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Japon. — Travaux rustiques.
aux bénéfices de l’entreprise. Quelques-uns jouent gratis et sans autre profit que l’avantage de se faire connaître du public.
« Il ne paraît jamais de femmes sur la scène, et, quoique les hommes qui remplissent ces rôles n’aient pas, comme les Grecs, le secours du masque tragique, l’illusion, pour les yeux du moins, est complète, grâce à l’ampleur des vêtements et au développement de la coiffure, qui dissimulent les formes et amollissent les traits. L’organe seul les trahit
« L'art du machiniste est plus avancé au Japon qu’en Chine, et laisse bien loin derrière lui les grossiers agencements du théâtre de Shakespeare. Si les décors pèchent, comme tous les dessins japonais1, par la perspective, les accessoires du moins sont exacts et même empreints d’un caractère de réalité excessif. Les changements à vue s’opèrent au moyen d’une plaque tournante, semblable à celles de nos gares de chemin de fer, qui embrasse toute la scène dans un demi-cercle antérieur : elle tomme à un signal, emporte avec elle tous les personnages, entre lesquels le dialogue semble continuer, puis vient présenter le demi-cercle opposé, où d’autres acteurs sont déjà en cours de conversation. Cette disposition vient très heureusement air secours des dramaturges inexpérimentés en supprimant la difficulté des entrées et des sorties. J’ai vu la plaque tourner cinq fois en une demi-heure pour nous transporter alternativement du rez-dechaussée au premier étage d’une maison.
« Un autre instrument plus bizarre, c’est Y ombre. Je ne puis désigner autrement cet individu, tout de noir habillé et de noir encapuchonné, qui se tient derrière l’acteur, suit tous ses mouvements et ne le quitte pas plus que son reflet. Il lui passe tous les accessoires dont il a besoin, lui tend un petit tabouret pour s’asseoir d’une manière dissimulée au lieu de s’accroupir incommodément sur les pieds ; enfin il est un truc vivant et prévoyant. L’œil a besoin de s’habituer à cette forme noire qui se promène sur les planches ; mais au théâtre tout n’est-il pas convention? Celle-là une fois admise, Y ombre rend de grands services, entre autres, quand le jour baisse, celui de tendre une chandelle au bout d’une perche sous le nez de l’acteur pour éclairer ses gestes et sa physionomie.
« — Pourquoi, demandais-je à un acteur en renom, le célèbre Sodjuro, faites-vous de si grands éclats de voix et de si grands gestes dans vos rôles tragiques? Ce n’est pas ainsi, ce me semble, que parle et qu’agit un « daïmio » ou un soldat.
« — Non, me répondit-il ; mais s’ils se comportaient sur la scène comme tout le monde, qui pourrait reconnaître en eux des héros ? »
Voici maintenant l’analyse d’une pièce japonaise, analyse empruntée au même auteur :
Une tragédie très goûtée du public, la Vengeance de Sôga, va nous offrir un intéressant mélange de tableaux héroïques et de scènes intimes.
Nous sommes transportés en plein moyen âge japonais, sous le règne de Yoritomo, an xne siècle après Jésus-Christ. Sorti d’une série de guerres civiles qui l’ont ensanglanté, le pays se repose enfin dans une prospérité générale. Le premier des shogun vient d’iustaller sa cour à Kamakura, au bord de la mer, à quelques lieues du Fusi-yama, taudis que le mikado, délaissé à Kioto, tombe dans l’oubli et l’impuis-
1 . C'est lii l’opinion de M. Bousquet qui aime peu l’art japonais. Elle est, à notre sens, erronée.
LE JAPON
sance. Il survit bien dans les cœurs quelques ressentiments des anciennes discordes, car, on va le voir, les rancunes ne pardonnent point et ne s’éteignent guère que dans le sang ; mais ce ne sont plus que des liaines particulières et des vengeances privées qui s’exercent. On sait ce qu’est la vengeance dans toutes les sociétés où le désordre et l’anarchie énervent la répression des crimes, et toutes les fois que la puissance des grands leur assure l’impunité. Nulle part elle n’a pris dans les mœurs une place plus considérable qu’au Japon. On ]>eut dire que cette passion unique remplit les annales du pays ; elle est d’ailleurs plus qu’un besoin, plus qu’un droit reconnu : elle est un
devoir proclamé par la loi naturelle, accepté par la loi positive. « Vous ne pouvez, dit Confucius, vivre sous la même voûte des cieux que le meurtrier de votre père. »
Quand on quitte l’ancienne résidence shogunale de Kamakura pour se rendre dans le sud, on trouve, au bout de quelques lieues, la route barrée par ce puissant massif d’où se détache le Fusi-yama. Ce n’est pas sans peine qu’on réussit à monter par une chaussée accidentée et empierrée de blocs désunis jusqu’à la passe d’Hakoné, véritables Thermopyles, oii quelques hommes pourraient arrêter une armée, et défendue autrefois par une forteresse dont on voit encore les assises. La beauté du paysage en a fait le site de prédilection des écrivains. C’est là que va se dérouler le drame.
