II. — Notes de M. Charles Richet
Ce n'est pas sans une certaine hésitation que je me décide h parler des expériences auxquelles, grâce à M. Aksakof, M. E. Chiaïa et M. Finzi, j'ai pu assister à Milan. Mais, d'une part, mon illustre collègue M. Lombroso n'a pas craint de divulguer son opinion, nous donnant à tous un exemple de €ourage scientifique que j'aurais mauvaise grâce à ne pas suivre ; d'autre part, je ne suis pas tout à fait aussi affirmatif que lui, et je crois utile de faire connaître les faits que j'ai vus, ainsi que les conclusions, incertaines encore, que je crois pouvoir en déduire.
Il est bien évident pour tous ceux qui me connaissent que je donnerai mon opinion très sincèrement, très complètement, sans me laisser intimider par la crainte du ridicule ou par tout autre motif extra-scientifique.
Les expériences que fait Eusapia Paladino sont assez simples, et voici très brièvement en quoi elles consistent.
A une demi-lumière ([uelquefois, quelquefois en pleine lumière, quelquefois aussi dans la complète obscurité, elle se met devant une table ; puis la table, qu'elle touche légèrement, se livre à une sorte de gymnastique bizarre, qui n'a rien d'extraordinaire pour ceux qui connaissent ces sortes d'exercices, dus sans doute à des mouvements musculaires inconscients. Quelquefois la table se soulève des quatre pieds, suivant des conditions qu'il faudra étudier avec détail. — A d'autres moments de Texpérience, Eusapia change de ton et d'accent (elle s'exprime à l'état normal dans un patois napolitain très prononcé), et alors ce n'est plus Eusapia qui parle :
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«est son guide, suivant Texpression consacrée, un certain John, sans autre qualificatif, qui peut, paraît-il, diminuer le poids d'Eusapia, la soulever et la porter sur une tal)lo, •apporter des objets divers, et parfois môme apparaître partiellement sous la forme d'une main. Cette main aurait été -quelquefois nettement sentie par les personnes présentetî, dans l'obscurité.
Ce sont là des faits que je ne crains pas de qualifier d'absurdes, bien plus absurdes que tout ce qu'on peut rêver. Et «ette absurdité est si grande, que ce n'est pas une des moins aonnes preuves (morales) de la réalité de ces phénomènes que cet excès dans les bêtises, tel qu'on a peine à comprendi-e qu'elles, aient été forgées et construites de propos délibéré.
Mais la question n'est pas de savoir si ces faits sont al)surdes, ce qui n'est pas douteux : il s'agit seulement de savoir s'ils existent ; si l'explication mécanique, rationnelle, grossière, telle qu'une fraude ou une supercherie, est plus •ou moins acceptable. Nous n'aurons donc à étudier ni le plus ou moins grand degré d'absurdité des phénomènes, ni l'explication plausible qu'on en peut donner, mais seulement •cette question bien plus importante de savoir s'ils sont réels •ou simulés.
Venons d'abord à l'expérience la plus simple, celle de la table soulevée des quatre pieds. Le point intéressant de cette expérience, c'est qu'elle se fait en pleine lumière. J'appelle pleine lumière une grosse lampe Ceircel et deux bougies, ou une lampe électrique presque éblouissante. Le f£iit qu'il y a vive lumière permet une observation assez certaine et assez facile en appeu'ence, de sorte qu'on ne saurait trop insister sur des résultats obtenus dans ces conditions très favorables.
La table qui se soulève n'a certainement aucune machina-
tion. C'est une grosse et vulgaire table, dite de cuisine, en bois blanc, sur quatre pieds. Nulle part il n'y a de traces de rainures, de clous, de vis, d'empreintes ; car la table est à peu près neuve, et a été faite récemment à Milan. Elle pèse 8 kilogrammes ; elle a à peu près 0™,70 de largeur sur i'",iO de longueur. On peut la manier, la retourner en tous sens, avant, pendant et après l'expérience, sans trouver la plus légère trace d'une préparation ou d'un artifice quelconqiie.
Les personnes qui ont assisté avec moi à ces expériences sont : M. le professeur Brofferio. M. le professeur Gerosa, M. Schiaparelli, l'illustre directeur de l'Observatoire de Milan, et M. le D"" Finzi. Je ne parle que des personnes ayant assisté à toutes les expériences ; car quelquefois il y eut d'autres assistants : M. Solovovo, à la première et à la deuxième ; M. Chiaïa, h la première et à la cinquième ; M. Aksakof, à la première ; M. Ermacora, aux quatre premières. Peu importe, puisqu'il est évident que l'hypothèse d'une complicité est un non-sens ; que, d'autre part, il faudrait la supposer multiple, non unique, et enfin, comme on le verra, elle n'expliquerait rien ; car la plupart des phénomènes observés, surtout les soulèvements répétés, ne pourraient s'expliquer par la complicité d'un ou deux ou même trois des assistants.
En effet, voici comment le phénomène se produit — je l'ai peut-être vu une douzaine de fois : — Eusapia, assise devant la table, en face du côté étroit de cette table, donne la main droite à un des assistants, la main gauche à un autre des assistants. En général, dans la plupart des expériences auxquelles j'ai pris part, c'était M. Schiaparelli qui tenait la main droite et moi qui tenais la main gauche. Les autres personnes s'éloignent plus ou moins de la table, de sorte qu'on peut distinguer les deux pieds de la table qui sont loin d'Eusapia, et, sinon tout le temps, au moins presque tout le temps, les deux pieds de la table qui sont près d'elle, entre lesquels elle a placé ses jambes, ses genoux et ses pieds.
Après quelques mouvements divers, pendant lesquels il y a des soulèvements partiels, tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, la table brusquement est soulevée en Pair des quatre pieds, à une distance du sol peu considérable, environ 8 h 12 centimètres ; dans certains cas, il m'a paru cependant (quand la lumière était nulle ou faible) que ce soulèvement se faisait à une hauteur de 20 à 25 centimètres. C'est d'ailleurs pendant une durée très courte, difficile à apprécier, mais que je croirais volontiers être d une seconde ou deux secondes tout au plus. Cependant une fois, à la deuxième séance, le soulèvement m'a paru durer trois secondes, avec une sorte de balancement et d'oscillation dans le vide. Il y avait de la lumière dans la pièce.
