kilom. carrés 439. 100.000 habitants
Croit-on qu’avec les Chinois vivant hors de l’empire, la statistique aille loin de 500 millions ?
L’EMPIRE CHINOIS
montagnes s’abaissent et se ramifient de l’ouest à l’est, en ouvrant partout des chemins faciles aux populations qui remontent de la mer vers l’intérieur. Des brèches, des seuils peu élevés ou du moius des cols très accessibles font communiquer les campagnes des versants opposés, et nulle part les petits mondes séparés que forment les plateaux n’ont assez d’importance pour rompre la cohésion des populations environnantes. Les deux grands cours d’eau de la Chine, le fleuve Jaune et le fleuve Bleu, sont disposés de
Pékin. — Marchand de thé.
manière à faciliter singulièrement l’unité nationale des riverains. L’un et l’autre onr une orientation générale parallèle à l’équateur, de sorte que les migrations peuvent se faire de proche en proche le long des deux fleuves, sans que les colons aient à souffrir d’un changement de climat. »
Il faut ajouter que des vallées font communiquer entre eux ces deux fleuves, et que leurs deux bassins, comprenant dans le Tliibet, le Khou-khou-Xor et la Chine centrale une superficie de 3,400,000 kilomètres carrés, appartiennent à un même système hydrographique. C’est là qu’on doit chercher le secret de l’unité politique ou sociale1 d’une race qui, faite de tant d’éléments divers, s’unifia parce qu’elle était vouée
1. Cela est si vrai que la partie méridionale de la Chine, autrement partagée comme montagnes et située au sud et sud-ouest du bassin du Yang-tsé, constitue une région distincte, de mœurs déjà différentes, qui, politiquement, ne fut pas toujours chinoise.
à des cultures, c’est-à-dire à des mœurs pareilles, et d’un pays dont une mer unique baigne les 3,500 kilomètres de côtes d’un seul tenant. La régularité des saisons n’est pas moins à noter. Nature et climat, tout était disposé pour isoler le Chinois du reste du monde et en faire ce qu'il est. Il connaît au nord du bassin du fleuve Jaune les froids rigoureux ; au sud du bassin du fleuve Bleu, les chaleurs presque tropicales; mais, entre les deux régions, des gradations climatériques empêchent les populations de trop essentiellement différer, et le nord enfin reçoit dans son court été de rudes chaleurs. Aussi le bambou pousse-t-il à peu près partout. Et le bambou, n’est-ce q>as tout l’extrême Orient, toute sa civilisation ?
Si l’espace nous était moins mesuré, c’est ici que nous devrions placer un aperçu de la géographie physique de la Chine proprement dite; mais, à l’encontre de la géographie des pays que nous avons vus précédemment, celle-ci semble assez vulgarisée ; du moins, plus d’un livre répandu la relate en détail. Il en est de même de la faune et de la flore de la patrie des camélias, du jasmin, des glycines, des azalées, faune et flore sur lesquelles nous n’apprendrions vraisemblablement rien à nos lecteurs.
Mieux vaut donc aborder les divisions politiques du Royaume fleuri, quitte, chemin faisant, à ouvrir les parenthèses nécessaires à propos de ses mœurs, de ses arts, de son agriculture, de son commerce, de son histoire et de ses religions.
La Chine est partagée en dix-huit provinces, subdivisées en préfectures, arrondissements et districts, ceux-ci ayant pour centre le plus important de leurs marchés, ceux-là et celles-là une ville généralement fortifiée. Dans les uns et les autres, le pouvoir central est représenté par ses mandarins, à propos desquels il nous faut dire un mot du mode d’administration.
Le gouvernement est autonome et basé sur l’organisation patriarcale de la famille, dont le chef est un autocrate comme l’est l’empereur entouré de fonctionnaires, les «anciens », tête de l’ordre social. Ce qui distingue ce gouvernement des autres gouvernements absolus, c’est l’admission de tous les contribuables aux divers emplois publics, par voie de concours. La Chine n’avait pas qu’inventé la boussole etda poudre en un temps où l’Occident croupissait dans la barbarie ; elle avait encore organisé, sous la seule forme compatible avec une civilisation pacifique et les travers humains, cette égalité politique dont il fallut à la plupart des nations d’Europe d’horribles révolutions pour obtenir un dangereux simulacre.
