‹ L'extrême OrientChapitre 55 sur 132 · LE T0NK1N JUSQU’EN · texte numérisé non relu

LE T0NK1N JUSQU’EN

Il nous serait facile de faire précéder la géographie du Tonkin d'un long chapitre historique relatant en détail les différents rapports que l’Europe essaya de nouer avec ce pays, pendant deux siècles et demi, jusqu’au jour où nous y plantâmes notre pavillon. Il serait très savant, ce chapitre, bourré de dates, et, de plus, facile à écrire, nombre de laborieux publicistes ayant déjà réuni tous les renseignements nécessaires à une telle compilation ; mais nous imaginons qu'il intéresserait médiocrement le lecteur, sans compter qu’il nous condamnerait à certaines redites, puisque nous avons raconté l'origine de nos relations avec l’empire d'Anuam à propos de la Cochiuchiue, et que le Tonkin, comme celle-ci, faisait partie de cet empire.

Aussi rappellerons-nous simplement que le Tonkin fut découvert par les Portugais en 1 51 G, et que le Père jésuite Alexandre de Rhodes y évangélisa les indigènes dès 102(3. Ce missionnaire a laissé une description de l’Annamite que les voyageurs d'hier pourraient signer, comme la contresigneront peut-être les voyageurs futurs, tant les hommes et les choses ont peu changé. Il est bon de le remarquer, car nous allons avoir à relever à chaque instant quelque preuve de l’immuable attachement de la race anna-

Tonkin. — Sur le fleuve Rouge, débarquement des jonques de l’artillerie.

mite, et surtout de sou gouvernement, pour ses vieilles habitudes et ses traditions démodées.

La propagande catholique signala le Tonkin aux Hollandais. C’était en 1637, un an avant que leur futur ennemi Louis XIV, ce colonisateur jusqu’ici méconnu, vint au monde. Il se fonda, près de Nam-Dinh, un comptoir hollandais, grâce auquel la cour du Roi-Soleil connut peut-être la soie annamite. A vrai dire, cette soie devait être supérieure à la soie actuelle, car les Japonais dont, en ces temps anciens, le pavillon flottait hors des eaux du Nippon, venaient, paraît-il, en acheter. En 1700, par malheur, les mandarins forcèrent les négociants et les consuls d’Occident à abandonner le pays où Colbert, trente et un ans auparavant, avait songé à établir une colonie française, et où, depuis 1684, nous possédions des factoreries.

Ici, que le lecteur veuille bien se souvenir de ce (pie nous avons, à propos du passé de la Cocliinchiue, rapporté des luttes dynastiques et des querelles entre vassaux et suzerains annamites. Gia-long, avons-nous dit, triompha de ses adversaires, grâce à nos officiers, et du Tonkin fit une province annamite. Son fils nous en paya comme ou l’a vu.

Jusqu’à notre installation aux bouches du Mékong, nous ne paraissons plus au Tonkin, si ce n’est pour arracher de temps à autre quelques missionnaires aux bourreaux. En quittant Tourane, l’amiral Rigault de Genouilly avait bien songé à débarquer dans le golfe du Tonkin son corps expéditionnaire, mais finalement avait choisi la basse Cochincliine. Il a fallu, pour que notre pavillon reparût dans les eaux tonkinoises, puis flottât aux bords du Song-koï, qu’avec notre timidité coloniale, nous eussions la main forcée.

La découverte du fleuve Rouge, en tant que voie navigable conduisant de la mer au Yun-nam, mit tout en branle, car elle suscita l’incident Dupuis, lequel suscita les premières hostilités.

Voici comment, — l’histoire vaut qu’on la raconte eu détail :

Le commandant Doudart de Lagrée — l’admirable chef de cette étonnante expédition du Mékong à qui la France doit, entre autres services, la révélation de l’avenir de l’Indo-Chine — adressait de Yun-nam, le 6 janvier 1868, au vice-amiral de la Grandière, gouverneur de la Cochincliine, une lettre dont nous extrayons le passage suivant : «... Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous l’écrire de Sze-mao, ce n’est pas sans un vif regret que nous avons abandonné le Mékong. A la vérité, la question de la navigabilité n’était plus en cause, car, dès le 20e degré, les difficultés sont trop considérables et trop fréquentes ; mais la question des sources reste à éclaircir. Les renseignements obtenus ne nous conduisent qu’à la frontière septentrionale du Yun-nam.

« Quand nous avons quitté le bassin du Mékong, pour entrer dans celui du Songkoï 1, nous avons traversé deux branches secondaires de ce fleuve. A Yuen-kiaug, nous rencontrions la branche principale à un niveau très abaissé (moins de 400 mètres d’altitude) par rapport à celui des plateaux du Yun-nam.

I. Le fleuve Rouge. A vrai dire, ce n’est qu’à sa bifurcation, au-dessus d’Hanoï, que le fleuve, ou plutôt son bras principal, prend le nom annamite de Song-koï.

L’INDO-CHINE

« Une question de la plus haute importance se présentait ici : où commence la navigabilité du Song-koï, et peut-il servir de voie de communication commerciale entre le Tonkin et le bas Yun-nam?

«Afin de résoudre cette question, pendant que la commission se dirigeait directement sur Lin-ngan, j’envoyai M. Francis Garnier en exploration sur la rivière avec ordre de prendre des informations et de nous rejoindre à Lin-ngan. Par suite du mauvais vouloir des populations, cet officier n’a pu descendre que jusqu’à une distance de 40 milles ; mais les renseignements qu’il a pris et ceux que j’ai recueillis moi-même nous suffisent. A six 'tournées au S.-S.-E. de Lin-ngan, se trouve le marché renommé de Mang-hao,

Tonkin. — Le fleuve Rouge.

à partir duquel le Song-koï est navigable jusqu’à la mer. A ce marché, qui est encore sur le territoire du Yun-nam, et à quelques autres situés en aval sur terre tonkinoise, affluent des Laotiens, des habitants du Yun-nam et du Kouang-si, des indigènes des montagnes, et des Chinois de Canton, qui y apportent, par voie de mer, des marchandises européennes. L’ affirmation de cette route sera certainement un des plus utiles résultats de notre voyage 1 . »

Ce rés ultat, notons-le bien, Doudart de Lagrée ne le devait point au hasard. Le 30 octobre 1867, il écrivait déjà à l’amiral pour expliquer sa marche vers la ville de Yun-nam: «Etudier les voies commerciales qui nous intéressent et les contrées qui, dans l’avenir, peuvent entrer en relation avec nous, particulièrement le haut Song-koï et la frontière du Tonkin, tel est le but que nous allons poursuivre 2. »

Et les compagnons de l’intrépide et clairvoyant explorateur — il importe de le dire — partageaient l’avis et les projets de leur chef.

1. Voir Lettres d’un Précurseur (Doudart de Lagrée), par Félix Julien.

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