Ce sont des Klings de la côte de Coromandel
L’INDO-CHINE
après quoi vinrent les Hollandais, de qui les Anglais reçurent la ville en 1824. Elle est aujourd’hui de physionomie plus paisible que jamais, Singapore,
sa rivale, l’ayant diminuée. Un canal sépare ses % deux fluar^ers ; ce~
A Singapore.
lui qu’habitent les Européens avec les gens à leur service, et le quartier du commerce peuplé de Malais et de Chinois. Sur une distance de plusieurs kilomètres, les maisons se prolongent au bord de la mer, entourées d’arbres fruitiers et de jardins ; la cité se confond par sa verdure avec les campagnes environnantes, vaste plaine couverte
de cocotiers, au-dessus desquels apparaissent les sommets bleuâtres des montagnes.
L’Anglais Thomson en parle comme un poète. « C’est, dit-il, une ville étrange et qui semble endormie comme une vieille ville hollandaise qu’elle est. On y peut manger d’excellents fruits et y jouir pleinement de l’aimable hospitalité des descendants des anciens colons portugais et hollandais. Charmant séjour pour le célibataire au cœur tendre, qui, parmi les filles de ce climat doré, voudrait se pourvoir d’une épouse pleine d’attraits ! mais qu’il ne s’y arrête pas, celui qui n’est, pas disposé à se marier, à moins qu’il ne soit à l’épreuve de tout ce qu’ont de plus irrésistible des yeux noirs et langoureux, des cheveux soyeux et noirs et des formes dont les sylphides seraient jalouses ! » (Sic.) « C’est un point du monde où le loisir semble avoir élu domicile, et où vous le trouvez assis à toutes les portes, assoupi comme la mer paisible, indolent comme les grands palmiers dont les larges feuilles se balancent au-dessus des vieilles maisons encore pimpantes et requinquées sous l’estompe du temps. C’est les mains pleines de fruits délicieux que la nature s’y présente à chaque saison nouvelle. Elle les laisse tomber jusque dans les rues, elle les étale sur le bord des chemins où les plus beaux ananas ne tentent même pas les gras et insouciants pourceaux qui dédaignent de s’arrêter pour leur donner un coup de dent. C’est vraiment un pays oii la vie pourrait s’écouler douce, agréable, inutile, moitié veille et moitié sommeil. »
Elle est presque baudelairienne, cette phrase finale, et rappelle singulièrement, tant elle rend bien l’impression d’un exotisme revu par la calme civilisation hollandaise, l’ Invitation au voyage du poète des Fleurs du mal. Baudelaire d’ailleurs avait, jeune encore et marin, visité l’Inde orientale d’oii il rapporta, dit Théophile Gautier, un éblouissement splendide qu’il garda toute sa vie.
Les approches de Singapore, lorsqu’on atterrit en venant de l’Inde ou d’Europe, sont si jolies qu’à plus d’un globe-trotter elles rappellent la mer intérieure du Japon, cet immense lac de Genève asiatique, oii pareillement s’arrondissent en corbeilles de verdure les îlots dont la mer reflète la crête pittoresque.
Dans le goulet étroit séparant l’île même de Singapore et celle de Blakan-Mati, le coup d’œil est féerique. Le navire range de très près des caps minuscules, des cottages encadrés de palmes, des criques tapissées de cases malaises juchées sur des pilotis que l’eau prolonge. Puis, c’est la rade noire de navires. Des canots montés par de petits bonshommes plongeant comme leurs confrères arabes d’Aden, des sampans remplis de coquillages nacrés, des conques pareilles à des fleurs de coraux et de toutes les joailleries exquises de la mer, accostent le vapeur dont leurs équipages assourdissent les passagers à force de cris. Il les faut regarder cependant, qu’on leur achète ou non, afin de rester sous le charme dont l’impression a commencé à Poulo-Djarra et Poulo-Varella, au point où le détroit s’est rétréci: une désillusion, en effet, nous guette à terre. Nous ne mouillons pas devant la ville, dans l’ancien port, devenu insirffisant pour les nouveaux bâtiments à fort tonnage, mais nous nous amarrons bord à quai devant l’appontement de la Compagnie de Bornéo, en face de hideux magasins à °harbon qui nous cachent jusqu’au chemin conduisant à la cité. Et les passerelles sortent à peine des coupées que l’avant est envahi par nne armée de Chinois demi-nus,
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des gaillards qu’on prendrait pour des nègres sans leur natte. Ce sont des charbonniers, des coolies, qui, s’excitant à la besogne avec des glapissements affreux, déchargent dans nos soutes leurs paniers de bouille. La commande a été faite par télégraphe, le sémaphore nous a signalés et nos 300,000 kilogrammes sont là. En six heures, nous les aurons reçus, mais au prix de ce charivari et d’une épaisse couche de poussière noire qui recouvrira le pont entier et s’infiltrera partout, jusqu’au lavage de demain matin. Aussi les passagers du Melbourne s’empressent-ils de quitter le wharf de New-Harbour pour gagner Singapore, à quatre milles plus loin.
