Pourboire
sable, gauche comme un albatros abattu, on le dirait amené par une furieuse marée, aussitôt repartie. Après quelques heures de marche, il doit laisser passer d’autres navires marchant en sens inverse, et se gare , rencoigné sur un pan de la berge qui, creusée, par places, pour ces haltes, est plantée de pieux autour desquels s’enroulent les amarres des navires captifs.
Penchés sur la lisse, les débutants jettent an canal des coups d’œil étonnés. Devant l'œuvre colossale du «grand Français », des désillusions viennent à ces novices. Il leur faut se raisonner, il leur faut descendre au salon, relire l’histoire de l’entreprise, parcourir les statistiques, les cartes, ou faire causer le pilote de la Compagnie, à qui le capitaine passe le commandement de Port-Saïd à Suez, pour ressaisir la grandeur de cette œuvre de génie, car rien autour d’eux ne frappe leur imagination qui veut être étonnée. L’utile est rarement sublime. Le décor doit le souligner ; mais ici le décor, le cadre, manquent absolument.
Un canal, un vulgaire canal Saint-Martin, coulant dans des solitudes sablonneuses, rarement animées par la promenade de chameaux galeux et d’Arabes en haillons marchant à la file et se découpant en noir sur le ciel : telle est la première impression que donne la merveille du xixe siècle.
Cependant, au bout d’une heure, lorsque le bâtiment reprend sa marche, les sensations se modifient, la raison parle, et l’on admire avec un peu de stupeur. Même, si le voyageur possède un certain sens artiste, il en vient à goûter le paysage. Une flamme arde dans le bleu profond d’où tombe un morne accablement ; la réverbération déprime encore l’ocreuse étendue, exagère les miroitements durs des lagunes, la brique poudroyée du sol ; mais la férocité du ciel et du soleil, la monotonie de la sécheresse restent grandioses. Le silence brûle.
D’abord, le temps ne manque point pour l’étudier, cette Égypte demi-noyée. Afin de ne pas dégrader les berges du remous de leur hélice, les vapeurs n’avancent qu’à raison de cinq milles à l’heure. Le farouche linceul des sables se déroule donc lentement, plus fauve, plus désolant à mesure que monte le soleil. Un immobile horizon enclôt cette stérilité, mais viennent des flaques : soudain la vie anime ce désert. Entre les dunes que fonce leur blancheur, s’alignent — par armées — des flamants haut perchés sur leurs grandes pattes, au-dessus de l’eau reflétant leurs aisselles roses. Vie sommeillante cependant. Dans leur patiente immobilité, ces innombrables oiseaux semblent figés par la mélancolie spéciale à tous les pêcheurs.
Le bâtiment poursuit sa route, bien au milieu du canal, dans la cuvette où la profondeur atteint 8m,00 l 2, et sa lenteur augmente la monotonie du tableau. Malgré cent essais de plantations, les berges s’éboulent, toujours prêtes à combler l’étroit fossé, que sauve seule une continuelle et coûteuse surveillance, en attendant que le canal soit partout revêtu de pierre et élargi, de façon que deux steamers puissent passer de front !.
1. Le véritable canal a une largeur de 22 mètres, et une profondeur de 8m,50 au plafond.
2. Dans sept ans, en 1894, ce perfectionnement sera réalisé; le canal aura partout 37 mètres, et les navires qui ne peuvent actuellement se croiser, si ce n’est dans les Grands Lacs Amers, pourront circuler par deux, sauf aux gares.
Aden. — Les abords de la vlace forte.
Fréquemment le Melbourne s’arrête dans une gare pour laisser défiler cargo-boats et steamers, qui se suivent à la queue leu-leu ; car sa marclie, comme la leur, est soumise au télégraphe dont les fils courent sur la rive. Cette marche, on la suit de 13 stations d’où des ordres constants sont transmis au pilote. Ensuite, il repart, du même train de tortue, et croise des dragues ou bien de grands chalands, de vraies arches, portant des maisons de bois où vivent, entre deux solitudes, les ouvriers de la Compagnie. Il atteint enfin El Kantara, passe devant le village arabe, composé de huttes. Sur la rive d’Afrique apparaissent une auberge et l’habitation du passeur qui, derrière le navire, va transborder une caravane. Les sables moutonnent encore, des mirages les peuplent d’oasis fugitives et de chimériques végétations aussi vite disparues qu’entrevues. Cependant le soleil s’abaisse et rougit les ruines de la villa mauresque que l’impératrice Eugénie s’était fait bâtir sur la berge, montante en cet endroit, un peu en avant d’Ismaïlia. Des gammes de couleurs étranges attendrissent le ciel et le sol, gagnent l’eau qui se métallisé. Un charme passager, doucement triste, s’étend sur le désert, avec la sérénité du repos.
