LA CHINE PROPREMENT DITE
« ... ,T Antiquité des choses de l’Asie, de ses institutions, de ses annales, des
I i modes de sa foi, a pour moi quelque chose de si frappant, la vieillesse de la race et des noms quelque chose de si dominateur, qu’elle suffit pour annihiler la jeunesse de l’individu et me faire considérer un jeune Chinois comme un homme antédiluvien renouvelé... J’ai souvent pensé que si j’étais forcé de quitter l’Angleterre et de vivre en Chine, parmi les modes, les manières et les décors de la vie chinoise, je deviendrais fou...
« L’Asie méridionale est, en général, un siège d’images terribles et de redoutables associations d’idées ; seulement, comme berceau du genre humain, elle doit exhaler je ne sais quelle vague sensation d’effroi et de respect... Ce qui ajoute beaucoup à de tels sentiments, c’est que l’Asie méridionale est et a été depuis des milliers d’années la partie de la terre la plus fourmillante de la vie humaine, la grande officina gentium... »
Ces lignes curieuses sont de Thomas de Quincey et extraites des Confessions of an Englisk Opium-Eater. La pensée qu’elles expriment, pour être d’un halluciné de génie, ne manque point cependant de justesse sous sa maladive exagération.
De Quincey, a dit Charles Baudelaire, avait peur de « l'Asie antique, solennelle, monstrueuse et compliquée comme ses temples et ses religions, ofi tout, depuis les aspects les plus ordinaires de la vie jusqu’aux souvenirs classiques et grandioses qu’elle comporte, est fait pour confondre et stupéfier l’esprit d’un Européen... La Chine, bizarre, artificielle, prodigieuse et vieillotte comme un conte de fées, opprimait son cerveau...» Mais nombre d’Occidentaux qui, pourtant, ne sont pas adonnés à l’opium,
éprouvent devant la civilisation chinoise une impression presque analogue. Ce monde merveilleux et lointain, dont les bizarreries font sourire les préjugés français et la sottise de nos curiosités superficielles, émeut le voyageur, après l’avoir dérouté simplement.
Qu’à la façon des globe-irotters , il le parcoure vite, ou que, longtemps, il se mêle à sa vie, elle est pareille, cette vague sensatiou d’effroi. Loin souvent de la détruire, l’étude la renforce, avec les leçons de l’histoire et de l’ethnologie, avec les tranquilles menaces des statistiques. Il semble enfin qu’elle soit presque physique au début et comme
écrite après uotre première excursion en Chine, et si nous la citons ici, c’est qu’elle uous semble rendre assez exactement la première impression, souvent convenue, que donne le spectacle de la vie chinoise, telle que le nouveau débarqué, gavé de lectures, la voit ou croit la voir à Canton ou dans la ville indigène de Sliaughaï. Nous ne l’aurions pas écrite, l’année suivante, après avoir, dans un second voyage, visité la Chine du Nord. Alors, eu effet, les apparences extérieures des choses nous frappèrent moins que la civilisation compliquée dont elles témoignent, et que le curieux dualisme de celle-ci avec les tentatives progressistes qui, çà et là, déjà la modifient. Les côtés vieillots de ce monde étrange et imposant nous avaient confondu, quoique averti. L’an d’après, uous l’admirâmes, ce monde, en l’étudiant de plus près; mais ce que nous pûmes deviner de son âme et ce qu’on nous fit voir de ses transformations nous effraya. Et nous nous sommes alors reproché d’avoir, dans nos lettres en France, donné la forme du paradoxe aux hypothèses qu’inspire aux moins graves touristes
issue de l’atmosphère même. Aussi bien, certaines races n’ont pas que leur physionomie pour caractéristique spéciale. D’aucunes ont encore leur odeur propre, dont s’imprègnent leurs moindres productions. Les curieux sédentaires qui parcourent les docks d’uu grand port en relations avec l’extrême Asie, ou visitent les paquebots à leur arrivée des mers de Chine, s’étonnent toujours du parfum sui generis dout sont baignées les choses. Mais, respirée dans sa patrie d’origine, par un faubourg grouillant, cette étrange senteur ne surprend pas seulement : elle oppresse au début, et, pour le nouveau débarqué, le premier soir, résume dans une gêne ses sensations multiples. Car elle est, comme le reste, mystérieuse et parfaitement hors du conventionnel exotisme, avec ses vulgarités de composition : souffles de chair, relents de cuisine, arômes opiacés ou de santal, — quelque chose de vaguement religieux, un rien qui sent le temple et qui sent la mort.
Jeune Chinoise du Nord.
La page qu’on vient de lire, nous l’avons
L’EMPIRE CHINOIS
l’entrée, maintenant définitive, d’un demi-milliard d’Asiatiques dans l’histoire du monde civilisé.
