SIAM, CAMBODGE ET LAOS
A égale distance du golfe du Bengale et de celui du Tonkin, les côtes du Siam forment le milieu géographique de l’Indo-Chine. Cette situation suffirait seule à expliquer l’importance politique et historique du royaume de Siam.
Ce beau pays, dont l’étendue paraît être au moins une fois et demie celle de la France, est aujourd’hui réduit au bassin du Ménam. 11 a pour limites, au sud la mer, à l’ouest les possessions anglaises de la Birmanie, au sud-est le Cambodge. Ses autres frontières, nord et est, sont conventionnelles et varient avec la nationalité des géographes, les uns les faisant aller jusqu’à la Chine, à l’Annam et au Tonkin, par haine de l’influence ou du protectorat français fatalement destinés à englober tout le bassin du Mékong1, d’autres les arrêtant à celles des tribus laotiennes dudit bassin, sur qui
1. Logiquement, ces géographes devraient déclarer que le Siam comprend aussi la péninsule malaise, puisque son souverain perçoit des tributs non seulement sur des peuplades des bords du Salouen, mais aussi sur des peuplades du nord de la presqu’île de Malacca.
demeure fictive la suzeraineté du Siam. Tenons-nous-en donc à cette élastique formule que le Laos le borne au nord et à l’est.
D’après ce qui précède, on ne s’étonnera j>as que la superficie du territoire siamois soit, ainsi que sa population, différemment évaluée. Behrn et Wagner lui donnent 880,339 kilomètres carrés et 5,750,000 habitants; on peut adopter ces chiffres comme formant la moyenne de ceux qui ont cours.
Le Ménam forme, comme tous les fleuves indo-chinois, un grand delta avec ses nombreuses embouchures et ses affluents. Le golfe de Siam, dans lequel il se jette, se creuse en un cercle de 1,500 kilomètres de tour fort avancé dans les terres. Le fleuve naît dans le Laos nord, au milieu des montagnes, séparant le haut Salouen et le haut Mékong avant la bifurcation de celui-ci vers l’est. Il n’est navigable qu’en son cours inférieur. Des crues périodiques inondent son bassin méridional et fertilisent ses rizières. Bangkok, la capitale du royaume, doit aux apports vaseux des rivières sillonnant sa plaine l’existence d’une barre qui interdit son port aux grands navires. Comme presque tout le sol indo-chinois, le territoire siamois empiète lentement sur la mer.
Les montagnes séparant le bassin du Ménam de celui du Mékong sont belles, assez élevées, mais encore peu connues. Des cimes isolées qui s’en détachent, la plus fameuse est celle du Prabat, le Pic d’Adam des Siamois, qui y adorent l’empreinte du pied de Bouddah et celles des pattes des animaux sauvages, qui, d’après leur légende, quittèrent la forêt pour suivre ce nouvel Orphée. De belles mines de fer, de cuivre, d’étain, d’antimoine, des sources thermales et des gisements de pierres précieuses promettent d’enrichir les Européens qui sauront se les faire concéder.
Le climat, la flore et la faune du Siam sont sensiblement les mêmes que ceux de la Birmanie. Les éléphants y sont nombreux et superbes. Tachés de blanc, ils sont vénérés ainsi, du reste, que tous les animaux plus ou moins albinos.
Après les Thibétains, les Siamois sont les plus zélés des bouddhistes. Presque tous ils appartiennent à la même race. Chans, Laotiens, Siamois sont des Thaïs ou Thoïs1, qui semblent être les plus vieux habitants de l’Indo-Cliine, du golfe du Siam à celui du Tonkin. Nous avons vu les Chctns déjà en Birmanie, où ils se sont en grand nombre mêlés aux Birmans, comme ils se sont mêlés aux Célestes sur les frontières de la Chine. Au Siam, le gros de leur race garde son originalité, vit par petits États, qui se gouvernent patriarcalement et payent tribut. Ce sont d’excellents cultivateurs et d’habiles colporteurs, encore que les Chinois les appellent Barbares blancs. Les Laotiens, eux, sont plus mêlés, sans doute à cause des guerres éternelles dont leur pays a été le théâtre et après lesquelles le vainqueur emmenait les habitants vaincus, dont d’autres de ses captifs repeuplaient le pays. Ils forment de petits royaumes généralement tributaires de Bangkok, nominalement du moins.
