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CHAPITRE VI

CONNAISSANCE DES OBJETS. — DIVERS DEGRÉS d'oB- JECTIVITÉ DES CONNAISSANCES. — DES SIGNES ET DE LEURS DIVERSES ESPÈCES.

OU S ne connaissons un objet extérieur à nous, quel qu'il soit, qu'à la condition de communiquer avec lui, d'une façon ou d'une autre, soit directement soit indirectement; d'où il suit que l'objet ne peut nous être connu s'il n'y a rien de commun entre sa nature et la nôtre, et qu'il nous est d'autant mieux connu que sa nature a plus de caractères communs avec la nôtre.

Ce qu'il y a d'objectif dans nos états conscients, c'est ce qu'ils nous font connaître des objets extérieurs qui les déterminent, c'est donc précisément ce qu'il y a de commun entre ces états et les objets. Pour nous^ connaître un objet, c'est donc, au fond, avoir conscience de sa nature par l'intermédiaire de la nôtre en prenant conscience de ce qui se trouve dans la nôtre de commun avec la sienne.

Du moment qu'il existe quelque chose de commun entre le monde de nos sensations et le monde extérieur, il peut y avoir, entre nos sensations, des rapports objectifs, c'est-à-dire des rapports auxquels correspondent des rapports semblables entre les objets extérieurs. Aussi concluons-nous spontanément de l'existence des premiers de ces rapports à celle des seconds.

Par exemple, nous concluons du nombre en nous de telles perceptions visuelles appelées arbres à un nombre égal hors de nous d'objets correspondants appelés aussi arbres; notre foi dans l'objectivité de nos perceptions et de leurs rapports est même si forte que nous extériorisons spontanément nos perceptions visuelles et que nous les indentifions avec leurs objets, par une illusion qui a été signalée dans un chapitre précédent. Quand il y a changement dans les rapports de situation de deux images visuelles, de telle image appelée cheval avec telle image appelée route, nous en concluons qu'il y a aussi changement hors de nous dans les rapports de situation des objets qui déterminent en nous les images, et nous disons que dans le monde extérieur un cheval marche sur la route.

Les sciences se proposent de nous faire connaître le monde extérieur par les lois qui régissent les rapports des objets entre eux, et n'ont pour atteindre ce but qu'à enregistrer les lois qui régissent les rapports objectifs de nos perceptions sensibles entre elles.

Ce programme n'est rigoureusement suivi dans aucune des sciences naturelles. Aucun savant ne se borne à obser-

GÉNÉRALE

ver des rapports et à introduire des lois. Tous, instinctive- » ment, spéculent sur l'essence même des objets, et sous les noms de matière, forces, affinités, vie, etc., ils désignent des substances et des attributs qu'ils leur supposent. Or, tous les types de ces entités, ils les puisent dans la nature humaine par la conscience qu'ils en prennent en euxmêmes. Et cette application des données de la conscience aux objets du monde extérieur est jusqu'à un certain point légitime, car, comme nous l'avons fait observer, si les rapports de nos sensations sont objectifs, c^est parce qu'il y a quelque chose de commun entre notre nature et celle des objets extérieurs. Il faut une extrême prudence toutefois pour n'attribuer aux objets extérieurs rien de notre propre essence que ce qui leur en est commun. La moindre témérité dans ce genre d'attribution conduit à l'anthropomorphisme, et les analogies sont dès lors dénuées de toute autorité scientifique.

Il résulte de la précédente analyse, que les objets du monde extérieur nous sont connus de deux manières différentes, soit par l'assimilation que nous faisons de leurs rapports entre eux aux rapports entre les états de conscience (perceptions sensibles) déterminés en nous par leur impression sur nos sens; soit par l'assimilation que nous faisons de leur nature même à la nôtre en percevant ce qu'il y a de commun entre leurs attributs essentiels et ceux que nous révèlent en nous nos propres états de conscience.

