‹ L'extrême OrientChapitre 98 sur 132 · Tome VII, p. 350 à · texte numérisé non relu

Tome VII, p. 350 à

jour (1853) où le chef des Taï-pings en fit sa résidence royale. Reprise par les armées impériales en 1864, elle se vit ruinée de fond en comble. Depuis, edle a reconquis son rang de grande ville (300,000 habitants) et de capitale littéraire, grâce au retour de ses fabricants de tissus de soie et coton, de ses étudiants et à l’immigration des habitants des provinces voisines, parmi lesquels on compte plus de 60,000 musulmans. Mais, si le gouvernement l’a dotée d’arsenaux, il ne lui a pas rendu ses monuments ; sa fameuse tour

Shanghaï. — Hôtel de la Municipalité française.

dite de porcelaine n’existe plus : même, nous n’avons pu trouver une seule de ses briques vernissées chères à tous les touristes occidentaux qui rarement manquent d’aller fouiller les décombres subsistant encore dans l’énorme enceinte de 30 kilomètres dont seuls les murs restèrent debout après la prise. Ce qu’on voit au surplus de Nankin, du pont du vapeur, donne assez peu l’envie d'y descendre. Bien plus intéressant est cet admirable fleuve qui la baigne et que les steamers remontent jusqu’à 1,200 kilomètres de son embouchure. Toutefois, avant de les suivre, il convient de dire quelques mots de Shanghaï d'où ils sont partis et qui, au point de vue européen, reste la véritable capitale de la province de Kiang-sou.

Shanghaï. Entre deux concessions

Shangliaï, le port le plus rapproché de l’entrée du Yang-tsé-Kiang, est, en effet, le plus commerçant de toute la Chine, et, après Bomba}', de toute l’Asie. La valeur des échanges, en importations et en exportations, y atteint près d’un milliard de francs par an. La France, l’Angleterre et les Etats-Unis y possèdent des concessions où résident 3,000 Européens environ. Ici est de rigueur une parenthèse que nous aurions déjà dû ouvrir plus haut à propos de Tien-tsin ou Che-foo.

Ce terme : concession, désigne, en extrême Orient, les terrains cédés par les pouvoirs locaux à des colonies occidentales. A Shanghaï, nous avons été précédés par les

Les quais à Shanghaï.

Anglais et les Américains (1842), car nous nous y sommes installés en 1847 seulement. En vertu des conventions dites land régulations, passées avec la Chine, tous les Européens furent ensuite autorisés à profiter des avantages obtenus par les cabinets de Paris, Londres et Washington, à condition de se soumettre à l’organisation municipale des quartiers par eux choisis. Nos voisins anglo-saxons réunirent alors leurs terrains en une possession commune à tous les étrangers et placée sous la protection de tous les États ayant conclu des traités avec le Céleste Empire, la France comprise; mais celle-ci, se fondant sur des droits acquis et sur son rôle dans l’obtention de ces faveurs de la part de la Chine, n’en garda pas moins sa concession indépendante.

Il s'ensuit qu’elle y est restée chez elle et maîtresse absolue. Nos commerçants y élisent une municipalité qui gère les intérêts de la commune, notre consul y représentant (parfois trop dictatorialement) le ministère des affaires étrangères, c’est-à-dire l’Etat.

L’EMPIRE CHINOIS

Le même fonctionnaire, en vertu des mêmes land régulations, se joint, pour administrer la concession cosmopolite, à ses collègues étrangers, qui ne peuvent, eux, se mêler des affaires concernant notre quartier. En un mot, la concession française de Shanghaï est comme un petit Etat indépendant accolé à une fédération d’Etats divers. Les appellations : concession anglaise, concession américaine, qui se sont maintenues, n’ont plus, de la sorte, qu’une signification géographique. Ajoutons tout de suite que les plus importantes maisons françaises, fuyant notre administration tyrannique et cherchant

Shanghaï. — Le club anglais.

la vie, sont établies sur le quartier dit anglais, que les Allemands y pullulent chaque jour davantage, tout en faisant bande à part en dehors des heures consacrées aux business; enfin, comme on s’eu doute, si l'on a voyagé un peu ou lu tout ce volume, que notre triste concession n’offre rien de l'intelligent confort, de la prospérité, de l'animation, de la concorde qu’on trouve sur les autres quartiers.