Voilà nos lecteurs prévenus, — nous parlons des jeunes. Avant déjuger les fils de Han d’après les livres et les légendes, d’après la vie grouillante des rues et l’architecture des temples, qu’ils les aillent voir travailler dans un arsenal, et, si possible, qu'ils assistent à une mise en batterie au galop, comme on en fit exécuter devant nous
Uue rue à, Shanghaï.
à Tien-t sin. Ils les jugeront mieux ensuite, s’ils n’ont pas le bonheur de pouvoir ne pas juger du tout, — ce qui est toujours agréable, mais ce qui nous semble, en présence des complexes problèmes qu'offre ce mélange de renaissance et de caducité routinière, le parti indiqué aux sages.
Il est vrai qu’à propos de l’avenir de la Chine, il est permis de dire et d’écrire ce qu’on veut, sinon sans courir le risque d’être démenti, du moins avec la certitude de rallier à ses idées nombre d'ignorants en quête d'une opinion. Le monde chinois demeure en effet, malgré tout, assez mystérieux encore, car si sa géographie est à peu près entièrement connue, la plupart de nos autres curiosités d’Occidentaux se heurtent aux cachotteries des Chinois comme aux contradictions que les querelles politiques, religieuses ou commerciales et les rivalités des diverses races européennes accumulent dans le plus
grand nombre des travaux publiés sur l’extrême Orient. Pour les missionnaires catholiques, par exemple, le Céleste est coutumier du crime d’infanticide, taudis qu’il eu est innocent d’après les témoignages protestants. Incapables cependant de s’accorder sur nue question si facile à trancher, comment les Européens écrivant sur l’empire du Milieu s’entendraient-ils sur des problèmes plus délicats ou d’ordre scientifique? Certes, ils sont tous sincères, et beaucoup se basent sur un séjour de plusieurs années dans le pays ; mais celui-ci n’est-il pas immense, ne renferme-t-il pas des populations différentes parlant
Cour d’uns maison chinoise.
divers dialectes? En Chine, on peut dire : vérité en deçà, erreur en delà, quand il s’agit de formuler un jugement sur des faits observés dans une seule province. Nous pourrions, à la rigueur, nous en consoler, si les Célestes professaient à notre endroit des erreurs analogues ; mais déjà le temps n’est plus où tous les Occidentaux étaient à leurs yeux des « barbares roux ». Nous leur avons, en effet, ouvert à deux battants les portes qu'ils nous ferment. Nos chefs d’Etat accueillent enfin à bras ouverts leurs représentants, tandis que leur empereur reste invisible pour les nôtres, et, s'il n’est pas un détail de la vie européenne que les touristes du Céleste Empire ne puissent pénétrer chez nous, nous pouvons encore compter les Occidentaux ayant vu, par exemple, des Chinoises honnêtes, chez elles, at home. Enfin, si nous leur prêtons nos livres, qu’en deux ans
d’études ils parviennent à lire, nous ne saurions nous renseigner dans leurs bibliothèques qu’après de longues années d’un travail de bénédictin. On objectera que les fils
P É K IX. — Ruines dans les jardins du Palais d’été.
du Ciel, par contre, nous instruisent d’eux-mêmes en s’occidentalisant. Hélas ! le général Icheng-Ki-Toug nous a moûtré, en s’exprimant dans notre langue, l’étendue de cette illusion! Très patriotiquement, ce Déroulède a panégyriqué son pays, mais ne nous a rien enseigné de neuf ; même, lorsqu’il voulut parler de sou théâtre national, c’est aux
propres traductions de nos sinologues qu'il emprunta ses extraits ! Aussi ne connaîtronsnous vraiment bien la Chine que lorsque nous aurons créé, au sud et au nord de l’empire, deux écoles analogues à notre école d’Athènes et chargées non seulement cl’études archéologiques, mais divisées plutôt en diverses classes correspondant à peu près aux classes de notre Institut. Seule, une succession continue d’orientalistes étudiant sur place l'art, l’histoire, la géographie, les religions, les sciences de l’extrême Orient, nous le révélera tel qu’il est.
Les élèves de ces écoles mettront au jour maint trésor intellectuel, feront mille
précieuses découvertes; mais plus d’un verra ses cheveux blanchir avant, par exemple, de se reconnaître dans les géographies locales, dont les noms ne sont que des épithètes ou des métaphores (pie chaque dynastie a changées. L’ensemble de la Chine lui-même y est désigné par cinquante noms différents, dont les plus usuels sont ceux de Terre fleurie et empire du Milieu. Notre mot de Chine est, bien entendu, inconnu en Chine. Il provient de l’appellation hindoue de Tckina ou Tsina , empruntée elle-même à la dynastie des Tsin, qui régnait il y a près de quinze siècles. Les Latins devaient à la même source leur appellation de sinenses. Quant aux Célestes, ainsi baptisés en Europe d’après le nom de Tien-hia, ou Sous le ciel, que donnaient leurs poètes au monde entier, dont la Chine formait pour eux le centre et la clef, ils se nommaient jadis : Li-
Pékin. — Pont de marbre prés du Palais d’été.
