I. — Compte rendu de M. Ciolfi
1'^ séance.
On avait mis à notre disposition une vaste chambre choisie par ces Messieurs au premier étage. M. Lombroso commença par examiner avec soin le médium,
après quoi nous prîmes place autour d'une table à jeu. M'"'' Paladino à un bout ; à sa gauche, MM. Lombroso et Gigli ; moi, en face du médium, entre MM. Gigli et Yizioli ; venaient ensuite MM. Ascensi et Tamburini qui fermaient le cercle, ce dernier à la droite du médium en contact avec lui.
Des bougies sur un meuble, derrière M"'" Paladino, éclairaient la pièce. MIM. Tamburini et Lombroso tenaient chacun une main du médium; leurs genoux touchaient les siens, loin des pieds de la table ; et elle avait ses pieds sous les leurs.
Après une attente assez longue, la table se mit à se mouvoir, lentement d'abord, ce qu'explique le scepticisme, sinon Tesprit d'opposition déclarée de ceux qui composaient le cercle pour la première fois ; puis, peu à peu, les mouvements augmentèrent d'intensité.
M. Lombroso constata le soulèvement de la table, et évalua à cinq ou six kilogrammes la résistance à la pression qu'il eut à exercer avec les mains pour le faire cesser.
Ce phénomène d'un corps pesant qui se tient soulevé en l'air, en dehors de son centre de gravité, et résiste à une pression de cinq à six kilogrammes, surprit et étonna beaucoup les doctes assistants qui l'attribuèrent uniquement à l'action d'une force magnétique inconnue.
A ma demande, des coups et des grattements se firent entendre dans la table ; de là nouvelle cause d'étonnement, qui amena ces Messieurs à réclamer d'eux-mêmes l'extinction des bougies. Tous restèrent assis et en contact comme il a été dit.
Dans une obscurité, qui n'empêchait pas la sur-
veillanee la plus attentive, ou commenra par entendre des coups violents sivr le milieu de la table ; puis, une sonnette placée sur un guéridon, à un mètre à gauche du mrdiuni, — de sorte qu'elle se trouvait en arrière et à droite de M. Lombroso, — s'éleva en l'air, et sonna au-dessus de la tète des assistants, en décrivant un cercle autour de notre table, où elle finit par se poser.
Au milieu des expressions de stupeur profonde qu'arrachait, à ces savants témoins, ce phénomène inattendu, tandis que M. Lombroso. très impressionné, manifestait le vif désir d'entendre et de constater une fois de plus ce fait extraordinaire, la clochette recommença à sonner, et refit le tour de la table, en la frappant à coups redoublés, à tel point que M. Asccnci, partagé entre rétonnement et l'appréhension d'avoir les doigts Ijrisés (la sonnette pesait bien trois cents grammes), s'empressa de se lever, et d'aller s'asseoir sur un sofa, derrière moi.
Je ne manquai pas d'affirmer que nous avions affaire à une force intelligente, — ce qu'on persistait à nier, — et que, par suite, il n'y avait rien à craindre. M. Ascensi refusa quand même de reprendre place à la table.
Je fis alors observer que le cercle était rompu, puisqu'un des expérimentateurs continuait à s'en tenir à l'écart, et que, sous peine de ne plus pouvoir observer sérieusement les phénomènes, il fallait du moins qu'il gardât le silence et l'immobilité.
M. Ascensi voulut bien s'y engager.
La lumière éteinte, et la chaîne reconstituée autour de la table, dans l'ordre indiqué ci-dessus^ sauf pour
2G PREMlÈaE PARTIE
M. Ascensi resté sur le divan en arrière à gauche de moi, les expériences furent reprises.
Tandis que, pour répondre au vœu unanime, la clochette reprenait ses tintements et ses mystérieux circuits aériens, M. Ascensi, — sur l'avis que lui en avait donné, à notre insu, Tamburini — alla sans être aperçu là cause de l'obscurité) se placer, debout, à la droite du médium, et, aussitôt, alluma, d'un seul coup, une allumette, si bien, — comme il l'a déclaré, — qu'il put voir la clochette, en vibration dans l'air, tomber brusquement sur un lit à deux mètres derrière .M'"^ Paladino.