Shanghaï est bâti sur la rive gauche du Wan-poo ou Hoang-pou qui se jette dans l’estuaire du Yang-tsé-Kiang. On le remonte pendant une vingtaine de kilomètres avant de mouiller devant les concessions. Du moins, on peut le remonter s'il plaît à la marée. 1 our nous, plusieurs fois de suite en quelques mois, nous avons dû mouiller

à Wou-song. près du confluent du Wan-poo, car une barre dangereuse sépare l’estuaire du Yang-tsé du fleuve des « Eaux jaunes». On peut la franchir au flot si l’on n’est pas, comme certains navires de guerre que nous y rencontrâmes, affligé d’une cuirasse et d’un armement exagérant le tirant d’eau. A vrai dire, elle ne cesse de grandir, cette barre, et si la Chine ne se décide point à laisser les Européens améliorer la passe, les patriotes vieux- Chinois, qui tout haut rêvent notre expulsion des settlements.

obtiendront vite satisfaction .à Shangliaï, que les « Barbares » abandonneront dès que leurs vapeurs n’y pourront plus monter.

L’estuaire a la laideur terne, plate, ocreuse de tous les deltas en Indo-Chine et en Chine. Wou-song est lamen- Shanghaï. — Une maison de thé. table de tristesse. Mais quelle

joyeuse surprise, par contre,

lorsqu’on débarque sur le bund, c’est-à-dire sur le quai des concessions ! De belles maisons, des palais plutôt, le bordent, enclos parfois de verdure, ayant tous plus grand air les uns que les autres. Devant eux, sur la chaussée bordée d’arbres, sur les pouts franchissant les criques, canaux ou rivières séparant les divers quartiers européens, c’est une vie fiévreuse oii se mêle le luxe occidental à l’exotisme asiatique. Des djinnckchas, traînées par des coolies, de riches équipages de maîtres, des voitures européennes de louage, remplies de Célestes soyeux, qui raffolent de ce mode de locomotion, se

croisent en tous sens. Le bund, à l'heure où ferment les offices, et où les gens d affaires redeviennent gentlemen, offre un spectacle unique. Au seuil du ( 'lub anglais, on compte autant d’habits noirs que de nattes chinoises devant la porte, et la toilette des Européennes se rendant à la promenade de Bubbling-Well transporte presque 1 arrivant dans nos ( Jhamps-Élysées ou à Hyde-Park. C’est, du reste, la note distinctive de

Shanghaï, comme aussi, nous le verrons plus loin, de la colonie anglaise cle Hong- Kong, l'existence luxueuse que mènent tous les résidents d’une certaine classe. Jadis, au beau temps des affaires et de la spéculation, ce lnxe était même inouï; il en reste une tradition qu'entretiennent les fréquentes visites des diplomates fatigués du séjour de Pékin. Les fêtes succèdent aux fêtes; tout le monde reçoit, peu ou prou, toujours du moins avec cette large hospitalité spéciale aux exilés d’Asie, et le touriste, classé gentleman par sa tenue ou son crédit anx banques locales, y use plus de cravates blanches qu’à Paris ou à Londres durant la season , comme disaient nos hôtes.

A Shanghaï, il faut visiter les palais de ces colossales maisons de commerce, qui s’appellent les maisons Jardine ou Iiussel, dont les navires forment des flottes et dont le chiffre d'affaires dépasse de beaucoup le budget de certains Etats européens : on en sortira avec la <c migraine des millions » et une admiration pour le génie anglo-saxon.

Toutefois, ce n’est pas la vie, tant de fois décrite, des Européens en Chine, qui doit intéresser nos lecteurs, et nos illustrations suffiront à leur représenter le type de la ville. Quant à la cité chinoise, séparée des settlements et enfermée dans de hautes murailles crénelées, elle offre l’ordinaire labyrinthe puant et crasseux qui constitue la grande majorité des cités de l’empire. Ses arsenaux, ses ateliers officiels et tout son côté caserne sont pour nous faire réfléchir, mais jurent singulièrement avec la civilisation ambiante. On y compte 2 ou 300,000 Célestes; mais il ne faut pas, d’ailleurs, oublier que dans les quartiers européens habitent 120,000 autres « fils de Han», heureux d’échapper aux exactions de leurs mandarins. La saleté du Shanghaï chinois n’a d’égale que la misère de certaines rues. Le choléra y règne à l'état endémique et enlève chaque année des milliers de victimes, sans que les journaux anglais en parlent seulement. Aussi bien, le fléau, comme dans tout l’extrême Orient, ne frappe-t-il que les indigènes1. Nous ne vîmes d’à peu près propre que le quartier des restaurants, dunt l’un, situé sur un étang, an bout de petits ponts élégants, ferait merveille dans notre bois de Boulogne. On s’y étouffait. C’est, en effet, à l’auberge que les Chinois se traitent les uns les autres quand ils veulent s’amuser. L’un d’eux nous y donna à dîner, après nous avoir envoyé l’invitation traditionnelle :

L'heureux 25e jour du mois de juin, une petite fête intime attendra l’illumination de votre présence.