Des Klings de la côte de Malabar, debout près de leurs gharrys, jolies tapissières entièrement entourées de persiennes, où l’on peut, sans étouffer, s’enfermer comme en un kiosque, raccolent les voyageurs par des offres bruyantes et se battent à qui nous emmènera. Us nous font suivre une jolie route qui longe la mer, cachée par des palétuviers, et pénètre bientôt dans les faubourgs où la vie grouille de plus en plus à mesure que nous avançons. Le sol est rouge, le ciel bleu cru, le soleil arde. La couleur triomphe ici à notes féroces qui s’harmonisent cependant, et nous finissons par ne plus être choqués des soubassements lie de vin qu’encadrent des verdures métalliques devant les cases blanchies à la chaux et flambantes dans l’aveuglante lumière.
Moins grandiose qu’à Ceylan, mais plus variée, la végétation que nous montrent haies et jardins sent à la fois la flore tropicale et la flore des zones chaudes tempérées. Ce sont des aréquiers, des ficus, des cocotiers, des bananiers, des manguiers, des panaches de palmes, des bouquets de feuilles qui luisent et rutilent. La faune n’est pas moins variée. Nous croisons des cavaliers anglais montés sur de beaux australiens ; notre Malabar conduit un joli poney de Sumatra à peine plus leste que lui, car il galope souvent à ses côtés, et ses jambes sans mollets ont l'air de pattes d’araignée. Dans les champs, le long de la route, ou
paissant l'herbe entre les éminences des tumuli marquant les cimetières bouddhistes, apparaissent de petits bœufs à poil de cerf, aux corues parallèles, des zébus. Au-dessus des palétuviers volent des aigles pêcheurs. La race humaine est plus curieusement représentée. Notre Ivling salue au passage des policemen Sickhs, grands et graves Indiens, au teint olivâtre, au poil d’ébèue frisottant, très propres dans leur costume de coutil, dont le bâton de la reine pendu à la ceinture et le vaste turban rouge relèvent le paisible aspect. Dans la foule nous reconnaissons des Javanais, des Birmans, des Siamois, des Battaks, des Malais de Sumatra, plus noirs que ceux de la presqu’île et, comme eux, mâchant le bétel. Mais le Chinois domine, le Chinois qui trône, jamais dépaysé, toujours pareil à lui-même, encore qu’on en voie ici quelques-uns, retour de San-Francisco, — de Cisco, comme ils disent, — arborer sur leur crâne mi-ras et leur natte rou-
AttVY.I/
Singapore. — (Jn policeman.
lée le feutre gris et mou, cher aux Yankees. Quelques-uns circulent dans des djinrickchas, fauteuils montés sur roues et allongés de brancards entre lesquels trotte un coolie célestial, cheval infatigable de ces cabriolets d’invention japonaise, répandus aujourd'hui dans tous les ports de l’extrême Asie.
Le gharry avance plus lentement, le Malabar prenant sa gauche, à la mode anglaise, chaque fois qu’il rencontre des cavaliers ou des voitures. Et l’œil papillote devant la débauche de couleurs par laquelle l’homme répond ici à la nature. Les enseignes chinoises se multiplient, énormes, avec leurs caractères idéographiques et capricieux, pareils à des pattes d’insectes, s’enlevant en or on en rouge sur le fronton des boutiques. Des lanternes rondes se balancent au-dessous, couvertes, elles aussi, de lettres bariolées. Çà et là des flammèches brûlent devant l’image du dieu des richesses, au seuil des portes. Nous ne sommes plus en Malaisie, mais en Chine. Voici les devantures sculptées, les chimères, l’architecture auxquelles nous a préparés la vulgarisation des photographies asiatiques. Siugapore a vraiment l’air d’un faubourg cantonnais.
