Ses débuts
Le grand public fut mis au courant, pour la première fois, des merveilleuses facultés d'Eusapia par une lettre insérée dans un journal de Rome, le 9 août 1888. Cette lettre était adressée au professeur Lomiroso. En voici la traduction.
Monsieur,
Dans votre article : Influence de la civilisalion sur le Génie, publié dans le numéro 29 de la Fanfulla della Do- MiMCA, parmi d'incontestables beautés de style et de logique, j'ai vu une phrase très heureuse qui me semble la synthèse du mouvement scientifique(àpartir du moment où l'homme inventa ce casse-t('-te nommé alphabet) jusquà notre époque. Cette phrase la voici :
(c Chaque siècle est prématuré pour les découvertes qu'il ne voit pas naître, parce qu'il ne s'aperçoit pas de sa propre
incapacité et des moyens qui lui manquent pour faire les autres découvertes. La répétition d'une même manifestation, en s'imprimant sur les cerveaux, prépare les esprits et les rend de moins en moins incapables de découvrir les lois auxquelles cette manifestation est soumise. Quinze ou vingt ans suffisent pour faire admirer par tout le monde une découverte traitée de folie au moment où elle fut faite ; maintenant encore, les sociétés académiques rient de l'iiypnotisme et de l'homéopathie : qui sait si mes amis et moi, qui rions du spiritisme, nous ne sommes pas dans Terreur, précisément comme le sont les hypnotisés ? grâce à l'illusion qui nous entoure, nous sommes peut-être incapables de reconnaître que nous nous trompons ; et comme beaucoup d'aliénés, nous plaçant à lopposé du vrai, nous rions de ceux qui ne sont pas avec nous. »
Frappé de cette phrase si spirituelle et que je trouve par hazard appropriée à un certain fait dont je m'occupe depuis quelque temps, je la recueille avec joie, sans relard, sans commentaire qui en changent le sens ; et, me conformant aux règles d'une parfaite chevalerie, je m'en sers comme d'une provocation.
Les conséquences de ce défi ne seront ni dangereuses, ni sanglantes ; nous combattrons loyalement, et, quels que puissent être les résultats de la rencontre, que je succombe ou que je fasse fléchir la partie adverse, ce sera toujours d'une manière bienveillante ; l'issue amènera l'amendement d'un des deux adversaires, et sera, de toute façon, utile à la grande cause de la vérité.
On parle beaucoup maintenant d'une maladie particulière que l'on rencontre dans l'organisme humain ; on la constate tous les jours, mais on en ignore la cause et l'on ne sait quel nom lui donner. Cette maladie est évidente ; ses effets sensibles sont jirouvés par l'expérience et se rapportent surtout au sens du toucher, c'est-à-dire au contrôle général de toute connaissance.
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A son sujet, on réclame instamment l'examen de la science contemporaine ; mais celle-ci, pour toute réponse, s'en moque avec le rire ironique de Pyrrhon, précisément parce que, comme on l'a dit. le siècle n'est pas prêt.
Mais l'autour de la phrase que j'ai citée plus haut ne l'a certainement pas écrite pour le seul plaisir de l'écrire ; il me semble, au contraire, qu'il ne sourira pas dédaigneusement si on l'invite à observer un cas particulier, digne d'attirer 1-attcntion et d'occuper sérieusement l'esprit d'un Lonibroso.
Je veux parler ici d'.me malade qui appartient à la classe la plus humble de la société ; elle est âgée de trente ans à peu près, et elle est très ignorante ; son regard n'est ni fascinateur. ni doué de cette force que les criminalistes modernes nomment irrésistible, mais elle peut, quand elle le désire, soit de jour, soit de nuit, par des phénomènes surprenants de sa maladie, divertir pendant une heure un groupe de curieux plus ou moins sceptiques, plus ou moins faciles à contenter.
Attachée sur un siège ou tenue fortement par les bras des curieux, elle attire les meubles qui l'entourent, les soulevé, les tient élevés en l'air comme le cercueil de Mahomet et les fait redescendre avec des mouvements ondulatoires comme s'ils obéissaient à une volonté étrangère • elle augmente leur poids on les rend plus légers selon son bon plaisir; elle frappe, martèle les murs, le plafond, le plancher avec rythme et cadence, en répondant aux demandes des assistants ; des lueurs semblables h celles de l'électricité jaillissent de son corps, l'enveloppent ou entourent les assistants de ces scènes merveilleuses : elle dessine tout ce qu'où veut sur les cartes quon lui présente, chiffres, si-natures, nombres, phrases, en étendant seulement la main vers lendroit indiqué ; si Ion place dans un coin de la chambre un vase avec une couche d'argile molle, on trouve après quelques instants, l'empreinte d'une petite main ou'
d'une grande main, l'empreinte d'un visage d'une admirable précision, vu de face ou de profil, de laquelle on peut ensuite tirer un masque en plâtre ; on a conservé de cette façon les portraits d'un visage vu en différentes situations, et ceux qui le désirent peuvent ainsi faire de sérieuses et importantes études.