Le shogun Yoritomo y est venu, suivant l’usage annuel, chasser le cerf dans les montagnes, accompagné de tous les grands de sa cour, parmi lesquels le prince Kudo, jadis le meurtrier de Sôga, et maintenant le premier des généraux, chargé des fonctions
de maréchal de camp pour la chasse qui va s’ouvrir. C’est du moins ce que nous apprend un premier colloque entre des valets de Kudo occupés à préparer l’étape où va se passer l'action.
Surviennent deux femmes qui questionnent les serviteurs sur l’heure où va arriver la cour. Ce sont des chanteuses de la petite ville voisine qui vont servir d’espions aux héros du drame. L’une d’elles, Tisats, aime sans retour Dosa, l’un des fidèles « kéraï » des jeunes princes de Sôga. Dosa paraît et ne tarde pas à rester seul avec la jeune fille. Celle-ci le supplie d’abandonner ses deux maîtres, devenus trop pauvres pour le nourrir, et de jeter les deux sabres, insigne du « samuraï », pour se faire marchand ou messager de la poste, afin de pouvoir l’épouser et reprendre sa liberté. Elle se plaint de son indifférence et s’écrie :
« Votre froideur a une raison que vous me cachez, mais que je connais. Hier j’ai appris que votre maître Sôga avait une vengeance à poursuivre, et sans doute vous voulez mourir avec lui.
— Oui, demain.
— Eh bien ! puisque je n’ai plus qu’un jour à vous voir, il faut que je le passe tout entier auprès de vous. »
Et elle essaye de l’entraîner ; mais c’est un strict devoir du « samuraï » de ne pas donner un instant au plaisir, aux joies du foyer, aux distractions les plus innocentes, tant qu’il n’a pas accompli l’œuvre de réparation qu’il poursuit pour lui ou pour son maître. Dosa fait donc une belle résistance, dont la longueur est destinée à nous prouver la force de caractère du « kéraï » .
A bout de ressources, la « guésha » lui enlève son chapeau et s’enfuit en l’entraînant à sa suite.
Un instant après, arrive Oniwo, un autre serviteur, frère de celui qui vient de sortir. Dans un long monologue, il explique ce que le spectateur sait déjà, c’est que les deux fils de Sôga, Goro et Juro, préparent la mort de Kudo, le meurtrier de leur père, en profitant de la chasse qui s’organise. Il a donné rendez-vous à Dosa et s’étonne de ne pas le trouver. Il a peur qu’il n’ait été retardé en chemin par les femmes qui encombrent les routes. — Cet étrange accueil que le voyageur, il y a quelques années, rencontrait partout et qu’il rencontre encore quelquefois, était une des énervantes distractions offertes par la politique des shogun à une noblesse inoccupée. — Oniwo est interrompu par un chien de chasse qui vient flairer et menacer un innocent petit chat. Il chasse l’animal à coups de pied.
Aussitôt apparaissent quatre piqueurs qui lui demandent arrogamment de quel droit il ose frapper un chien qui appartient au prince Kudo. Ils reconnaissent en lui un serviteur de la famille Sôga, et l’insistance de leurs questions pour découvrir le lieu où se cachent les deux princes de cette maison prouve que Kudo est sur ses gardes. Ses gens ne veulent pas perdre une occasion de molester un ennemi de leur maître, et, tandis qu’Oniwo fait mille efforts pour contenir sa colère, non sans grimaces, et se réserver pour le grand jour de la vengeance, ils se mettent à le frapper ; mais au même moment survient le jeune prince Inobumaro, le fils de Kudo, un charmant adolescent, qui seul, au milieu des passions sanguinaires déchaînées, fera entendre une parole attendrie.
LE JAPON
« Je suis chargé par mon père d’empêcher qu’on maltraite les voyageurs ; laissez cet homme en paix. Si c’est un serviteur de Sôga, vous ne ferez en le frappant qu’irriter ses maîtres contre mon père. »
Il emmène les piqueurs, qui s’inclinent devant la volonté du jeune homme. Dosa, qui rentre en ce moment, a compris tout ce qui vient de se passer. L’attitude de son
Japonaises en promenade.
frère Oniwo lui paraît des plus méprisables ; sa fougue ne s’accommode pas de ces prudents ménagements.
ce II fallait dégainer, tuer ces hommes et leur jeune prince.
— Et demain, qui nous eût vengés ? »
Le décor pivote sur lui-même et emporte les deux frères discutant encore.
