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vements invisibles. Et cette courbe est reproductive de ceux-ci. Elle est, pour ainsi dire, le prolongement externe de leur trajectoire interne; elle n'est pas seulement comparable aux courbes des appareils enregistreurs, qui renseignent exactement par symbolisme géométrique sur des phénomènes d'un tout autre ordre.
A moins d'admettre l'harmonie préétablie, on ne peut nier qu'il y ait transmission de mouvement établie entre l'activité invisible et la forme visible qu'elle revêt, transmission d'un point de départ interne à la surface externe, et par suite une certaine trajectoire, par suite enfin quelque communauté de nature. Ce qui nous importe, c'est que, à ce titre, le renseignement que les gestes et la mobilité des traits du visage nous donnent sur l'homme interne est reproductif.
Quand un mouvement se produit dans l'homme interne de manière à le faire sourire, quel que soit le point initial où ce mouvement prend naissance, sa trajectoire aboutit au champ du toucher et s'y prolonge selon les lignes mobiles et palpables qui Hmitent le corps. Et en outre, puisque nous voyons ce mouvement communiqué, c'est que les lignes ont dans le champ de la vue leurs correspondantes, de sorte que des lignes visuelles coïncident avec les lignes tactiles pour former le contour qui est un dans notre perception une de l'espace tactile et de l'espace visuel. Un sourire est un mouvement agréable au sens du toucher, dans le champ tactile, et agréable au sens de la vue dans le champ visuel. Le regard suit dans celui-ci une trajectoire correspondante à celle
que dans celui-là le doigt suivrait en palpant la ligne du sourire et ne rencontre ni rebroussements ni angles, ni solutions de continuité non plus que le doigt lui-même. Le visage dur de l'homme en colère donne au regard qui en suit les traits les mêmes impressions d'angles qu'il donnerait au doigt promené sur lui. En somme, à un mouvement interne de satisfaction ou de mécontentement correspond un mouvement externe de la forme humaine. Ce mouvement est donc reproductif à un certain degré, et non uniquement symbohque. On n'en peut guère douter, quand on voit un enfant en bas âge s'effrayer ou se rassurer à l'aspect d'un visage, bien avant qu'on puisse attribuer cette appréhension ou cette confiance à l'expérience des rapports qui existent chez l'homme entre sa physionomie et ses desseins. Les animaux mêmes en témoignent par la fascination que leur causent l'intensité du regard de l'homme et la signification vague de ses traits; son aspect est pacifique ou menaçant pour eux avant qu'ils l'aient vu caresser ou battre. En fronçant les sourcils, fixant le regard, ridant le front et contractant les lèvres, un homme peut arrêter certains animaux qui viennent à lui, et, à plus forte raison, par le geste.
Mais la mobilité de la forme humaine est dans ses expressions symbolique autant que reproductive. Seulement, comme un symbole suppose l'évocation d'un terme par l'autre, grâce à leur association constante, soit empirique, soit conventionnelle, le renseignement symbolique donné par la mobilité des traits sur l'homme interne est le résultat de l'expérience et de l'habitude; il s'acquiert ^t
prend d'autant plus de précision qu'une plus longue vie a fourni plus d'occasions de le vérifier. On sait, par exemple, que le sourire aux lèvres de telle personne n'accompagne pas les mêmes intentions, et n'est ni précédé ni suivi des mêmes actes qu'aux lèvres de telle autre. Une infinité d'états internes sont attachés accessoirement pour chaque homme à chacune de ses allures en outre de l'expression directement représentative de cette attitude. Le moindre mouvement de sa physionomie peut Hvrer à qui le connaît la clef de presque tout son for intérieur, parce que l'observation et l'habitude ont fait pour le spectateur un symbole de ce mouvement.
Remarquons enfin que les variations de la physionomie mobile ne sont pas toutes Hnéaires, comme nous l'avons admis jusqu'ici pour la facilité de l'explication; outre que les modelés varient en même temps que les lignes qui les circonscrivent, il y a des rougeurs et des pâleurs causées par des changements dans la circulation du sang sous l'influence de certaines émotions. Comme la vivacité subite du teint résulte, normalement, d'une surabondance du flux sanguin, qui est lui-même précipité par l'émotion, il y a encore quelque chose de reproductif dans le renseignement de la rougeur et de la pâleur; une vivacité invisible qui a son principe dans l'émotion aboutit à une vivacité visible à la périphérie et reproductive de la première; les deux phénomènes, l'interne et l'externe, ne sont certainement pas dans le rapport d'un objet à son symbole, et cela suflit pour que tout dissemblables qu'ils paraissent, l'un soit, à quelque degré, reproductif de l'autre.
Ajoutons que la rougeur et la pâleur sont, en outre, symboliques par rapport à une foule d'états intimes et de faits accessoires qui précèdent, accompagnent et suivent ordinairement ces manifestations. La voix est aussi par le timbre, par l'accent et par le cri, un attribut externe représentatif de l'homme interne. Dans sa fonction propre, qui est le langage, elle est à la fois reproductive par l'onomatopée, par les mouvements de l'éloquence et par le style (le style, c'est Thomme) et symbolique par la part de convention qui entre dans le choix des sons adoptés pour devenir les mots. Le chant, l'art oratoire, l'art dramatique sont les arts qui exploitent cette fonction ; à ce titre, ils expriment l'homme plus directement que les autres arts.
Nous venons de montrer comment les dehors mobiles de l'homme sont reproductifs et symboliques; nous disons qu'ils sont expressifs. La composition même du mot expression indique le sens qu'on y attache : dans le cas de représentation expressive, les deux termes, dont l'un est destiné à faire connaître l'autre, sont impliqués ensemble dans un senl être qui est l'homme entier, interne et externe, de sorte que le terme révélateur, au Heu d'être distinct et séparé du terme révélé, n'est que le dehors de l'être unique dont ce dernier terme est le dedans ; de là le mot expression pour traduire le mode de la révélation dans ce cas particulier; le terme invisible étant comme extrait et produit au dehors par et dans le terme visible.