Cherchons maintenant l'explication du phénomène. Un journaliste italien, M. Torelli, dans des articles assez bruyants qui ont paru dans le Corriere délia sera, 7, 9 et 11 octobre 1892, déclare, sans pouvoir l'affirmer, que la table se soulève par le fait du mouvement d'un des pieds d'Eusapia. Nous devons donc examiner cette supposition et en faire quelques autres.
1° La table est soulevée par les mains et des appareils tenus dans les mains. — C'est là une hypothèse impossible, d'abord parce que les mains d'Eusapia sont en pleine lumière. Les manches sont retroussées jusqu'aux coudes et au delà. Aucun appareil n'est sur la table complètement nue ; les pieds de la table sont aussi sans vis, sans appareils ; je m'en suis assuré à diverses reprises.
De plus, au moment où la table est soulevée, c'est à peine si, avec ses mains, Eusapia la touche. Elle contracte ses mains avec force dans les mains de ses deux voisins, et elle effleure très légèrement la table. Je me souviens très bien que dans un cas (troisième séance), au moment où la table était soulevée. Eusapia avait quitté la main de son voisin de droite, pour me prendre la main gauche, et qu'alors ma main gauche était entre ses deux mains à elle : une de ses mains, par
conséquent, ne touchait pas la table, et l'autre main, à ce qu'il me semble, la touchait à peine. Il me semble aussi, sans que je puisse l'affirmer, quoique j'en croie être assez assuré, que dans quelques cas la table a été soulevée alors qu'Eusapia avait ses deux mains au-dessus de la table, sans contact avec la table.
Pour l'hypothèse que la table est soulevée par les mains, cela importe assez peu : il est clair que la force musculaire de qui que ce soit est insuffisante à soulever une table par le rebord latéral. C'est impossible, absolument impossible, et il est inutile de s'attardera cette discussion, d'autant plus, je le répète, que les mains d'Eusapia sont en pleine lumière, aplat sur la table, et la touchant légèrement, ne la touchant qu'à peine, et [ peut-être parfois ne la touchant pas du tout.
2° La table est soulevée par les genoux. — C'est là encore une hypothèse insoutenable. D'abord, Ëusapia est de petite taille, et, quand elle est assise sur une chaise, elle a ses genoux très loin de la table, à une distance de vingt-cinq à trente centimètres au moins. Mais surtout le contrôle direct peut être fait. J'ai, pour ma part, mis la main sur ses deux genoux, à plat, et, pendant qu'elle me tenait la main droite, je tenais ma main gauche sur ses deux genoux. Pendant toute la deuxième séance, je n'ai pas quitté cette position, et je suis sûr, absolument sûr, que les genoux et les cuisses ne sont pour rien dans le soulèvement de la table.
Ainsi donc, ni les mains, ni les genoux, ni les cuisses ne peuA'ent soulever la table.
3° La table est soulevée par un des pieds d'Eusapia. — C'est là, à ATai dire, la seule explication mécanique, rationnelle, qui présente quelque vraisemblance. Et cependant, après de mûres réflexions, elle me parait peu admissible.
D'abord notons que, pendant toute la durée de l'expérience, chacun des assistants voisins tient un pied ou un des pieds d'Eusapia tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de son pied :
far eonséqujent, elle ne peut mouvoir les pieds, étant ainsi assi34^tie par les pieds de ses voisius-
Toutefois, il faut bien le reconnaître, cette surveillance est plus ou moins illusoire ; car à travers la semelle de nos soaUers, il noua est impossible de savoir exactement quel pied nous tenons sous le nôtre : est-ce le pied droit d'Eusapia. ? est-ce sc«i pied gauche 2 et nous ne pouvons absolument pas savoir s'il n'y a pas eu substitution un peu avant le moment où la table s'est soulevée ; puis, quand le soulèvement de la table aeulieu, le pied d'Eusapia serait revenu à sa place.
Je le répète, le contrôle des pieds d'Eusapia maintenus pair les pieds des assistants est un contrôle illusoire.
J'ai voulu alors, dans une autre expérience, procéder autremefit, et, après avoir proposé de maintenir les pieds d'Eusapia avec mon pied déchaussé, j'ai finalement essayé de iui tenir les deux pieds avee ma main. Or, dans ce cas, l'expéneii«eft réussi ; et la table a été soulevée des quatre pieds. Je dois dire cependant que ce soulèvement, constaté par M. Schiaparelli et par M. Finzi^ n'a pu alors être constaté par moi ; car nous étions dans l'obscurité, et j'étais par terre, occupé à maintenir avec la main, dans la même position, les deux pieds d'Eusapia J'ai entendu, je crois, la table retomber sur ses quatre pieds^ mais je ne l'ai pas vue puisque l'obscurité était complète.
C'est peur d'autre raisons que je regarde comme peu admissible l'hypothèse qu'un pied d'Eusapia se glisse sous un des pieds de la table et la soulève.
En effet, d'abwd, ni M. Torelli, ni moi, ni personne, dans de nombreuses séries d'expériences faites en pleine lumière, n'avons jamais vu de mouvement suspect dans les pieds d'Eusapia. Si elle avait fait cette fraude du soulèvement à l'aide de son pied, il lui aurait fallu une prodigieuse adresse pour se soustraire à des observations réitérées et minutieuses.
Ensuite, qu'on le remarque bien, ainsi que cela se voit clai-
rement sur les photographies, les genoux sont en avant, dépassant de beaucoup le plan des deux pieds de la table : il faudrait donc à Eusapia porter fortement le pied en arrière pour aller rechercher le pied de la table, ce faisant elle aurait dû mou voir vigoureusement un de ses genoux. Eh bien ! dans la deuxième séance, pendant que la table était soulevée à une notable hauteur, et cela à plusieurs reprises, j'avais la main sur les deux genoux, et je n'ai pu constater de mouvement appréciable.
Puis, même à supposer qu'un des pieds d'Eusapia se glisse sous un des pieds de la table pour le soulever, il faut déployer une force musculaire assez grande, très grande même, non seulement dans le pied qui soulève, mais encore dans la main appliquée sur la table qui fait la contre-pression. Or, comme nous l'avons vu, c'est à peine si, très légèrement, une seule des mains d'Eusapia est appliquée sur la surface de la table. Comment concilier ce faible mouvement avec la vigoureuse et puissante contre-pression nécessaire pour soulever par une extrémité une table de 1™,50 pesant huit kilogrammes ?
