LES EXPÉRIENCES DE NAPLES JANVIER
Compte rendu par M. WAGNER ,
Professeur de Zoologie à l'Institut an atomique de St-Pétersbourg.
Je fus obligé, pour cause de santé, de passer Thiver de 1893 à Naples. Je n'avais aucun désir particulier de voir le fameux médium napolitain, Eusapia Paladino ; Je me bornai donc à laisser ma carte à M. Ercole Gbiaïa qui était à Milan en ce moment et je ne pensai plus à Eusapia.
Le sort a néanmoins voulu que j'assistasse à ces séances, et c'est sur Finvitation d'une dame russe M"** P. domiciliée à Naples que je me rendis à tme séance organisée dans sa maison, le 24 février.
Dix personnes se trouvaient réunies dans son petit appartement et formèrent un cercle des plus hétérogènes ; il y avait des spiritcs convaincus, des incrédules et même des sceptiques.
L'appartement de M""" P. est disposé en deux étages, communiquant par un escalier de pierre, escarpé ot étroit.
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Les séances eurent lieu dans une pièce du second, [>etite, obscure et sans fenêtre, communiquant par une ouverture en voûte avec une autre chambre également (»xiguë, dans laquelle brûlait une lanterne rouge sus- I»endue au plafond ; la première chambre était éclairée fmr un^ suspension verte. L'escalier conduisait directement dans cette chambre, par une porte vitrée du haut en bas. Quand, au cours des expériences, on éteignit les lumières dans ces deux chambres, une faible clarté y pénétrait par la porte vitrée.
A gauche de cette porte, il y en a une autre conduisant dans un petit couloir qui donne accès, à droite, à un I)etit cabinet sans autre issue qui s'ouvre, dans le fond, sur la cuisine qui n'a pas d'autre sortie. Pour tout cet étage, composé de deux pièces, une cuisine et un couloir, il n'y a donc qu'une seule issue sur l'escalier étroit qui le relie à l'étage supérieur.
M"" P... invita deux de ses hôtes, sceptiques avérés, H examiner cet appartement désigné pour les séances.
Je proposai que le cercle fût d'abord formé par un nombre restreint de personnes, cinq ou six, choisies parmi celles qui croyaient aux phénomènes médiumniques, ou, tout au moins, à l'existence d'un autre monde ; les autres membres devaient rester provisoirement en haut. Ce qui fut fait.
E. Paladino entra, accompagnée de quatre personnes, et, toutes, elles prirent place autour d'une petite table en bois simple, déforme carrée. Voici quelques détails sur la personne d'Eusapia Paladino.
De tous les médiums que j'ai connus dans ma vie, Eusapia me paraît la personne la plus sympathique ; son visage est celui d'une bonne paysanne franche et simple ;
pendant les séances elle se met entièrement à la disposition des assistants, s'efforçant de les convaincre qu'elle n'est pour rien dans les manifestations qui se produisent par sa présence et indépendamment de sa volonté.
Elle souffre visiblement pendant les phénomènes de la matérialisation et ne cherche nullement à éviter le contrôle que l'on exerce sur elle, ni à se dérober à la main ou au pied qui la maintiennent.
Lorsque je lui demandai de me dire ce qu'elle ressentait, quand elle gémissait en proie à des convulsions, elle me répondit : Oppressions
Nous nous plaçâmes autour de la table en formant la chaîne ; je me mis à côté du médium qui était installé seul, du côté le plus court de la table.
n y avait une lumière suffisante pour distinguer tous les objets ; outre les lanternes rouges et vertes, on avait allumé une bougie de stéarine, sur une petite armoire h côté de la table.
A peine nous étions-nous placés (jue la table se mit à bouger, et deux de ses pieds, du côté où se trouvait Eusapîa, s'élevèrent facilement et avec force.
