Ronine ou ronin », officier licencié, sans maître
Un marchand de gâteaux.
poursuite des vengeances particulières, les amants malheureux que les romans nous peignent oubliant leurs chagrins dans la déhanche. C’est là que se nouaient les intrigues amoureuses et les conspirations politiques, et que s’échangeaient les coups de sabre entre deux coupes de sald. Aujourd’hui tout ce moyen âge s’efface ; mais nous allons le retrouver en franchissant le seuil de la « shibai-ya ».
« Ce n'est pas, comme à Paris, l’heure du dîner, c’est celle du réveil qu’il faut avancer pour se rendre au spectacle. Les représentations commencent à six heures du matin pour se terminer à huit ou neuf heures du soir, et l’on aura une idée du souffle des dramaturges et des spectateurs, si l’on songe que trois journées ne suffisent pas toujours pour l’exécution de certaines pièces ! A peine le soleil est-il levé, qu’à l’appel du tambour une foule nombreuse et bigarrée se presse aux guichets. Ce sont des marchands qui ont, pour ce jour-là, fermé boutique, — des paysans basanés qui viennent alléger leur escarcelle avant de rapporter au logis le prix de quelque bon marché conclu la veille, — de petits fonctionnaires qui, sous le prétexte banal de la maladie, se débarrassent pour un jour de leur service, — des artisans qui se donnent à eux-mêmes une journée de congé, — des gens du peuple, portefaix, bateliers et autres, qui viennent dépenser le gain de la veille sans avoir assuré celui du lendemain. L’étiquette défend aux grands dignitaires, aux lettrés, aux fonctionnaires de haut gracie, de se montrer au théâtre : leurs femmes seules s’y aventurent incognito ; mais la grande majorité du public est composée de familles endimanchées qu’escortent les enfants et les domestiques.
« Si pour les hommes il a suffi d’endosser un costume plus propre que leur vêtement de travail, quoique toujours très sombre, il n’en va pas de même pour leurs compagnes. C’est une grande affaire que la toilette d’une jeune fille, — celle des femmes mariées est quelquefois plus négligée. Il a fallu la veille convoquer la coiffeuse et dormir le cou posé sur un billot de bois qu’on appelle « makura », pour ne pas détruire ce savant échafaudage ; puis il a fallu se lever bien avant la pointe du jour, et, après les soins de propreté ordinaires, se badigeonner le cou, les épaules, la poitrine et les bras d’un lait d’amidon qui produit de loin, mais de très loin seulement, l’illusion de la peau blanche, si enviée des Japonaises, puis foncer les sourcils au moyen d’un crayon noir, passer sur les lèvres une mince couche d’or, qui au bout de quelques heures prendra la teinte du vermillon, endosser enfin les robes superposées et échancrées sur la gorge, et s’enfermer dans 1’ « obi », — - cette ceinture de soie large de 40 centimètres, longue de 2 toises, qui s’enroule autour des reins et se noue par derrière en forme de gigantesque rosette. — Il a fallu répéter tous ces soins pour les enfants, prendre un léger repas, faire une provision de friandises, enfiler l’incommode chaussure des « guetta », puis prier très poliment « monsieur le traîneur de djinrickcha de vous conduire dans son véhicule jusqu’à la porte du théâtre, si toutefois cela ne lui donne pas trop de peine ». On arrive enfin, on va prendre son billet, louer des coussins, acheter un programme illustré dans une maison de tlié voisine, qui joue le rôle de nos bureaux de location ; on s’installe dans sa loge, et de toutes ces fatigues il ne reste pas trace sur les visages. On y voit s’épanouir au contraire cette naïve ardeur de plaisir, cette inébranlable résolution de s’amuser dont les hommes et les peuples gardent le secret tant qu’ils sont enfants.
« La salle comprend un rez-de-chaussée à quelques degrés du sol et un étage. C’est,
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un grand quadrilatère éclairé par les fenêtres du haut, dont la scène, dissimulée par un rideau de toile, forme un côté ; tout le rez-de-chaussée est divisé en petits carrés réguliers offrant l’aspect d’un damier et que, faute d’autre terme plus juste, nous appellerons des loges. L’étage supérieur contient les loges de pourtour, les plus recherchées, et un amphithéâtre où sont relégués les spectateurs les moins huppés.