Cette femme s'élève en l'air, quels que soient les liens qui la retiennent ; elle reste ainsi, paraissant couchée dans le vide, contrairement à toutes les lois de la statique et semble s'affranchir des lois de la gravité ; elle fait résonner les instruments de musique, orgues, cloches, tambours, comme s'ils étaient touchés par des mains ou agités par le souffle de gnomes invisibles.
Vous nommerez cela un cas particulier d'hypnotisme ; vous direz que cette malade est un fakir en jupon, que vous l'enfermeriez dans un hôpital... Je vous en prie, éminent professeur, ne déplacez pas la question. L'hypnotisme, on le sait, ne cause que l'illusion d'un moment; après la séance tout reprend sa forme primitive. Mais ici le cas est différent ; pendant les jours qui suivent ces scènes merveilleuses, il reste des traces, des documents dignes de considérations.
Que pensez-vous de cela ?
Mais permettez-moi de continuer. Cette femme, en certaines occasions peut grandir de plus de dix centimètres ; elle est comme une poupée de gutta-percha, comme un automate d'un nouveau genre ; elle prend des formes bizarres ; combien de jambes et de bras a-t-elle ? nous n'en savons rien.
Tandis que ses membres sont retenus par les assistants les plus incrédules, nous en voyons paraître d'autres, sans savoir d'oîi ils sortent ; Les chaussures sont trop petites pour renfermer les pieds ensorcelés, et cette circonstance particulière laisse soupçonner l'intervention d'un pouvoir mystérieux.
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Ne riez pas quand je dis : laisse soupçonner. Je n'affirme rien ; vous aurez le temps de rire tout à l'heure.
Quand cette femme est liée, on voit paraître un troisième bras, et nul ne sait d'où il vient ; il commence une longue suite de taquineries plaisantes ; il ôle les bonnets, les montres, l'argent, les bagues, les épingles, et les rapporte avec une grande adresse, une joyeuse familiarité ; il prend les habits, les gilets, tire les bottes, brosse les chapeaux et les remet à ceux auxquels ils appartiennent, frise et caresse les moustaches, et donne, à l'occasion, quelques coups de poing parce qu'il a aussi ses mouvements de mauvaise humeur.
C'est toujours une main grossière et calleuse (on a remarqué que celle de la sorcière est petite) ; elle a de grands ongles ; elle est humide et passe de la chaleur naturelle au froid glacial du cadavre qui fait frissonner ; elle se laisse prendre, serrer, observer attentivement, lorsque le permet le degré de lumière de l'appartement, et finit par s'élever, restant suspendue en l'air comme si le poignet était coupé ; elle ressemble ainsi à ces mains de bois qui servent d'enseigne aux boutiques des marchands de gants.
Je vous jure que je sors avec un esprit fort calme de l'antre de Circé : délivré de ses enchantements, je passe en revue toutes mes impressions et je finis par ne pas croire en moi-même, quoique le témoiguagne de mes sens me confirme que je nai pas été le jouet d'une erreur ou d'une illusion. Un monceau de volumes des plus illustres expérimentateurs anciens et modernes, qu'il est inutile d'énumérer ici, attestent la vérité et le côté réel de cette charlatannerie paradoxale.
Dans cette étude se présentent toujours des choses nouvelles et inattendues; on finit par échanger un salut, une poignée de mains (rarement ilestvrai^ avec des personnages vêtus de draperies qui se présentent et disparaissent comme des ombres dans l'espace de quelques instants.
On ne peut attribuer à la prestidigitation toutes ces manœuvres extraordinaires ; vous dites qu'on doit être en garde contre toute superclierie, faire une perquisition scrupuleuse sur la personne dont je parle afin d'empêcher le mensonge ou la fraude. Sachez que les faits ne répondent pas toujours à l'attention inquiète des assistants ; et ceci est encore un mystère à expliquer, qui, bien considéré, prouve que l'individu qui opère n'est pas le seul arbitre de ces merveilles. Sans doute, il possède l'exclusive faculté de ces actes prodigieux, mais ils ne peuvent se produire qu'avec le concours d'un agent ignoré, un être que nous nommons le Deus ex machina.