Je dois cependant mentionner une expérience qui est un peu contradictoire — au moins en apparence — avec ce que je viens de dire. En effet, M. Finzi et moi, préoccupés de cette hypothèse que la table est soulevée par les pieds d'Eusapia, nous avions, au début de la troisième séance, et sans en prévenir Eusapia, pris le parti de choisir chacun un rôle différent. Sans nous occuper des mains, des genoux et de tout le reste du phénomène, nous nous étions donné la tâche de surveiller, chacun de notre côté, un des pieds de la table : M. Finzi le pied de droite, et moi le pied de gauche. C'est à cette simple surveillance que nous avions pris le parti de nous arrêter. La lumière était suffisante ; mais je dois dire que dans ces conditions la table napas été soulevée; il y a bien eu les mouvements habituels d'oscillation, mais sans soulèvement complet des quatre pieds.
A vrai dire, je ne crois pas du tout qu'il faille en que le soulèvement est dû à une fraude (conscien consciente) d'Eusapia. En effet, au dire de tous le mentateurs qui se sont occupés d'Eusapia, pour la pi d'un phénomène quelconque il faut l'obscurité. Le corps, le reste de la chambre, peuvent être à la lui point où la force soulevante inconnue (s'il y en 8 appliquée doit être dans l'ombre. C'est une des do problème, et il me semble que nous devons l'acce quelle, quelque absurde qu'elle nous semble et in pour décider pleinement la question de savoir s'il y supercherie.
Ce qui tend, dans une certaine mesure, à me faii tre cette nécessité de l'ombre, c'est ce que j'ai obser cieusement) pendant les première et deuxième J'étais à gauche d'Eusapia ; je tenais sa main gaucl: nais avec le pied son pied, ou ses pieds, et je voyj dépasser les deux bouts des bottines d'Eusapia par-d robe. Or, quoique je visse nettement les bouts de ses quoique j'eusse la main gauche à plat sur ses genoi biles, je voyais (ou je croyais voir) la robe d'Eusapi fier, comme pour se diriger vers le pied gauche de placé fort en arrière des genoux et des pieds. d'E semble que, dans les mouvements d'oscillation prél de la table, d'une part la table eût cherché à se rapp la robe, d'autre part la robe, en se gonflant, eût ch( rapprocher du pied de la table, de manière à l'entourer
A quelques jours de là, je parlai de ce phér M. Chiaîa, qui me dit que c'était par ce gonflera robe, toujours constaté par lui, que se faisait le soi] du quatrième pied de la table. Je mentionne le fî insister ; car il est trop étrange pour que l'observati^ ficielle que j'en ai faite puisse compter.
Ainsi, pour résumer cette discussion, nécessaire longue :
10 Lliypo thèse d'une machination ou (Tune complicité quelconque doit être absolument écartée ;
2" L'hypothèse, d'un soulèvement par les mains ou les genoux d*Eusapia est également absurde ;
3° L'hypothèse d'un soulèvement par les pieds n'est pas absurde. Et peut-être, quelque invraisemblable qu'elle soit, faut-il l'admettre plutôt que le fait absurde d'une table qui se soulève sans une force mécanique quelconque pour l'expliquer. En effet, dans aucun cas je n'ai vu la table soulevée des quatre pieds, alors que les deux pieds d Eusapia étaient ternis d'une manière irréprochable, ou qu'on pouvait voir distinctement, libres de tout contact avec les pieds d'Eusapia, les quatre pieds de la table.
11 faudrait cela pour nous faire admettre qu'une table p€ut être soulevée en l'air ; mais je croirais volontiers que Texpérience, bien faite, et dans les bonnes conditions que j'indique, pourra réussir ; car je penche à croire que ce ne sont pas les pieds d'Eusapia qui soulèvent la table. Je le crois, mais je n'en suis pas sûr ; et, pour affirmer un fait si bizarre et si absurde, il faut en être vingt fois sûr.
Je mentionnerai quelques autres expériences faites en pleine lumière. J'appelle pleine lumière, non pas la lumière du grand jour, ni la lumière d'une forte lampe, mais une lumière suffisante pour qu'on puisse lire.
C'est d'abord l'expérience de la lévitation (lévitation partielle) qui fut faite dans la deuxième séance. Ëasapia était placée sur une balance romaine, assise sur une chaise, et ses deux pieds étaient fort^nent liés l'un à l'autre par un mouchoir. Un de nous, M. Finzi, s'occupait de la lecture des poids ; M. Schiaparelli et moi nous éticms occupés à surveiller les abords de la balance, de manière à être ccs^ns
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qu'Eusapia ne touchait, ni avec les mains, ni avec les pieds, aucun point du sol ou des objets voisins.
Son poids étant de 58 kilogrammes, on mit dans le plateau bOO grammes, de manière à avoir l'équivalence du poids de 50 kilogrammes, puis le curseur fut amené au chiffre 8. A ce moment l'équilibre de la balance était réalisé. Alors, successivement, sans qu'Eusapia déplaçât sa chaise, il fallut changer le curseur de place : on l'amena à 6, 4, 2, finalement 0 ; et encore eût-il fallu, pour obtenir l'équilibre, diminuer quelque peu le poids de 500 grammes représentant 50 kilogrammes. Par conséquent, il faut admettre, dans cette expérience, qu'Eusapia a pu diminuer de 8 kilogrammes.
Nous sommes certains qu'elle n'a rien jeté (après avoir jeté il aurait fallu reprendre, pour revenir au poids primitif), qu'elle n'a pris aucun point d'appui nulle part dans les objets voisins ; et enfin le mouvement a été assez lent, environ 12 à 20 secondes, pour qu'on ne puisse guère supposer un saut, un élancement quelconque, avec le plateau de la balance comme point d'appui.
Cependant cette expérience ne nous a pas paru décisive- En effet, par le fait même de son principe, dans la balance romaine, ou bascule, le poids i)eut varier (quoique, il est vrsd, dans une limite beaucoup plus restreinte) selon l'endroit par où passe le centre de gravité. En se déplaçant sur le plateau, surtout quand la balance n'est pas très bonne, comme c'était le cas, on peut faire varier notablement son poids.