L’EMPIRE CHINOIS
min, c’est-à-dire : «hommes aux clievenx noirs »(?) et s’appellent maintenant : « enfants de Han on de Tsang », d’après leurs plus célèbres dynasties. Mais ce ne sont là que les principales de leurs dénominations. Quand on a leur âge, il est vrai, et quand on habite le plus vaste empire du monde, peut-être a-t-on quelques droits à les multiplier. Or la nation chinoise est bien la plus vieille de la terre.
Composée d’éléments mongols, mandchoux, thibétains, malais, birmans et tnrco-
PÉK1X. — Dans les ruines du Palais d’été.
mans, on ne sait ce qu’elle doit aux autochtones du pays, autochtones dont quelquesuns voient les descendants dans les tribus errantes des Miaotze et des Si-Fan, ou dans les aborigènes de Haï-nam et de Formose. Ce qu'on sait bien, par contre, c’est l’effroyable antiquité à laquelle remontent ses annales. Les Chinois observèrent des mouvements astronomiques dans un temps tellement reculé qu’il est antérieur aux premiers balbutiements de la pensée humaine dont l’histoire du vieux monde ait gardé la trace. Et la durée de cette race complexe se maintenant à l’état de nationalité précise à travers la suite des âges jusqu’à nos jours est moins surprenante encore que la persistance de sa civilisation, qui resta stationnaire son summum atteint, et, seule entre toutes les civilisa-
fions humaines, ne déchut jamais. Historiquement, le Chinois est donc aussi étonnant que le serait aux yeux des médecins un homme plusieurs fois centenaire, mais gardant la vigueur de sa quarantième année. Il semble qu’il soit le juif errant de l’humanité, condamné à vivre toujours, à cela près du moins qu’il n’erre point et qu'il doit justement peut-être à son isolement sédentaire, à sa croissance sur place, d’avoir survécu.
Mais quelle place aussi pour vivre et croître ! Nous avons dit que le Céleste Empire avait huit fois l’étendue de la France, mais nous ne parlions que de la Chine propre, de la Terre des Jieurs qui s’étend entre le 18e et le 41e degré de latitude nord et les 100e et 126e de longitude est, — plus de 4 millions de kilomètres carrés! Avec les pays que nous avons si rapidement passés en revue et qui lui sont soumis, avec le Tliibet, le Turkestan chinois, le Khoukhou-Nor, le Kansou mongol, la Dzoungarie, la Mongolie, la Mandchourie, la Corée, avec, en un mot, tontes ses dépendances, qui forment corps avec elle et lui sont soudées physiquement, l’empire chinois a plus de 12 millions de kilomètres carrés, — le douzième du globe continental1 !
Ne parlons cependant que de la Chine proprement dite. Il y a cinquante ans, un recensement officiel, tout au moins aussi exactement opéréqu’en Europe, lui donna 536 millions d’habitants ! Depuis, des guerres civiles et étrangères, des épidémies et dix autres fléaux ont fait tomber, croit-on, cette population au chiffre de 400 millions, — 405 avec les îles de Formose et d’Haï-nam ; — mais les guerres, les épidémies, les disettes ont depuis longtemps cessé, et les colonies chinoises des frontières ont grossi, tranquilles enfin. Aussi, le mouvement ascensionnel a-t-il repris, et la densité de la population, actuellement une fois et demie plus forte qu’en France, augmente-t-elle de nouveau. Estce donc être pessimiste de parti pris que prévoir la fatalité du moment où cette pléthore crèvera? On peut seulement souhaiter qu’au lieu de sortir de chez elle, la race chinoise repeuple alors toutes les parties de l'Asie centrale où la vie peut redevenir possible, oii la présence de l’homme peut artificiellement modifier sol et climat.
« Dans ses limites naturelles, a écrit Elisée Reclus, la Chine proprement dite présente une assez grande unité géographique. On peut dire, d'une manière générale, que ses
1. Voici, d’après les plus récentes évaluations, le tableau de la population et la superficie de l’empire chinois :
Chine propremement dite
Thibet
Turkestan chinois
Khoukhou-Nor
Kansou mongol
Dzoungarie et Ili
Mongolie (intérieure et extérieure) Mandchourie