De tout cela résultent la grande difficulté d'étudier le fond de cette stupéfiante charlatannerie et la nécessité de faire une série d'expériences pour en rassembler un certain nombre capables d'éclairer les dupes et de vaincre l'opiniâtreté des querelleurs, lesquels, on le sait, nient le privilège des esprits observateurs. Ces querelleurs, sur un simple indice, découvrent l'évidence des forces cachées dans la Nature ; de la chute d'une pomme, du mouvement d'une pendule, ils déduisent les grandes lois qui gouA'ernent l'univers.
Or, voici ma provocation. Si vous n"avez pas écrit Ja phrase citée plus haut pour le seul plaisir de l'écrire, si vous avez véritablement l'amour de la Science, si vous êtes sans préjugés, vous, le premier aliéniste de l'Italie, ayez l'obligeance de venir sur le terrain, et soyez persuadé que vous allez vous mesurer avec un galant homme.
Quand vous pourrez prendre une semaine de congé, laissez vos chères études, et, au lieu d'aller à la campagne, désignez-moi un endroit où nous puissions nous rencontrer : choisissez le moment qui vous agréera daA'antage et je vous présenterai ma magicienne.
Vous aurez une chaml)re où a'ous entrerez seul a^-ant l'expérience ; Va, vous placerez les meubles et les instru-
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ments de musique comme vous voudrez ; vous fermerez la porte à clef. Je crois inutile de vous présenter la dame dans le costume adopté au paradis terrestre, parce que cette nouvelle Eve est incapable de prendre sa revanche sur le serpent et de le séduire.
Quatre Messieurs nous assisteront, comme il convient en toutes rencontres chevaleresques : vous en choisirez deux que je ne verrai qu'au moment de la rencontre, et j'amènerai les deux autres.
Jamais de meilleures conditions n'ont pu être réunies par les Chevaliers de la Table ronde. Il est évident que si l'expérience ne réussit pas, je n'en saurai accuser que les rigueurs du destin ; vous me jugerez seulement comme un halluciné qui souhaite d'être guéri de ses extravagances. Mais, si le succès couronne nos efforts, votre loyauté vous imposera le devoir d'écrire un article, dans lequel, sans circonlocution, réticence, ni malentendu, vous attesterez la réalité des mystérieux phénomènes et vous promettrez d'en rechercher les causes.
Si vous refusez cette rencontre, expliquez-moi cette phrase : h: siècle n'c^t pas prêt. Sans doute cela peut s'appliquer aux intelligences vulgaires, mais non à un Lombroso auquel s'adresse ce conseil du Dante : Avec la vérité, l'honneur doit fermer les lèvres du mensonge.
Votre tout dévoué et respectueux
Vrofcsscur Chiaïa, Ercole.
Cette brillante ouverture, destinée à piquer la curiosité du lecteur, semble ne devoir être considérée que comme un exposé plus ou moins fantaisiste de ce que l'imagination peut attribuer aux facultés d'Eusapia exaltées jusqu'au suprême degré ; beaucoup des faits les plus ex traordinaires qui y sont relatés n'ont pu être, en effet.
observés par les savants dont je vais exposer les expériences. Toutefois, avant de porter un jugement définitif, il faut remarquer que le contrôle rigoureux auquel était soumis le médium dans ces expériences lui imposait une gêne physique et morale qui pouvait nuire au développement des phénomènes.
Quoi qu'il en soit, Lombroso n'accepta pas ce bruyant défi et, quelque mois après (juin 1889), M. Chiaia adressait au congrès spirite de Paris la communication suivante, très merveilleuse encore, mais dont la forme est plus propre à inspirer confiance au lecteur.
... Nous étions quatre amis, autour de la table de rigueur, outre le médium Eusapia Paladino. Les places d'honneur c'est-à-dire celles aux côtés du médium étaient prises : à gauche par M. Tassi, de Pérouze ; à droite par le professeur don Manuel Otéro Acévédo, de Madrid, qui est à Naples depuis deux mois. Il est venu tout exprès pour observer et étudier de visu les phénomènes que j'ai déjà mentionnés en d'autres occasions.
Le professeur Otéro était cuirassé d'incrédulité, mais c'est un observateur scrupuleux ; j'ai le droit de supposer qu'il est la réincarnation d'un inquisiteur des temps de Torquémada, à en juger par sa manière de lier le médium et de le mettre dans l'impossibilité de faire le moindre mouvement. Je dois ajouter encore que, pour le ('onvaincre toujours davantage de la sincérité des phénomènes, j'ai exigé plusieurs fois de faire les expériences, non pas chez moi, mais chez lui, c'est-à-dire dans sa chambre d'hôtel.