Aussi a-t-on fait faire une autre balance, consistant en un simple plateau suspendu par les quatre angles. Quelle que soit la position prise sur le plateau, le poids ne change pas. Un appareil graphique construit par M. Finzi permettait de noter la forme du déplacement. Dans la cinquième séance, nous fîmes cette expérience qui sembla assez curieuse, étant données les excellentes conditions expérimentales : M. Schiaparelli et moi nous observions tantôt le
tantôt le bas de la balance, de manière à être certains sapia ne pouvait toucher ni le sol, ni Féchelle entre 3ds de laquelle on avait suspendu le plateau, eut certainement — non sans beaucoup de peine — ' çer mouvement d'élévation du plateau, mais ce fut peu lé ; et, quoique le graphique indiquât une diminution le, durant quinze secondes environ, je n'ose assurer îtte oscillation du graphique ne répond pas au moment sapia, pour avoir plus de force, voulut se faire donner in par un des assistants, puis la lâcha quelque temps
tous cas, si l'expérience de la lévitation partielle est î encore, — et je ne doute pas qu'elle le soit, — il a certainement la faire avec cette balance à plateau 1 avec une bascule romaine.
3 troisième expérience du même genre fut faite aussi eine lumière. Elle me parait des plus remarquables, îut lieu à la première séance, je crois, bascule romaine était placée derrière Eusapia, à envi- 25 centimètres des derniers barreaux de sa chaise. 3 à côté d'elle à gauche, et elle avait mon pied entre ses pieds, mon genou entre ses deux genoux. Je lui tenais aent la main gauche et M. Schiaparelli fortement la droite. Alors, à une contraction énergique de ses deux 1, je vis nettement le curseur de la balance (placée,
ne l'oublie pas, à plus de 25 centimètres de son osciller et retomber avec bruit, comme si un objet t avait été jeté sur la balance. De fait, comme je m'en li, il n'y avait rien, même phénomène recommença une seconde fois,
avec plus de netteté et plus de force. Alors aussitôt, nt que le curseur était encore oscillant, je dégageai îment ma main, et je constatai, en tàtant le sol, en
la balance, qu'il n'y avait entre Eusapia et la bascule
ni machination, ni attirail d'aucune sorte.
mmmrm
Cette expérience me paraît bien remarquable ; elle a le malheur d'ôtre unique. Si on la réunit aux deux autres expériences de lévitation partielle, on voit qu'elle permet ime présomption en faveur de la réalité de ces phénomènes; mais je n'ose dire une certitude, car en pareille matière ne faut-il pas se méfier de soi-même ?
D'ailleurs, quand j'entreprendrai la discussion générale, j'aurai assurément à reparler de ces expériences.
Les expériences de la seconde série furent faites h l'obscurité, et elles ne sont pas moins curieuses que les expériences faites en pleine lumière. Quelques-unes d'entre elles ont même eu lieu à une demi-obscurité, à la lueur faible que donne le verre rouge dont se servent les photographes pour pouvoir observer le développement de leurs clichés.
De même que j'ai divisé les expériences à la lumière en deux groupes (soulèvement de la table — lévitation partielle), de même je diviserai ces expériences à l'obscurité en trois groupes (expériences de contact de la main, — expériences d'apparition de la main, — expériences de mouvements d'objets).
Les expériences où il y a contact d'une main sont extraordinaires. Alors que tous les assistants se tiennent par la main — (et la bonne foi de chacun des assistants n'est pas douteuse), — une des personnes tenant la main droite, une autre la main gauche d'Eusapia, on se sent touché par une main, non visible puisque on est dans l'obscurité.
Il n'y a à cet égard pas d'erreur possible : ce n'est pas un objet quelconque, c'est une main qui vous touche ; main vivante, chaude, très chaude, presque humide, dont on reconnaît les doigts mobiles, dont on peut môme, dans certains cas, dire si elle est droite ou gauche ; main assez forte
pour tirer les vêtements, ou tirer les cheveux, sans faire tte mal d'ailleurs.
Trois hypothèses se présentent î Est-ce la main d'un des assistants ? Est-ce la main d'Eusapia ? Est-ce la main d'un être surnaturel ?
D'abord je ne crois pas que ce puisse être la main d'un des assistants : dans la quatrième séance, il n'y avait que M. Brofferio, M. Gerosa, M. Schiaparelli, M. Finzi et moi. M. Brofferio et M. Gerosa étaient loin d'Eusapia, et ils étaient relativement en pleine lumière, l'ombre n'étant pas assez épaisse pour que je ne puisse parfaitement distinguer leurs mains et leurs mouvements ; et cependant, dans ces conditions, j'ai senti avec netteté une main qui me toudiait.
Je considère d'ailleurs comme absurde d'imaginer la fraude d'un des savants qui assistaient à ces expériences, n y a une certaine dose de suspicion qu'il ne faut pas avoir. Pourrait-on admettre que M. Lombroso, ou M. Schiaparelli, ou M. Finzi, tous savants dont la situation scientifique est considérable, commettent l'infamie d'une fraude? C'est là une supposition inadmissible, et je considère que la bonne foi de ces savants doit être acceptée a priori.
Reste cette question bien grave : Est-ce la main d'Eusapia?
Sur ce point, très délicat et difficile à déterminer, une discussion qu'on trouvera sans doute un peu longue est nécessaire.
Dans les expériences. Eusapia n'a pas, en général, la main tenue de la même manière à droite et à gauche. D'un côté, on lui tient fortement le poignet et la main ; de l'autre côté, au lieu d'avoir la main tenue par le voisin, elle se contente de poser sa main sur la main du voisin, mais de la poser avec tous ses doigts, de manière qu'on puisse sentir très distinctement si l'on tient la main gauche ou droite.
Voici alors ce qui se passe. Au moment où va conunencer le phénomène, cette main qui n'est pas tenue par le voisin,
mais se i)ose sur sa main (je supi)ose (ju'il s'agisse, pour simplifier, de la main droite d'Eusapia, quoiqu'elle opère ainsi tantôt à droite, tantôt à gauche), cette main devient très mobile, presque insaisissable : à chaque instant elle se déplace, et pendant une fraction minuscule de seconde on ne la sent plus ; puis on la sent de nouveau, et on peut constater que c'est toujours la main droite.
