EN GUISE DE PRÉFACE
Quels rêves n’évoque pas ce seul mot : le Japon? Dès qu’on le prononce, les artistes dressent la tête, et les plus casaniers des lecteurs français, les femmes elles-mêmes, caressent pour un instant la pensée d’un voyage au fantasque et gracieux pays des laques !
Hélas ! dussions-nous cruellement doucher l’enthousiasme de quelques-uns, il nous faut faire précéder les pages de ce livre consacrées au Nippon du triste résumé de nos impressions de voyage par cette terre promise du touriste en extrême Orient. Et ce résumé, que nous publions tel qu’il parut à notre retour, nous lui conservons son titre : la mort du japon.
Un decret de V impératrice du Japon vient de proscrire à la cour la toilette et la coiffure nationales. Les dames ne seront plus reçues qu’en costume européen et coiffées à V américaine...
Ainsi s’expriment les feuilles d’extrême Orient de septembre 1886, sans que, d’ailleurs, aucun de ees journaux anglo-saxons s’indigne ou simplement s’étonne. Bien au contraire, on dirait qu’ils se félicitent de cette révolution. Aussi bien marque-t-elle le triomphe de la politique comme du mercantilisme des Anglais, aidés par les Yankees et surtout les Allemands...
Depuis près de quinze ans, le Nippon n’était plus ; mais il se survivait comme
art, le pittoresque se déracinant moins vite qu’une constitution historique : d’un trait de plume, la souveraine vient de signer son arrêt de mort.
Avez-vous lu son ukase barbare, ô vous, Pierre Loti, qu’à Nagasaki, naguère, on voyait errer la nuit, vêtu en Japonais, un lampion à l’extrémité de votre bambou, et retenant le claquement de vos gettas sur le sol, afin de surprendre aux fentes des cases les mousmés jacassant en rond sur les tatamis? ...
L’avez-vous lu, ô mon cher maître de Goncourt, vous qui nous avez révélé le doux pays du Soleil levant, ses formes, ses couleurs, ses caprices, ses monstres et son impressionnisme exquis?...
L’avez-vous lu, ô José-Maria de Hérédia, vous qui, dans un de vos plus admirables sonnets, avez buriné l’héroïque figure du Samurai? Si vous l’avez lu, vous aurez pleuré sur la fin d’une civilisation, sur la mort cl’un art, et tous les artistes pleureront avec vous !
Chez nous, du reste, il ne navrera pas les seuls japonisants , le vandalisme du décret impérial ; il choquera la foule elle-même, car les expositions, le théâtre, les musées, les livres, la mode, lui ont rendu familières les soyeuses merveilles du costume japonais. Mais de la révolution nouvelle le côté ridicule sera moins remarqué peut-être. Pour s’en bien rendre compte, il faut, en effet, avoir rencontré des Japonaises affublées de chapeaux à plumes, de corsets, de crinolines et de robes à falbalas.
Le hasard m’a offert, l’an dernier, à Yokohama, ce spectacle inoubliable : le premier jour, je n’eus pas la force d’en rire.
On m’avait présenté, dans le monde, à une jolie femme indigène, qui portait à ravir les riches étoffes de son rang et dont la beauté devenait hiératique lorsque, drapée dans les soies et les brocarts aux dessins fantaisistes, tramés de lumière, la dame jouait
Japonaise en costume national.
LE JAPON
du chamgcen. On organise pour le lendemain une partie à cheval. Je suis invité à y prendre part, j’accepte avec enthousiasme, j’arrive à l’heure dite, et... je recule stupéfait devant la déesse de la veille vêtue en amazone, avec un feutre, des gants, un voile de gaze bleue : on eût dit une de ces guenons qu’au cirque on juche sur des poneys pour les pantomimes !
Et qu’on n’en accuse pas son inexpérience, la gaucherie de ses débuts. J’ai connu, depuis, des femmes de fonctionnaires ou de diplomates habituées de longue date aux accoutrements occidentaux, rompues aux mystères de nos modes, et qui n’étaient pas beaucoup moins déplaisantes.
Les buveuses de thé et de saki , petites femmes d’étagère, étranges comme leurs bibelots et très spécialement bâties, ont été plus mal, ou autrement partagées par la nature.
Courtaude en général, et d’extrémités attachées lourdement, la mousmc est d’ordinaire grassouillette, ce qui semble exagérer encore l’épaisseur de sa taille, le volume de sa tête rarement proportionnée à l’ensemble et le triste dessin des membres inférieurs.
Pareille à la sirène antique, elle n'a que le buste d’acceptable.
Grâce à la manière de disposer ses cheveux un peu gros, mais beaux et noirs, grâce à ses doux yeux d’enfant, grâce à sa fine et petite bouche, grâce surtout à son rire éternel, elle paraît jolie, et l’est réellement peutêtre. (La caractéristique du Japon, et plus encore de la Japonaise, c’est le rire, l'affabilité, — le charme.) Seulement, elle trompe, Japonaise en costume européen,
cette jolie tête, rendue plus jolie par les
robes si harmonieusement drapées sur le corps, et les sirènes de Tokio, d’Osaka, de Ivioto ne doivent être vues que décolletées!