Après les préludes habituels de presque toutes ces séances, tels que : soulèvement de la table, coups au milieu de celle-ci, échange de saints et de révérences spéciales à l'adresse du professeur Otéro, l'esprit familier, qui, vous le savez, s'est toujours révélé sous le nom de John King, se
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déclara de boune humeur et très heureux qu'on lui donnât 1 occasion de tenter la conversion d'un matérialiste de cette trempe.
Fidèle à sa promesse, il commença à approcher les chaises de la table en leur imprimant divers mouvements et en les mettant l'une sur l'autre. Il laissait entrevoir quelquefois un bras mystérieux qui sortait de dessous la robe du médium, bras que l'on pouvait très bien toucher pour s'assurer qu'on n'était pas en proie à une hallucination ; ce phénomène qui se produit souvent en pleine lumière est l'un des plus évidents, car il exclut toute fraude et il suffit, à lui seul, à briser la cuirasse du plus obstiné saint Thomas.
L'esprit de John nous pria ensuite de modérer la lumière en baissant le gaz jusqu'au point désiré par lui. Cette injonction (qui est toujours un peu suspecte pour qui assiste la première fois, à ces expériences) donna lieu d'espérer que les phénomènes allaient devenir extraordinaires ; l'émotion gagna les assistants. Au bout de peu d'instants, pendant lesquels on n'entendait que le grincement habituel des dents du médium qui est dans un état de léthargie, Eusapia, au lieu de causer comme toujours en très mauvais patois napolitain, commença à parler en pur italien en priant les personnes assises à ses côtés de lui tenir les mains et les pieds. Puis, sans entendre le moindre frottement, ni aucun mouvement rapide de sa personne, ni même la plus légère ondulation de la table autour do laquelle nous nous trouvions, MM. Otéro et Tassi, les plus près du médium, s'aperçurent les premiers d'une ascension inattendue ; car ils se sentirent soulever tout doucement les bras et, ne voulant jamais quitter les mains du médium, ils durent l'accompagner dans son ascension. Ce cas splendide de lévitation est d'autant plus digne d'attention qu'il avait eu lieu sous la plus rigoureuse surveillance et avec une légèreté telle qu'on semblait soulever une plume. Ce qui surprit surtout ces messieurs, ce fut de sentir les deux
pieds du médium posés sur la petite surface de la table (0™80, sur O^eO) déjà en partie couverte par les mains de quatre assistants, sans qu'aucune de ces mains fut touchée, quoiqu'on fût dans l'obscurité la plus complète.
Bien qu'étourdis par un fait si extraordinaire et si imprévu, l'un de nous demanda à John s'il lui serait possible de soulever un peu le médium de dessus la table, à pieds joints, de manière à nous permettre de constater encore mieux le soulèvement. De suite, sans discuter la demande exigeante et malicieuse, Eusapia fut soulevée de dessus la table, de dO à 13 centimètres ; chacun de nous pût librement passer la main sous les pieds de la « magicienne » suspendue en l'air !
En vous racontant ceci, je ne sais quel sentiment est le plus fort en moi ; est-ce la satisfaction d'avoir obtenu un phénomène si magnifique, si merveilleux, ou bien est-ce le soupçon pénible d'être pris pour visionnaire, même par mes plus intimes amis ? — Heureusement nous étions quatre, y compris l'Espagnol toujours soupçonneux et deux demicroyants bien disposés à accepter l'évidence des faits.
Quand notre magicienne voulut descendre de la table, sans notre aide, avec une adresse non moins merveilleuse que celle employée pour monter, nous eûmes d'autres sujets d'étonnement. Nous trouvâmes le médium étendu, la tète et une petite partie du dos appuyée sur le rel)ord de la tal)le, le reste du corps horizontalement droit comme une barre et sans aucun autre appui à sa partie inférieure, tandis que la robe était adhérente aux jambes, comme si elle était liée ou cousue autour d'elle. Bien que produit dans l'obscurité, ce fait important fut (inutile de le répéter) surveillé scrupuleusement, avec le plus grand soin, par tous, et de manière à le rendre plus évident que s'il eût eu lieu plein jour.
Du reste j'ai eu l'occasion d'être témoin d'une chose plus extraordinaire encore. Un soir, je vis le médium, étendu rigide dans l'état le plus complet de catalepsie, se tenir dans
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la position horizontale avec la tcic soiloncnt appuyée sur le rebord de la table, pendant cinq minutes à la lumiùre du (jaz, en présence des professeurs de Cintiis. D"" Capuano l'écrivain bien connu, M. Frédéric Verdinois et autres personnages.