Nous voici dans une gorge déserte aux environs d’Hakoné, au pied de l’idole gigantesque de Jizo. Des gens de mauvaise mine, des rabatteurs de gibier, se pressent autour d’un brasier, en devisant sur la misère de leur condition, quand paraît la belle Katakaë, sœur des princes Sôga et confidente de leurs projets. Elle et sa servante sont assaillies par des hommes sinistres et menacées d’être enlevées. La servante s’enfuit en appelant au secours. Katakaë se prépare à se défendre, — autrefois les femmes de la noblesse
apprenaient l’escrime. - — Heureusement Oniwo arrive à son aide et met les brigands en fuite. Il lui raconte qu'il a obtenu un billet pour pénétrer dans le camp de chasse, et que tout semble promettre une prompte satisfaction aux mânes de Sôga.
Décidément ce chemin est infesté ; d’autres voleurs surviennent et sont encore repoussés. Dosa arrive à son tour, et, craignant toujours que son frère ne soit pas prêt pour l’œuvre du lendemain, il veut le mettre à l’épreuve. Tous deux engagent une lutte d’escrime qui forme l’intermède chorégraphique indispensable dans chaque acte. Enfin les deux frères abaissent leurs bâtons en se félicitant réciproquement sur leur adresse et déclarant que des auxiliaires comme eux eu valent mille pour les fils de Sôga. Une fois encore l’auteur tient à nous montrer combien la victime sera difficile à surprendre : deux de ses esjnons sont venus se cacher derrière l'idole de Jizo et écouter l’entretien. Ceuxci en ont trop entendu pour échapper vivants ; les deux « samuraï » les égorgent, et la toile s'abaisse sur leurs deux cadavres. Voilà l’exposition terminée. Les spectateurs ne pourront pas se plaindre d'être mal informés, et les retardataires arrivés depuis une demi-heure en savent autant que les intrépides arrivés deux heures avant.
Le second acte est purement épisodique, mais il nous offre un tableau de famille assez émouvant pour soutenir l’attention. Il s’agit de savoir si Goro, le plus jeune des fils de Sôga, prendra part à la vengeance, ou si son frère aîné, Juro, en sera chargé seul. Vous sommes dans l’antique demeure de Sôga, autrefois peuplée de nombreux vassaux et entourée d’éclat, aujourd’hui déserte et ruinée. L’aïeul de Sôga a été dépouillé par le père de Yoritomo, leur père a été tué par Kudo. A peine quelques serviteurs demeurés fidèles au malheur entourent la vieille Manko, leur mère, la femme forte, qui a nourri ses enfants d'un lait trempé de fiel. Deux campagnards, ses anciens tenanciers, viennent précisément lui apporter, en l’honneur du jour des morts, des œufs et des gâteaux, présent ordinaire des pauvres gens, et ces présents sont déposés sur l'autel préparé dans l’appartement pour les sacrifices à la mémoire du chef de la famille.
Katakaë vient saluer sa mère en ce jour de deuil, tandis que ses frères et les « kéraï » sont allés prier au tombeau de Sôga, d’où ils ne tarderont pas à revenir. Le dialogue des deux femmes nous montre l’accablement et la tristesse qui les obsèdent en un pareil jour. Il nous apprend un détail utile à retenir, c’est que la veuve est frappée d’un genre particulier de cécité ; un voile lui tombe sur les yeux à la chute du jour.
Un troisième fils de Sôga, Zenzibos, survient. Son costume indique qir’il est jirêtre.
« Mon frère Goro, dit-il, a été repoussé par ma mère, parce qu’il n’a pas voulu embrasser l’état ecclésiastique et qu’il poursuit ouvertement sa vengeance sous le costume compromettant de samuraï. »
Il a arrangé une petite fable au moyen de laquelle il espère convaincre sa mère des inconvénients du vêtement sacerdotal. Il lui raconte, en effet, qu’il a été insulté par un marchand et forcé de manger de la chair contrairement à la règle de son ordre ; s’il portait un sabre, cela ne lui fût pas arrivé.
« Oui, mais si vous portiez un sabre, dit la mère, vous seriez forcé de vous en servir tout de suite, et mieux vaut attendre. »
Sortie de Manko. Le fils aîné, Juro, vient alors rejoindre la famille. On se demande
LE JAPON
comment obtenir la grâce de Goro, éloigné par sa mère, et la permission pour lui de prendre part à la vengeance. Le jeune Goro pendant ce temps use, dans le même dessein, d’un stratagème de sa façon. Stylée par lui, une femme de la cour, sa maîtresse,
Kioto. — Tombe du général Kiyomori.