Alors il peut arriver ceci : c'est que, pendant cette fraction de seconde, la main droite d'Eusapia est devenue libre et a su se porter à droite ou à gauche, toucher la tête, la figure, le cou d'un des assistants. En outre, la main gauche, tenue au poignet, peut s'appliquer sur le dos de la main de l'assistant de droite, qui continue à croire qu'il tient la main droite, alors qu'en réalité il est touché par la main gauche d'Eusapia, qui a alors sa main droite parfaitement libre.
De même que tout à l'heure, en parlant de la table soulevée, j'étais arrivé à la conviction que le seul truc possible était le soulèvement de la table par le pied d'Eusapia, de même, pour le contact senti d'une main humaine, le seul truc possible c'est qu'Eusapia dégage une de ses mains et touche les assistants avec cette main devenue libre, pendant que les deux voisins croiront l'un et l'autre toucher une main différente d'Eusapia. S'il y a un truc employé, je n'en conçois pas d'autre, et il me parait inutile de discuter toute autre hypothèse, celle d'un compère parmi les assistants ou é'un autre individu s'introduisant dans la chambre.
Avant d'entrer dans le détail des expériences mômes, il faut mentionner encore une remarque que M. Chiaïa nous a faite : c'est que souvent la main qui touche l'épaule ou la joue d'un des assistants est la main d'Eusapia elle-même. Cependant il y aurait aussi matérialisation d'une main ; car la main d'Eusapia est devenue libre, parce que la main (de John) matérialisée s'est mise sur la main du voisin d'Eusapia, et a pris la place de la main d'Eusapia. Je m'abstiens
ici de juger cette interprétation : je me contente de la rapporter, telle qu'elle m'a été donnée par M. Ghiaîa.
Je vais maintenant exposer les raisons qui méîont hésiter entre l'affirmation et la négation. Chacun ainsi pourra se rendre nettement compte de mes doutes.
D'abord je laisse de côté les expériences ordinaires, faites dans l'obscurité complète, alors qu'aucune précaution spéciale n'est prise pour s'assurer que l'assistant de droite tient la main droite, et que l'assistant de gauche tient la main gauche d'Eusapia. Il est en effet indispensable de contrôler sans cesse par la palpation des doigts de la main le côté de main que l'on tient, et, si cette précaution élémentaire n'est pas prise, toutes les autres précautions sont illusoires.
Voici deux expériences dans lesquelles, à ce qu'il semble, le contrôle a été exact, et cependant la main a été nettement sentie :
N** 1. — Dans l'obscurité complète. A la suite d'une lévitation que je ne décris pas, Eusapia se trouve, avec sa chaise, assez brusquement portée sur la table. Elle est en état de transe. Alors, pour constater ce phénomène, on allume une lumière faible, pour ne pas provoquer de crise dangereuse. Je suis à sa gauche, et M. Finzi est à sa droite. On nous dit qu'il faut l'aider à descendre. On éteint la Imnière. Je lui tiens fortement la main gauche avec ma main gauche, et je passe la main droite derrière son dos, comme pour l'aider à redescendre de la table. A plusieurs reprises, je dis à à M. Finzi : « Vous tenez la main droite ? » et il me répond affirmativement. Pendant qu'il me répond, je sens une main qui se promène sur ma tête et me prend par les cheveux (que je porte très courts), comme si cette main essayait de me soulever, mais sans me faire de mal. Presque au même moment, une main, qui me paraît très chaude et plus grosse que la main d'Eusapia, me caresse la face dorsale de la main droite, qui est derrière le dos d'Eusapia. Je tiens, à ce qu'il me semble, la main gauche d'Eusapia très loin de
M. Finzi, et il me semble que je la saisis fortement, doigts ' et paume, de manière que cette même main ne puisse toucher une autre main (la main de M. Finzi) sans qu'il ne ' sente simultanément la mienne. J'ai peut-être, pendant ces quelques secondes, demandé deux ou trois fois à M. Finzi s'il tenait la main droite, et toujours il m'a répondu qu'il la tenait.
N° 2. — (Je copie textuellement mes notes prises quelques heures après. Dans cette expérience on avait la lumière rouge de la lampe photographique, qui permettait de distinguer les mouvements généraux d'Eusapia. Mais ses mains étaient sous la table. Elle est placée devant la fente d'un rideau qui sépare de la pièce principale une petite alcôve dans laquelle je suis placé).
« J'ai les mains liées très lâche par un mouchoir, ma chaise étant juste adossée à la chaise d'Eusapia. M. Brofferio et M. Gerosa sont presque en pleine lumière. M. Gerosa prend des notes. M. Schiaparelli est à droite, et tient la main droite d'Eusapia. M. Finzi est à gauche et tient la main gauche. Il a eu soin de passer un fil de cuivre à trois des doigts de la main d'Eusapia pour être sur qu'il tient toujours la même main. Son pied déchaussé est entre les deux pieds du médium qui les serre fortement. De plus, Eusapia, ayant des bottines à talon, frappe constamment des deux pieds pour indiquer qu'elle a les deux pieds à la même place.
« Trois fois alors je suis touché: deux fois au coude gauche, et une fois au bas des reins. Mais ce n'est pas cela qui est important.
« A un moment elle se raidit et dit : « Tenez-moi fort ! Tenez-moi fort I » Alors M. Schiaparelli d'une part et, d'autre part, M. Finzi la serrent de toutes leurs forces. M. Gerosa appelle les minutes et prend des notes. Je demande à M. Finzi : « Vous tenez la main gauche ? » Réponse -. « Oui » ; à M. Schiaparelli : « Vous tenez la main droite ? »
Réponse : t Oui • ; à M. Finzi : c Vous tenez les deux pieds ? » Réponse : c Oui. • Alors je vois, en tournant légèrement la tète vers la gauche, une sorte de préparation qui consiste en ce que le rideau se gonfle et semble se rapprocher d'Eusapia, conmie pour rendre Tombre plus profonde.
« Puis je suis touché à Tépaule droite par une main qui me semble être une main droite (en supposant qu'elle vient du médium). Presque au même instant, iq)rès qu'Ëusapia m'avait dit de rapprocher ma tête de la sienne, je suis touché par deux doigts qui me tirent assez fortement, mais sans me faire de mal, les cheveux de derrière la nuque ; de sorte que je suis assuré qu'une main m'a touché à l'épaule et à la nuque.
