ALBERT, HÉLÈNE, LA PRINCESSE
LA PRINCESSE. Embrasse-moi donc encore, petite. Je ne sais en vérité où ton père avait la tête quand il m'a écrit.
ALBERT. Mon oncle a bien pu, sans mériter qu'on lui en fasse un reproche, s'exagérer à lui-même. . .
LA PRINCESSE. Oui, Certainement, c'est un excellent homme, que j'aime, que j'estime infiniment, mais au jugement duquel on ne peut s'en rapporter pour rien. Sa sotte lettre en est la preuve. Il a le malheur de manquer complètement d'énergie, de tout voir en noir, d'avoir peur de tout. En un mot, c'est le portrait de votre père, feu monsieur le prince de glorieuse mémoire, qui était bien la plus grande poule mouillée...
HÉLÈNE. O ma tante ! que je suis aise de vous voir... vous aussi, mon cousin.
ALBERT. Vous ne m'en voulez pas d'avoir accompagné ma mère ?
HÉLÈNE. Oh! non! [A sa tante.) Votre arrivée me rend doublement heureuse, car je ne m'ennuierai plus.
LA PRINCESSE. Tu t'cnnuies donc?
HÉLÈNE. Oui, et entre nous voilà, je crois, ma véritable maladie... Et puis j'ai peut-être encore en outre des chagrins. . .
LA PRINCESSE. Tu as des chagrins?
ALBERT. Vous, ma cousine ?
HÉLÈNE. Oh ! mais je les dirais que l'on ne voudrait pas les comprendre.
LA PRINCESSE. Ah! Cela me rassure...
c'est qu'ils ne sont pas fort sérieux. Et qu'est-ce que ton père, dans sa haute sagesse , et imaginé pour combattre cet ennui dont tu te plains? quelles sont les distractions qu'il le donne, les plaisirs...
HÉLÈNE. Nous ne voyons personne.
LA PRINCESSE. Mais il veut donc t'enterrcr toute vive! Ah ! mon Dieu! ah! le pauvre homme ! Il faut remédier à cela dès
aujourd'hui, et je m'en charge. Je me rappelle fort à propos que le consul d'Autriche m'a dit qu'il donnait ce soir même une fête. Ah ! ma pauvre enfant ! que serais-tu devenue si je n'étais arrivée?
ALBERT. Cependant, ma mère, il faudrait peut-être...
LA PRINCESSE. Monsieur mon fils, je ne vous demande pas vos avis, attendu qu'en général ils n'ont pas le sens commun*.
ALBERT , s' inclinant en souriant. Bien obligé.
HÉLÈNE, bas, à Albert en riant. Comme ma tante vous parle !
ALBERT, de même. Militairement.
HÉLÈNE. Et vous ne vous en plaignez pas?
ALBERT. Dieu m'en garde ! il lui en coûterait trop de se contraindre!... Excellente mère!
HÉLÈNE, lui tendant la main. Vous n'êtes pas changé, Albert.
LA PRINCESSE. Cette ville offre peut-être des promenades où l'on rencontre quelqu'un... des environs qui valent la peine d'être visités... vous vous en informerez. jNous les visiterons.
HÉLÈNE. Oui , ensemble , comme nous parcourions autrefois les sites sauvages de la
* La l'rincesse, Albert, Hélène.
forêt de Waldorf, ou les riantes campagnes qui l'environnent.
La Princesse se met à une table et écrit.
ALBERT, à Hélène. Vous n'avez point oublié ces courses aventureuses où vous vous montriez si infatigable, si gaie?
HÉLÈNE. Et vous, si complaisant, si bon
Air nouveau de M. Boche.
Malgré l'absence, ah ! de ces heureux jours , Oui, mon cousin, je me souviens toujours. Nous parcourions tous deux et les bois et les plaines ; Heureux de me guider dans ces courses lointaines , Vous saviez m'épargner la fatigue et les peines. Je m'en souviens toujours.
LA PRINCESSE. Ah! tu te souviens!... Je mande à monsieur le consul d'Autriche que j'accepte son invitation, que j'irai avec toi.
HÉLÈNE. Avec moi !
LA PRINCESSE. MoHsieur mon fils, j'entends que votre cousine soit la plus brillante du bal, et je vous chargedu soin de lui composer un costume.
ALBERT. Et j'accepte.
HÉLÈNE. Vous, mon cousin! vous auriez l'obligeance...
ALBERT. Ah! de grand cœur.
HÉLÈNE. Vous croyez qu'en si peu de temps...
ALBERT. Reposez-vous sur moi du soin de vous rendre la plus jolie... j'ai si peu de chose à faire pour cela !
HÉLÈNE. Ah ! mon cousin, que je vous aime !
LA PRINCESSE. EUe est déjà dix fois mieux que quand je suis arrivée.
Rodolphe, qui vient d'entrer, a entendu l'avant-dernière phrase. Il s'est arrêté un instant, s'efforçant de comprimer un mouvement dont il n'a pas été maître.