La toilette.
« Au centre, s’élève une petite estrade d’où une sorte d’inspecteur veille à l’ordre général et embrasse d’un coup d’œil toute la salle. Sur la gauche, dans une loge d’avantscène, se tiennent le chœur ainsi que l’orchestre composé de tambours, de flûtes et de guitares à trois cordes. Les musiciens, vêtus d'habits sacerdotaux, en souvenir des premiers ballets consacrés aux dieux, ne cessent guère de jouer, soit pour égayer le public pendant les entr’actes, soit pour accompagner le récitatif pendant la pièce. Ce qui caractérise bien la placidité japonaise, c’est que 1,500 personnes puissent écouter ce gla-
pissement, pendant douze heures, sans qu’aucune donne le moindre signe de trouble mental !
« De chaque côté de la scène partent deux longues et étroites plates-formes planchéiées qui, à travers les loges du rez-de-chaussée et au même niveau, gagnent le fond de la salle. C’est le plus souvent par là que les acteurs font leur entrée, juste sous le nez des spectateurs. Cette disposition singulière permet même quelquefois de mener trois actions parallèlement, l’une à gauche, l’autre à droite de la salle, et la principale sur la scène proprement dite. Elle donne de plus à l’artiste le temps de nous faire connaître, avant d’entrer en scène, l’état de son âme par une pantomime expressive.
« Les loges ne sont séparées entre elles que par une petite cloison de bois, sur laquelle un rebord posé en barre de T sert à la circulation silencieuse des gens de service. Cette circulation ne s’arrête guère ; tantôt c’est l’ouvreuse qui apporte un coussin de supplément ou ranime le petit brasier, tantôt c’est un enfant endormi que sa sœur aînée emporte sur son dos ; les marchands de friandises bondissent sur un signe et ne se font pas faute dans les entr’actes de crier leur marchandise avec ce ton nasillard si spécial à l’emploi.
« Chaque loge contient quatre personnes, qui s’accroupissent de manière à se faire face les unes aux autres, ne regardant la scène que de côté. Au milieu d’elles est le petit brasier où l’on allume incessamment les petites pipes en cuivre ; on voit bientôt arriver un plat de riz et de poisson avec les baguettes qui servent de couvert, les fioles de saki, les tasses de thé, tout un arsenal de choses qu’à chaque instant on enlève vides pour les rapporter pleines. Malgré ces sujets de distraction, on accorde une attention assez soutenue à la pièce et surtout aux incidents visibles qu’elle présente, car de longs morceaux du chœur échappent par leur obscurité à la majeure partie du public.
« A l’entrée d’un de ses acteurs favoris, cette foule est électrisée. Des cris, qu’aucune combinaison de consonnes ne parviendrait à rendre, se font entendre çà et là et se prolongent de proche en proche, comme le bruit de la chute d’une pierre ; parfois, c’est une explosion générale et instantanée. Dans un drame que je vis représenter, un « samuraï » altéré de vengeance poursuit, le glaive au poing, son ennemi, dont il a forcé la porte : la tradition que ce drame reproduit veut que le « samuraï » perce à coups de sabre le paravent qui abrite la victime et passe au travers ; l’acteur fit ce geste, attendu de tout le monde, avec tant de bonheur, sortit, la lame nue à la main, avec une telle expression de férocité, que ce fut dans la salle entière un délire, une tempête d’exclamations, et qu’il fallut, chose rare, interrompre la scène. D’ordinaire le public est plus calme, et, s'il sort de son indolence, c’est moins volontiers pour acclamer — l’applaudissement est inconnu — les situations pathétiques que les acteurs en renom.
« Quoique appartenant aux derniers rangs de la société, ces acteurs sont l’objet d’un engouement très vif ; des amateurs passionnés les soutiennent souvent de leur crédit, leur ouvrent leur bourse, et ne croient pas pouvoir payer trop cher le droit de fréquenter le foyer — pourtant assez misérable — où ils se costument. On en a vu quelques-uns qui ont été pleurés après leur mort par toute la population et magnifiquement enterrés par souscription. Le salaire fixe ne dépasse pas en général pour les meil-
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leurs 1,000 rio (5,500 francs) par an; mais ils sont souvent associés par Y imprésario
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