Ce qui accrût l'éfonnement ce fut, après nous être réunis autour de la table et avoir fait l'obscurité selon l'ordre de John, de trouver sous la tête du médium un matelas enroulé qui se trouvait auparavant dans un coin de la chambre à côté de celle où nous nous trouvions. Il nous sembla moins étonnant de trouver là ce matelas, transporté par un domestique mystérieux et invisible, que de penser que cette masse assez volumineuse avait pu passer entre nos bras réunis comme ils l'étaient, sans nous toucher, dans cette parfaite obscurité, pour se poser avec une sollicitude touchante sous la tête du médium qui, sans cela, eût été fort mal à l'aise sur le bois de la table...
Après avoir remis tout à sa place et un court repos, ayant de nouveau éteint le gaz, nous nous remîmes autour de la table... Bientôt nous vîmes émaner du corps d'Eusapia une quantité de petites flammes bleuâtres qui s'élançaient enl'air en diverses directions ; quelques-unes en arrivant très haut se séparaient en trois ou quatre plus petites. En proie aune profonde émotion, le professeur espagnol eût l'idée de demander à John s'il voulait éclairer avec ces flammes le cadran de sa montre posée sur la table, pour voir l'heure, parce qu'il était déjà très tard. De suite Eusapia se mit à souffler de toute la force de ses poumons vers la montre, et, après quelques secondes, une plaque de lumière lunaire, large comme le verre du cadran, vint s'y poser, permettant de le voir parfaitement et clairement ; puis, comme par un coup de main invisil)le, la montre éclairée fil toute seule un tour en l'air et revint se poser sur la table.
Rendu plus hardi par cette complaisance, le professeur espagnol eut une autre idée: Peux- tu, cher John, essayer
de remonter ma montre ? Ceci à peine dit, la chaîne et la montre s'élevèrent en cliquetant jusqu'à toucher le plafond, et nous entendîmes distinctement le grincement du remontoir mû par une main experte, comme celle de tous les mortels habitués à ce petit ennui quotidien.
Mais quelle était cette main mystérieuse qui accomplissait si bien cette opération, qui soutenait la montre même? Ce problème assez difficile troubla surtout l'esprit de celui qui, peut-être avec malice, l'avait provoqué. Le fait est qu'il devait y avoir au moins deux mains en l'air, s'aidant mutuellement pour cette opération ; ce qui nous fut prouvé aA'ec certitude lorsque, sur notre prière, l'invisible opérateur répondit à notre acclamation : « Vive John, » en applaudissant à deux mains avec force ; ce fait fut répété plusieurs fois avec une rapidité que devait enlever tout doute au sceptique le plus endurci.
Après ceci, Eusapia dit qu'elle était fatiguée; ce qui nous parût vraisemblable, attendu que la petite flamme sur la montre nous avait fait voir qu'il était deux heures du matin. Seulement don Manuel Otéro, aussi exigeant et attentif que difficile à contenter, rappela à John une promesse faite au commencement de la séance, c'est-à-dire une empreinte sur l'argile déjà préparée dans un vase posé dans un coin de la chambre. Il lui fût répondu que cette promesse serait tenue un autre soir, le médium ayant déjà trop dépensé de fluide.
Pendant que la table répondait ainsi typtologiquement et en pleine lumière, Eusapia suggérée tout à coup dit à Otéro : Prends ce vase plein d'argile ; mets-le en face de moi sur cette chaise et indique l'endroit oii tu veux que le phénoràène se produise. L'argile fut mis à deux mètres environ d'elle, bien examinée par M. Otéro qui la couvrit de son mouchoir blanc et indiqua l'endroit. Nous regardions tous Eusapia qui. poussant le bras droit convulsivement, tourna la main dans cette direction et étendit trois doigts, leur imprimant un mouvement indéfinissable et disant : c'est fait !
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Ayant enlevé le mouchoir, nous trouvAmes l'empreinte de trois (loigtsau point précis indiqué parle professeur Otéro (1).
A cette preuve évidente, palpable, écrasante, d'une puissance surnaturelle, d'une force fluidique invisible qui émane de cette femme, qui se dégage de tous ses porcs et de ses doigts de magicienne, mais qui est soumise à une volonté étrangère à notre humanité, le professeur Otéro, M. Tassi et ringénieur Agri se regardèrent stupéfaits, remercièrent respectueusement l'invisible John qui répondit à l'instant en saluant par quatre coups très forts dans la table restée isolée au milieu de la chambre. Ainsi se termina celte séance.
Avant de commencer l'exposé des expériences faites à l'aide d'Eusapia par d'autres savants, il me paraît utile de donner quelques détails sur sa personne.