SCÈNE XI
RODOLPHE, à la cheminée, LE COMTE.
LE COMTE, à part, après avoir regardé quelque temps Rodolphe. C'est bien lui.
RODOLPHE, se retournant et voyant le Comte. Quelqu'un!... {Il se lève. Tous deux se saluent. A part, après un moment de silence. ) Je n'ai jamais vu ce monsieur. . . pourtant il semble aussi m'examiner.
LE COMTE, voyant que Rodolphe reste debout et la tête découverte. Je ne voudrais pas vous déranger, monsieur; j'ignorais en entrant dans cette salle qu'elle fût occupée. Je suis un voyageur comme vous...
RODOLPHE. Et comme moi vous attendez la fin de l'orage pour vous remettre en route ?
LE COMTE. Je ne sais encore quand je pourrai repartir. Reprenez votre place, je vous prie, et couvrez-vous.
RODOLPHE. Vous me permettrez, monsieur, de n'en rien faire, quoique je n'aie pas l'avantage de vous connaître. Je n'ai jamais manqué au respect qu'un homme de mon âge doit aux cheveux blancs d'un vieillard.
LE COMTE. C'est là un noble sentiment , monsieur, et je me félicite de l'inspirer à celui que le hasard a conduit en même temps que moi dans cette auberge isolée. Vous voyagez seul?
RODOLPHE, s' approchant du Comte. Seul.
LE COMTE. Vous revcuez d'Italie, et vous retournez en Allemagne?
RODOLPHE. Oui, monsieur: qui vous l'a dit?
LE COMTE. Personne. Je vous adressais une question que je ne croyais pas indiscrète.
RODOLPHE. Elle ne l'est pas, monsieur, et la demande que je vous fais à mon tour en est la preuve. Allez-vous aussi en Allemagne?
LE COMTE. ,Je l'ai quitté il y a quelque temps, et Dieu veuille, si je la revois jamais, que ce soit avec des yeux moins tristes et une douleur moins amère !
RODOLPHE. Pardon, monsieur; je vois que ma question a réveillé en vous des souvenirs pénibles. Les chagrins sont de tout âge.
LE COMTE. Au vôtre on ne connaît pas ceux que j'éprouve.
RODOLPHE. Il y a peut-être d'autres peines aussi cruelles.
LE COMTE. Détrompez - vous. Vous êtes jeune, et l'avenir vous appartient.
RODOLPHE. L'avenir!
LE COMTE. De quoi peut-on se plaindre à votre âge?... qui fait souffrir? l'obscurité ? On n'a pas un nom célèbre à vingt ans.
RODOLPHE. Le mien ne sera jamais illustre.
LE COMTE. La fortune qui manque à vos désirs? Un amour trahi ?. . . sans espérance?. . .
RODOLPHE. En effet, monsieur, c'est quelquefois un amour sans espérance qui brise notre courage, et on peut l'avouer quand il n'a compromis aucune femme, qu'il n'a fait couler d'autres larmes que les nôtres, lorsque, pur comme l'objet qui l'avait inspiré, il ne coûte de regrets qu'à nous seuls.
LE COMTE. Que dites- vous ?. . . il y a dans vos paroles un accent de vérité, un mélange d'exaltation et de résignation douloureuse, qui me frappent et m'intéressent. Ce n'est pas un bien vulgaire qu'on regrette avec cette amertume. Répondez : une carrière brillante s'est fermée devant vous, n'est-ce pas?
RODOLPHE. Oui, monsieur.
LE COMTE. J'en étais certain en vous écoutant... Quel obstacle vous a donc arrêté?
RODOLPHE. A quoi bon vous dire, monsieur?...
LE COMTE. .Je n'ai pas en effet le droit de
VOUS (Icinandcr vos secrets. Le hasard ne nous a réunis <|ue depuis quelques instants... Cependant il est des chagrins que l'on adoucit en les racontant, et j'aurais été heureux do vous faire entendre quelques paroles consolantes.
RODOLPHE. Monsieur, je suis touché...
LE COMTE. Vous retoumez en Allemagne,
auprès de vos parents peut-être? vous
êtes né?...
RODOLPHE. A Andernach.
LE COMTE, c'est là que demeure votre famille ?. . .
RODOLPHE. Je n'en ai plus, monsieur :
mon père était un ancien artisan ; il avait gagné une petite fortune qui lui a permis de se reposer pendant ses vieux jours.
LE COMTE. Et vous n'avez pas suivi la même profession que lui ?
RODOLPHE. Je suis. . . OU plutôt j'étais peintre... j'ai jeté, pour ne plus les reprendre, ma palette et mes pinceaux.
LE COMTE. Voilà donc la cause de vos chagrins?