Son nom pourtant, son nom sanscrit de Ville des Lions, rappelle son origine hindoue, que ne démentent pas les turbans des Bengalis au profil aquilin, aux grands yeux de femme, qui passent, noyés dans la cohue. Et, de fait, Siugapore fut jadis un foyer hindou. Quant à la ville actuelle, elle est artificielle, toute récente.
« Après avoir rétrocédé Java aux Hollandais, nous apprend la Nouvelle Géographie universelle, le gouvernement anglais voulut avoir en échange un point à la fois stratégique et commercial qui lui permît de reconquérir par les échanges au moins une partie des richesses qui venaient de faire retour à la Hollande. L’île, si bien nichée dans une baie du continent, à l’angle extrême de la péninsule, offrait tous les avantages comme point d’escale aux navires. Stamford Baffles, l’ancien gouverneur de Java, fit louer, puis acheter cette terre au sultan de Djohor, et, pour lutter contre le régime prohibitif des Hollandais, ouvrit en franchise le nouveau port aux navires de toutes les nations. Le succès fut presque immédiat : la ville surgit, pour ainsi dire, des vases du littoral, et les négociants accoururent, surtout les Chinois, les premiers par l’intelligence des affaires et l’esprit d’entreprise.
« Pendant longtemps, Siugapore eut le monopole du commerce entre l’Inde et l’extrême Orient. Les ports de la Chine, de la Cochincliine, du Siam étaient alors fermés aux navigateurs ; le port de Batavia, sans être absolument interdit au trafic européen, n’était librement ouvert qu'aux navires néerlandais ; les autres ports appartenant à la Hollande étaient également défendus par des restrictions fiscales. L’entrée du port anglais était, au contraire, complètement franche ; les navires y mouillaient et en sortaient sans payer ni droits de douane ni impôts d’aucune sorte ; la ville appartenait à tous : Chinois, Hindous, Malais et Arabes s’y installaient facilement, plus libres que dans leur patrie. Le riz, le café, toutes les denrées des régions tropicales y trouvaient des navires en partance pour l’Europe. Maintenant que les marins peuvent aller prendre directement leurs cargaisons dans les ports de Siam, de la Cochincliine et de la Sonde, Singapore n’a plus qu’un avantage, — mais il est très grand, — celui que lui assure, pour le service des correspondances et pour la relâche des passagers et l’entrepôt des
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marchandises, sa position incomparable à l’angle extrême du continent, sur le détroit de communication entre les deux océans. »
Si la France se décidait à percer l’isthme de Ivra, — au-dessous de la frontière des possessions anglaises, — les villes qu’elle fonderait aux deux extrémités du nouveau canal, les ports qirotégés siamois et les ports de Cochinchine deviendraient pour elle autant de nouveaux Singapores; mais il faudrait que, renonçant enfin au protectio7inisme de cabinet dont s’empêtrent, depuis tant d’années, ses tentatives de développe-
SlNGAPORE. — Palais du gouverneur.
ment colonial, elle s’inspirât de l’exemple de sa voisine et proclamât une absolue franchise douanière à l’ombre de son pavillon.
Revenons à Singapore, dont nous venons de voir les faubourgs. La ville a 130,000 habitants1, d’après une statistique officielle qui nous a paru au-dessous de la vérité2, et l’on a peine à croire, en la parcourant, qu’elle soit sortie des brousses depuis aussi peu de temps. Cependant, tandis que nous l’admirons, émerveillés une fois de plus par le génie anglais, la voiture s’arrête quelques minutes, le temps de nous laisser détailler le palais du gouverneur des Détroits, puis s’arrête à Commercial Square, le centre des affaires. Autour s’accolent, sous de multicolores enseignes, les magasins, boutiques, maisons de banque, agences maritimes, qui sont le foyer du négoce local.