Je n'essayerai pas de vous peindre l'ébahissement des doctes assistants : un chassé-croisé de questions et de commentaires sur ce fait étrange en étaient l'expression la plus saisissante.
Après mes observations sur l'intervention de M. Ascensi qui était de nature à troubler sérieusement l'organisme du médium, on refit l'obscurité pour continuer les expériences.
D'abord ce fut une table de travail, petite, mais lourde, qui se mit en branle. Elle se trouvait à la gauche de M°" Eusapia, et c'était sur elle qu'était posée la sonnette, au début de la séance. Ce petit meuble heurtait la chaise oii était assis M. Lombroso, et essayait de se hisser sur notre table.
En présence de ce nouveau phénomène, M. Vizioli se fit remplacer à notre table par M. Ascensi et alla se mettre debout, entre la table à ouvrage et M""" Eusapia ; à laquelle il tournait le dos. Cela résulte de ses déclarations, car l'obscurité ne nous a pas permis de le voir. 11 prit cette table à deux maius, et chercha à la retenir;
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mais, cil dépit de ses efforts, elle se dégagea et alla roule f à terre à trois mètres environ de nous.
Point importaut à noter : bien que MiNI. Lombroso et Tamburini n'eussent pas un seul instant cessé de tenir les mains de M"" Paladino, le professeur Yizioli fit savoir qu'il se sentait pincer le dos. Une hilarité générale suivit cette déclaration.
M. Yizioli ajouta que, pour lui, l'hypothèse du courant magnétique ne suffisait pas à rendre compte du phénomène du mouvement de cette table de travail, petite mais lourde, que, malgré sa solide constitution et ses efforts, il n'avait pu empêcher de s'éloigner de lui.
De son côté. M. Lombroso constata qu'il s'était senti enlever sa chaise, ce qui l'avait contraint à se tenir quelque temps debout, après quoi sa chaise avait été placée de façon h lui permettre de se rasseoir.
Il avait eu aussi les habits tirés. Enfin, sur ma demande, lui et M. Tamburini sentirent aux joues iH aux doigts les attouchements d'une main invisible.
Ils n'ont pas cru devoir prendre au sérieux ces attouchements qu'ils préfèrent attribuer à leurs propres mouvements involontaires, bien qu'en même temps ils affirment n'avoir pas un seul instant rompu la chaîne des mains.
En définitive, ce qui a arrêté l'attention de tous, de M. Lombroso tout particulièrement, ce sont les deux faits relatifs à la table à ouvrage et à la sonnette. Le célèbre professeur les a jugés assez importants pour renvoyer à mardi son départ de Naples fixé d'abord à lundi.
Sur sa demande, je me suis engagé pour une nouvelle séance, lundi à l'hôtel de Genève.
Voilà, mon cher ami, les faits tels qu'ils se sont passés ; je vous les fais connaître sans commentaires, laissant à l'impartiale loyauté de M. Lombroso et de ses savants collègues, le soin de leur appréciation.
2^ Séance.
Ainsi que je vous l'avais écrit, le lundi, 2 courant, à huit heures du soir, j'arrivais à l'hôtel de Genève accompagné du médium, M"'*" Eusapia Paladino.
Nous avons été reçus sous le péristyle par MM. Lombroso, Tamburini, Ascensi et plusieurs personnes qu'ils avaient invitées : les professeurs Gigli, Limonceni, Vizioli, Blanchi, directeur de l'hospice d'aliénés de Sales, le docteur Penta, et un jeune neveu de M. Lombroso, qui habite Naples.
Après les présentations d'usage, on nous a priés de monter à l'étage le plus élevé de l'hôtel, où l'on nous a fait entrer dans une très grande pièce à alcôve.
Déjà, dans la matinée, M""" Paladino avait été examinée par M. Lombroso, qui invita néanmoins ses collègues et amis à procéder avec lui à un nouvel examen psychiatrique du médium.
L'examen terminé, et avant de prendre place autour d'une lourde table qui se trouvait là, on baissa les grands rideaux d'étoffe qui fermaient l'alcôve ; puis, derrière ces rideaux, à une distance de plus d'un mètre, mesurée par MM. Lombroso et Tamburini, on plaça dans cette alcôve un guéridon avec une soucoupe de porcelaine remplie de farine, dans l'espoir d'y obtenir des empreintes, une trompette de fer blanc, du papier, une enveloppe cachetée contenant une feuille de papier
blanc, pour voir si roii n'y trouverait pas de Yécrilure directe.