Le Japon, c’est le royaume du grotesque. Ne pouvait-on laisser ce grotesque à l’art qui en a tiré le parti que l’on sait? Il est triste de voir les premiers caricaturistes de la terre devenir eux-mêmes des sujets à caricatures...
En quittant mon amazone, je me rendis à Tokio, la nouvelle capitale, où je débarquai du train à l’heure de la sortie des bureaucrates ministériels, — une armée. Ces malheureux sont forcés, à partir d’un certain chiffre d’appointements, de se costumer comme les nôtres, et lamentables, semblent revenir d’un décrochez-moi-ça qui n’est pas au coin du quai ! Les commis subalternes, pour qui le complet et le gibus seraient trop coûteux, gardent la robe nationale si élégamment commode, les sandales et le classique parasol, mais, tondus ras comme nos conscrits, et, affreux de la sorte,
se coiffent d'un odieux chapeau melon et portent des gants blancs en filoselle, à l’instar des tourlourous endimanchés !
Il y a mieux. Dans l'intérieur du pays, le touriste peut lire une affiche officielle enjoignant aux fonctionnaires d’endosser l'habit noir pour les cérémonies. Et afin que nul n'en ignore, le placard se souligne d'un dessin qu’on jurerait être le découpage d'une gravure de modes !
Un Japonais intelligent — il en reste — reçut mes doléances.
— U no ma ne suru karasu ! me répondit-il. C’est le corbeau qui veut singer le cormoran !
En même temps, il me montrait un éventail représentant, d’un côté, un corbeau
en train de se noyer pour avoir voulu plonger sous l’œil railleur d'un cormoran ; de l’autre, des Japonais des deux sexes travestis en résidents du settlement européen de Yokohama !
Ainsi donc, c’en est fait! On n’admirera plus la coiffure de Ivioto largement évasée par derrière, et les sourcils postiches, et les lèvres passées au carmin, et tout ce qui relevait l'altière beauté des femmes de grande race !
L'impératrice se coiffant chez une madame Yirot de San-Francisco et se faisant habiller par un Worth de Hambourg, on ne voyait déjà plus ses clairs kimonos déborder comme jadis de son norimon couvert de crêpe violet et constellé d’or. Ses porteurs n’avançaient plus, pareils à des évêques, entre deux haies de yakunins armés du sabre. C’est en voiture qu’elle se rendait déjà aux eaux de Mia-noshita, aux temples, — à la gare. Mais, du moins, le japonisant introduit au palais pouvait-il, à défaut des kugês en robe blanche, leur bizarre tiare de papier laqué plantée sur l’occiput, et des dignitaires en habits de cour verts ou roses, en larges pantalons hakamas traînant comme des jupes, se consoler par le spectacle des dames d’honneur aux robes bariolées, radieuses, grandioses, aux obis d’une soie comme n'en avait pu, s Cendrillon dans Peau cl' Ane, aux larges manches formant poche, avec des plis drapés à rendre fou le dessinateur après le coloriste!
Aujourd’hui, le tailor for ladies a passé par là! Sa boîte d’échantillons a été l’éteignoir de ces splendeurs, et le défilé pompeux de l’ancienne cour fait place à un déballage de voyageuses de l’agence Cook. Coiffées à l’américaine, c’est-à-dire à la Titus, comme les verseuses des bars, ou couronnées de deux queues de rat nattées : voilà les reines de la gentry de Yédo!
Hip! bip! Hourra! John Bull et Jonathan, ayant écoulé leurs cotonnades1, vont
). J, es Anglais ont contraint à se vêtir jusqu’au cou les traîneurs de djinriclcchas ou cabriolets. Ces liomrnes-clievaux, faisant jusqu’à cinquante kilomètres par jour au pas gymnastique, vivaient en caleçon. Depuis qu’ils se couvrent, ils succombent tous à la pneumonie!
LE JAPON
écouler les rossignols de toilette féminine accumulés depuis longtemps dans les stores des ports ouverts. Au Japon, ils avaient pris son argent : ils viennent de lui prendre ce (pii restait de son art. Tué par les commandes pour l’exportation, ses secrets de métier perdus, celui-ci subsistait vaguement dans la toilette des femmes : le décret impérial, œuvre d’on sait quels conseillers, lui porte le coup de grâce.
Et le palais lui-même, que va-t-il devenir avec ces réformes ? Sans doute, va-t-on le meubler d’acajou, de palissandre, de simili-bronze ? Ensuite, on comblera les fossés
Tokio. — Maison de thé à Oji.
actuels, si beaux avec leurs lotus aux fleurs roses et leurs coins d’eau, morceaux de laque où se mirait la promenade des nuages du ciel ! On arrachera, pour installer un jardin anglais et des pelouses de lawn-tennis , les bambous, les érables, les chênes et les cryptomérias plus beaux que des cèdres, qu'avait plantés Taiko-Sama !