Le souverain, ou Fils du Ciel, — il serait trop long de citer ses centaines de noms,
— est un être sacré, un représentant de la divinité sur la terre, qu’on adore comme roi, comme pape et comme dieu. L’empereur actuel, né en 1871, gouverne depuis 1886, sous la tutelle de l’impératrice mère. A cette heure, comme ses aïeux, il vient de choisir, à la suite d’un concours de beauté parmi les dames de la cour, son impératrice,
— le premier prix, — et huit reines, — les huit accessits. Ces neuf épouses officielles ne l’empêcheront pas, du reste, d’entretenir un harem dont les eunuques plus d'une fois ont influé sur la politique des maîtres de l’empire.
Le Fils du Ciel préside un Conseil impérial, ou Iviong-Ivi-Chou, actuellement composé, dit-on, de huit ministres, assistés d’une grande chancellerie, le Tsong-li- Yamerij et de six commissions spéciales, les lou-pou, représentant à peu près chacun les
L’EMPIRE CHINOIS
états-majors et les hauts bureaux constituant le cabinet d’un ministère occidental. Le Tsong-li-Yamen nous est surtout connu, les affaires étrangères étant de son ressort, ce qui nous a souvent fait prendre cette chancellerie compliquée pour un simple quai d’Orsay. Quant aux lou-pou , chargés, les uns, de l’intérieur, les autres, des finances, d’autres encore, des rites, de la guerre, des travaux publics, etc., ce sont de véritables
Une rue à Pékin.
comités consultatifs ayant chacun un président chinois responsable devant le premier ministre mandchou dont ils dépendent et qui, lui, communique avec Sa Majesté ! Ce premier ministre est uu prince du sang ou un membre du Tsong-li-Yamen. Cependant, on compte aussi quelquefois dans le Conseil impérial des présidents de lou-pou.
A ces divers rouages, il faut ajouter le bureau des censeurs, qui mène un peu toute la barque officielle, ses membres demeurant chargés de l’inspection de l'administration par tout l'empire, et le Tsong-Pin-Faou, chargé de l’état civil de la famille impériale. Ce dernier tient une sorte de registre du personnel des princes, et ses rapports
ou manœuvres pèsent sur le choix de l’empereur quand celui-ci, qui a toute latitude pour le prendre où bon lui semble, désigne son successeur.
En théorie, l’organisation du gouvernement chinois est donc remarquable et pourrait corriger les côtés excessifs de l’autocratie de son chef. Par malheur, dans la pratique, ce beau système paraît déplorable, car les inspecteurs inspectent mal, car la vénalité est partout, dans les concours eux-mêmes, car enfin les fonctionnaires, mal payés, volent tous, ou presque tous, à qui mieux mieux. Ces concours enfin, comme toutes choses en Chine, sont restés ce qu’ils étaient il y a des siècles. Qu’on s’imagine, à l’entrée de nos grandes écoles spéciales, des examens dans lesquels, en 1887, on exigerait exactement les connaissances puériles que Grégoire de Tours pouvait exiger des petits clercs aspirant à servir la messe, et l’on aura idée de l’état stationnaire où croupissent les lettrés chinois.
Nous avons parlé du Conseil impérial, qui correspond assez bien à un cabinet européen, du Conseil des censeurs, etc. ; mais il est bien d’autres conseils, secrétariats et comités, que tous les livres que nous avons sous les yeux s’amusent à assimiler à certaines de nos institutions occidentales, en dépit des erreurs inhérentes à cette manie comparative, les Célestes ne faisant rien comme les Barbares et les renseignant le moins qu’ils peuvent sur leur organisation politique. A vrai dire, même en ces lignes abrégées, nous craignons d’avoir commis déjà plusieurs monumentales erreurs dont souriront les hauts fonctionnaires chinois dont nous fûmes l’hôte. Sans plus de détails, nous continuerons donc cette brève étude. Pour avoir aussi bien une idée suffisamment exacte de l’administration politique du Céleste Empire, on devra simplement se rappeler que les emplois sont accessibles à tous et que, derrière les grands mandarins centralisant les services, se trouvent généralement des comités, mais que ceux-ci et ceux-là tremblent trop devant leur souverain pour oser l’éclairer. A propos du Tonliin, n’avons-nous pas vu que Li-Hung-Tchang, le commandant Fournier parti, n’avait pas osé communiquer à la cour le traité de Tien-tsin? De même on a pu prétendre (pie jamais la famille impériale, quelque vingt ans auparavant, n’avait eu communication du vrai texte des conventions anglo-françaises.
