Dont plus de 100,000 Chinois
2. A ce propos, il serait bon peut-être de donner ici la population des villes principales de la péninsule :
Georgetown, 00,000; — Mergui, 12,000; — Malacca, 20,000;— Kedali, 15,000, — Tavoï, 10,000; — Pongali, 150,000.
Les fils du télégraphe et ceux du téléphone rayent de noir les façades incendiées. Un de ceux-ci rejoint rappontement où nous avons laissé le Melbourne, et, comme on a porté un appareil à bord, nous pouvons, de l'hôtel, réclamer an garçon de notre cabine les objets que nous avons omis de glisser dans notre valise. Toutes ces bâtisses sont imposantes, luxueuses. On entend de tous côtés tinter les piastres que les compradores chinois et leur commis font sonner sur un billot ad hoc, au rez-de-chaussée des offices, avant de les peser et de les compter. L’extrême Orient, où la piastre mexicaine, dont la valeur, depuis dix ans, a varié de 5 fr. 50 à 4 fr. 20, suivant les ports et les événements, est la patrie par excellence de la fausse monnaie.
Dans des cours, derrière ces palais commerciaux, s’empilent, par caisses et par ballots, des chargements d’épices, de sagou, de g utta -percha, de tapioca, de poivre, de rotins, de conserves, que manipulent les abeilles des docks : les robustes coolies chinois. L’affairement est général. Nous ne sommes pas à Saïgon, où de dix à quatre heures la vie sociale s’anesthésie dans des siestes débilitantes. Malgré le soleil, malgré les 37 degrés qu'indique le thermomètre, tout le monde bûche : les magasins sont remplis de courtiers et d’acheteurs, les banques sont assiégées, et partout ce sont des commis pressés, écrivant furieusement, penchés sur des pupitres, ou bien trottant de bureau en bureau, la plume à l’oreille, à la recherche d'un copie de lettres ou d'un boy frais pour courir à la poste, au télégraphe.
Dans ces ports d’Asie, les jours de courrier mettent tout en branle. Et Dieu sait s'ils sont fréquents ! En même temps qu’arrivait tantôt le Melbourne, chargé des malles d’Europe, à peine vieilles de vingt-quatre jours, l' Emyrne, également des Messageries maritimes, s’amarrait aux appontements, retour de Java. Et voici qu’on signale un autre steamer français, le Djemnah, qui descend, lui, de Shanghaï avec le courrier du Japon, de la Chine, de la Cochinchine, et qui, pressé comme tous ceux qui regagnent la patrie, repartira ce soir même pour l’Europe, avec les passagers hollandais de V Emyrne. Demain, une autre annexe des Messageries filera sur Batavia. Puis ce seront les malles anglaise, espagnole, hollandaise, allemande, — un va-et-vient continuel de navires (pour ne parler encore que des vapeurs postaux), dont le mouvement fouette les concurrences par la facilité et la rapidité des communications.
On ne peut, si l’on n’en a pas été témoin, se rendre compte de cette activité commerciale et financière, de ce brassage d’argent, de ce combat d’intérêts. En cette fin de xixe siècle, où sombrent une à une les grandeurs anciennes, d’aucuns, d'ailleurs, commencent à retrouver devant ces fécondes agitations, devant cette vie pacifique et batailleuse, la curiosité, l’émoi même, que pouvait donner jadis à l’observateur le spectacle des batailles pour de vrai livrées par des ambitions, pour des principes et dont le canon fixait le gain. En vérité, ce struggle for life, ou for dollars, a de la grandeur. La vie sous toutes ses formes empoigne quand une passion l’émeut. Cette fièvre commerciale, cette danse des millions, cette lutte avec le sol dont les palétuviers et la vase résistent inutilement, et avec la civilisation orientale, dont le progrès européen galvanise et révolte tour à tour la caducité, voilà des tableaux captivants et des féeries modernes, (pii peut-être étonneront nos fils comme nous étonnent les épopées vécues par nos aïeux.
Cependant le soleil décline. Les courriers sont fermés. « A demain les affaires ! » s’écrie le négociant anglo-saxon, et, après lui, le commerçant chinois. Et, tout de suite, le premier de redevenir homme du monde, gentleman eu sortant de son office, le second homme de plaisir.
