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L’ILE D’HAÏ-NAM

Par sa position dans le golfe du Tonkin, par l'escale qu’elle offre aux bâtiments naviguant entre Haï-Phong on la baie d’Along et Hong-Kong, on les divers ports chinois, l'île de Haï-nam intéresse particulièrement le lecteur français.

C’est un fragment, d’environ 800 kilomètres de pourtour et de 30,000 kilomètres carrés, qui s’est détaché du continent chinois et dont l’orographie et l’hydrographie sont mal connues. Ou sait toutefois que ses rivières ne sont pas assez profondes pour que les vapeurs européens les puissent remonter. Le détroit séparant l'île de la terre ferme n’a (pie 20 kilomètres. II manque de profondeur (11 mètres seulement comme minimum), est sillonné par un courant assez vif, et des brisants y prolongent, çà et là, les rivages.

Haï-nam passe pour riche en mines et en forêts. On lui donne 2,400,000 habitants. Quelques milliers (?) de sauvages, fixés au centre de l’île, où les ont à peu près refoulés les colons et les pirates chinois, représentent ce qui reste des aborigènes Lis ou Lois, dont les tribus barbares diffèrent les unes des autres et se font la guerre. Un petit nombre s’est apprivoisé et commerce avec les Célestes de la côte. Nous ne savons rien autre sur ces autochtones qu’il sera toujours malaisé d’étudier, les cantons qu’ils habitent étant réputés aussi malsains que les marécages parsemant la côte.

Les productions végétales du pays sont celles de la Chine méridionale. Son cheflieu est Kisung-tclieou, entrepôt de son commerce avec Canton, séparé par quelques kilomètres de son port Hoï-How. La ville aurait 200, 0U0 habitants, le port 25,000 (?).

Celui-ci est ouvert aux bâtiments européens, mais manque d’eau. Les vapeurs qui le fréquentent— allemands pour la plupart — doivent rester à plus de deux milles au large, où un banc de sable les abrite mal. Son commerce consiste surtout en sucre, sésame, tissus d'orties, cuirs, porcs et volailles. C’est par Hoï-How enfin que s’opère le trafic avec l’intérieur de l’île, dans laquelle il faut citer encore Tingan, au milieu de plantations de canne à sucre, et le petit port d’Aï-tcheou, au sud.

Pour compenser si possible l’insuffisance de ces détails, nous sommes contraint d'emprunter quelques lignes à notre carnet de voyage. Nous avons, en effet, passé une journée à Hoï-How, en allant de Haï-Phong à Hong-Kong, à bord d’un vapeur danois.

A bord de YActiv, devant Hoï-IIow.

4 mai 1884.

C’est dimanche. Le grand soleil flamboie dans le ciel crûment bleu qui arde luimême et pèse sur la mer. Les flots, verts encore tout à l’heure dans le matin naissant, ont pris une teinte indigo très foncée. Au large, leur clapotis secoue un lac incandescent de paillettes : on dirait un millier de miroirs à alouettes qui, sur un sol mobile, vireraient, aveuglants, tous ensemble. Des hirondelles blanches tournoient autour du vapeur.

Le navire évite au courant et à la marée. C’est mie continuelle surprise pour les yeux, qu’on relève brusquement après quelques pages de lecture : la terre qui était à droite se trouve à gauche, bande verte et jaune, très éloignée. Tout est changé. Dans une distrayante et brève désorientation, nous cherchons nos points de repère: un toit de pagode et des pavillons chinois, triangles dentelés, pareils à des ailes de girouette, perchés à l'angle d’un fortin.

Un grand silence règne, donnant cette instinctive sensation du dimanche, qu’on a souvent sans consulter le calendrier. Pas un bruit entre le ciel bleu et l’eau bleue. Sur rade, deux canonnières chinoises, un steamer anglais et des jonques indigènes semblent morts. Une chaleur tombe du ciel, monte de la mer, s’épanche entre deux réverbérations. Toute la vie se concentre sur quelques voiles de pêcheurs, des voiles de nattes passant et repassant dans le soleil, éblouissantes, comme tressées d’or.

