HÉLÈNE, LE COMTE
HÉLÈNE. Vous m'avez fait demander, mon père?
LE COMTE. Oui , mon enfant.
HÉLÈNE. Est-ce pour me gronder?
LE COMTE. Te gronder ! et de quoi ?
HÉLÈNE. Parce que je suis sortie ce matin ; j'ai été faire une promenade à pied hors de la ville.
LE COMTE. Seule?
HÉLÈNE. Non, avec Sophie... Frantz nous accompagnait de loin,
LE COMTE. Je ne vois pas de mal à cela. Mais cette promenade matinale avait- elle un but?
HÉLÈNE. Aucun.
LE COMTE. D'où te venait ce désir ?
HÉLÈNE. Je ne sais. Le soleil était si beau, l'air si pur, le ciel et la campagne me souriaient, et je suis partie, marchant vite, comme si j'étais pressée d'arriver quelque part... j'étais dans l'enchantement. Sophie pouvait à peine me suivre. .. Votre bon Frantz me maudissait entre ses dents ; il faisait tous ses efforts pour ne pas nous perdre de vue. Je suis sûre que j'ai fait sans m'arrêter plus d'une lieue! Dites-moi, cher père, est-ce que vous n'êtes pas content de me voir devenir courageuse, infatigable comme je l'étais autrefois?
LE COMTE. Embrasse-moi, chère enfant.
{Il l'embrasse.) Oui, oui, je suis bien heureux!
HÉLÈNE. Et je VOUS ai accusé de ne pas m'aimer ! J'ai été bien injuste, bien ingrate envers vous... mais je ne pensais pas ce que je disais, vous le savez bien !
LE COMTE. Hélène!
HÉLÈNE. Tout le monde ici a eu à souffrir de mes caprices... mais, soyez tranquille, je veux devenir bonne, douce... je veux mo
faire aimer. . . Croyez-vous que cela me sera difficile?
LE COMTE. Il faudrait savoir, pour te répondre, quels sont ceux à qui tu veux plaire.
HÉLÈNE . A tout le monde.
LE COMTE. Mais peut-être à quelqu'un en particulier plus qu'aux autres?
HÉLÈNE. A vous d'abord .
LE COMTE. Et ensuite ?
HÉLÈNE. Ensuite... à ma tante.
LE COMTE. Et puis après.
HÉLÈNE. Il faut bien que je nomme mon cousin Albert, puisqu'il est mon seul parent; c'est son tour.
LE COMTE. Et si ton cousiu Albert te disait : Ma cousine, voulez-vous n'aimer que moi? que répondrais-tu?
HÉLÈNE Ce que je vous disais tout à l'heure... Que je n'aime encore personne, excepté vous, ma tante et lui !
LE COMTE. Ainsi tu consentirais à l'accepter pour mari?
HÉLÈNE. Il vous a demandé ma main ?
LE COMTE. Il t'aime.
HÉLÈNE. Je le sais.
LE COMTE. Il te l'a dit ?
HÉLÈNE. Non, mais je le sais.
LE COMTE. Et toi, l'aimes-tu?
HÉLÈNE. Mon père...
LE COMTE. Parle avec franchise, Hélène ; il s'agit de ton avenir, de ton bonheur.
HÉLÈNE. Je vous fais juge de ce que j'éprouve. Oui, j'ai du plaisir à voir mon cousin je suis reconnaissante du dévouement qu'il m'a montré, de l'affection dont il m'a donné tant de preuves... il m'a entourée de soins, il s'est prêté à tous mes caprices... chaque jour il inventait de nouveaux plaisirs, de nouvelles distractions... Comment ne l'aimerais-je pas! c'est à lui que je dois ma guérison.
LE COMTE. Oh! peut-être.
HÉLÈNE. Ma tante le dit, et vous ne l'avez
jamais démentie. D'ailleurs, je le vois bien, je vais mieux depuis qu'il est ici.
LE COMTE, à part. Son erreur me fait mal, et je n'ose la détruire aux dépens peutêtre de son repos, de son bonheur! [Haut.) Mais si tu ne devais pas à Albert cette reconnaissance, Taimerais-tu toujours comme tu l'aimes?
HÉLÈNE. Je l'ignore. . . je le crois. Tenez, cher père, j'ai bien des choses à vous dire.
LE COMTE. Je l'écoute.
HÉLÈNE. Depuis quelque temps il me semble que je sors d'un rêve : toutes les sensations sont nouvelles pour moi. Jusqu'ici j'étais indifférente à tout ce qui m'entourait... à présent je suis bien changée.
Air nouveau de M. Doche.
Ah ! de ce jour, c'est une autre existence
Vive et nouvelle, et qui pour moi commence.
Sous votre main sentez battre mon cœur ;
Comme à la vie, il renaît au bonheur.
D'un rêve évanoui mon âme se réveille , Vers chaque objet nouveau, comme une jeune abeille
Elle prend son vol au hasard.
Des bruits harmonieux enchantent mon oreille, Et partout le sourire accueille mon regard.
Ah ! de ce jour, etc.
Oh ! oui, je suis bien heureuse à présent : et tenez, la haine, injuste peut-être, involontaire, que certaines personnes m'inspiraient autrefois, je ne l'ai plus. Ce matin, à une demilieue d'ici, sur les bords du lac de San-Angelo, nous avons vu, Sophie et moi, un homme assis au pied d'un arbre et plongé dans la méditation... C'était monsieur Rodolphe; à notre approche, il s'est levé, m'a saluée... et a disparu. .. Eh bien , s'il m'avait parlé comme il le pouvait, il me semble que je l'aurais écouté sans déplaisir, lui dont la vue seule, il y a quelques mois, me faisait mal.
LE COMTE. Tu le vois maintenant avec indifférence, et ce n'est pas ce sentiment-là que tu éprouves pour ton cousin ?
HÉLÈNE. Oh! non, c'est autre chose...