Déjà des voitures s’ébranlent regagnant les cottages qui environnent la cité d’une suite de petits Auteuil et Passv exotiques, remplis d’oiseaux et de verdure. Seulement le dinner ne sonnant qu’à sept heures et demie, on passe par le Public Gardon, le Jardin Botanique, ou le Jardin Wampoa. Celui-ci est l’œuvre d’un intelligent Celestial. Débarqué «en sabots» — pieds nus, voulons-nous dire, — Wampoa s’éleva à une grande fortune, et, au milieu d’un parc xvnr siècle, se construisit une habitation chinoise, — trop chinoise.
Par malheur, l’escale de Singapore est courte ; nous ne pûmes visiter ce parc oii
Singapohe. — Au jardin botanique.
l'on nous avait recommandé des bosquets d’arbustes taillés suivant le goût des fils de l’Empire du Milieu, et représentant les monstres chimériques dont abusent leurs ornemanistes. Après tout, tontes les charmilles se valent et, quel que soit le style, la nature remaniée est toujours laide.
Une église nous arrête au passage. Des éventails mécaniques, pankahs énormes, rafraîchissent l'air au-dessus de la tête des dévotes, et les coolies qui les font manœuvrer tirent la corde d’une seule main pour s’épouiller de l’autre. En pays anglais le confort est partout.
Cependant, en revenant du côté de la mer, des pelouses défilent aux portières de notre gharry et, les persiennes de la voiture ouvertes, nous découvrons des jeunes filles vêtues de tricots rayés et de claires jupes courtes qui jouent au lamn-tennis ou au cricket. Le long de ces parterres humains, une cohue de piétons et de véhicules s'en va au pas. Ce sont des Chinois traînés par de hâves compatriotes dans des djinrickckas , et parfois cuvant leur opium dans ces cabriolets minuscules, des Malais trapus et basanés, aux
narines béantes, qui crachent incessamment, les lèvres rouges de bétel; et d’autres Chinois, des richards ceux-ci, se prélassant en calèche, le cigare à la bouche, tout de blanc et de violet vêtus, imberbes et gras, propres et luisants. Des Hindous se succèdent en sarongs multicolores, des Bengalis beaux comme des bronzes, des Parsis coiffés de tiares puce et sanglés dans des redingotes à la dernière coupe de Londres ; des Cynghalais au chignon de femme, au peigne d’écaille rubané d’argent, des Javanais, des Birmans, des Battaks, des Orangs quelconques, l’air ahuri, des noirs de Sumatra.
Ce peuple grouille, mêle à pied ou en voiture ses vingt races, et s’ouvre respectueux devant les véhicules européens. Ceux-ci, dog-cars, charrettes anglaises, tilburys, phaétons, victorias, paniers, entraînent des Anglo-Saxons d’un type uniforme : les hommes grands, forts et raides; les femmes maigres, souvent laides et toujours fagotées; les enfants délicieusement jolis.
Une promenade à recommander, c’est l’ascension du pic sur lequel s’élève le sémaphore de New-Harbour. De là-haut, le touriste découvrira un inoubliable tableau. Si cependant la chaleur le détourne de cette curiosité, qu’il grimpe à Saint-James et se fasse présenter à l’agent de la Compagnie des Messageries maritimes 1 dont le bungalow couronne la colline.
Le voyageur ne peut pas se faire une idée de la vie coloniale — nous parlons de la vie coloniale anglaise, la nôtre, hélas ! n’étant guère que misère, à cause de notre manie de provisoire ! — s’il n’a pas visité une ou deux des fastueuses résidences où, grâce à leur esprit pratique, à leur ingéniosité, à leur solidarité, à leur amour du home et du bien-être, les Anglais oublient leur expatriement. Si nous parlons de Saint-James, modeste habitation, c’est que cette maison est française 2 et célèbre, tous les globetrotters nos compatriotes, tous nos officiers ayant, depuis vingt ans, goûté sa si cordiale hospitalité. Elle domine le goulet par oii débouchent les navires venus de l’Ouest, c’est-à-dire de l’Inde on de l’Europe. On les voit passer si près, que leurs vergues semblent frôler les branches de la rive et qu’on distingue à bord officiers et matelots. A notre dernier voyage 3, nous avons, de la véranda, assisté à l’entrée du Cachmyr , paquebot affrété par le gouvernement français, qui conduisait au Tonkin un escadron de spahis. Les cavaliers arabes étaient sur le pont. On apercevait à travers les feuilles leurs grands manteaux rouges, et nous saluâmes d’un vivat les braves gens qui joyeusement s’en allaient au danger, heureux de mettre le sabre au clair...