« En môme temps, M. Finzi est touché à l'oreille, au ront et à la tempe par des doigts qui étaient derrière le rideau, tandis que la main qui me touchait était sans rideau. M. Finzi a été touché trois fois.
« Les assistants n'ont vu aucun mouvement anormal d'Eusapia. Moi qui étais derrière elle, je n'ai rien senti qu'une sorte de contorsion générale, et cela au moment oii nous faisions le plus d'attention, et où M. Schiaparelli, d'une part, et, d'autre part, M. Finzi avaient les mains fortement serr(''L»s et pouvaient distinguer quelle main ils tenaient, droite ou gauche. »
Cette expérience parait de tout point excellente, et je ne vois guère ce qu'on peut lui reprocher. En effet, M. Schiaparelli n'a pas abandonné la main droite d'Eusapia ; d'autre part, M. Finzi n'a pas pu abandonner la main gauche, puisqu'il avait passé son doigt dans le fil de cuivre qui entourait les doigts de la main gauche d'Eusapia. Même en admettant, ce qu'il est difficile d'admettre, que M. Schiaparelli a lâché la main, il est presque impossible que cette main d'Eusapia, devenue libre, ait pu aller toucher M. Finzi en passant derrière le rideau, car j'avais mon dos presque appliqué au dos d'Eusapia, et le mouvement compliqué
qu'elle aurait dû faire pour porter la main en arrière était rendu à peu près ou plutôt tout à fait impraticable* D'un autre côté, était-il possible vraiment à Ëusapia de passer la main en avant ? car l'ombre n'était pas assez profonde pour empêcher les assistants de distinguer ce mouvement ; et d'ailleurs M. Finzi a été touché à la figure, à travers l'épaisseur du rideau.
Tel est le fait qui me semble le plus probant pour faire admettre l'existence delà matérialisation d'une main. A moins de supposer, ce qui est toujours admissible, une grosse erreur expérimentale de la part de M. Schiapareili, de M. Finzi ou de moi, on ne voit pas comment la main d'Ëusapia avait pu se faire sentir à nous dans les conditions indiquées.
Toutefois, certaines observations que je vais relater, sans prouver le moins du monde la supercherie, nous engagent à faire quelques réserves :
1° Jamais il n'y a eu contact senti d'une main alors que les deux mains d'Ëusapia étaient en vue toutes les deux : il a toujours fallu que l'obscurité fut complète ou que les deux mains fussent cachées sous la table.
On répond à cela que l'obscurité des mains d'Ëusapia est une des conditions nécessaires du phénomène. C'est possible certainement, mais cela jette une certaine défaveur sur les expériences où il y a sensation d'une main.
Dans une expérience, j'étais à côté d'Ëusapia, et les deux mains d'Ëusapia étaient en pleine lumière. J'ai été alors touché deux fois ; mais je n'ai pu sentir le contact d'une main. C'était un contact léger, une sensation de pression très manifeste ; mais cette pression a eu lieu au flanc (du même^ côté qu'Ëusapia) et au bas des reins ; de sorte qu'à la rigueur on peut admettre que dans ce cas c'a été le contact d'un de ses pieds. Si, au lieu de sentir un contact vague, j'avais senti le contact d'une main, l'expérience eût étéabsolument décisive.
2'* yous avions proposé à Eusapia de lier chacun de ses poignets, par un lien assez lâche, au poignet de son voisin. Dans l'état de transe, elle a dit que cette double ligature rendrait Texpérience impossible.
Cette restriction est encore évidemment défavorable ; (juoique, à l'extrôme rigueur, on puisse admettre que pour ce phénomène la liberté des mains est une condition nécessaire.
3° Nous avons encore proposé de remplacer la chaîne (formée par Tunion des assistants se tenant mutuellement la main; par une chaîne plus simple ; c'est-à-dire par une chaîne formée d'une seule personne, tenant avec la maiu droite la main gauche d'Eusapia, et avec sa main gauche la main droite d'Eusapia. Elle a refusé.
Dans une expérience (deuxième séance), comme je me trouvais seul avec elle dans la chambre, je la tenais ainsi ; je n'ai eu alors aucun contact de la main de John.
Il est vrai que, dans cette môme séance, alors qu'il y avait d'autres personnes dans la pièce, je crois bien que j'ai été touché par une main, alors que je tenais avec mes deux mains les mains d'Eusapia ; mais je n'en suis pas assez sûr pour pouvoir l'affirmer : car le fait de tenir dans mes deux mains les deux mains d'Eusapia, et d'être alors touché par une troisième main ôterait toute incertitude, et lèverait tous mes doutes.
4*» Une des mains d'Eusapia, au lieu d'être saisie fortement et immobilisée, repose légèrement sur le dos de la main de son voisin ; et elle se déplace sans cesse, ce qui rend la distinction (entre la main droite et la main gauche) singulièrement difficile.
Je dois dire cependant que ni M. Finzi, ni M. Schiaparelli, ni moi, nous n'avons pu, à un moment quelconque de l'expérience, constater un changement de main : toujours, quand il devait y avoir la main droite, c'est la main droite qu'on retrouvait.
D'autre part, je dois signaler un caractère très important dans le moment de ces expériences. Dans les expériences de cette nature, il se passe en effet souvent ceci : c'est que le phénomène arrive juste à l'instant où personne ne s'y attendait. Les médiums qui trompent, et les divers prestidigitateurs sont très experts dans cet art : ils détournent l'attention du public, et c'est au moment même où l'on n'est pas sur ses gardes que le phénomène a lieu ; mais ici, c'est le cas inverse. C'est au moment où Eusapia se contracte fortement, et gémit, que le phénomène se produit ; aussitôt alors les observateurs redoublent de précautions et de perspicacité pour déjouer la fraude, s'il y en a une.
Ainsi, au moment où le phénomène va se produire, l'attention est surexcitée, et la vigilance du contrôle redouble. Ce n'est pas une preuve absolue en faveur de son authenticité, mais on conviendra que cette particularité rendrait toute supercherie énormément plus difficile à exécuter.
En tout cas, les mauvaises expériences ne doivent pas nous rendre injustes pour les expériences positives. D'expériences positives, il n'y en a pas beaucoup. Il y en a une, l'expérience n° 2 (p. 93), d'une importance primordiale, que je ne cherche pas à dissimuler.