Eusapia leva ses mains de sur la table et nous pria d'appuyer les nôtres, aussi légèrement que possible ; (pielques minutes après, la table commença de nouveau à bouger, se pencha d'abord d'un côté, ensuite d'un autre, et s'éleva en l'air des quatre pieds, d'un mouvement calme et régulier ; au même instant M""" P... et quatre personnes entrèrent dans la chambre en descendant de l'appartement supérieur ; elles examinèrent toute la pièce, posèrent la bougie à terre et inspectèrent les pieds et les vêtements d'Eusapia. En leur présence la table s'éleva de nouveau à la hauteur d'environ un
pied, et après s'être maintenue une seconde dans Tair, elle retomba d'un choc formidable, sur les carreanx du plancher. A ce phénomène, qui se répéta deux fois, succéda un moment de calme, durant lequel le médium souffrait visiblement ; sa respiration était lourde et son corps avait des convulsions.
Me rappelant dans quelles conditions avaient eu lieu les séances avec Eusapia, à Milan, en présence de M. Aksakof et des savants italiens et français, je proposai de transporter la table près de la porte qui c(mduisait h la cuisine, ou, pour être plus exact, qui s'ouvrait sur le petit couloir, que l'on pouvait considérer comme une espèce d'antichambre ; de cette façon elle pouvait être vue de tout le monde.
Je me plaçai à la table avec deux autres personnes, les autres se tinrent à côté du médium, comme je les en priai ; cette disposition ne dura pas longtemps, car dès que les phénomènes recommencèrent, tout le monde ([uitta ses chaises pour s'approcher de la table. En face (le moi se plaç^ M. Pessino, fils d'un avocat fort connu îiNaples. Bientôt les portières se mirent en mouvement; elles s'écartaient, se gonflaient fortement, ce qui était clairement visible à la clarté de la lanterne verte.
Les assistants demandèrent que les phénomènes fussent plus accentués, afin que tout le monde pût les voir. L'esprit guide, qui se trouva être John King, une ancienne connaiss<ince à moi, fit savoir par cinq coups frappés qu'il fallait diminuer la lumière ; on éteignit la suspension et pres(|ue à l'instant même nous vîmes se dégager d'Eusapia une matérialisation, une masse foncée, ressemblant vaguement à une main ; je voyais cette forme, très distinctement, car elle se dessinait juste
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^n face de moi, sur le fond éclairé de la porte vitrée.
Sur la table devant laquelle nous étions assis, se trouvait une petite trompette en carton que j'avais roulée avant la séance, et un petit cor de chasse. John King saisit le cor d'une façon inaperçue et y joua légèrement plusieurs notes:; puis il souffla doucement dans la trompette, comme s'il eût tenté de parler et remit ensuite cor et trompette sur la table, près du monsieur qui se tenait len face d*Eusapia.
Après ces manifestations, je sentis sur ma main gauche l'attouchement de doigts appartenant à une petite main.
Jîe tenais la main de mon voisin de gauche et je sentis à la surface extérieure de ma main, le contact chaud de cette petite main. Ce ne pouvait évidemment être celle d'Eusapia, car les siennes étaient tenues par ses voisins.
Quelque temps après je sentis de nouveau sur ma main gauche, le contact de cette même petite main, mais en sens inverse, c'est-à-dire comme venant de mon voisin de droite ; je me rendais parfaitement compte que ce ne pouvait être celle de mon voisin, honmie de haute taille, ayant des mains vigoureuses ; il me semblait que ce fût la main d'Eusapia dédoublée ; mais cette supposition est purement subjective, et je m'y étais arrêté à la suite de l'observation de M. Aksakof .
Outre ces contacts superficiels, John King me serra légèrement l'avant-bras ou me tapait familièrement sur l'épaule.
Mais il n'éprouvait, paraît-il, aucune sympathie pour mon vis-à-vis, car celui-ci se leva subitement, disant qu'il ne pouvait plus rester à cette place. Questionné à
ce sujet, il répondit que quelqu'un Tavait frappé. Il était visiblement décontenancé de ce qui lui était arrivé et changea de place pour se mettre à côté de moi ; bientôt il se recula davantage hors de la portée des coups médiumnîques.
En face de moi, à gauche d'Eusapia, se placèrent alors deux messieurs, des sceptiques implacables.
Celui qui se mit auprès d'Eusapia fut, naturellement, dans la situation la plus précaire. Plus il serrait la main du médium et plus il lui pressait le pied avec le sien, plus les coups que lui portait John Kmg étaient forts. Ne voulant pas s'avouer vaincu, il supportait l'attaque courageusement et en plaisantant : il jouait à qui perd gagne.