Nous venons de distinguer et d'énumérer les différentes
DE L'ARTISTE ET
DES
catégories d'expressions de la physionomie humaine, et aussi les différentes essences latentes qui y correspondent. Mais parmi celles-ci les unes nous sont beaucoup moins clairement désignées que les autres.
Nous savons qu'il y a une beauté génétique, l'expression en est toute-puissante. Mais qu'exprime-t-elle pour exciter le désir ? Quel secret rapport rend désirable aux sens l'assemblage de tous les organes, de ceux mêmes qui individuellement ne sont pas sexuels ?
Nous reconnaissons qu'il y a une beauté plastique; l'expression en est saisissante, mais l'essence exprimée par cette beauté est vague et semble indéfinissable. Nous ne pouvons douter qu'il y ait un monde intime de phénomènes moraux dans l'homme; le corps les exprime et la conscience les distingue des phénomènes dont l'ensemble organisé constitue le corps même. Mais que savons-nous de leur essence, qui nous permette d'en afhrmer la durée, l'avenir, la dignité? Toutes questions qui, loin d'être étrangères à l'esthétique, l'intéressent au plus haut point, car il ne faut pas attendre d'un spiritualiste les mêmes œuvres d'art que d'un matérialiste : ils ont un idéal différent.
Nous sentons ici, avec embarras, la solidarité de l'esthétique avec toutes les sciences. Tant que la physiologie qui imphque la mécanique, la physique et la chimie, n'aura pas défini ses rapports avec la psychologie, la psychologie les siens avec la morale, et la morale les siens avec les lois universelles; en un mot, tant que les connaissances humaines ne seront pas venues converger à leur
commun sommet, à partir de leur commune base, le dernier mot ne pourra pas être dit sur l'esthétique ; on n'aura ni entièrement expliqué le jeu de l'expression, ni dégagé complètement la formule des essences exprimées. L'esthétique ne pourrait s'achever qu'avec la synthèse des connaissances qui sans doute ne s'accompHra jamais : elle est donc vouée à une inexactitude irrémédiable. Les savants en ont si bien le sentiment qu'ils ne songent même pas à l'aborder encore ; ils l'abandonnent à l'impatiente curiosité des métaphysiciens et des rêveurs ; c'est une science ajournée.
Nous n'avons donc pas eu la présomption de déterminer avec rigueur le ressort profond et l'objet transcendant des expressions de la physionomie humaine ; mais les hypothèses prudentes sont suggestives, et quand on les tient pour ce qu'elles valent, on peut en tirer quelque profit par la discussion des faits qu'on tâche d'expliquer par elles.
Les expHcations que nous avons tentées des phénomènes extrêmement profonds et compUqués qui font la matière de ce § IV ne sauraient avoir, nous le confessons au lecteur, de valeur suffisamment scientifique à nos yeux; ce sont des conjectures auxquelles nous n'attachons qu'une importance secondaire, car nous nous proposons avant tout de soulever, de poser et d'ordonner des questions que l'état actuel des sciences ne permet pas de résoudre encore. Ce qui vient accroître, du reste, la difficulté du problème de l'expression du corps humain, c'est que les matériaux mêmes de l'observation ne sont ni purs
ni complets. Ils nous arrivent altérés, rarement dans leurs conditions normales. On ne se trompe pas, il est vrai, sur l'expression générale de la douleur ou de la joie, de la colère ou de la mansuétude, de la haine ou de l'amour. Mais les chances d'erreur augmentent à mesure que la passion exprimée a des causes plus complexes, comme il arrive chez un peuple d'une civilisation très avancée. Là, l'expression devient très difficile à interpréter à cause de ses nuances infinies, surtout lorsqu'il s'agit de l'expression fixe et habituelle des traits sans gestes ni discours; il y faut une divination spéciale, et l'on donne, en effet, le nom particulier de physionomistes à ceux qui en sont doués. D'autre part, l'expression n'est pas toujours véridique ; la relation plastique entre la personne visible et la personne invisible n'est pas toujours si exactement réglée que la première traduise fidèlement la seconde. C'est un adage banal que le visage est trompeur, et il y a lieu de penser que mille accidents de la vie laborieuse des races, transmis par l'hérédité, ont dû rompre l'harmonie entre le visible et l'invisible ; dans une race fatiguée, l'altération de cet accord est devenue presque normale, et nous sommes si habitués à cette anomalie, qui fait mentir les aspects, qu'à peine en souffrons-nous; c'est pourtant une monstruosité qui marque la dégradation de l'espèce. L'aspect désagréable au regard, la laideur, est aujourd'hui, presque chez tous les peuples, compatible avec les plus hautes qualités morales, et réciproquement l'aspect agréable au regard, la beauté, parle souvent un langage profondément ignoré de la personne morale qui
la revêt. L'induction spontanée qui nous fait conclure de la forme au fond, de l'apparence physique à la disposition morale, et qui constitue le phénomène même de l'expression objective, n'est donc pas toujours vérifiée. Elle l'est toutefois assez souvent pour que les relations sociales trouvent dans cette foi leur principal fondement; d'ailleurs l'expérience nous enseigne peu à peu à éliminer des traits d'un visage ce que la corruption séculaire des formes y a introduit d'étranger ou de contraire à leur véritable expression, de sorte que nous savons démêler à peu près la beauté morale sous la laideur physique, et aussi, mais plus difficilement, la laideur morale sous la beauté physique.
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