Sous la tente dont les trous criblent le pont de sous neufs, l’atmosphère devient irrespirable. De chauds effluves de graisse montent de la machine, planent dans l’air sans brise. A l'avant, c’est l’odeur de l’opium qui sort de la cale, et demeure, nuage odorant, au-dessus du panneau sur lequel je me penche. Les Chinois passagers gîtent au milieu des colis. Quelques-uns jouent ; d'autres se balancent dans leur hamac, et leur longue queue déroulée rampe sur les vêtements blancs, comme le serpent des vignettes de Itiou dans les romans de Boussenard ou de Jules Verne.

Je guette s'il ne vient pas de terre un sampan que je puisse héler pour aller à Hoï- How. C’est, à peine si la marée, désespérément lente, commence à se faire sentir. Cependant, le thermomètre s’élève encore, et, avec la température, s’accroît l’impatient supplice de cette immobilité et de ce silence.

Enfin, voici la barque tant souhaitée, portant une équipe de Célestials si brûlés

L’EMPIRE CHINOIS

du soleil qu’on les prendrait, de loin pour des nègres. Je m’embarque; ils me gardent longtemps, luttant contre le courant de leur mieux, et se dirigeant en zigzag pour éviter les eaux trop basses. Peu à peu, les côtes se rapprochent ; je distingue alors net-

C anton. — Pagode des Sept-Étages.

tement, par delà les plages de sable et les lignes vertes de bambous, quelques fortifications naïves des toits.

Depuis une heure nous avons quitté Y Actic quand le sampan s’engage au milieu d un canal menant au petit port de Hoï-How. Nous passons entre deux fortins ridicules, dont un mur de boue et de cailloux assujetti par des bambous prolonge les vaines défenses. Les créneaux à angle droit ont un mètre et demi dans tous les sens, pareils aux fenêtres auxquelles manque encore l’entablement dans les constructions inachevées. Des canons antédiluviens allongent çà et là leur cou vert-de-grisé. Des fanions blancs brodés de chimères sont fichés aux angles. Au fort de gauche, des soldats chinois tra-

vaillent eucore, exhaussant les remparts et crénelant les portes 1 . Avec le cercle jaune bariolé de caractères rouges (pu met une lune claire à leur uniforme sur la poitrine et entre les deux épaules, ils ont une étrangeté pittoresque, un moment amusante. Leurs voisins de l’autre bord, guerriers pacifiques, pêchent à la ligne ou cherchent des crabes entre les pierres de la rive. Sous le soleil, l’ensemble demeure paisible ; même, il serait banal, à force de tranquillité sans grandeur, si la fantaisie des forts, des costumes, des drapeaux n'y jetait sa note de paravent.

Le canal s’élargit. Une autre forteresse apparaît, plus vieille encore et plus énorme, mais aussi plus inoflensive. De ses meurtrières, toujours rapprochées, toujours invraisemblablement larges, on ne saurait tirer sans atteindre les ouvrages de première ligne. Des drapeaux flottent au-dessus de cette bâtisse. Devant elle, dans le retour d’équerre que fait le canal fuyant à gauche, des jonques de guerre se carrent pesamment. Leur poupe rappelle barrière de nos antiques nefs, et leurs flancs ventrus font sourire avec leurs cuivres neufs sur leur bois pourri, avec leurs canons antiques. Des soldats et des marins vont et viennent sur le pont. D’autres — misérables coolies, ramassés sur les quais de Canton — vident, assis en cercle, d’incessants bols, au milieu d’un papillotement de baguettes plongeant furieusement dans les gâteaux de riz et furieusement poussant leur prise aux lèvres des dîneurs.

Il n’y a plus sur la rive, à gauche, que de rares cases espacées par des massifs verdoyants. A droite, au contraire, les maisons se suivent, construites sur pilotis et se touchant toutes. La Douane et deux ou trois docks européens rompent seuls la laideur sale de ces bicoques.

C’est à la Douane qu’on accoste. On traverse les bureaux où se prélassent des employés anglais et allemands; puis, de cour en cour, on débouche dans la ville même Alors, en cinq minutes, on a vu Hoï-How.

Ce n’est plus le Toukin, c’est la Chine, la Chine classique, étrange et monstrueuse, où la vie grouille, bigarrée. Une fourmilière d’insectes multicolores.