Nous passons sur quelques autres manifestations intéressantes, mais ne présentant rien de nouveau.
Il était près de neuf heures quand l'attention générale des assistants fut attirée vers l'un des pans du rideau auprès duquel se tenait Eusapia. Dans l'espace obscur derrière ce rideau, se produisait la matérialisation d'une main. Cette main poussait la portière en avant et, quoique tous les assistants témoignassent un vif désir de la voir, personne n'y pût réussir. Les mains de la Paladino étaient visibles pour toute l'assistance.
Une personne suggéra cette jdée que l'un des assistants passât sa main derrière la portière afin que la main matérialisée put la toucher ; il ne se trouva pas un amateur pour cette expérience, même parmi les personnes qui avaient bravement supporté les coups de John King.
Je ferai observer que celui-ci ne traite d'une façon aussi cavalière que les incroyants seuls, et qu'il se con-
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duit en parfait gentilhomme avec ceux qui ont foi en lui.
Le public demanda que John King voulut bien frapper quelques coups sur la porte de l'armoire puisqu'il ne pouvait faire voir sa main. Il accomplit ce désir de la manière suivante : il tira la portière sur le battant droit de Farmoire, ouvrit ce dernier, et le referma violemment.
Ce fut la dernière manifestation obtenue en ma présence. Les exigences du public, réuni à ces séances, me rappelèrent les conditions sévères imposées aux médiums américains, les frères Eddys, dont les mains furent liées aux pieds ou bien à une croix.
A notre séance on n'avait pas eu recours, il est vrai, à des ligottements quelconques, mais le médium éprouvait néanmoins une grande souffrance. Si l'on tient compte de la nature méridionale d'Eusapia, de son caractère vif et irritable, il faut s'étonner de sa patience à supporter les fantaisies torturantes des gens méfiants.
Ces exigences, venant de personnes absolument in~ compétentes, me révoltaient au point que je me décidai à quitter la séance.
Après mon départ, les expériences se poursuivirent encore quelque temps. John King coiffa deux personnes toujours sceptiques, de légères chaises de jonc, et je ne puis dire si ce phénomène a ébranlé l'opiniâtreté de leur incroyance.
Ce qui m'attirait particulièrement aux séances d'Eusapia Paladino, c'était la question de savoir si un médium à phénomènes mécaniques (ou physiques), pouvait devenir un médium à matériaUsation.
A Saint-Pétersbourg, je connais le cas d'un puissant médium écrivain qui se transforma en médium remarquable à matérialisation. Cette faculté est évidemment
is haute à laquelle puisse arriver tout médium à
physiques.
lis j'avais encore un intérêt ; c'était «le convaincre collègue, le professeur K. de la réalité des faits umniques. Il demeurait à Xaples et occupait deux ibres attenantes à mon appartement, regrette de le dire, au cours de la deuxième séance Ëusapia Paladino, j'eus encore une fois la preuve a croyance de Thomme est indépendante de son nnemont.
ce i)oint de vue, cette deuxième s('ance présente excellente matière à étude. Elle eût lieu le 2 mars,
une très grande chambre, dans laquelle il y avail grande fenêtre dont les volets étaient fermés. Nous s six : M"*' P., ma femme, le professeur K... le îur B. et moi. Je me plaçai à gauche du médium, îs que mon collègue se mit à sa droite, suivant mes ations. La table à laquelle nous étions assis était e, sur un seul pied, et très incommode pour les nonces, mais il n'y ou avait pas d'autre dans la pièce., r une autre table à côté, il y avait une lami>e née ; sur celle que nous occupions, brûlait une ;ie masquée par un écran rouge. Mais, Jolm Kiug
demanda, dès le commencement de la séance, de nuer la lumière, de sorte que nous dûmes éteindre mpe, et i)lacer la bougie sur l'autre table, lelcpies minutes après, la table se mit en mouvet ; elle se balançait et s'élevait par bout opposé h
011 so tenait le médium. Nous reconnûmes que la 5 était décidément par trop incommode pour les riences, ce qui, d'ailleurs, nous fut confirmé par rit guide.
Nous la remplaçâmes donc par une table à jeu qui se trouvait dans la chambre voisine.