Nos perceptions les plus objectives sont celles qui nous font connaître la nature même des objets par la conscience

de notre propre nature ; le perception de résistance, par exemple, nous révèle par la conscience de notre propre effort musculaire la force de l'objet égale à celle que nous déploj^ons. Nos perceptions les moins objectives sont celles qui ne nous font rien connaître des objets sinon leur seule existence, parce que conventionnellement nous avons attaché tel signe sensible à tel objet ; par exemple, les mots créés par convention dans une langue n'ont de commun avec les objets qu'ils désignent que l'existence : ces mots ne révèlent même pas la présence des objets désignés : ils s'appliquent à tout un genre, et il y faut joindre un démonstratif pour en déterminer l'application à tel ou tel objet. Si, dans une langue morte, nous trouvons un mot dont la signification soit aujourd'hui entièrement perdue, rien dans ce mot ne pourra nous révéler à quel objet il était attaché; nous pourrons seulement conclure de l'existence de ce mot à l'existence de quelque objet d'ailleurs indéterminé. On ne peut donc concevoir aucune perception moins objective qu'une perception sensible considérée comme signe conventionnel.

Si l'on entend par signes, en général, toutes les perceptions sensibles attachées à des objets extérieurs sans avoir avec eux rien de commun que l'existence, de sorte qu'elles n'en révèlent rien autre chose que leur existence présente ou passée, il faut distinguer deux catégories de signes : les signes qui sont attachés aux objets par la seule convention, comme la plupart des mots d'une langue, ce sont de purs symboles ; et les signes qui sont naturellement attachés aux objets, par un rapport habituel de

coexistence, sans que la convention y soit intervenue, comme, par exemple, le mouvement de la tête par lequel les hommes de toutes les races signifient le phénomène mental de la négation. Les gestes de ce genre peuvent avoir été déterminés à l'origine par l'utilité avant d'être devenus habituels et héréditaires ; Darwin, par exemple, attribue le mouvement de tête négatif à l'utilité qu'il y a eu de tout temps, pour les enfants à la mamelle, de détourner latéralement la tête pour refuser le sein qui leur est présenté quand ils sont rassasiés; quelle que soit l'origine de ce geste, on ne saurait découvrir rien de commun entre sa nature et l'état mental qu'il signifie. C'est un signe qui accompagne naturellement cet état, et en révèle seulement l'existence à ceux qui ne l'ont jamais vu se produire sans qu'il y eût négation dans l'esprit.

Dans les pages qui précèdent nous avons défini les signes soit purement conventionnels, soit naturels. Les perceptions sensibles soutiennent souvent avec leurs objets un rapport beaucoup plus intime qu'un lien de convention ou de coexistence habituelle; elles sont alors plus que des signes.

Il y a en effet des perceptions sensibles qui nous révèlent non seulement l'existence des objets extérieurs, mais encore l'essence même de ceux-ci, parce qu'il y a dans ces perceptions sensibles des propriétés qui leur sont communes avec eux. En percevant une mélodie, par exemple, nous percevons l'état moral de tristesse ou de joie dans lequel se trouvait réellement ou par imagination

le compositeur, parce que la lenteur ou la précipitation du rythme reproduit la langueur ou la vivacité du sentiment. Le lien entre la perception sensible et l'objet n'est ici ni la convention ni l'habitude naturelle et héréditaire, c'est l'identité de caractère chez l'une et chez l'autre. Aussi ne pouvons-nous pas dire qu'une pareille perception sensible soit un signe : elle est certainement plus qu'un signe, elle est non pas symbolique, mais expressive. Nous donnerons plus loin la définition exacte de ce terme dont nous nous sommes déjà servi en n'y attachant que son sens le plus naturel. Il nous suffit pour le moment d'avoir distingué les perceptions sensibles qui nous révèlent les objets par certains caractères qu'elles ont de commun avec eux, des perceptions sensibles qui ne nous révèlent que l'existence des objets par une relation toute conventionnelle avec eux ou par une concomitance habituelle et héréditaire.

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