L’habitation est orientée d’une façon originalement ingénieuse. Une longue et large galerie la coupe eu deux, faisant communiquer le salon et la salle à manger, qui s’ouvrent, par des baies immenses, celui-là à l’ouest, celle-ci à l’est, sur des vérandas remplies d’arbustes et de fleurs. Les deux salles ayant la largeur de la maison, on a vue sur le nord et sur le sud par les fenêtres latérales et par les autres pièces, si bien que le cottage semble être un belvédère dont les vitres de tous côtés plongeraient dans la
1. Nous espérons que ce sera longtemps encore l’aimable M. Brasier de Tliuy, le plus ancien Français de la presqu’île de Malacca.
2. Il n’y a pas dix Français à Singapore en dehors de notre personnel consulaire.
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verdure. Et la mer est au bout de toutes ces perspectives, iuoul diablement bleue entre les branches, la mer avec ses îles, ses criques, ses villages lacustres de pêcheurs malais, sa rade ouverte, ses wharfs qui n’en finissent plus, ses vapeurs, ses praos , ses jonques, ses sampans , ses mille embarcations aux voiles de toiles radieuses sous le soleil, aux voiles de nattes pareilles, vent arrière, à des boucliers d’or !...
Dans les maisons européennes de Singapore, des paravents de soie montant à mihauteur de l’appartement séparent la plupart des chambres ; d’autres paravents tournant sur des gonds et construits de façon à admettre l’air, tout en garantissant la plus complète solitude, garnissent les ouvertures des chambres à coucher. Les lits sont enfermés dans une cage de mousseline montée sur un cadre de bois et assez grande pour
Un salon à Saint-James.
qu’on puisse trouver à son chevet une table et un fauteuil. On y entre, on s’y enferme hermétiquement, et qu’on dorme ou qu’on veille, on nargue les moustiques. Bien entendu, il y a des pankaks dans tous les appartements, et souvent au-dessus du lit luimême. lie châssis de bois recouvert de toile et bordé d’un volant oscille d’un lent mouvement de pendule, grâce à un jeu de cordons auxquels se relie la cordelette motrice qui traverse le mur par un petit trou creusé dans ce but, pour aboutir dans le couloir, à la main d’un Chinois, le pankah-boy. Ce jeune serviteur est assis, et tout en rêvassant, met en branle, sans fatigue, cet appareil à rafraîchir que nous avons déjà vu dans les salons et le fumoir du Melbourne. Il est relayé au bout d’un certain nombre d’heures ; mais, la nuit, les sybarites le juchent sur un tabouret très haut, après avoir raccourci la ficelle, par peur qu’il s’endorme. Si, en effet, \e pankah s’arrête, notre européen sybarite qui, lui, dort à poings fermés, est bientôt en transpiration, et quand le boy, réveillé ou remplacé, reprendra sa besogne, une bronchite, voire une pleurésie, descendra sur l’aile du bienfaisant courant d’air. Le haut et étroit tabouret écarte ce danger, le boy qui s’y assoit n’y pouvant s’assoupir sans dégringoler
La multiplicité des pankahs suffirait toute seule pour expliquer le grand nombre de domestiques dont fourmillent les maisons européennes à Singapore, comme à Hong- Kong, comme dans tous les ports que nous visiterons, et où la chaleur atteint de 30 à 38° centigrades. Mais ce luxe de serviteurs a d’autres causes, dont la principale est cet amour du faste et de la représentation que les princes marchands ont mis en honneur et que copient, du haut en bas de l’échelle sociale, tous les résidents européens. Le moindre commis veut avoir son bungalow , sa voiture et un cheval de selle. Il lui faut donc un cuisinier, un aide cuisinier (le larnpidgin, comme on dit à Hong-Kong), un cocher, un palefrenier, un jardinier, un valet de chambre et un boy qui servira de groom. C’est celui-ci qu’on voit battre la ville avec, sous le bras, le chit-bookj. sorte d’élégant portefeuille-registre renfermant les lettres de son maître et les feuillets sur lesquels, pour le contrôle, leurs destinataires émargeront ou même répondront. Ces serviteurs, à l’exception du cocher, un hindou, Kling, sont généralement Chinois, et Chinois du Sud, c’est-à-dire propres, intelligents, domestiques modèles par leur prévenance et leurs facilités d’assimilation, mais souvent voleurs, joueurs toujours et la moitié du temps fumeurs d’opium.
