voisin : elle a un territoire beaucoup plus étendu et elle est plus près de l’Europe. L’immigration s’y précipite aujourd’hui avec une hâte vraiment fiévreuse : Italiens, Espagnols, Français, Basques, y forment de véritables cités. La capitale fédérale, Buenos-Ayres, est devenue eu quelques années la ville la plus peuplée de l’Amérique du Sud; les terrains y ont atteint des prix fabuleux; les fortunes s’y édifient avec une rapidité si grande qu’elle fait prévoir une crise prochaine.
O11 aura, en parcourant l’exposition argentine, une idée très nette de l’incroyable richesse de ce pays. C’est un immense magasin où l’on se perd : les bois, les cuirs tannés, les viandes conservées, les laines, les boissons, les produits alimentaires occupent chacun un espace qui, ailleurs, suflirait à l’exposition de tout un
Le Palais de la République Argentine.
État. Il serait étonnant qu’on ne cherchât pas à utiliser, dans le pays même, une quantité pareille de matières premières. Aussi les Argentins ont-ils déjà introduit chez eux quelques industries: ils font des vêtements, des chaussures, des chapeaux; mais tous ces articles portent la marque parisienne, et imitent, souvent assez mal ceux que nous sommes habitués à voir chez nous. Combien ces superbes sombreros, que l’on nous a montrés à l’exposition mexicaine, sont supérieurs à ces chapeaux haute forme, symbole de notre prosaïque civilisation !
Yoilà les trois grands peuples de l’Amérique du Sud. C’est à eux qu’il faut regarder, si l’on cherche à se rendre compte de l’avenir de ce continent. Les petits États, qui ont fait de grands frais d’installation, n’en sont pas moins intéressants à étudier. Ainsi l’Uruguay, qu’on peut considérer, géographiquement, comme une dépendance de l’Argentine, a édifié un grand palais de brique et de fer, au centre duquel trône la fabrique de viande conservée de Fray-Dentos, dont les produits sont si universellement connus. La Bolivie a une construction flanquée de quatre minarets, qui est bien un peu grandiose pour un État aussi pauvre. Avec ses hauts plateaux froids, la Bolivie ne pourra jamais attirer l’immigration européenne; elle n’a pour elle que les richesses de son sous-sol, les mines d’argent, exploitées depuis le temps des Incas. On a eu l’idée heureuse, pour nous donner une représentation du travail de ces mines, de pratiquer derrière le palais une issue en forme de tunnel, dont les parois et le plafond sont revêtus de blocs de minerai de Iluanchaca.
Le Vénézuela est un pays bien plus riche. Il possède un grand fleuve, d’immenses forêts, et, dans ses hautes sierras, il offre à l’immigrant d’Europe un climat tempéré. Mais il a gaspillé beaucoup de temps en guerres civiles, et son essor est tout récent. Il occupe un fort joli palais, blanc, très orné de guirlandes, de palmes, de coquilles, de volutes, et dominé par un svelte petit minaret. L’exposition, où nous retrouvons comme partout les graines et les bois, est disposée avec beaucoup de coquetterie. Une petite salle, pleine de crânes et d’antiquités diverses, four-
nira d’utiles informations à ceux qui étudient cette science encore si peu connue : la préhistoire américaine.
Citons encore l’Équateur, qui s’est logé dans un tout petit cube gris, de construction inca, blotti au pied de la tour Eiffel, et qui nous montre de beaux tapis, des meubles incrustés de nacre, des ouvrages en plumes; le Paraguay, qui occupe un petit chalet assez rustique; enfin la Colombie et le Pérou, qui sont venus chercher un abri dans la grande nef de l’Uruguay, et nous aurons parcouru rapidement toutes les expositions sud-américaines.
Il y a, dans ce spectacle, quelque chose qui réconforte un peu les sceptiques. Nous voyons que si la liberté peut momentanément troubler la vie des peuples, elle n’en opère pas moins, à la longue son action bienfaisante. Voyez ces pays latins d’Amérique; arrachés à l’Espagne, ils se sont dévorés eux-mêmes par cinquante ans de guerres civiles. Mais, avec l’aide du savoir et des immigrants d’Europe, ils ont enfin dépassé cette période d’enfance turbulente. Us se mettent en mesure de jouer dans le monde le rôle auquel leur richesse naturelle leur permet de prétendre. Il est donc permis de croire que l’Amérique du Sud pourra, dans l’avenir, faire équilibre à l’Amérique du Nord, et rendre, dans le nouveau monde, une place importante à la race latine. Parler d’Amérique latine paraît sans doute inexact. Les peuples du continent sont d’origine mixte; les noirs et les Indiens entrent plus encore que les blancs dans sa composition. Mais cette race nouvelle est latine, de langue, de culture et d’éducation. Elle regarde vers Paris comme vers son centre intellectuel. Qui nous dit que, renforcée par l’immigration européenne, elle n’aura pas de brillantes destinées dans la nouvelle histoire du monde? En n’exterminant pas les races indigènes, comme on l’a fait aux Etats-Unis, en se les assimilant au contraire, l’Amérique du Sud a donné un grand exemple de fraternité. Serait-il juste qu’elle en eût été punie par une irrémédiable impuissance?