Après quoi tous les assistants, — moi excepté, — visitèrent minutieusement l'alcùve, afin de s'assurer qu'il ne s'y trouvait rien de préparé dans le but de surprendre leur bonne foi.
M'"' Paladino, s'assit à la table, à cinquante centimètres des rideaux de l'alcôve, leur tournant le dos ; puis, sur sa demande, elle eut le corps et les pieds liés à sa cbaise, au moyen de bandes de toiles, par trois professeurs qui lui laissèrent uniquement la liberté des bras. Cela fait, on prit place à la table dans l'ordre suivant : à gauche de ^I"*" Eusapia, M. Lonibroso ; puis en suivant, MM. Yizioli, moi, le neveu de M. Lombroso, MM. Gigli. Limoncelli, Tamburini ; enfin le docteur Penta qui complétait le cercle et se trouvait à droite du médium.
Sur ma demande formelle, les personnes assises à la table plaçaient les mains dans celles de leurs voisins, et se mettaient en contact avec eux par les pieds et les genoux. De la sorte, plus d'équivoque, de doute ni de malentendu possible.
MM. Ascensi et Blanchi refusèrent de faire partie du cercle et restèrent debout derrière MM. Tamburini et Penta.
Je laissai faire, certain que c'était là une combinaison préméditée pour redoubler de vigilance. Je me bornai à recommander que, tout en observant avec le plus grand soin, chacun se tînt tranquille.
Les expériences commencèrent à la lumière de bougies en nombre suffisant pour que la pièce fut bien éclairée. Sur mon avis, quelques bougies inutiles furent éteintes.
Après une longue attente, la table se mit en branle, lentement d'abord, puis avec plus d'énergie : toutefois, les mouvements restèrent intermittents, laborieux et beaucoup moins vigoureux qu'à la séance de samedi.
La table réclama spontanément par des battements de pied représentant les lettres de l'alphabet, que M!M. Limoncelli et Penta prissent la place Tun de l'autre. Cette mutation opérée, la table indiqua de faire de l'obscurité. 11 n'y eut pas d'opposition, et chacun conserva la place qu'il occupait.
Un moment après, et avec plus de force cette fois, reprirent les mouvements de la table, au milieu de laquelle des coups violents se firent entendre. Une chaise, placée à la droite de M. Lombroso, tenta l'ascension de la table, puis se tint suspendue au bras du savant professeur. Tout d'un coup, les rideaux de l'alcôve s'agitèrent et furent projetés sur la table, de façon à envelopper M. Lombroso, qui en fut très ému, comme il l'a déclaré lui-même.
Tous ces phénomènes survenus à de longs intervalles, dans l'obscurité et au milieu du bruit des conversations, ne furent pas pris au sérieux : on voulut n'y voir que des effets du hasard, ou des plaisanteries de quelquesuns des assistants qui avaient voulu s'égayer aux dépens des autres.
Pendant qu'on se tenait dans l'expectative, discutant sur la valeur des phénomènes, et le plus ou moins de cas à en faire, on entendit le bruit de la chute d'un objet. La lumière allumée, on trouva, à nos pieds, sous la table, la trompette qu'on avait placée sur le guéridon, dans l'alcôve, derrière les rideaux.
Ce fait, qui fit beaucoup rire MM. Bianchi et Ascensi,
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surprit los expérimonlatonrs, ot eut pour conséquence de fixer davantaij;o leur atlontion.
On refit l'obscuritc, et, à de longs intervalles, à force d'insistance, on vit paraître et disparaître quelques lueurs fugitives. Ce pliéiiomènc impressionna MM. Bianclii et Ascensi, et mit un terme à leurs railleries incessantes, si bien qu'ils vinrent, à leur tour, prendre rang dans le cercle.