Skoslio, vient, escortée d’un prétendu officier, saluer la vieille Manko de la part du puissant Hodjo, l’un des ennemis de Kudo, et lui offrir, comme présent, un costume de chasse pour son fils Goro, ajoutant que le daïmio qui l’envoie espère bien admirer le lendemain l'adresse de son jeune protégé, et elle joint à son cadeau un billet d’entrée pour le camp de chasse. Cette étrange messagère est reçue par les domestiques ; elle va
se retirer quand Manko, qui a deviné la ruse, paraît, la retient, lui inflige un long interrogatoire ironique et la force à- confesser son nom et le subterfuge qu’elle a essayé. Elle la charge d’injures. Yainement les enfants l’entourent de supplications en faveur du fils égaré.
« Que me parlez-vous de Goro? Je n’ai que trois enfants, Juro, Zenzibos et Katakaë. J’avais un enfant nommé Hakowo, — nom familier de Goro; — je l’avais mis dans l’Eglise, il en est sorti sans ma volonté, il a pris une femme. . . Je ne le connais plus.
Goro entend ces dernières paroles.
« Ma mère ne m’aime plus! s’écrie-t-il, et l’on a peine à contenir sa fureur. J’étais trop jeune lorsque mourut mon père pour comprendre les devoirs que sa mort m’imposait. On me fit entrer dans les ordres sans me consulter. En grandissant, j’ai compris que j’avais une autre mission à remplir ; j’ai jeté la robe de prêtre et repris le sabre, ainsi qu’il convient à un prince, à un fils de Sôga. Maintenant, puisqu’on me rejette de la famille, puisque ma mère me défend de paraître à ses yeux et de suivre mon frère Juro à la chasse, où il doit tuer Kudo, j’irai seul, j’immolerai mon ennemi moimême, et, si je meurs, je mourrai vengé.
— Enfant, dit la vieille mère en larmes, quand tu seras mort, quand tes frères auront péri, qui donc restera pour continuer le nom illustre de ton père et pour accomplir sur l’autel des morts les rites sacrés que nous accomplissons aujourd’hui ? Respecte la volonté de ta mère, ou reçois ton châtiment. »
Elle lève sur lui son bâton de vieillesse et s’avance en chancelant pour le frapper. La scène est solennelle. Nul n’ose arrêter le vénérable courroux de l’aïeule, et le guerrier agenouillé attend sans résistance que cette main débile s’appesantisse sur sa tête. Elle frappe. L’heure sonne, le jour baisse, et la pauvre femme, redevenue aveugle, est obligée d’emprunter le bras de sa fille pour regagner la petite chapelle domestique, oii elle va prier.
Revenu de sa stupeur, Goro déclare qu’abandonné par sa mère, hors d’état de se venger, il n’a plus qu’à mourir. Il tire son sabre et va s’ouvrir le ventre, quand son frère Juro l’arrêtant lui fait entendre à demi-mot que sa mère aveugle ne peut plus le distinguer d’un autre, qu’il n’a qu’à feindre d’obéir et à faire raser à sa place Zenzibos pour apaiser la colère de Manko et recevoir son pardon. On sait que les Japonais portent les cheveux très longs ; raser ses cheveux pour se faire prêtre est donc un acte aussi irréparable qu’il l’était pour nos rois mérovingiens. Zenzibos, qui a pris son parti, se prête de bonne grâce à l’opération. On annonce à la mère la conversion de son fils, et on lui fait palper la tête rasée de Zenzibos, revêtu du costume de guerre que portait Goro.
L’émotion est irrésistible devant ce tableau d’une naïveté toute biblique.
« Enfin je retrouve mon fils, dit la mère, plus clairvoyante cependant qu’on ne croit ; pendant dix-huit ans je vous ai tenu caché dans l’ombre d’un temple et vous avez cru n’être pas aimé; vous l’êtes, enfant, à l’égal des autres, mais il Aillait vous sauver de vous-même et de votre propre impatience. Aujourd’hui, je suis rassurée ; vos torts vous sont pardonnés. J’ai depuis longtemps conservé, pour vous en revêtir au jour venu, les habits qui conviennent à votre nouvel état. Qu’on aille les chercher ! »
LE JAPON
On apporte les riches étoffes ; mais, ô surprise ! au lieu d’habits sacerdotaux, c’est un costume de guerre qu’elle offre à Goro.
« Allez, quoique ma vue soit faible, je sais distinguer la vérité d’un pieux mensonge ; j’ai tout compris. J’avais voulu vous soumettre à cette dernière épreuve ; je sais maintenant quelle sera votre énergie. C’est moi qui vous envoie au combat, accompagnez votre frère à la chasse de demain, et que la grande ombre de Sôga soit apaisée par vous deux ! »
A leur tour, les deux serviteurs Oniwo et Dosa, revenus du tombeau, demandent
Les porteurs de kango au Japon.
aux deux princes la permission de les accompagner. Juro résiste. Manko leur permet de suivre ses fils jusqu’à leur dernière étape seulement. Avant la séparation, on verse le snki à la ronde, la mère offrant tour à tour la coupe à chacun de ses enfants ; mais il va falloir se quitter sans que la pauvre aveugle ait pu envisager à loisir son fils chéri. Elle veut du moins l’entendre, et Goro chante, en dansant un pas guerrier très élégant et très grave :
Dans le ciel, la lune brille Comme un arc d'argent.