Heureux le voyageur qui débouche dans le lac Timsali à cette heure exquise î II assistera à un coucher de soleil d’une indescriptible splendeur, mais à peine aura-t-il le temps de l’admirer. Déjà, sous cette latitude, la nuit monte presque sans crépuscule. En quelques minutes, l’eau se glauque, les choses se décolorent, les triangles d’oiseaux blancs s’abattent dans les roseaux et l’ombre descend, victorieuse, cachant Ismaïlia et ses précieuses verdures.
Le Melbourne devrait passer la nuit dans le lac, la navigation étant interdite après le coucher du soleil; mais la consigne est levée, depuis octobre 1885, pour les steamers munis d’appareils à éclairage électrique. Aussi continue-t-il sa route, et le cône lumineux qu’il projette à l’avant éclaire sa rentrée dans le canal qu’il suit sans arrêt jusqu’à Suez.
Suez est une ville artificielle dont on voit peu de chose, les paquebots s’y arrêtant le moins de temps qu’ils peuvent et les opérations commerciales n’y tenant guère d’importance. Peut-être est-ce un bienfait pour le voyageur qui, nourri de la lecture de Jules Verne et d’autres fallacieux vulgarisateurs, n’y découvrirait que misère au lieu du pittoresque dont s’émerveille le bon Passe-Partout du Tour du inonde en 80 jours. Mais qu’il envoie cependant un salut d’adieu à l’Egypte, terre française en dépit des politiques, — terre française par l’œuvre de Lesseps, par l’histoire, par nos sacrifices d’argent et de sang, — car désormais, jusqu'à Saigon, rien ne lui rappellera plus la France.
Durant quatre longs jours, la torride mer Rouge n’offrira à son regard que sa brûlante monotonie; puis, à bâbord et à tribord, les côtes se rapprocheront, laisseront enfin découvrir à l’œil nu leurs lignes de rochers cuits de soleil, farouches et dangereux aux navires. Nous sommes dans le détroit de Bab-el-Mandeb, et voici l’îlot de Périm dont les canons défendent platoniquement le passage, car les navires, en cas de guerre, prendraient le grand détroit en rangeant la côte d’Afrique et demeureraient hors de portée.
DE MARSEILLE A SINGAPORE
La mer Rouge 1 est la route de Plmle et de l'extrême Orient. Eu posséder les clefs devait doue être le rêve du peuple si intelligemment ambitieux et si dépourvu de préjugés qui, à cette heure encore, travaille à s’emparer de la tête de cette route : le canal de Suez. Aussi l’Angleterre s’est-elle établie — et depuis plus de quarante ans — à l’endroit le plus resserré du détroit de Bab-el-Mandeb, à Périm. Un peu plus loin, sur la côte arabe, la presqu’île d’Aden étage aussi des fortifications effrayantes, mais peu dangereuses pour la nouvelle marine : le golfe d’Aden est large ; une flotte défilerait facilement en narguant leurs canons. Les deux clefs ne ferment donc plus rien.
A D E N. — Fortifications des crêtes.
La France possède d’ailleurs les moyens de contre-balancer les avantages de l’îlot ’ de Périm qui, situé à dix milles de la côte africaine et à un mille et demi de la côte d’Arabie, semblait jadis fermer sûrement le chemin des Indes. Ces côtes, en effet, lui appartiennent de chaque côté du détroit : 45 kilomètres autour de Cheikh-Saïd, sur le littoral arabe, et plus de 100 kilomètres, autour d'Obock, de Ras-Doumeirah à Ras- Ali, sur le littoral africain. Or Cheikh-Saïd, situé en face même de Périm, peut l'annihiler. Mais c’est ici l’occasion de placer un peu d’histoire.
L'Angleterre, qui possédait déjà tous les points commandant la route du cap de Bonne-Espérance, occupa, dès qu'elle pressentit l’avenir de l’isthme de Suez, ceux de la nouvelle voie qui allait s’ouvrir. En 1839, elle prit Aden. Comme toujours, la
1. On sait qu’avant le percement du canal de Suez les voyageurs et les marchandises venant d'Europe débarquaient à Alexandrie, d’où, par terre, ils gagnaient Suez où s’opérait le transbordement.
France s’était laissé devancer. Aden tombé aux mains anglaises réveilla cependant l’apathie du gouvernement de Juillet, qui décida de saisir Périm. Un capitaine de frégate y fut envoyé dans ce but (1840). Mais cet officier, ayant jeté l’ancre en rade d’Aden, se vit invité avec son état-major à dîner chez le gouverneur anglais récemment installé, et, au dessert, avoua à son hôte la revanche qu’il venait prendre. L’Anglais ne
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