RODOLPHE. Oui, monsieur; mais permettez-moi de vous le demander... quel intérêt pouvez- vous prendre à connaître?...
LE COMTE, vivement, lin très-grand... {Se reprenant.) Vous entrez dans la vie, et il est pénible de vous voir déjà si découragé au départ. On n'avait pas forcé votre inclination cependant ; votre père ?. . .
RODOLPHE. Oh ! je n'adresse pas de reproches à sa mémoire. . . il fut trompé comme je le fus moi-même. Dès mon enfance, un goût dominant avait absorbé tous les autres, je
passais des journées entières à dessiner
bientôt je déclarai que je serais peintre...
LE COMTE. Et il dut céder à vos instances, à vos prières?
RODOLPHE, c'est ce qu'il fit, monsieur.
Une mansarde de la maison de mes parents devint mon atelier. J'y travaillai jour et nuit.
sans guide, sans conseil, presque sans modèles. Mon père et ma mère, aveuglés par leur tendresse, étaient fiers de moi. Bientôt je reçus les leçons d'un peintre habile. Oh ! alors on me prodigua les encouragements , on me vanta, on vit en moi un génie naissant, et quand mon père mourut, quand je perdis ma mère, je partis d'Andernach le cœur plein de ces éloges, confiant dans mes forces, dans mon avenir. . . me croyant près d'atteindre la place que l'on m'avait promise... au premier rang! Je visitai d'abord la Belgique et la
Hollande Je restai muet d'admiration à
l'aspect des chefs-d'œuvre qui s'offrirent à mes regards ; je contemplai des journées entières ces pages sublimes, patientes ou fougueuses, si supérieures à tout ce que j'avais imaginé, et qui reculaient si loin de moi le but que, dans mon orgueil naïf, j'avais cru toucher de la main. Rubens m'éblouissait , Rembrandt me donnait une sorte de vertige, et je connnençai alors h m'écrier douloureusement que le peintre d'Andernach, que l'enfant présomptueux, qui avait cru à la gloire qu'on lui promettait, n'eût pas même été digne de broyer leurs couleurs!
LE COMTE, Vous vous jugiez trop sévèrement, sans doute. La première place n'appartient qu'à quelques hommes. . .
RODOLPHE. La première, monsieur?... Je me rendis en France, à Paris. Là, au Louvre, devant la descente de croix de Jouvenet, je compris ce qu'il fallait d'études, de temps et de mérite pour devenir un peintre de second ordre... Et je le trouvai bien heureux, lui qui s'était arrêté à la porte du sanctuaire ! Ce n'était plus au premier rang que se portaient mes regards, lorsqu'il y a un mois, à Venise, j'achevais un tableau où j'avais mis loute ma science, toute ma pensée, toute mon àme!... Un jour je rentrai chez moi. je déchirai nia tode, je la foulai aux pieds, je brisai ma palette et mes pinceaux. . . Je venais de voir
— If) —
dans une chapelle , qui jusqu'alors avait écliappé à mes recherches, un tableau, le même sujet que celui que j'allais terminer... Le mien à côté n'était que l'œuvre d'un misérable écolier, et cette toile était signée d'un maître dont j'ignorais même le nom !. . . Je sentis que tout était fini pour moi : cette fois j'eus la conscience de ma faiblesse, je pliai sous le fardeau que j'avais voulu soulever, je courbai la tête sous l'infini qui m'écrasait : cette fois, le but de ma vie m'échappait pour toujours : je l'avais placé sur la terre, à quelques pas de moi. . . il rayonnait au ciel !
LE COMTE, o part. C'est bien cela ! une âme élevée et généreuse ! ( Haut. ) Vous avez désespéré trop tôt de vous-même, et plus tard, en bornant vos désirs...
RODOLPHE. Non, monsieur; je vous ai dit qu'un amour sans espérance avait brisé mon courage ! Vous savez maintenant quel en était l'objet. Je suis né pour comprendre ce qui est beau : je sens s'agiter en moi le germe de la pensée, et remuer au fond de mon cœur mille créations confuses; mais je suis impuissant à leur donner la lumière et la vie , à revêtir d'une forme cette beauté idéale que je vois avec les yeux de l'esprit. Je ne profanerai pas l'idole que j'ai si sincèrement adorée, je ne ferai pas de l'art divin un métier pour vivre.
LE COMTE, à part, après l'avoir regardé. Noble jeune homme!
RODOLPHE . Mais pardon, monsieur; sur un mot bienveillant de votre part je me suis laissé aller à vous parler de moi sans songer que nous ne nous connaissons pas, que nous ne devons plus nous revoir... Oubliez ce que je viens de vous dire comme vous devez m'oublier moi-même.
LE COMTE. Ah ! je ne regrette pas le temps que j'ai passé à vous écouter!
sci:Nh: XI!.