Paul Bourde, De Paris au TonJcin
le regret des habitudes qu’ils abandonnent ou des affections que leur absence va pouvoir éprouver — et bruyante l’impatience des autres, la plupart du temps des novices, qui, pareils aux enfants tournant en bâte les feuillets d’un livre d’étrennes, s’inquiètent déjà du dénouement.
Mais les uns et les autres se taisent, tournent la tête. Du haut de sa passerelle, le commandant a crié :
— Paré à larguer les amarres!..
On n’entend plus que le ronflement des treuils à vapeur.
— Machine en avant !... Larguez tout !
Le bâtiment s’ébranle, filant ses câbles d’arrière, puis l’amarre qui, par bâbord, à l’avant, le retenait au steamer voisin. Sur son amarre de tribord, il se baie sans à-coups, avec une force douce : il va. Encore quelques manœuvres scandées de coups de sifflet, encore quelques tours de treuil pour rentrer les haussières, et le voici dans la passe, le nez au large, renâclant. Ses flancs vibrent plus vite, l’hélice bat l’eau glauque plus fort, des nappes de mousse neigeuse bouillonnent dans son sillage : il est en route.
Déjà s’efface Marseille, et l’on ne voit plus sur le musoir du phare s’agiter les mouchoirs blancs qui disent adieu aux fugitifs. Le navire a retrouvé la grande bleue.
Que de fois l’a-t-il fendue, depuis sa sortie des ateliers de la Ciotat, où la Compagnie des Messageries maritimes l’a fait construire 1 ! Ce n’est pas qu’il soit vieux ; mais à parcourir quatre fois l’an les 3,250 lieues séparant Marseille de Yoholiama 2, l’on devient vite vieux routier. Et c’est un vieux routier aussi qui le commande, un lieutenant de vaisseau hors cadres de la marine de guerre, dont la science et l’habileté sont pour rassurer les plus timides. Le paquebot a 131 mètres de longueur, une machine de 3,500 chevaux-vapeur et jauge 6,200 tonneaux ; mais si délicate que soit la manœuvre d’un tel géant, son guide saura conduire à bon port le Melbourne.
Et, pour débuter, c’est à Naples qu’il le mouille, à pointe d’aube, quarante heures après avoir quitté la Joliette ; or Naples est connue, et ceux-là même pour qui les merveilles du Musée royal, la Cliiaïa, la grotte de Pouzzoles et le Pausilippe sont de la nouveauté, donnent distraitement à la ville leurs quatre heures d’escale, hantés qu'ils sont de visions asiatiques et pressés de fuir les cieux européens. Ils ont tort cependant : le touriste en route pour l’extrême Orient peut s 'entraîner à la tolérance de la vue et de l’odorat devant la malpropreté chinoise, en contemplant la crasse italienne dont l’étalage souille à peu près partout le paradis napolitain.
Cinq jours de Méditerranée, mer boudeuse, et voici le feu de Damiette. Les lumières de Port-Saïd piquent l’obscurité au ras de l’eau ; on stoppe pour prendre le piilote, et bientôt on salue la plate et triste terre d’Egypte : le Melbourne, amarré à son corpsmort, commence à faire son charbon. Ne lui en faut-il pas brûler 50,000 kilogrammes toutes les vingt-quatre heures s’il veut marcher à 14 nœuds !
1. Voir \' Histoire d'un paquebot. — Un vol. illustré. Quantin, éditeur.
2. A partir du 1er janvier prochain (1888), le paquebot bi-mensuel qui allait de Marseille à Shanghaï en transbordant à Hong-Kong, sur une annexe, ses passagers et marchandises à destination du Japon, poursuivra sa route jusqu’à Yokohama.
DE MARSEILLE A SINGAPORE
Et tandis que la houille s’empile dans ses flancs, les voyageurs se répandent à terre. Ici le port, la ville (?) européenne ; là, la cité arabe. Ici, des bazars tenus par des représentants de tous les pays que baigne la Méditerranée, de louches cafés-concerts, dans l’arrière-boutique desquels on joue à la roulette, quelques maisons européennes en briques et en bois qu’occupent les rares commerçants, les agences des compagnies de navigation, les services publics, les employés de la Compagnie du canal de Suez et le corps consulaire ; là, des baraques, des tentes, d’immondes repaires où grouille une . population sale, misérable, déguenillée... Ici et là, du sable réverbérant le soleil, ici et là le végétal proscrit. C’est tout.
Montés sur des ânons de location, afin de visiter le quartier arabe sans marcher sur les immondices tapissant les rues, les passagers font d’abord le tour du square de Lesseps, et, leur excursion terminée, reviennent battre les boutiques, se munir des cas-
ISMAÏLI A.
ques de liège ou en lames de sola, et des vêtements de nuit, amples et légères mauresques 1 2, que désormais rendra nécessaire l’élévation de la température. La chaleur commence, en effet. Le ciel est crûment bleu ; les plantes du pauvre square effritent leurs cassures de zinc, atrocement rigides dans l’air cuisant, et lumineuses. Le voyageur halète : il est entré dans les pays du soleil.
Mais le temps passe... On est las de repousser les solliciteurs de basclùsch - et les marchands d'ignobles photographies. Le Melbourne siffle, on rentre vite à bord, non sans plaindre les infortunés compatriotes condamnés à habiter cet horrible grand village que quelques séjours du khédive et une surveillance intelligente de la spéculation sur les terrains auraient pu transformer en véritable ville.
Lentement, avec de lourdes nonchalances de géant prisonnier, le Melbourne s’avance maintenant entre les berges jaunes du canal de Suez. Ici, son énormité devient monstrueuse, rapetisse encore le ruisseau, et à le voir, de loin, échoué en plein
1. La mauresque se compose d’une sorte de costume de Pierrot, vaguement copié sur le costume chinois. On la fait en crépon soie, en cotonnade, en flanelle, et on la porte la nuit ou pendant la sieste.