Jadis, eu ce parc des mikados, on ne voyait ni plates-bandes ni corbeilles. Sur les ondulations du terrain couvert d’herbe, des chalets se succédaient sous les branches. Entre des blocs de granit où se battaient de fraîches cascades, l'impératrice attendait ses invitées.
Dans son pavillon, aucun meuble européen ne jurait avec les tatamis moelleux où s’enfonçaient les petits pieds des femmes. Les paravents aux montants sculptés, les cloisons mobiles de papier laissaient voir l’étendue verte où stridaieut les cigales, et
parfois dans l’air bleu une envolée de grues semblant poursuivre par l’espace le dessin des éventails. Au tabacco-bon s’allumaient les pipettes d’argent, et vaguement embuées par leurs spirales, les visiteuses écoutaient la chanson des cascades, le grattement des guitares, tout en échangeant des babils d’oiseaux et des rires sonores.
Ensuite, si c’était le printemps, on allait voir fleurir les pruniers mumé. En avril, c’était la neige des cerisiers qu’on allait recueillir en procession, avec des dandinements qui, sous les feuilles, allumaient des éclairs de soie. Au retour, des pétales roses demeuraient attachés aux ceintures obis, aux chignons lustrés, ouverts comme des ailes. Et comme les femmes du peuple revenant de Muko-Sima, d’Uéuo, d’Oji, blanches et bleues sous les sapins, les plus jeunes des patriciennes tapaient dans leurs mains, à la suite du cortège, et chantaient la floraison bénie des cerisiers d’amour...
Car la fleur était reine, en ce temps où l’art était roi. En juin, on fêtait à leur tour les glycines. On attachait aux arbres des pièces de vers écrites sur du papier de riz et célébrant les /hhsA violâtres. Le mois suivant, au-dessus des cascades, on allait admirer les iris ; puis, en automne, on célébrait la chrysanthème, le kikou impérial...
Et maintenant on célébrera les arrivages de fleurs artificielles, de tournures à ressort et de corsets réformateurs ! Le Japon des artistes a cessé de vivre...
A la rigueur, on en pourrait prendre son parti et s’y résigner comme à la disparition de tant d’autres belles choses détruites par une soi-disant civilisation, si les Anglo-Saxons n’étaient pas les auteurs responsables du vandalisme des progressistes japonais. A Tokio, ils régnent en maîtres, et l'art, local, que peu d’entre eux sont capables de sentir, demeure leur moindre souci.
J’ai visité les temples de Nikko avec des touristes anglais, gens du monde s’il vous plaît, qui passaient, sans les voir, devant les plus beaux trésors d’un art polychrome que la Grèce elle-même ignora, mais supputaient le volume eu stères des forêts de crÿptomérias et notaient sur leur calepin le prix des truites à l’auberge.
Or ce sont ces civilisés qui gouvernent. Non contents de vendre aux Japonais, à des prix fantastiques, des chemins de fer inférieurs et des navires qui ne marchent p>as, ils régentent les mœurs, proscrivent les nudités familières à ce peuple dont la pudeur, pour différer de la nôtre, est réelle, et imposent leur langue au pays. Comme partout, la France regarde, les bras croisés. Représentée par des diplomates philosophes, amis des économies, elle s’annihile, loge sa légation dans un taudis, lorsque les autres puissances ont des palais, laisse perdre au pied du bluff de Yokohama les terrains lui appartenant, et voit tous les ans réduire ses missions militaires et civiles.
Le Japonais, Asiatique enfantin et simiesque, a oublié ses anciens projets d’emprunter sa science à l’Europe pour mettre les Européens à la porte et redevenir maître
DES TEMPLES DE NlKKO.
chez lui. Il se laisse mener et, réconcilié avec le spectre chinois, fait le jeu des Anglais par peur du spectre russe.
Cependant, il ne peut mobiliser ses troupes, faute de routes, ni les transporter hors de ses îles, faute de navires, pour les entretenir de ces chaussures de paille spéciales aux guerriers du Nippon et dont chaque paire dure deux heures. La manie des réformes a mis son budget à sec, et, grâce à la presse, son gouvernement est à la merci d'une révolution.
Chose étrange et qui montre bien tout l’artificiel des politiques, il va de préférence à l' Anglo-Saxon, l’homme à qui son génie est le plus étranger ; mais il dédaigne ceux à qui il doit son armée comme son code, les Français, dont son caractère le rapproche si fort.
Son art détruit, trouvera-t-il ailleurs des compensations ? L’espérer, ce serait mal connaître l’Angleterre. Que, d’ailleurs, la baleine ou Y éléphant soit vainqueur dans la lutte future, le Japon sera réduit à un demi-vasselage. Dès à présent, en tout cas, on peut proposer aux Reclus futurs une nouvelle définition de l’ancien paradis du Soleil Levant :
Japon. — Colonie anglo-amêrico-allemancle , située entre les 127e et 114e degrés de longitude est ( méridien de Paris) et les 31e et 47e de longitude nord. Succursale des magasins de Old England... »
Le Kango, palanquin de montagne.
Le Fusi-Yama.