Semblable à la flèche,
Ma vengeance portera aussi Mon nom au-dessus des nuages...
Puis les deux princes et leurs « kéraï » saisissent leurs armes, s’inclinent devant
Manko et sortent. Soutenue par ses autres enfants, la mère essaye de les distinguer jusqu’au détour du chemin ; à peine ont-ils disparu qu’elle fond en larmes. On baisse ou plutôt on tire la toile sur cette scène, à laquelle il ne manque qu’un baiser, chose aussi inconnue au théâtre qu’elle l’est dans la vie réelle au Japon.
« Qu’on critique, si l’on veut, continue M. Bousquet, la lenteur de l’action, le choix des incidents et la minutie des détails, on n’en est pas moins forcé de reéonnaître la justesse et la grandeur des sentiments. Est-ce à don Diègue, est-ce au vieil Horace ou à la mère des Machabées qu'il faut comparer cette femme qui, résolue à voir périr son fils, a sourdement tout disposé pour en faire un vengeur et l’envoie elle-même au combat, laissant son foyer presque vide? »
Le troisième acte est consacré à la préparation de la vengeance. Nous sommes à la porte du camp de chasse où s’est enfermé Kudo. — Scènes épisodiques. Juro vient examiner les abords du camp ; des gardes de Kudo le rencontrent et, soupçonnant ses desseins, l’interrogent, lui arrachent son nom et le traitent avec insolence parce qu’il passe devant la porte de leur maître sans venir le saluer. Eux partis, Juro fait éclater sa colère; encore une fois il a fallu dissimuler devant ses mortels ennemis; mais, patience ! demain il n’aura plus à endurer leurs insultes. Une femme vient le trouver pour lui remettre, dit-elle, un billet de la part de Shoslio, sa maîtresse ; mais, au lieu d’une lettre, il trouve dans l’enveloppe une passe pour franchir demain l’enceinte réservée à la chasse. La messagère est une confidente. Elle lui offre de lui faire voir Kudo, afin que dans le combat ses coups ne se trompent pas d’adresse.
« Nous sommes aussitôt introduits à la cour de Kudo par un changement à vue. Le puissant daïmio, entouré de femmes et de serviteurs, trompe l’ennui d’une journée de pluie en compagnie de Kadjmvara et d’autres seigneurs de ses amis. On échange des quolibets et des bons mots. En ce moment, on vient annoncer à Kudo que Juro est passé devant la porte de son camp et qu’une des femmes l’a invité à venir saluer le maître.
« — Qu’il entre, dit le prince ; il a, je le sais, une ancienne haine contre moi à cause de la mort de son père, et je veux régler cela.
« J uro pénètre au milieu de cette brillante assemblée avec toutes les marques ordinaires de respect. Il ne peut songer à exécuter son projet avant le lendemain ; ce n’est pas dans le groupe oii il est assis que son bras irait avec succès chercher le cœur de son ennemi ; il faut feindre encore une fois.
« Nous allons assister à une scène d’ironie qu’il serait curieux de mettre en parallèle avec celles du même genre qu’offrent dans notre théâtre Athalie, le Roi s’amuse et tant d’autres pièces. On va voir combien, sous les formes obséquieuses de la politesse japonaise, il peut se cacher d’insolence et de méchanceté.
« — J’ai beaucoup connu votre père, dit le daïmio, vous lui ressemblez d’une manière frappante.
« — C’est vrai, ajoute Ivadjuwara, on dirait le même homme; est-ce qu’il vit encore ?
« — Non.
« — Venez de temps en temps me voir, ajoute le seigneur, qui sait à merveille combien sa vue blesse Juro ; vous me ferez toujours un vif plaisir.
LE JAPON
« — Cet homme-là, dit une des femmes de la cour, a son amie parmi les femmes qui sont ici.
« — Vraiment? Juro, contez-nous vos amours.
« Et comme il résiste :
« — Pourquoi les chanteuses, au lieu des grands seigneurs qui les couvriraient d’or, aiment-elles toujours de pauvres hères ?
Aiguiseur de sabres.
« Après l’avoir pris longuement sur ce ton, Kudo finit par déclarer à son ennemi qu’il connaît ses projets, mais qu’il est trop bien gardé pour rien craindre, que mieux vaudrait donc y renoncer et entrer à son service. Juro, muet jusque-là :
« — Je ne peux prendre un tel engagement sans consulter mon frère.