Les Siamois proprement dits sont les plus civilisés, sinon les plus purs de race parmi les Thaïs. Les Chinois, Malais et Birmans leur ont en effet passé un peu de leur sang. En général, le Thaï est bien bâti, de taille moyenne, mais laid à nos yeux européens. Il se laque les dents en noir, comme le font les femmes cambodgiennes ou annamites et, une
1. Thaï veut dire homme libre. Les descendants de Laotiens qu’on retrouve au Tonkin se nomment Th OH.
fois mariées, les Japonaises ; son teint est olivâtre, ses yeux noirs bien fendus, sa figure moins plate que celle du Mongol. En résumé, les Siamois sont de véritables Indo-Chinois, et tout autant que leur type, leurs mœurs et leurs institutions sont mixtes. Monosyllabique, leur langue a une origine chinoise; l’écriture, par contre, est de provenance hindoue. Ils sont doux, patients, hospitaliers, propres, polis et très civilisés, dans le sens humain du mot, mais menteurs et serviles comme tous les Asiatiques longtemps opprimés.
L’esclavage a été supprimé en 1872 au Siam, en théorie du moins. On y compte un million et demi de Chinois environ. Les Japonais y ont disparu, fondus dans la population. On y trouve nombre de tribus sauvages dont les principales appartiennent à la race de nos Mois de Cochinchine et aux Muongs tonkinois.
Le royaume se compose de 41 provinces et d’une vingtaine environ d’Etats tributaires. Le roi est un souverain absolu dont l’étiquette et les rites limitent seuls le pouvoir autocratique. Il existait autrefois un « deuxième roi », beau-père du premier , mais sans l’ombre de puissance et soigneusement entravé par les traditions. Ainsi que dans toute l’Asie orientale, le peuple travaille pour les mandarins. L’armée, en dehors d’un bataillon de femmes qui parade au palais, est actuellement en train de se réorganiser, grâce au concours d’officiers européens, qui refont aussi la flottille royale. Ce sont les Anglais qui dirigent les réformes dans lesquelles semble entrer le Siam et, comme toujours, nous négligeons à Bangkok nos intérêts que M. Harmand y avait si brillamment défendus. Les mêmes Anglais poussent le Siam à revendiquer sa suzeraineté sur les principautés laotiennes, devenues nos voisines par notre conquête du Cambodge, de la Cochinchine, de l’Annam et du Tonkin (annexion ou protectorat), afin de nous empêcher de posséder toute l’Indo-Chine. Plusieurs de ces principautés cependant payent également tribut à l’Annam.
Or l’examen des cartes et la lecture des pages qui vont suivre prouveront au lecteur le moins familiarisé avec les choses de l’extrême Orient que la possession totale de l’Indo-Chiue pouvait seule rendre vraiment profitable notre installation du golfe du Siam à celui du Tonkin. La création d’une Indo-Ckine française, depuis quelques années, a cessé d’être une utopie. Il reste à la rendre productive : c’est l’affaire d’un cercle de consuls postés dans toutes les villes birmanes, siamoises et chinoises les plus proches de sa frontière ; c’est l’affaire enfin d’une administration, d’une viceroyauté unique, au siège mobile au début, et secondée par autant de sous-gouverneurs que l’Indo-Chine comprend de pays politiquement différents. Et si ce vice-roi est bien choisi, si c’est un Doudart de Lagrée, un Garnier, un Harmand, s’il se rappelle que créer des outils de commerce, c’est-à-dire des voies de communication, c’est créer le commerce, car ce ne sont pas les villes qui attirent les fleuves près d’elles, mais les fleuves- les villes, la France et ses capitaux redeviendront colonisateurs comme aux jours glorieux d’autrefois, et le redeviendront malgré eux, en dépit des politiques et des préoccupations européennes. Il n’est pas en effet de raisonnement d’école ou de journaux à parti pris, de clichés qui tiennent devant un fait. Entre un placement à 3 pour 100 en France, ou à 4 1/2 chez nos ennemis européens et un placement colonial à 10 et 12, le capitaliste éclairé n’hésitera pas, et les Leroy-Beaulieu auront raison enfin contre les économistes de clubs.
L’INDO-CHINE
Le roi de Siam s’intitule volontiers, toujours sous la pression anglaise, roi du Laos et de Luang-Prabang. En réalité, sa suzeraineté ne s’exerce guère que sur les États
Ruines d’Angkor.
Angle d'une cour intérieure de la Grande Pagode.
faisant partie du bassin du Ménam. Il faut citer dans le nombre celui de Xien-Maï, avec une capitale du même nom, riche et bien située, dont le commerce s’exporte par la Birmanie1 et s’importe par la colonie chinoise de Bangkok. Les Anglais rêvent d’y faire passer leur chemin de fer de Rangoon à Semao, que le nôtre, par le Tonkin, tuera dans l’œuf.