Je suis une ruelle irrégulièrement dallée, eu dos d’âne, bordée de boutiques accolées étroitement. Deux mètres de largeur dont les auvents et les étalages qui débordent mangent encore une partie. Çà et là, des nattes tendues sur des bambous unissent les maisons. On marche à l’ombre sous ces toits, mais souvent les nattes sont trouées, ou bien c’est une branche d’arbre, surgissant d’une cour, qui s’avance et s’étale, acacia ou letchi, tendrement verte ; de longues flèches de lumières percent alors la voûte, allument les ors des enseignes, blondissent les fruits, vernissent les laques, poudroient de mica les pavés. Les maximes de Confucius gravées sur les tableaux rouges, les lettres compliquées des écriteaux et des enseignes, les chamarrures des comptoirs, les papiers dorés et argentés des vitrines s’irradient avec des à-coups sautillants, crevant l’œil. Tout paillette, tout chatoie, tout miroite : soleil et clinquant partout se marient. Mais la grande fête du regard se donne sur les étals en plein vent, surchargés de légumes, de fruits, de poissons et de viandes, au milieu des soucoupes

]. Ces lignes sont écrites au commencement de 1884, c’est-à-dire au moment de nos démêlés avec la Chine.

innombrables remplies de riz ou de mélasse. Les poissons s’irisent, humides encore, écaillés de nacre, et, tassés, confondent leurs fugaces arcs-en-ciel. Les concombres, les oranges, les piments, les tomates, les cédrats, les letchis, les mangoustans, les mangues, les bananes échafaudent de polychromes pyramides parfumées sur un fond d’herbes violemment vertes, ou sur des plateaux de laque dont les bords d’un noir glacé reluisent. Des mouches bourdonnent au-dessus, dans l’odeur de miel, pareilles à des essaims d’étincelles, quand leur vol chassé par le marchand coupe les bandes de lumière pleuvant sur la rue d’entre les feuilles ou les nattes. Des cristallisations de sucre brisent

La figuration de l’enfer dans les caves d’un temple chinois.

des éclats de mercure à la surface des confitures. Des quartiers de porc et de chien virent, pendus à des bambous, et montrent tour à tour la peau laquée couleur chrome et leurs chairs rubescentes.

Le marché se continue d’un bout à l’autre de la rue principale, surgit plus crûment colorié à chaque coude qu’elle décrit. Une impression de vie féconde se dégage des choses. On se heurte, on se bouscule, on se presse. Des enfants glissent entre mes jambes. Des brouettes énormes à roue pleine, effroyablement grinçantes, roulent incessamment, creusant de passagers sillons dans la foule, et le bruit des marteaux frappant le bois et le fer, les aboiements des chiens, le tintement des sonnettes et des gongs compliquent la fièvre de la rue d’un tapage sans trêve. Parfois passe une chaise à porteurs. Poupine, une tête de femme étrangement fardée apparaît une secoude, et, plus

L’EMPIRE CHINOIS

fort derrière les coolies, le courant recoule, fait de Chinois habillés de blanc ou de bleu, de filles du peirple grassouillettes qui rient aux éclats, de vieillards an nez chaussé d’immenses lunettes, de soldats qui ricanent ou m’insultent, et sur mes talons crachent avec mépris.

De loin, toutes ces têtes semblent appartenir à des pantins et remuer sur place. Des parasols violets étoilent leur moutonnement. Les chapeaux de paille, immenses,

Salon d’un marchand chinois.

ondoient comme des boucliers d’or. Je marche, je marche, je marche, sans que cette animation s’arrête. Continuellement boutiques et échoppes défilent, toutes pareilles, avec leurs lanternes énormes couvertes de chimères carminées. Chacun travaille avec rage. Pas un oisif. Les échoppes de savetiers sont innombrables. Dans un faubourg, après une porte ouverte dans un rempart qui ne tient plus debout, je retrouve des marchandes en plein air vendant du riz, du thé et du poisson bouilli. Elles sont assises sur de vieux canons démontés. Plus loin, je m’arrête devant un forgeron qui fabrique des afiïïts. Ses ouvriers en rangent une demi-douzaine devant la porte, mais la foule ne semble point prendre garde à ces préparatifs belliqueux. Et je rebrousse chemin, souriant aux choses déjà vues, dans une curiosité plus molle qui s’étonne pourtant

encore à tous les coins. Un orage se prépare, le ciel devient fuligineux, et, dans l'ombre grandissante, les petites lampes allumées dans chaque boutique devant l’autel des ancêtres jettent une lueur plus jaune, lustrant les moulures des niches et paill étant les Bouddhas dorés...

Fiacre-brouette à Shanghaï.

Formose. — Aborigènes du Sud.

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