« Bientôt les femmes, lasses d’entendre parler raison, demandent à grand bruit qu’on reprenne les jeux.
ce — Je sais que vous dansez très bien, dit Kudo au fils de Sôga ; faites-nous le plaisir de danser.
« Vainement l’autre s’excuse.
« — Je jouerai moi-même du tambourin.
« Les deux daïmio saisissent chacun un tambourin en forme de sablier, appelé
« suclznmi », tandis que Juro exécute une de ces danses symboliques appelées « no ». Il reçoit les compliments de chacun et se retire en promettant d’amener son frère.
« Kadjuwara, resté senl avec Ivudo, lui fait part de ses inquiétudes. Il a observé la danse que choisissait Juro : c’était celle de Rogêi, un Chinois qui rêva qu’il possédait l’empire pendant cinquante années, et à son réveil se retrouva pauvre et misérable. C’est une allusion au sort qui menace Ivudo. Il faut désormais changer de chambre à coucher pour dérouter le fer d’un assassin. Cependant Ivudo ne croit plus à ces soupçons, il a endormi par ses promesses la haine des frères Sôga, et, fût-il attaqué chez lui, il est encore trop bien défendu pour rien craindre.
« La plaque, tournant sur elle-même, nous fait pénétrer dans l’auberge où logent les deux frères Juro et Gforo et leurs serviteurs, Oniwo et L>osa. Les maîtres sont
Marchands de riz.
dans une telle pénurie qu’ils n’ont pu payer l’aubergiste ; celui-ci réclame vainement son argent quand survient Juro, escorté par un des soldats de Kudo en état d’ivresse apparente.
« — Je pourrai bientôt vous payer, dit notre héros ; j’ai obtenu la protection du puissant Kudo, et, grâce à lui, je serai riche.
d A ce nom redouté, l’hôtelier s’incline ; mais les deux « kéraï » ne peuvent contenir leur surprise, et, devant le soldat ivre qui s’est endormi sur le plancher, ils demandent à leur maître l’explication de ce brusque changement. Celui-ci, continuant de feindre, les laisse s’indigner, et, tout en leur promettant de les enrichir à leur tour par le crédit de Kudo, il s’endort. Le soldat se relève alors et court lestement dire à ses chefs ce qu'il vient d’entendre, c’était un espion.
« Juro raconte à Gforo, qui vient d’arriver, l’emploi de sa journée et la dissimulation qu’il a dû employer. Tout est prêt pour cette nuit. Les deux serviteurs aux écoutes reconnaissent que leur maître est resté fidèle à sa haine et à son devoir. Ils demandent la grâce de suivre les deux princes à la mort. La scène est très belle et très attendrissante.
LE JAPON
« — Vous avez, disent les deux Sôga, d’autres devoirs à remplir : il faut soutenir la vieillesse de notre mère.
« — Zenzibos et votre sœur sont là pour la soigner ; mais qui nous remplacera pour vous aider à tuer le meurtrier de Sôga, Sôga qui jadis nous a comblés de bienfaits ?
« Restés seuls sous le coup d’un refus, les deux braves compagnons pleurent amèrement. Enfin Oniwo prenant la parole :
« — Puisque nous avons, dit-il, deux devoirs opposés, que l’un retourne auprès
Banlieue de Kioto. — Ya-ami-hôtel.
de notre maîtresse et que l’autre accompague les maîtres. Moi, je reste avec eux ; allez Sôga.
« — J’allais vous proposer l'inverse, dit Dosa ; partez, je reste.
ce En voyant qu’ils ne peuvent s’entendre, leur accablement redouble. Après avoir tant attendu, tenir l’occasion et la laisser échapper ! Placés entre l'infidélité à leur maître mort ou la désobéissance à ceux qui vont mourir, ils n’ont plus qu’à sauver leur honneur par un suicide et ils se préparent à s’ouvrir le ventre quand leurs princes rentrent et les arrêtent.
« — La fidélité consiste non pas seulement à mourir, mais à savoir accomplir tous les genres de sacrifices. Vivez, pour consoler notre mère.
« Les deux « kéraï » se laissent enfin persuader. Le moment des adieux est venu :
on devine ce qn’Ils sont. Oniwo et Dosa se chargent de porter à Manlco les dernières paroles et les dernières reliques de ses deux fils, leurs arcs, leurs flèches, souvenir de leur enfance, dont ils n’ont plus besoin pour l’œuvre ténébreuse vers laquelle ils marchent. L’heure sonne. Le temps est venu.
« — Allons, c’est trop tarder ! nous ne pouvons pas vivre sous le même ciel que l’ennemi un jour de plus.
cc Et c’est sous l'invocation du précepte sacré que les fils de Sôga s’élancent vers le camp de Ivudo.
