CHAPITRE VII
PROPRIÉTÉS EXPRESSIVES DES PERCEPTIONS SENSIBLES. — LE CHAMP DE LA CONSCIENCE, COMMUN AUX PER- CEPTIONS SENSIBLES ET AUX ÉTATS MORAUX. — CARACTÈRES COMMUNS A CEUX-CI ET A CELLES-LA. : — EXEMPLES TIRÉS DU LANGAGE ET SPÉCIALEMENT DES QUALIFICATIFS. — TABLEAU DE CEUX-CI APPLI- QUÉS A LA FOIS AU PHYSIQUE ET AU MORAL. — DISCUSSION DE CE TABLEAU.
N homme, fatigué d'avoir longtemps écrit, quitte son travail, allume un cigare et s'assied devant son feu. Pendant qu'il se repose, il sent Vodem et le goût du tabac qu'il fume, il entend le roulement des voitures dans la rue, il voit le marbre de la cheminée, il sent la chaleur du foyer, il éprouve une lourdeur à la tête; obsédé encore de ce qu'il vient de composer, il veut s'en distraire. Tous ces divers états de conscience, sensations, souvenirs, voiitions, etc provenant, les uns de l'aperception
externe, les autres de l'aperception interne, ne sont pas nets en lui, ils ne pourraient Fêtre que s'ils étaient successifs; l'attention, qu'ils éveillent plus ou moins et qu'ils se disputent, se répartit sur eux tous assez inégalement. Plus la conscience en embrasse à la fois, plus ils sont confus, mais dans cette confusion même il y a un sentiment de leur coexistence, et pris deux à deux seulement, ou même trois à trois, ils sont sentis ensemble et distinctement, car on peut voir un marbre et entendre un bruit en même temps, avec assez de netteté, même aussi se souvenir, à la condition qu'aucun de ces états conscients ne soit compliqué.
Deux états conscients ne peuvent apparaître dans le même sujet sans y être en rapport, par cela seul que le sujet dit : je les sens;V\imtk. du moi impose toujours à la pluralité de ses états quelque chose de commun. Les états conscients les plus différents ne sont donc jamais sans soutenir entre eux quelque rapport plus ou moins lointain. Tout se tient en effet dans la conscience. Au moment où elle fonctionne, il ne s'y trouve pas de solution de continuité entre ses données. Le milieu interne et commun où se donnent, en quelque sorte, rendezvous tous nos états conscients, nous est inconnu dans sa nature, il appartient à la métaphysique, mais la constatation de son existence relève de l'expérience; on peut ne pas pouvoir expHquer comment il se fait que l'homme se sente un sous la variété de ses états conscients, mais nier pour cela la réalité de ce sentiment ou le déclarer illusoire, parce qu'il reste inexplicable, c'est autoriser à con-
tester de même toute autre aperception; car il n'en est pas d'un témoignage plus sûr.
Ce milieu de nos états conscients, quels qu'ils soient, n'a pas reçu de dénomination précise, car le mot sensorium s'applique ordinairement au siège cérébral des sensations seules qui sont les données de l'aperception externe, plutôt qu'au centre des données de l'aperception interne. Le milieu commun en nous aux données de l'une et de l'autre aperception, c'est ce que nous appelons le champ de la conscience, sans attribuer d'ailleurs aucune portée métaphysique à cette dénomination générale.
Nous venons de constater que tous les états de conscience tiennent, de l'unité même du sujet qui en est le siège, quelque communauté de nature. Or, dans le champ de la conscience, nous trouvons des états intérieurs que nous avons appelés les perceptions sensibles, et d'autres états intérieurs, tels que les idées, les volitions, les passions, rapportées, à tort ou à raison par le commun des hommes, à trois facultés dites l'intelligence, la volonté et le cœur, et que nous appellerons des états moraux.
Il existe donc des caractères communs aux perceptions sensibles et aux états moraux, et ce sont précisément ces caractères que nous appelons expressifs. Nous ne faisons pas là une hypothèse, mais une simple constatation.
Nous allons mettre ce fait en évidence d'une manière plus saisissante, en le montrant consigné dans le lan-
gage, qui est un témoignage irrécusable de l'humanité.
Le langage fait foi de l'analogie profonde et subtile qui existe entre les perceptions sensibles et les affections morales, telles que les passions, les sentiments et aussi les pensées. Et d'abord, le mot sentir s'applique aussi bien au moral qu'au physique ; on dit que le cœur ou l'âme sentent^ comme on dit que le corps sent les diverses impressions du dehors. Le mot toucher, par exemple, se dit au moral comme au physique; penser et peser sont le même mot légèrement modifié ; le goilt est à la fois le nom d'un sens et le nom d'une aptitude esthétique de l'esprit; entendre un mot signifie à la fois en percevoir le son et en comprendre l'acception; on dit une vue de l'esprit. On s'explique par la formation même du langage comment ce lien entre les perceptions sensibles et les états moraux s'y est peu à peu révélé.
La formation du langage suppose la désignation de chaque objet auquel un nom est attaché. La définition des choses a été nécessairement postérieure à leur désignation. Les objets physiques ont été facilement désignés par le geste et, dans ce cas, l'entente sur la dénomination des choses perçues s'est facilement établie. Mais, quand il s'est agi de désigner les objets moraux, c'est-à-dire les phénomènes de la pensée et du sentiment, la désignation directe n'était plus aussi facile. On pouvait bien par le cri, le soupir, les larmes, le rire et les gestes qui les accompagnent, exprimer directement certains états moraux, la douleur et la joie en général; mais une infinité de passions et d'émotions délicates et compliquées res-
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