La nuit venue, il faut redescendre, battre la ville, les faubourgs surtout, et dans le scintillement des mille et mille lanternes qui se balancent au seuil des maisons de thé, des bouges, des fumeries d’opium, ou qui oscillent sur l’éventaire des marchands ambulants, tâter résolument de cette indéfinissable atmosphère chinoise et des mille excentricités dont s’effarent l’œil, l’oreille et l’odorat des nouveaux débarqués. Seulement la prudence commande de se garder des voleurs au théâtre chinois et dans tous les quartiers indigènes. Les filous de Singapore sont en effet les premiers du monde par l’audace et l’habileté. Jamais, du reste, ils ne s’attaquent .à leurs compatriotes, qu’ils respectaient déjà jadis au temps des pillages réguliers et quotidiens. Aussi les associations secrètes les aidaient-elles souvent, d’aucunes de ces hoeys les employant, dit-on, comme sicaires. On les appelait alors Sam-Sings. En 1872, ils s’émeutèrent contre la police, à propos d’une question de voirie, croyons-nous, et ue furent point matés sans peine.
Thomson fait à ce propos une remarque dont nous avons pu vérifier la justesse de Canton à Tien-tsin. Quelque arriérés qu’ils soient, dit-il, sous d’autres rapports, les gouverneurs tartares savent très bien, quand cela leur convient et que le peuple n’est pas en pleine rébellion, tenir en respect les pillards. Cela est si vrai que, fréquemment, l’écume de la population en est réduite pour dernière ressource à l’émigration vers des lieux plus favorables. Or, une des choses qui contribuent le plus au maintien de l’ordre en Chine, c’est le respect superstitieux des Chinois pour leurs ascendants. Qu’un fils commette un crime et échappe par la fuite à la vindicte sociale, son père et sa mère sont passibles des peines qui l’auraient frappé.
Par malheur, dans les Détroits, les Anglais, comme nous-mêmes ailleurs, ont affaire à des immigrants chinois qui, quatre-vingt-dix fois sur cent, n’ont amené ni leurs femmes, ni leurs parents, à des hommes par conséquent qu’aucun lien de famille n’arrêtera si le crime ou le vice les attirent, et qui de plus, se sentant loin des juges de leur pays, mépriseront la loi anglaise, grâce à l’appui de leurs compatriotes et des associa-
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tions secrètes. Les lioeys se réjouissent de toute déprédatiou, de tout vol dont est victime un Européen et se plaisent à dépister les recherches des magistrats appartenant à la race ennemie des Diables blancs, des Barbares.
cc Si un frère — prescrit un des articles principaux du catéchisme de ces sociétés franc-maçonniques — a commis un meurtre ou un vol, vous ne le dénoncerez pas; mais vous n’aiderez pas à le soustraire à la justice et vous ne vous opposerez pas à son arrestation. »
Une autre règle dit :
« Si vous avez commis une mauvaise action, vous viendrez recevoir votre châtiment des mains de l'association , mais vous n’irez pas vous remettre aux autorités du pays. »
Conformément au premier de ces articles, tout Chinois vis-à-vis des tribunaux européens garde religieusement le secret sur les délits ou crimes commis par ses compatriotes affiliés à sa hoey, et comme le parjure destiné à sauver un ami est
Habitation chinoise à, Singapore.
considéré parles Célestes comme une belle action, comme d’ailleurs, ajoute Thomson, les. faux témoins n’ont aucunement à craindre avec les Anglais de se voir appliquer quelques-unes de ces tortures qui sont d'usage en Chine, ils mentent aussi impudemment qu’impunément.
Peut-être trouvera-t-on que nous avons trop insisté sur cette question, mais c’est parce qu’elle nous semble non seulement des plus importantes pour l’avenir des Straits settlements, mais encore pour celui de toutes les colonies européennes en Asie et dans le Pacifique, pour les nôtres particulièrement.
Nous croyons, en effet, le jour proche où les puissances colonisatrices se trouveront forcées d'endiguer la marée chinoise, comme l’ont fait naguère les États-Unis. Dans la péninsule malaise, les Malais sont déjà débordés, et s’il n’en est pas de même pour les Annamites de Cochincliine et du Tonkin, c’est que les Fils du Ciel sont de laborieuses et intelligentes abeilles qu’attirent seulement les ruches prospères. Le jour où nous saurons tirer parti de notre Indo-Chine, partout surgiront de nouveaux Cholen, les centres d’affaires, les pays à commerce attirant invinciblement l’immigration chinoise. A ce moment, il nous faudra fatalement fermer nos portes : les nouveaux venus qui accaparent déjà le trafic sur plus d’un point accapareraient les débouchés par nous ouverts, et recueilleraient le fruit de nos semailles. Mais sans attendre cette échéance, il serait bon, d’ores et déjà, de généraliser, en l’augmentant, l'impôt spécial qui, nous le verrons, les frappe sur certains territoires, puis d’introduire dans les traités une clause favorisant, au détriment des autres, les arrivants mariés et même encourageant l'immigration des femmes seules. Ce dernier procédé moraliserait singulièrement les colonies chinoises, ferait moins indépendants leurs membres mâles et, peu à peu, supprimerait l’odieux trafic de chair humaine auquel se livrent, à la barbe parfois de nos fonctionnaires ou consuls, les recruteurs de prostitution.
