LE PHILTRE DE MARIE DB CLBVBS
L'histoire nous a conservé le souvenir de la folle passion que Marie de Clèves, épouse du prince de Condé, inspira au duc d'Anjou. Ce prince, obligé de quiller la France pour aller s'asseoir sur le trône de Pologne, lui écrivait des lettres brûlantes de tendresse écrites avec du sang qu'il se lirait du doigt par une piqûre. Le jour mâme, où il apprit la mort de Charles IX, il lui dépêcha un courrier pour l'avertir qu'elle serait bientôt reine de France. Cette promesse porta malheur à la jeune princesse qui ne tarda pas à èlre enlevée (le 30 octobre 1514) par un mal inconnu dont on fit remonter l'ori. gine soit au prince de Condé son mari, soit à la reine Harie
(i) Traité de l'amour de Dieu, liv, VI, ah. !
S94 l'bxtëriobisation m la sensibilité
deMédicia. Henri III eûlun profond désespoir; il porta longtemps le deuil de celle qu'il avait tant aimée et ne l'oublia jamais.
Voici comment Saint-Foii rapporte l'origine de cette alTeclion extraordinaire :
■1 Le mariage du roi de Navarre, depuis Henri IV, avec Marguerite de Valois, et celui du prince de Condé avec Marie de Clèves, furent célébrés au Louvre, le 18 août 1£)72. Marie de Clèves, âgée de seize ans, de la figure la plus charmante, après avoir dansé assez longtemps, et se trouvant un peu incommodée par la cbaleur du bal, passa dans une garde-robe où une des femmes de la reine-mère, voyant sa chemise toute trempée, lui eu fit prendre une autre. Il n'y avait qu'un moment qu'elle était sortie de cette garde-rohe quand le duc d'Anjou, depuis Henri 111, qui avait aussi beaucoup dansé, y entra pour raccommoder sa chevelure et s'essuya le visage avec le premier linge qu'il trouva : c'était la chemise qu'elle venait de quitter. En rentrant dans le bal, il jeta les yeux sur elle et la regarda, dit-on, avec autant de surprise que s'il ne l'eût jamais vue. Son émotion, son trouble, ses transports et tous les empressements qu'il commença à lui marquer étaient d'autant plus étonnants que jusqu'alors il avait paru assez indifTêrent pour ces mêmes charmes qui, dans ce moment, faisaient sur son Ame une impression si vive, u
J'ai cherché, dans les pages précédentes, à établir la réalité de certains phénomènes inconnue ou contestés jusqu'ici par la science oHicielle, non-soulement en décrivant des observations et des expériences, mais encore en montrant que ces phénomènes pouvaient jusqu'à un certain point être expliqués par les forces déjà connues et que les objections élevées aujourd'hui contre eux se sont produites, dans tous les temps, contre toutes les découvertes. C'est, en eifet, seulement lorsque les Taits sont admis comme possibles qu'on se décide généralement à les observer et à les publier (1),
(1) * GéDËralemeut parlant, rinconFevabiHI» d'un tait physiqne, par SDÏte de son désaccord avec des notiona préconçaes, n'e»L pas une preuve de son impossibilité ou de sa non-exisl«oce. Le progrès intellectuel «insiste pre?gue lonjours à rectifier ou 6 renverser de vieUlea idées, dont un grand nombre ont été considérées comme évidentes pendant de longues périodes ïntetlccluellea... On pourrait en accumuler des exemples indéliniment. Jusqu'à la découverte de la décomposition de l'eau, de la véritable combusUon et des aftlnitcs relatives du potassium et do rhydrogcne pour l'oxygène, il éait impossible de concevoir une substance qui brulàt au contact de l'eau ; un des attributs reconnus de l'eau — en d'autres termes, une partie du concept de l'eau — était qu'elle est le contraire du leu. Ce concept préalablement ét^t [aux, et, quand il fut détroit, l'inconcevabilité d'une substance t«l1e que le potassium disparut >. . (Stallo, La Matière et la Pk^tique moderne; Paris, 1884, p. i09.)
296 L'EITâRIORISATION DE LA SENSIBILITÉ
Tels sont par exemple ceux que relate le D' H. Gondard dans l'article suivaot public daos les Annales de psychiatrie et (Thypnoîogie (numéro de janvier 1895).
En décembre 1891, je donnai mes soins i» M'" Galt..., insti- , tutrice ùgée de vingt-cinq ans, d'esprit tort cultivé, très sérieuse, très pondérée, atteinte de désordres menstruels consistant en règles irrégulières et douloureuses et de névralgies variées.
Témoin de la guérison rapide et radicale par le traitement hypnotique d'une de ses amies, tombée, par suite de troubles dyspeptiques et menstruels, dana un véritable état de marasme reli^lle jusque-là h tous les traitements, elle m'avait prié de lui procurer le bénéfice de la même méthode.
. Au début, en dépit de tenlaUves variées, il ne me (at pas possible d'obtenir le sommeil bypnotique proprement dit, ni de Suggestionner utilement ma malade; par exemple, elle présenta des aptitudes très remarquables et très porliculières, révélant un sujet magnétique de premier ordre.