Mais de même je ne dois pas négliger de dire que jamais il n'y a eu de main sentie, quand les deux mains d'Eusapia étaient en pleine lumière, ou tenues toutes deux par un fil, ou tenues par la même personne.
J'ai assez longuement insisté sur les expériences de contact d'une main pour être bref sur un phénomène de même ordre : à savoir, l'apparition d'une main.
U y avait demi-lumière. Je tenais très fortement la main
roite d'Eusapia, et je suis absolument sur que la main roite d'Eusapia n'a pas quitté ma main. Quant à la main luche d'Eusapia elle était sur la main de M. Finzi qui est peu près sûr que cette main ne l'a pas quitté, mais le fil 5 cuivre avec lequel il maintenait la main d'Eusapia avait é enlevé, de sorte qu'il a pu, à la rigueur, y avoir une ibstitution de main, quelque difficile que paraisse cett« ibstitution.
A un moment de l'expérience, Eusapia nous dit de serrer irt ; et de regarder par-dessus sa tête. Elle a à peine îhevé de parler que nous voyons au-dessus de sa tète une lain qui s'ouvre et se referme. Quoique Eusapia seit en 3mi-lumière, nous ne voyons aucun mouvement anormal 3 ses bras ou de ses épaules ; et je suis sûr qu'à ce moment ; tenais dans ma main gauche la main droite d'Eusapia. Le mouvement de la main, qui est au-dessus de la tête 'Eusapia, est assez rapide pour que nous ne soyons pas en at d'affirmer que c'était une main gauche ou une main [•oite. Pour moi je croirais que c'était la paume d'une lain gauche ; mais M. Gerosa pense que c'était la face orsale d'une main droite. En tout cas nous sommes accord, M. Schiaparelli, M. Gerosa et moi, pour trouver lie cette main était assez différente de la main d'Eusapia. a main d'Eusapia est petite, fine, mais un peu trapue et imassée, tandis que la main que nous crûmes voir sur sa }te, nous a paru beaucoup plus allongée, avec de longs oigts effilés ; mais l'apparition a été tellement rapide que ous ne pouvons rien affirmer à cet égard : et ce n'est eut-être qu'une illusion.
La question est donc de savoir si, dans le moment même e l'expérience, M. Finzi est sûr de n'avoir pas quitté la lain gauche d'Eusapia. Eh bien ! il faut le dire, il a encore uelques légers doutes à cet égard ; s'il n'avait ims ces ioutes, qu'il estime lui-même exagérés, l'expérience serait lécisive.
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A la même séance nous revîmes la main encore deux iois. Une fois je Tai revue si peu de temps que je n'en parle pas ; car ce fut rapide comme un éclair ; mais la troisième fois ce fut dans des conditions intéressantes.
J'étais, comme plus haut, à la droite d'Eusapia ; M. Finzi îi sa gauche. Mais à ce moment, je lui tenais la main moins solidement, et je ne suis pas sûr que cette main n'ait pu s'échapper : car c'était par le contact des doigts d'Eusapia 5ur la face dorsale de ma main que se faisait le contrôle. Tout d'un coup elle gémit, se convulsé, ce qui est l'indice ù peu près certain qu'un phénomène va se produire ; et au même moment une main apparaît par la fente du rideau, tout près du rideau, entre Eusapia et le rideau, mais qui, avec la rapidité d'une flèche, pour essayer de me toucher, s'élance sur moi, pais se retire sans m'avoir touché.
Le phénomène a été tellement rapide que j'ai quelque scrupule à raconter, en une page, ce qui a duré près d'une demi-seconde. Toutefois, je dirai que cette main m'a paru très allongée, très effilée, plus encore que la première fois, lorsqu'elle s'est montrée au-dessus de la tête d'Eusapia ; que la direction de son mouvement était absolument rectiligne, comme si elle sortait de l'ombre de l'alcôve, longeant le rideau, et avec un bras que je n'ai pu distinguer, mais qui me semblait comme allongé, presque interminable, comme enveloppé d'un voile blanc ou d'une lueur blanchâtre (ces derniers détails étant extrêmement incertains). En tout cas, pendant le mouvement rectiligne de cette main, j(» n'ai pu déceler le moindre mouvement anormal d'Eusapin qui paraissait tout à fait immobile et gémissante.
Il ne me paraît pas cependant qu'on doive attacher trop d'importance à cette manifestation, si étrange qu'elle pîiraisse d'abord. En effet, je ne suis pas assez sûr de moimême, pour prétendre conclure d'une observation aussi rapide, dans laquelle l'illusion tient peut-être une grande place.
[uième séance nous eûmes aussi l'apparition d'une s les conditions étaient moins rigoureuses. Je ain droite d'Eusapia, et je ne suis pas du tout nr bien tenue.
la main que nous vîmes était tout à fait analogue l'Eusapia, bien différente de la main que nous la veille.
irmerait peut-être l'opinion de M. Ghiaîa, opiî sur une longue expérience du médium, que, as cas, la main qui touche et qui apparaît, c'est 'itable d'Eusapia, tandis que la main qui est es assistants qui contrôlent, c'est la main maté- John.
absurde que soit c^tte interprétation, elle me re assez bien compte de cette grande différence tre la main effilée, allongée, que nous avions vue cette petite main trapue, potelée, qui ressemblait i la main réelle d'Eusapia.
expériences ont aussi été faites sur des mouveet, et elles doivent être mentionnées ; car elles peut-être une conclusion plus positive que les
d'apparition ou de contact de la main, euxième séance, en pleine obscurité, nous failaine : je tenais la main gauche d'Eusapia, et •clli tenait la main droite, quand, à un moment ipia nous dit de serrer fort. Alors nous redountion ; et un tambourin qui était placé à un
de la table fut porté sur la table, comme nous les en allumant une allumette. Quelques instants rol)scurité complète, soudain le tambourin vint ne frapper légèrement le dessus de la tête, puis
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fut rejeté violemment dans la chambre, à un< distance.