En rentrant du théâtre, nous suivons le Battery Rocul jusqu’à la crique. Un pont de fer nous mène à Beach Rocid et à Y Esplanade, tout près des pelouses où jouaient tantôt nos amateurs de lawn-tennis, et nous réintégrons l'hôtel.
Le lendemain, nous nous risquons hors de Singapore. L’intérieur de l'île est moins imposant d’aspect que celui de Poulo-Pinang. Le Buket-Timor, qui en est le point le plus élevé, n’a guère que 500 pieds ; mais la hauteur des montagnes importe peu aux amateurs de paysages. Or il en est ici d'assez exquis pour que plus cl'un voyageur rêve d’y planter sa tente. La route bordée d’arbres, qui çà et là la recouvrent d’un dôme vert, court parmi des collines dont de blanches villas couvrent les flancs. De belles avenues conduisent à chacune d’elles, ou à des jardins charmants qu’enserrent des haies d'héliotrope sauvage aux fleurs pourpre et or. Les fleurs sont partout d’ailleurs, les fleurs et les fruits; des orchidées pendent entre les branches au-dessus des aloès et des ananas parfumés.
Si l’on s’écarte de ce paradis artificiel, c’est pour trouver une nature grandiose. L’excursion de Djohore, que l’on atteint en traversant l’îlot de Singapore et en passant le détroit 1, révèle un paysage superbe sous un ciel dont on n’oublie plus ensuite la splendeur.
1. Le passage du bras de mer dure à peine deux heures par chaloupe à vapeur.
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A Djohore résidait le radjah de qui les Anglais ont acheté, en lui laissant un pouvoir nominal, la souveraineté de Singapore. De là part un chemin de fer qui doit atteindre Malacca et les autres villes de la côte occidentale.
Ce chapitre — dont la longueur s’explique autant par l’importance de la péninsule malaise que par l’impression si profonde que fait au voyageur le prodigieux spectacle de la foule de Singapore — ne serait pas complet si nous ne citions pas la belle page inspirée à l’un de nos compagnons de route 1 par un court séjour dans la Ville des Lions :
« Si l’on admet que pour tout être humain, qu’il soit blanc ou jaune, qu’il ait le nez aquilin on aplati, qu'il ait des cheveux lisses ou crépus, que son cerveau soit étroit ou développé, le plus sacré et le plus imprescriptible des droits soit celui de disposer librement de son sort, la domination anglaise repose sur l'injustice. Elle a été imposée, elle se maintient jiar la force. Cependant, mettez en comparaison, d’une part, l’état misérable et précaire où vivaient ces peuples, et, de l’autre, l'ordre et la sécurité dont ils jouissent ; d'une part, les violations quotidiennes des principes les plus évidents de l’équité et des prescriptions les plus sacrées de la pitié, les dévastations, les atrocités, les angoisses qui pullulent dans l’incertitude du lendemain, et, de l’autre, une voie droite et impartiale, le travail assuré de ses résultats, les jouissances de la prospérité, et dites, vous qui êtes sincères et cherchez la vérité, dites si vous ne sentirez pas s'ébranler en vous la confiance que vous aviez dafis votre conception de la justice. Auparavant, à quoi ces peuples servaient-ils pour le reste du monde? A rien. Maintenant, ils sont associés à la vie commune du globe. La domination anglaise est incontestablement plus avantageuse à la civilisation générale, à l’intérêt supérieur de l’humanité, que l’anarchie qu’elle a remplacée. Comment donc la véritable justice serait-elle en désaccord avec le progrès?
« La vérité est terrible, mais c’est la vérité. L’idée d’un droit supérieur à la force, cette idée qui nous est si chère depuis nos désastres, ce n'est que de l’opium à l’usage des vaincus. Si elle endort la douleur, elle endort aussi l'énergie, en donnant à croire à l’homme que son salut ne dépend pas uniquement de lui-même. De quoi est donc fait
Singapore. — • Un travailleur hindou.