LE COMTE, RODOLPHE
LE COMTE. Je VOUS avais dit, monsieur, que je vous reverrais avant votre départ. II faut que l'entretien que nous allons avoir commence par une explication... je le sens, je vous la dois.
RODOLPHE. En effet, monsieur, vous avez, m'a-t-on dit, donné l'ordre de renvoyer le guide que j'avais retenu.
LE COMTE. Il est vrai, car vous resterez ici, je l'espère.
RODOLPHE. Vous l'espérez? quel intérêt ai-je donc pu vous inspirer ? qui suis-je donc pour vous, monsieur ? Mon père et ma mère n'avaient pas de parents... je suis seul, seul au monde ; je ne connais personne, personne ne s'occupe de moi, je n'ai pas d'ami, pas de protecteur.
LE COMTE. Écoutez-moi. Vous vous proposez de retournez en Allemagne.
RODOLPHE. Je vous l'ai dit.
LE COMTE. Mais rien ne vous y rappelle. Vous êtes pauvre, monsieur; je suis riche... venez avec moi , ne me quittez pas ; laissezmoi réparer les torts de la fortune à votre égard ; laissez-moi le soin de mettre à l'abri de la misère cette noble intelligence qui désespère d'elle-même ; laissez - moi vous sauver du découragement.
RODOLPHE. Monsieur...
LE COMTE. Je vous ai écouté... oui, vous avez une âme généreuse et élevée. Ne refusez pas de m'accompagner : venez avec moi en Italie... dans le midi de la France... où vous voudrez! nous irons où vous voudrez, mais venez avec moi.
RODOLPHE. Mais, monsieur, cette fortune que vous m'offrez....
LE COMTE. Vous la gagnerez légitimement; elle sera le prix de votre travail , de vos services.
RODOLPHE. Je ne puis vous exprimer ce que j'éprouve en vous écoutant, monsieur; mais je préfère garder ma liberté , ne pas la sacrifier à un premier mouvement dont vous pourriez vous repentir, et j'aurais honte que l'on pût croire que l'intérêt m'a décidé. LE COMTE. Vous me refusez ?
RODOLPHE. Je le dois.
LE COMTE. Ce n'est pas un engagement pour la vie. Dans un an , avant peut-être , vous serez libre.
RODOLPHE. N'insistez pas, monsieur; je ne voudrais pas paraître à vos yeux recevoir avec indifférence et ingratitude une proposition qui m'honore et qui me pénètre de reconnaissance; mais je ne puis accepter.
LE COMTE. Ainsi vous me refusez !
RODOLPHE. Oui, monsieur.
LE COMTE. Vous me refusez! (7/ se promène à grands pas; puis il s'arrête tout à coup.) Rodolphe!
RODOLPHE. Vous savez mon nom ?
LE COMTE, lui prenant la main. Nous ne devons pas , nous ne pouvons pas nous séparer !
RODOLPHE. Qui vous a dit mon nom , monsieur? je croyais n'être pour vous qu'un inconnu.
LE COMTE. Un inconnu ! c'est vous que je cherchais, vous, Rodolphe Verner!
RODOLPHE. C'est ainsi que s'appelait mon père.
LE COMTE. Vous pour qui j'ai entrepris ce voyage d'Italie ! c'est pour vous rencontrer que j'ai suivi ce chemin dangereux où l'un de nous a perdu la vie !
RODOLPHE. Je n'avais dit à personne celui que je choisirais , je l'ignorais moi-même.
LE COMTE. C'est pour vous voir que je nie suis arrêté dans cette auberge où vous deviez vous arrêter.
RODOLPHE. C'est impossible !
LE COMTE. Inconnu! vous?... n'est-ce pas Florence que vous avez quittée pour Venise? A Venise, il y a quinze jours, au moment de reprendre le chemin de l'Allemagne, n'avez-vous pas hésité? n'avez vous pas été sur le point de partir pour Malte , à bord d'un bâtiment grec qui mettait à la voile?
RODOLPHE. Monsieur...
LE COMTE. Aujourd'hui même, il y a quelques heures, à deux Ueues d'ici, ne vous ètes-vous pas assis sur un rocher au bord de la route?
RODOLPHE. C'est vrai.
LE COMTE. Et là , tout entier à votre douleur, à vos regrets , n'avez-vous pas pleuré amèrement?
RODOLPHE. Mais qui donc vous a appris cela, monsieur? quel témoin mystérieux de mes actions se place à mes côtés quand je crois être seul?
LE COMTE. Qui? ma fdle , monsieur, ma fille malade ! ma fille qui se meurt !