Cette table s'éleva complètement en l'air ; mais le professeur K. . , ne pouvant pas observer les pieds d'Eusapia bien qu'il tint ses pieds sur ceux du médium tout le temps, dit n'avoir pu les contrôler d'une manière absolue ; de plus la situation occupée par Eusapia, sur le côté court de la table, ne lui inspirait aucune confiance.
Je proposai de prendre une petite table dont les trois pieds s'écartaient lai^ment. Ces changements continuels et le désaccord qui régnmt dans la compagnie eurent pour résultat d'empêcher le développement des phénomènes. Enfin, Eusapia, impatientée et semblant eomprendre vaguement ce que l'cai disait, se leva, contrariée de notre incrédulité, saisit la main du professeur K... en lui disant : « Quand donc, les véritables expérimentateurs se contenteront-ils d'avoir un milieu homogène, sans l'intrusion d'un étranger qui modifie tout, voulant soumettre le phénomène à ses caprices? Vous ne voulez pas croire? Eh bien, vous 4illez voir une manifestation médiumnique et vous serez convaincu. »
Elle le conduisit vers la porte du balcon, dont les volets étaient fermés, à proximité de l'endroit où nous étions assis, plia sa main de la manière dont on tient un crayon ou une plume, et l'appuya contre la porte. Après i|uelques secondes, le professeur R... commença à tracer quelque chose sur la porte, avec sa main qui était tenue X>ar celle d'Eusapia ; quand il eût fait un trait assez long, Eusapia lui dît : « Prenez la bougie et regardez. » Nous nous approchâmes avec la bougie, et nous
énomène. Los manifestations continuèrent à se proire en sa présence. Il se tenait à une certaine distance la table, auprès d'Eusapia, et quand la table se fut !vée dans l'espace, ma femme pria le professeur de issurer qu'elle se tenait réellement suspendue dans ir. Malgié cela, il ne se tint pas toujours pour conincu, parce que, disait-il, les pieds de la table étaient veloppés dans la robe d'Eusapia. Il avait remarqué e les pieds du médium, posés sur la chaise, remuaient, que pendant que le phénomène se produisait, l'un ou utre de ses pieds disparaissait.
Cette circonstance lui a naturellement paru suscte ; il faut bien cependant avouer qu'alors même que \ deux pieds d'Eusapia auraient disparu de la chaise même temps, il lui eût été impossible de soulever la )le et la tenir en l'air.
(A Milan, en 1872, les savants investigateurs avaient narqué ce fait du gonflement de la robe d'Eusapia, dgré elle, mode dont se servent les esprits et qui nfirme pas la réalité, sans trucs, du phénomène.) Je dois faire remarquer que, pendant les déplacements la tid}le, la robe d'Eusapia se gonfle et adhère aux ds de la table, et même les entoure ; pendant ce temps i mauis ot ses pieds sont rigoureusement surveillés r des voisins. Au point de vue médiumnique, le phéinène s'explique facilement par les fluides émanant du ps du médium et qui se matérialisent, ^ais au point de vue du « bon seîis », c'est-à-dire, près les idées matérialistes, il faut, pour l'expliquer, )ir recours à des combinaisons compliquées : lyar impie, des ressorts dissimulés sous les jupes du [lium, qui jouent pendant que le phénomène s'opère^
C'est probablement à cette conclusion que le professeur K... est arrivé, bien qu'il eût déclaré que son seul désir était de constater les faits sans se livrer à aucune <;onj ecture improvisée .
La manifestation dont je viens de faire le récit fut la <lemière que le professeur K... a observée. Les phénomènes continuèrent à se produire, mais il se leva brusquement et partit sans prendre congé.
Ce procédé étrange doit être mis sur le compte de l'extrême irritation du savant sceptique qui se sentait enfermé dans ce dilemme : admettre que les phénomènes <lont il avait été témoin ont une puissance telle qu'ils devaient convertir tous ceux qui se décidaient à les voir en face, ou bien supposer que ce n'étaient que des tours de passe-passe auxquels ils est inutile et stupide de s'arrêter.
Cette deuxième alternative se j)rcsentait à son esprit comme la plus probable, semble-t-il ; c'est pourquoi il a préféré fuir la tentation.
Pour la défense de mon collègue, je dois dire que cette collision d'opinions diamétralement apposées, a revêtu un caractère aussi cassant par ma propre faute.