« Nuit sombre ; près du camp, trois femmes. Confidentes de la vengeance, elles ont enivré la garde et ouvert les portes. Les deux héros ont déjà pénétré dans le camp ; le carnage va commencer. — Jadis on assistait dans la représentation de ce drame aux scènes de meurtres qui se passent dans le camp. On voyait les deux frères poursuivre, la torche à la main, leur ennemi hors d’haleine et l’immoler.
« Depuis quelque temps, la censure — si le mot peut s’appliquer ici — a défendu ces exhibitions sanglantes comme propres à entretenir de mauvaises passions dans les cœurs. Ce n’est pas le lieu de rechercher ce que peuvent y gagner les mœurs ; mais ce qu’y perd l’art dramatique, c’est son caractère original, empreint de la brutalité de l’époque qui l’a vu naître. Entre ces tableaux de meurtre et celui qui va suivre, il eût été curieux de saisir au théâtre un contraste qui frappe dans la réalité. Par tempérament aussi bien que par suite d’une longue éducation, les Japonais sont doux et polis ; mais, que les passions guerrières ou les nécessités politiques réveillent en eux ce qu'il y a du tigre au fond de tous les hommes, on verra leur fureur devenir aussi sanguinaire que leur flegme était pacifique, leur loi criminelle aussi barbare que leur administration en général est paternelle.
« Le dernier acte du drame contient au contraire l’expression la plus haute de ces sentiments chevaleresques qui ont fait la gloire de l’aristocratie militaire et la popularité de ses héros : le souverain mépris de la mort, le respect dû au courage malheureux, la clémence envers l’ennemi terrassé, le dédain avec les vainqueurs tout-puissants. La mémoire populaire est pleine de ces réponses énergiques, parfois jusqu'à la grossièreté, comme il nous en revient des champs de bataille.
« — Rendez-vous, crient les Coréens à un général enfermé, comme le dernier carré de Waterloo, dans un cercle d’ennemis !
« — Venez goûter la chair de mes fesses ! s’écrie le héros en tombant percé de coups.
« En réalité, pour nous, l’action est terminée. Il s’agissait de la mort de Kudo : qu’on nous montre le meurtre, ou qu’un serviteur vienue nous en faire le récit, et tout est dit ; mais il n’en va pas ainsi pour le public de Yédo. C’est une biographie qu’on lui doit; il la lui faut complète, et que pas un mot historique n’y manque.
« Dans une salle du camp de Yoritomo, des hommes d’armes s’entretiennent avec Kadjuwara, chargé d’une enquête sur les crimes de la nuit. Non contents d’avoir immolé Kudo, les deux frères ont pénétré chez le shogun et ont essayé de le tuer à son tour. Juro est mort dans la lutte, Goro a été fait prisonnier par un chef des gardes nommé Gummaru, et on l’amène chargé de chaînes.
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« — Pourquoi le tenir vous-même? s’écrie brutalement Kadjuwara, la lâcheté triomphante; n’est-ce pas affaire aux soldats ?
« — Non, répond Gummaru, Goro est de sang princier et ses chaînes ne doivent pas être portées par un simple garde.
« — Lève la tête, dit Kadjuwara au prisonnier, et, comme le malheureux ne peut soulever ses chaînes :
« — Ah ! tu n’oses pas montrer ton visage ! C’est en effet celui d’un lâche. Cette nuit, pourquoi t’es-tu enfui quand je te poursuivais en t’appelant ?
« — J’avais affaire ailleurs ; vous savez où.
Tisseuse japonaise.
« — Pourquoi ces outrages ? interrompt Gummaru, vous êtes chargé de faire un interrogatoire, faites-lc.
« — Eh bien ! pourquoi, après Kudo, as-tu essayé de tuer le shogun ? reprend Kadjuwara.
« — Yoritomo a tué mon grand-père, contre lui aussi je nourrissais une haine profonde ; l'homme né d’un guerrier ne doit pas regarder à la vie, tant qu'il a une vengeance à poursuivre.
« A ces mots, Kadjuwara feint de ne plus pouvoir se contenir et s’élance, le sabre à la main, sur le jeune homme ; mais le chef des gardes l’arrête : à Yoritomo seul appartient de décider du sort du prisonnier ; (pie Kadjuwara attende.
« En ce moment, la toile du fond se soulève et Yoritomo apparaît entouré de toute sa cour. Son premier mot est pour blâmer la violence de Kadjuwara et donner au prisonnier une marque honorifique en lui faisant apporter un tapis pour s’asseoir. Cette vue réveille un souvenir chez Goro.
« — Une fois déjà, il y a quatorze ans, je fus fait prisonnier avec mon père ; on me fit grâce alors. Aujourd’hui ma vengeance est accomplie, et je n’ai plus que faire de la vie.
« — C’est moi qui jadis vous ai gracié, dit le shogun, et vous vouliez m’assassiner.