Je crois bien qu'à ce momenWà, la chaîne rompue, et que, pendant que le tambourin tête, les deux pieds d'Eusapia étaient sur me que de ma main droite je tenais sa main gau main gauche, je tenais sa main droite. Mi plus assez sûr pour l'affirmer. Mes notes sont pas assez précises, et il faut faire une une légitime émotion. C'est dommage qui affirmer qu'au moment où le tambourin me i je tenais les deux mains d'Eusapia. Cette aff suffi pour établir la réalité du phénomène, t complicité de la part des assistants devant é écarté.
Ce même jour un autre phénomène s'est des conditions que je peux mieux déterminei
Pendant que nous faisions ainsi la chaii table, soudain je sens se poser sur mon bras i avec la main droite la main gauche d'Eu lourd qui vient assez doucement, sans hésita répète, avec moelleux et douceur, si bien qu que c'est un bras qui s'appuie sur mon brj comme nous le constatâmes aussitôt en fai mière» c'était une chaise qui était ainsi venui mon bras et la table. De nouveau on fait refait la chaîne, moi tenant toujours la rm M. Finzi la droite, quand, soudainement, que à peine après que l'obscurité a été faite, la c violemment par-dessus nos têtes, et, sans légèrement quelqu'un d'entre nous, va U chambre à une distance d'environ deux mètr
Si importante que soit cette expérience, moins décisive encore que la suivante, la me sens, de toutes celles que j'ai vues, et qui do
avec détail ; car les conditions en ont pu être rigoureusement indiquées.
Cette expérience, qui est presque ce fameux experimentum
crucis que je cherchais depuis si longtemps, a eu lieu dana
la quatrième séance, celle du lundi 17 octobre, vers onze
heures et demie du soir, en présence de M. Schiaparelli,
G. Gerosa, M. Finzi, M. Brofferio et moi.
C*était à la demi-lumière. M. Finzi tenait la main gauche d'Eusapia, qu'il reconnaissait, parce qu'il avait passé un fil (le cuivre autour de trois doigts de cette main d'Eusapia. Moi je tenais la main droite, et je la tenais solidement par la liaume et le poignet, de manière à être absolument sûr que cette main ne m'a pas lâché. La lumière qui éclairait faiblement Eusapia, éclairait beaucoup mieux M. Schiaparelli, M. Brofferio et M. Gerosa, qui étaient autour de la table : en effet, par la disposition de la lampe triangulaire, avec des verres rouges colorés, d'épaisseur différente suivant les diverses faces du triangle, on peut facilement modifier la lumière. Du côté d'Eusapia, la lueur était faible : cependant je la voyais très bien. ^
Je distinguai aussi très bien la fente du rideau contre lequel elle se tenait. C'était un rideau épais, rigide, tendu conune un voile dans la pièce. La petite alcôve qu'il séparait de la pièce principale était très étroite, avec une porte dans le fond, porte cadenassée, et scellée avec de la cire» J'étais précédemment, de 9 heures à 10 heures et demie, resté assis dans cette petite alcôve, contenant quelques objets, entre autres une chaise assez lourde (de 4 kilogr. environ}, placée à un demi-mètre environ de la chaise d'Eusapia, et cachée derrière le rideau.
M. Finzi tient les deux pieds d'Eusapia sur ses genoux. Les mains d'Eusapia sont sous la tal)le.
Alors, Eusapia, en état de transe, se met à gémir et à se contracter. Nous redoublons tous d'attention, et nous^ voyons, du côté de M. Finzi, le rideau qui se gonfle, fait
EXP. DK MILAN. 1892. 103
nne saillie très visible (la lumière est suffisante pour que je puisse distinguer la bordure jaune en tapisserie du rideau^ gonflée et tendue) et un oLjet vient avancer non pas très vite, mais avec une certaine lenteur, comme s'il glissait et cheminait sans effort, de manière à venir se placer sur la table. C'est la chaise qui était derrière le rideau qui vient ainsi se mettre sur la table en reposant sur lunion du bras gauche d Ëusapia avec la main droite de M. Finzi.'
Fait remarquable, cette chaise s'est placée de telle sorte qu'elle semble avoir eu pour but de faire de l'ombre aux mains d'Eusapia. En effet, le dossier est à plat sur la table, et le siège est placé comme un écran entre la lampe et le buste d'Eusapia.
Comment expliquer ce phénomène ? Il est absurde de supposer qu'une autre personne est venue dans la pièce. La pièce est petite, complètement close ; nous étions chez M. Finzi, nous ne faisions pas de bruit, nous pouvions faire instantanément de la lumière : il y avait même une lumière suffisante pour inspecter l'état général de la pièce, etc.
Donc ce ne peut être qu'Eu sapia qui aurait attiré la chaise. A coup sûr ce n'est pas avec sa main gauche, puisque je la tenais solidement ; ce n'est pas avec ses pieds, qui étaient déchaussés, sur les genoux de M. Finzi. Ce n'est donc qu'avec la main droite.
Mais est-ce possible ? Évidemment non : puisque la chaise ainsi attirée est venue reposer sur l'union du bras de M. Finzi et dn bras droit d'Eusapia.
Même en lui supposant une force musculaire extraordinaire, invraisemblable (moins invraisemblable toutefois que le mouvement d'un objet sans contact),- cela ne suffirait pas encore ; sa main, reconnaissable au fil de cuivre, n'a pas ((uitté la main de M. Finzi. L'hypothèse d'une ficelle attirant la chaise est aussi tout à fait absurde, par cette raison bien simple qu'il n'y avait pas de ficelle, ni à la main gauche, ni à la main droite, ni aux pieds.
104 PREMIBRE PARTIE
Nous sommes donc en prés&ace d'un iaii absolument inexplicable, et qui ne comporte presse pas ée restriction. (Je dis presque pas, par un extrême scrupule. En effet M. Finzi, à ce moment, au lieu de passer son doigt dans les fils de cuivre, se contentait de les sentir et de les toucher, ce qui pouvait à la rigueur permettre à Eusapia de faire avec sa main quelques légers mouvements.)
En tout cas, si cette expérience était répétée et répétable, elle serait de nature à enlever tous les doutes.
Je pourrais mentionner encore d'autres expériences, dos apports de fleurs, des mouvements d'objets voisins, Fenlèvement d'Eusapia, avec sa chaise, sur la table ; des phénomènes lumineux, etc. ; mais ces récits n'entraîneraient pas la conviction ; car ces expériences sont toutes plus ou moins explicables par une adresse physique extrême ; il me paraît donc inutile d'insister.