‹ L'extase (volume 2)Chapitre 46 sur 55 · LE COMTE. RODOLPHE · texte numérisé non relu

LE COMTE. RODOLPHE

LE COMTE, lui prenant la main. Rodolphe, vous évitez de me voir, de me rencon-

Albert, la Princesse, le Comte, Rodolphe.

trer... j'ai dû profiter de l'occasion qui s'offrait à moi de vous parler... Voilà trois jours que nous ne nous sommes trouvés ensemble.

RODOLPHE. Vous ne quittez presque jamais votre fille.

LE COMTE. Et votre présence auprès d'elle n'est plus nécessaire.

RODOLPHE. Il est vrai.

LE COMTE. Peut-être suis-je à vos yeux coupable d'égoïsme, en ne mettant pas un terme à cette situation pénible , en ne brisant pas la chaîne que je vous ai donnée.

RODOLPHE. Monsieur!,..

LE COMTE. La santé de ma fille est rétablie; avant-hier encore, il est vrai, elle était restée seule ici, et je l'ai trouvée endormie de ce sommeil qui m'effrayait autrefois, et qui est devenu peu à peu, à mesure que l'état d'exaltation qui le produisait s'est calmé, une sorte de rêve tranquille... Vous n'étiez pas là, et elle ne vous a pas même appelé... Dans quelque temps, aujourd'hui peut-être, je vous rendrai la liberté.

RODOLPHE. Ma liberté!

LE COMTE. Rodolphe ! vous pâlissez !

RODOLPHE. Ma hberté! vous l'ai-je demandée, monsieur?

LE COMTE. Comment?..,

RODOLPHE. C'est-à-dire que vous me renvoyez de chez vous. . . C'est juste !. . , vous n'avez plus besoin de moi!., et maintenant, que je veuille partir où rester, il faut que je m'éloigne !

LE COMTE. Mais vous-même ne m'avezvous pas prié de vous laisser partir ?

RODOLPHE. Ah! monsieur!

LE COMTE. Qui donc pourrait vous retenir? Rodolphe, je ne me trompe pas... cet amour insensé dont vous m'avez fait l'aveu, vous l'avez oublié... vous êtes resté calme, maître devons devant celle qui l'avait inspiré. Il n'y a entre nous qu'un souvenir de reconnaissance et d'amitié, et quand deux amis se se-

parent, l'un peut accepter sans rougir les bienfaits de l'autre. Rodolphe, vous n'aimez plus ma fille?

RODOLPHE. Je ne l'aime plus! j'ai oublié mon amour !.. Qui vous l'a dit? Je suis devenu insensible, parce qu'après vous avoii" promis de la respecter comme une sœur, je l'ai adorée en silence ! parce qu'après vous avoir dit : laissez-moi fuir ! je suis resté auprès d'elle; triste, sans voix, sans regard, comme une ombre, et refoulant dans mon cœur les paroles ardentes qui montaient sur mes lèvres! parce qu'après avoii- retenu dans mes mains sa vie qui vous échappait, je vous ai rendu, chaste et pure, cette pensée errante qui me cherchait, cette âme égarée qui m'appartenait! Je ne l'aime plus! fallait -il donc m'emparer de votre fiÛe pour vous faire croire à mon amour ?

LE COMTE. Rodolphe !

RODOLPHE. Je l'aime toujours , entendez-vous, monsieur, et c'est vous qui l'avez voulu ! vous qui m'avez amené ici ! vous qui m'avez dit de rester ! vous qui me chassez, et qui savez bien pourtant que je souffre sans me plaindre, et que vous n'avez rien à redouter de moi !

LE COMTE. Ah ! voilà ce que je craignais !

RODOLPHE. Et vous VOUS accusiez tout-à l'heure d'égoïsme ! ne cherchez pas à m'abuser, monsieur; chassez-moi , c'est votre droit : je n'étais que votre valet, et tous les maîtres sont des ingrats !.. mais ne me dites pas que vous me plaignez ; ne vous vantez pas de la liberté que vous me rendez ! ne m'offrez pas de l'or! de l'or, monsieur!., mais savez-vous ce que vous voulez acheter? je vous ai donné le repos de mes jours, le sommeil de mes nuits, le calme de mon cœur. . . je suis venu ici, pauvre, il est vrai, mais résigné, et je pars avec un amour qui me tue . avec la fièvre qui me brûle, avec le désespoir pour compagnon de ma vie ! Êtes-vous

assez riche, monsieur, pour payer tout cela ? II fallait me laisser partir, ou il faut maintenant me laisser le plaisir douloureux de contempler quelquefois de loin celle que j'ai sauvée... je ne puis pas vous quitter; vous serez obligé de me chasser publiquement, d'ordonner à vos valets de me jeter dans la rue, et de fermer sur moi la porte de votre maison. . . Ah! par pitié! par pitié, gardez-moi!...

Il se jette à ses genoux.

LE COMTE, le relevant. Rodolphe!., accablez-moi... oui, votre douleur est juste... vos reproches sont légitimes. . . oui, vous avez droit de me demander compte de votre bonheur, à moi qui ne suis heureux que par vous!., mais que pouvais-je faire?., mafillesc mourait, et je vous ai dit : Sauvez-la, comme je vous dirais aujourd'hui : Je vous la donne. . . si cela était possible.

RODOLPHE. Monsieur!..

LE COMTE. Cen'estpas moi qui suis cruel, Rodolphe; ce n'est pas ma volonté qui vous éloigne... je ne suis pas riche, je n'ai pas l'orgueil de ma noblesse, je ne vois pas la distance que le monde met entre nous. . Mais j'obéis à cette destinée fatale qui nous a réunis, qui fait de vous la victime, et de moi le bourreau. . . je vous aime, Rodolphe... je vous bénis... je vous appellerais mon fils, moi! mais ma fille!... fallait-il lui lévéler ce secret ? elle aime son cousin.

RODOLPHE. Ah !

LE COMTE, avec des pleurs. Elle me l'a avoué, Rodolphe... vous voyez bien que j'ai dû me taire.

RODOLPHE. Elle l'aime !

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