Des dix-huit provinces chinoises, trois sont administrées directement par des gouverneurs, les quinze autres forment huit vice-royautés dont les chefs sont de petits souverains et de grands juges levant impôts et troupes, et responsables devant l’empereur dont ils relèvent ; toutefois, c’est Pékin qui nomme leurs subordonnés, tous les fonctionnaires. Promus pour trois ans seulement, ces mandarins, grands ou petits, songent surtout à s’enrichir le plus vite possible et, s'ils sont pris, partagent le produit de leur concussion avec les secrétaires d’Etat. Il semble qu'en ce moment, à en juger par certaines exécutions, le vent soit aux réformes de ce côté; mais les abus ne cesseront point tant qu’on n’aura pas modifié les fondations essentielles sur lesquelles reposent les étables d’Augias de l’administration asiatique et changé, avec le mode de recrutement, le sort fait aux fonctionnaires.
Il n’est pas hors de propos de faire remarquer ici que l’appellation de mandarin est tout européenne, venant du mot portugais mandar, qui signifie « commander». Nous la donnons improprement aux 12,000 salariés de l’État.
En passant, notons que 12,000 bureaucrates, pour un pareil empire, c’est peu. Quelle leçon pour nous ! La Chine est, il est vrai, le pays par excellence de l’autonomie communale et de la décentralisation administrative. On sait qu’on distingue ces mandarins au bouton de corail, de cristal, de nacre, d’or ou d’argent, surmontant, avec, souvent, une plume de paon, le bonnet ou le chapeau, comme encore à la couleur, à la forme et aux broderies de la robe. Leur résidence officielle s’appelle yamen. Ils forment la majeure partie de l'aristocratie chinoise dans laquelle on compte différentes classes de noblesse dont nous avons assez ridiculement travesti les titres. Le haon Tseng est devenu ce mar-
Boutiques chinoises à Shanghaï.
quis de Tseng ». En réalité, toutes ces dignités nominales diffèrent des nôtres et se subdivisent en hiérarchies infinies, suivant qu’elles sont, ou non, viagères, ou accordées à vie et, en ce cas, transmissibles à un plus ou moins grand nombre de générations. Il n’en est pas d’absolument héréditaires. Le dernier de tous ces titres honorifiques a plus de dix classes; un grand nombre s’achètent ; enfin, trait qui peint bien la race chinoise, les distinctions que reçoit un Céleste atteignent son père, qui participe au titre conféré.
En résumé, l’administration impériale semble — sur le papier — la plus belle qui se puisse voir, et on lui doit l’attachement des fils du Ciel à leurs institutions séculaires, car la loi qui ne reconnaît pas officiellement de droits à ceux-ci prescrit au fonctionnaire tant de devoirs que l’administré doit être heureux si son maître en exécute seulement la moitié. Ne les exécute-t-il pas ? Le Chinois élevé dans le respect de l'infaillibilité du souverain se résigne, persuadé que justice se fera tôt ou tard. Et, il faut bien le dire, justice se fait souvent. Que le mandarin soit puni pour les fautes qui l’ont
L’EXTRÊME ORIEXT.
fait haïr ou pour d’autres qu’ignore le fils de Han, celui-ci n’en sera pas moins satisfait. Et ce n’est pas la particularité la moins curieuse de son caractère, que sa foi en une justice tardive, mais effective. On le dit résigné. Le secret de sa résignation, c’est, après sou éducation familiale, une foi de charbonnier dans l'infaillibilité de son empereur, souverain d’autant plus terrible et adoré qu’il demeure invisible. Mais, avec les innombrables sociétés secrètes couvrant le pays, cette foi ne subsisterait pas plus que le vieil état de choses, si de brusques disgrâces, de solennels exemples, si la main mystérieuse du maître souverain s’abattant soudain sur ses lieutenants ne la justifiaient pas.
Le mandarinat devenant héréditaire, fermé aux parvenus ou réservé aux seuls fonctionnaires d’origine mandchoue, les fonctions cessant d’être des charges provisoires, en un mot, l'autocratie d’en haut s’appuyant comme en Occident sur une féodalité d’en bas, la Chine, elle aussi, connaîtrait nos révolutions. Or elle n’a connu, aux temps modernes, que des insurrections religieuses et les tentatives des Taïpings, ceux-ci rêvant seulement le retour aux dynasties nationales. Les unes et les autres semblent désormais bien difficiles, bien improbables. L’Occident, après avoir déshonoré sa civilisation aux bords du Pacifique, s’est puni lui-même en fortifiant pour des siècles l’unité chinoise.
Tombe chinoise près de Shanghaï.
Miimniffîtmi'.Trr?
Le consulat français à Tien-tsin.