« — J’ai suivi l’exemple donné par vous-même : quand votre père, battu, fut fait prisonnier par Yomori, vous reçûtes la vie de celui-ci, et vous n’en avez usé que pour vous venger. C’est ainsi que vous avez conquis la puissance suprême.
« Kadjuwara veut intervenir.
« — Qu’on fasse taire cette bête brute, dit Goro, je n’ai pas de bouche pour lui répondre.
« — Toi, un serviteur de Yoritomo, insiste le courtisan, tu as voulu l’assassiner ?
« — Jamais les Sôga n’ont été les serviteurs de Yoritomo. Il n’est qu’un usurpateur, et notre race n’a jamais courbé la tête que devant le Mikado.
« Un des défenseurs du shogun, Taratsuné, apporte la tête de Juro, qu’il a tué, et la dépose devant le prisonnier.
« — O mon frère ! dit en gémissant Goro, entre nous deux l’union était complète. A peine avions-nous cinq ou six ans, que nous avions juré de nous venger et de mourir ensemble. Et maintenant je suis prisonnier, je vis, et toi, tu as été tué loin de mes yeux ; j’aurais dû te secourir, et je t’ai perdu dans la mêlée; me voilà captif, au lieu d’avoir succombé glorieusement avec toi !
« — Ne le regrettez pas, il est mort en héros, dit Taratsuné, apprenez comment je l’ai tué. J’ai entendu votre voix appeler Juro ; je l’ai reconnu, nous avons croisé le fer, son sabre s’est brisé dans sa main, sans quoi j’eusse assurément succombé ; mais, se voyant désarmé, il m’a prié de lui épargner la honte de vivre en lui tranchant la tête.
« Et ce disant, il jette devant Goro le tronçon de la lame. Le shogun reconnaît une lame qui avait appartenu à ses ancêtres. C’est un dépôt sacré ; il va faire grâce à celui dont le père a possédé ce trésor. En ce moment arrive Inobumaro, le fils, maintenant orphelin, de Kudo, qui frappe violemment le prisonnier. Il faut toute sa jeunesse pour lui faire pardonner cette action, dont il est sévèrement réprimandé.
ce — Enfant, lui dit Goro, venez, je ne vous hais jxas. Nos familles ont été divisées par les haines de nos ancêtres ; moi, j’ai mis dix-huit ans à poursuivre ma vengeance ; vous, plus heureux, vous allez en. obtenir une immédiate. Tuer et être tué, c’est le sort du guerrier.
« L’enfant s’attendrit à la pensée de voir tomber la belle tête de Goro; il aurait du courage contre un homme debout, il en manque contre ce prisonnier chargé de chaînes. Il réclame seulement la permission de le frapper du plat de son sabre, et s’arrête quand Goro lui dit :
« — Vous ôtes assez vengé, nous sommes quittes.
« — Et maintenant doit-on exécuter le prisonnier ? demande l’infernal Kadjuwara.
« — Non, dit le shogun, je ne veux pas qu’un si brave guerrier meure. Je veux lui donner des terres et le garder à mon service.
LE JAPON
« — Et moi, répond Goro, j’ai déjà trop fait attendre dans la mort mon frère aîné, je venx le suivre et ne veux pas recevoir les bienfaits de l’ennemi de mon grand-père.
« — Vous devriez cependant pardonner, comme Inobumaro vient de vous pardonner ; mais, puisqu’il en est ainsi, que la destinée s’accomplisse et qu’on lise la sentence.
« Gummaru déploie une feuille et lit : au lieu d’une sentence de mort, c’est une
Sur la route de Nikko.
donation de rentes à la mère de Goro. Celui-ci, vaincu par la reconnaissance et pai la grandeur d’âme de son ennemi, déclare qu il embrasse le service du shogun et oublie ses rancunes. On l’entoure pour le délivrer de ses chaînes. »
Nous avons tenu, encore que les pages nous soient comptées, à donner tout entière la longue analyse de cette pièce, parce qu’elle peint admirablement le vieux Japon féodal en même temps qu’elle montre l’âme japonaise, amoureuse aujourd hui encore de ses anciennes traditions et les redemandant au théâtre qui les lui conserve.
Voilà pour la tragédie. La comédie, si la place ne nous était mesurée et si le théâtre japonais n’était point très libre, mériterait également une citation. Elle est très
aristophanesque, très amusante et seule peut-être d’entre les productions intellectuelles du Japon semble renouveler ses sujets.
Plus intéressant encore est le roman. En aucun pays au monde, on ne lit autant de feuilletons qu’au Japon. Dans toutes les maisons on en trouve : les femmes en dévorent du matin au soir. Mais le choix de leurs sujets et la longueur des extraits qui en ont été traduits en français nous empêchent d’en parler ici.
Voiturage japonais.