Itéfractaire aux moyens habituels, elle était influencée extraordinairement par les passes et très sensible h l'attraction et, en général, aux actions h distance, ce qui me donna l'occasion de fmre, avec son consentement, bien entendu, de très intéressantes expériences qu'il n'y a pas lieu de relater ici.
Entre autres particularités, elle voyait, à l'état normal, les ctfluves que Reichenbach appelle odiques sortir de ses doïgls et plus abondamment des miens, ainsi que des bords et de la surface d'un verre d'eau qu'elle tenait h la main. On voudra bien croire «pie je faisais le possible pour éviter toute influence suggestive dans ces recherches. Je me suis d'ailleurs toujours imposé comme régie d'enregislrer lea phénomènes qui se présentent tels que le hasard me les offre, convaincu qu'une méthode quelconque, en pareil sujet, ne peut que nuire à l'exactitude de l'observation.
Un soir (c'était le 18 décembre), M"" B., institutrice aussi dans le même établissement, étant présente, j'avais fait placer ladite' (lame B. entre la lampe et moi, de manière que je me trouvais dans l'ombre projetée par elle.
M"° Galt .. déclara spontanément qu'elle voyait mes yeux lu-
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miaenx, mobiles et projetant de loDgs eifluvefl analogues à ceux qu'elle avait vus jusque-là sortir de mes doigts ou des aieDs, mais beaucoup plus brillants.
Voulant me convaincre de la réalité du fait, je fis éteindre la lampe ; les volets pleins étant formés, it faisait nuit noire. Je priai le sujet de nous rendre compte de ses impressions. Ici je copie textuellement mes notes prises le soir même.
« Regardez-moi. Que voyez-vous î
— Deux colonnes lumineuses sortant de vos yeux, et, audessous, deux autres colonnes parallèles plus rapprochées... elles sortent des narines.
— Et maintenant?
— Au-dessous des quatre colonnes lumineuses, je vois un autre faisceau de lueurs. Vous avez la main près de votre menton. "
C'était exact.
« Et maintenant?
— Je vois nu autre faisceau comme le premier, en dehors et plus bas, »
C'était ma main gauche que je venais de placer & côté et on peu au-dessous de la droite.
M"* Galt... continua encore nn moment è décrire très exactement les chimgements de place de ma tête ou de mes maius.
L'obscurité était telle que M"' B,, témoin, ne distinguait rien de ma personne, bien que placée plus près de moi que le sujet.
J'ai répété la même expérience plusieurs fols avec ce sujet toujours avec le même succès.
On remarque que M'" G. était ou paraissait être dans son état normal. Je disparaissait, car je crois que le fait seul de ma prcsence créait un état particulier qu'elle ne pouvait définir autrement qu'en disant qu'elle se sentait autre.
D'autres phénomènes, auxquels je n'avais cru devoir faire qu'une discrète allusion parce qu'ils me paraissaient encore difficiles à exposer au public français, se sont en outre affirmés récemment avec tant d'éclat qu'ils nécessitent une étude spéciale. On la trouvera dans mon Uvresor l' Extériorisation de la motricité.
298 l'eITËRIOBISATION de la SEKSIBILIlâ
Ce sera l'honneur des hommes hardia et généreux, dont je relaterailes expériences d'avoir, malgré des hostilités quelquefois agressives, réhabilité la science de la faillfte dont l'accuse 1« directeur de la Revue des Btux-Mondes :
« En fait, dit-il, les sciences physiques ou naturelles nous avaient promis de supprimer /e tnyftère. Or, non-seulement elles ne l'ont pas supprimé, mais nous voyons clairement aujourd'hui qu'elles ne l'éclairciront jamais. Elles sont impuissantes, je ne dis pas à résoudre, mais à poser convenablement les seules questions qui importent : ce sont celles qui touchent & l'origine de l'homme, à la loi de sa conduite et à sa destinée future. L'inconnaissable nous entoure, U nous enveloppe, il nous étreint, et nous ne pouvons tirer des lois de la physique ou des résultats de la physiologie aucun moyen d'en rien connaître, a {Après une visite au Vatican. Revue des Deux Mondes, 1" janvier 1893.)
Certes la science n'a pas la prétention de résoudre tous les problèmes, mais il est au moins téméraire de poser des bornes à ses investigations, et M. Brunetière eût été, peut-être, moins affirmatif s'il avait lu deux livres publiés récemment l'un à Montpellier par le D' Coste {les Phénomènes psychiques occultes, thèse de doctorat), l'autre à Genève par M. Metzger {le Spiritisme scientifique).
Entraînés, en effet, d'une façon inéluctable par l'évolution ascendante de l'humanité, nous pénétrons, en ce moment, de tous côtés, avec les méthodes expérimentales de l'Occident, dans ce monde de I'Au-dbla que nous n'avions entrevu jusqu'ici qu'à travers les enseignements simplistes des religions et les mythes obscurs de l'Orient.