Au moment de l'apparition des lueurs, et mùme quelque temps après qu'elles eurent cessé de se montrer, MM. Limoncelli et Tamburini, à la droite du médium, dirent qu'ils étaient toucbés, à divers endroits, par une main. Le jeune neveu de M. Lombroso, absolument sceptique, qui était venu s'asseoir à côté de M. Limoncelli. déclara qu'il sentait les attoucliements d'une main de chair, et demanda avec insistance qui faisait cela. Il oubliait — à la fois douteux et naïf — que toutes les personnes présentes, comme lui-même d'ailleurs, formaient la chaîne et se trouvaient en contact réciproque.
Il se faisait tard et, comme je l'ai dit, le peu d'homogénéité du cercle entravait les phénomènes. Dans ces conditions, je crus devoir lever la séance et faire rallumer les bougies.
Pendant que MM. Limoncelli et Yizioli prenaient congé, le médium encore assis et lié, nous tous, debout autour de la table, causant de nos phénomènes lumineux, comparant les effets rares et faibles, obtenus dans la soirée, avec ceux du samedi précédent, cherchant la raison de cette différence, nous entendîmes du bruit dans l'alcôve, nous vîmes les rideaux qui la fermaient agités fortement, et le guéridon qui se trouvait derrière
eux s'avancer lentement vers M'"" Paladino, toujours assise et liée.
A l'aspect de ce phénomène étrange, inattendu et en pleine lumière, ce fut une stupeur, un ébahissement général. M. Blanchi et le neveu de M. Lombroso se précipitèrent dans l'alcôve, avec l'idée qu'une personne cachée y produisait le mouvement des rideaux et du guéridon. Leur étonnement n'eut plus de bornes après qu'ils curent constaté qu'il n'y avait personne, et que, sous leurs yeux, le guéridon continuait de glisser sur le parquet, dans la direction du médium.
Ce n'est pas tout : le professeur Lombroso fit remarquer que, sur le guéridon en mouvement, la soucoupe était retournée sans dessus dessous, sans que, de la farine qu'elle contenait, il se fût échappé une parcelle ; et il ajouta qu'aucun prestidigitateur ne serait capable de faire un semblable tour.
En présence de ces phénomènes survenus après la rupture du cercle, de façon à écarter toute hypothèse de courant magnétique, le professeur Blanchi, obéissant à l'amour de la vérité et de la science, avoua que c'était lui qui avait, par manière de plaisanterie, combiné et exécuté la chute de la trompette, mais que, devant de pareils faits, il ne pouvait plus nier, et allait se mettre à les étudier avec soin pour en rechercher les causes.
Le professeur Lombroso se plaignit du procédé, et fit observer à M. Blanchi qu'entre professeurs, réunis pour faire en commun des études et des recherches scientifiques, de semblables mystifications de la part d'un collègue tel que lui ne pouvaient porter atteinte qu'au respect dû à la science.
Le professeur Lombroso, en proie à la fols au doute
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et aux mêmes idées qui lui mettaient l'esprit à la torture, prit rengagement d'assister à de nouvelles réunions spirites, à son retour do Naplcs, l'été prochain.
J'ai dopuis rencontré le professeur Bianchi ; il a insisté vivement pour avoir une autre séance de M""" Paladino, et a manifesté le désir de la voir, à l'asile d'aliénés, pour l'examiner à loisir.
M. Ciolfi ayant communiqué ces deux rapports à M. Lombroso, l'éminent professeur de Turin en confirma l'exactitude par la lettre suivante datée du 23 juin 1891.
Cher Monsieur,
Les deux rapports que vous m'adressez sont de la plus complète exactitude. J'ajoute, qu'avant qu'on eût vu la farine renversée, le médium avait annoncé qu'il en saupoudrerait le visage de ses voisins ; et tout porte à croire que telle était son intention, qu'il n'a pu réaliser qu'à moitié, preuve nouvelle, selon moi, de la parfaite honnêteté de ce sujet jointe à son état de semi-inconscience.
Je suis tout confus et au regret d'avoir combattu, avec tant de persistance, la possibilité des faits dits spirites ; je dis, des faits, parce que je reste encore opposé à la théorie.
Veuillez saluer, en mon nom, M. E. Chiaïa, et faire examiner, si c'est possible, par M. Albini, le champ visuel et le fond de l'œil du médium, sur lesquels je désirerais me renseigner.
Votre bien dévoué.