RODOLPHE. Votre tille ! parlez , parlez , monsieur !... votre douleur me trouble, votre langage me confond... il me jette dans les ténèbres, loin du monde léel, et je l'accuserais de folie si ce n'était pas un père qui me parle ainsi de sa fille!... Votre fdle que je ne connais pas, elle est malade, et vous me cherchez!... elle se meurt, et vous m'offrez votre fortune pour rester avec vous ! est-ce que je puis sauver votre fille ?
LE COMTE , lui prenant la main et tombant à genoux. Vous pouvez le tenter.
RODOi.PHE. Que faites-vous? relevez-vous , monsieur. . .
LE COMTE. Non , c'est là ma place. ( Mettant la main sur son cœur.) Et la vôtre est ici , Rodolphe, si vous consentez à sauver ma
fille. Vous m'avez dit que vous portiez respect à ces cheveux blancs que j'abaisse devant vous. C'est bien , c'est bien , jeune homme.d'honorer les vieillards qui sont tristes, souffrants et faibles, et qui ont besoin de la protection de ceux qui sont jeunes... Celui qui les respecte doit respecter aussi la faiblesse d'un enfant, l'innocence d'une jeune fille... à celui-là un père peut dire : Je confie ma fille à votre honneur. Ce que j'ai à vous apprendre est étrange, inexplicable... Ne me demandez pas comment cela existe... quelle puissance inconnue bouleverse tout son être et lui envoie ces visions qui franchissent l'espace, qui devancent le temps. . . quelle puissance lui donne un sommeil plein de révélations et de dartés , et la laisse à son réveil plongée dans l'obscurité , dans l'ignorance de ce qu'elle a dit , de ce qu'elle a vu, de ce qu'elle a désiré!... je ne sais rien, moi , je ne comprends rien , je n'explique rien... je ne vois que ma fille, ma fille que ravissent ces extases qui m'épouvantent , et dont la santé succombe , dont les forces s'épuisent dans cette lutte inégale de l'esprit et du corps ! je n'entends que la voix de mon enfant, mon bien, ma joie, mon amour, qui sait ce que j'ignore, qui souffre et qui s'écrie : Il y a au monde quelqu'un que je cherche , que j'appelle , dont la présence me rendra le calme... la vie... cet homme, il se nomme Rodolphe Verner, il est à Venise... partons, partons, mon père! allons au-devant de lui!... Et moi, je m'abandonne à la volonté de ma fille , comme l'aveugle aux regards qui le conduisent Je suis la route qu'elle m'indique , et je vous attends ici parce qu'elle m'a dit de vous attendre, et je vous rencontre , et je tombe en pleurant à vos pieds en vous disant : Vous voyez bien que tout cela est vrai ! Sauvez , sauvez , ma fille !
RODOLPHE. Que me demandez-vous, monsieur? et quel devoir redoutable à remplir
voulez-vous ra'imposeï? vous me chargez du salut et de la vie de votre fille ! mais je n'ai pas la science qui guérit.
LE COMTE. Si vous l'avlez vous me diriez ce que l'on m'a dit déjà , que la science est vaine , que la maladie de ma fille n'est qu'une période plus avancée de son état de somnambulisme , et que les accès de ce mal que je cache à tout le monde l'affaibliront par degrés jusqu'à la mort. Mais ce que personne n'a su , c'est la révélation que je vous fais. Vous et moi, nous savons seuls à quelles mains est remise sa guérison. Elle-même, quand elle se réveille de ses extases , ellemême l'ignore!... vous paraîtriez devant elle maintenant, elle ne saurait pas qui vous êtes! Il y a quelques jours, elle nous a prédit un second accident , et à son réveil elle ne se rappelait rien... Rodolphe, c'est un père qui vous supplie , un père au désespoir !... Oui , pour la sauver il faudrait un prodige ; mais si vous ne pouvez l'accomplir, vous ne refuserez pas de le tenter. Rodolphe... mon seul confident... mon ami désormais... j'ai encore des larmes dans les yeux , des prières dans le cœur, mais je n'ai plus de force... plus de voix... je...
RODOLPHE. Ne me priez plus , monsieur. . . je pleure comme vous. Je ne vous quitte pas, je vous appartiens jusqu'au jour où vous n'aurez plus besoin de moi.
LE COMTE. Mon ami! mon sauveur! oh!
merci! merci!
RODOLPHE. Pas encore , monsieur ; je ne vous ai pas encore dit que le secret que vous m'avez confié restera enseveli là...
Il met la main sur son cœur.
LE COMTE. Oui , n'est-ce pas ?
RODOLPHE. Recevez mon serment de me taire , et de me dévouer à votre fille comme je me dévouerais à une sœur! Maintenant je sui.s à vous. .. Votre main...
LE COMTE. Ah ! dans mes bras !
H le serre dans ses bras. On entend du bruit au dehors.
RODOLPHE et le COMTE. Mais quel est ce bruit?