Avec les compliments de X...

1. En dépit des ridicules terreurs montrées à Marseille et surtout à Toulon (c’est-à-dire dans des ports dont la malpropreté est légendaire et qu’une décision nationale devrait contraindre à assainir leurs cloaques autrement que sur le papier), on sait que le choléra, endémique en Indo-Chine, n’y a jamais atteint nos colons. Il y a deux ans, le choléra, qui décimale corps expéditionnaire au Tonkin, avait été apporté à Formose par des troupes d’Afrique venues de Sidi-bel-Abbès. La campagne faite dans la boue, et sous la pluie, au milieu d’une misère terrible, n’était iras pour l’éteindre. Nos soldats importèrent donc le fléau au Tonkin ; mais il n’y frappa que les malheureux troupiers déjà malades ou anémiés, épuisés enfin par des fatigues sans nom, des privations de toutes sortes, et logés au ras du sol dans un odieux oubli de l'hygiène. De beaucoup moins dangereux que la variole, il respecta la population civile plus confortablement installée. Mais en France (la mort de Paul Rert l’a prouvé), on confond dysenterie, choléra, cholérine, fièvres algides et typhoïde pour les besoins des polémiques.

Le dîner fut exquis. De belles Chinoises, courtisanes réputées, extraordinairement décentes, d’ailleurs, et somptueusement parées, y assistèrent d’une estrade et chantèrent en s’accompagnant de la guitare. Leurs femmes de chambre, entre chaque service, circulaient derrière les convives accroupis autour de la table basse et nous présentaient la pipe à eau d’où nous devions tirer une bouffée, détail qui, pour nous, gâta l’ingé-

Mission et observatoire des Jésuites français à Sikaweï.

nieuse et .délicate cuisine du festin. Mais nous reviendrons plus loin aux mœurs chinoises.

Lorsqu’on a vu, près de Shanghaï, le bel observatoire des Jésuites, à Sikaweï, et le collège à l'usage des jeunes Célestes, il faut s’embarquer si l'on veut continuer à visiter la région sans fatigue, car les routes européennes n'ont, pu encore sortir des limites dans lesquelles sont parqués les « diables étrangers ». Même le gouvernement impérial a racheté, pour le supprimer, le chemin de fer de Shanghaï à Woosung. Ce n’est point haine du progrès, puisque ce matériel, il l’utilise à Formose, mais méfiance (d’ailleurs légitimée par la conduite des Anglais) de l’exploitation par des Européens. Mieux que l’Italie, la Chine jara da se, toutes les fois du moins qu’elle le pourra.

Elle veut, en un mot, des professeurs, et non des parasites qui monopoliseraient le produit de l’outillage occidental.

C’est ainsi que, pour se rendre à Nankin et à Han-Keou (ou Han-Koow), le touriste pourra prendre passage sur un des steamers de la China me reliants Company, on, seuls, les officiers sont Européens, et parcourir sous pavillon chinois les 1,115 kilomètres séparant Han-Keou de Shanghai. Il s’y trouvera fort bien, d ailleurs, les ( 'élestes, en commerçants intelligents, ayant compris a souhait notre besoin de confort à bord et ne voulant pas être distancés par les vapeurs concurrents. Le voyage est assez long pour que la question en vaille la peine.

Bateaux attendant la marée sur une crique à Shanghaï.

La baie de Wousong franchie, nous pénétrons dans le bras inférieur du Yang-tsé dont les eaux jaunes baignent l’île de Tsong-ming qui, en quelques années, s’est peuplée d’un million d’habitants. Le Yang-tsé offre là de si prodigieuses largeurs que ses rives plates ne se distinguent pas des deux côtés de son énorme masse. Bientôt, cependant, il tombe de 10 et 20 kilomètres à une lieue, et, au bout de neuf ou dix heures d’une navigation rendue difficile par la variabilité des fonds, on atteint Kiaug- Yin. Les Célestes y ont établi des forts cuirassés, bien armés, qui longtemps arrêteraient une escadre. Pittoresque est le pays; par malheur, le fleuve ne peut refléter les hauteurs verdoyantes, scs eaux demeurant limoneuses. Plus loin, à Tchin-Kiang, elles se rétrécissent et, plus profondes, courent avec une effrayante vitesse. Tchin- Kiang renferme une concession européenne et 250,000 âmes. Elle est bâtie en face de

J A II DIX lUBLIC.

l’entrée méridionale du Grand-Canal et communique, par d’autres canaux, avec Shanghaï dont 288 kilomètres la séparent par le fleuve. Les Anglais y remportèrent, en 1842, la victoire qui amena le traité de Nankin. Aujourd’hui, il s’y fait un immense commerce consistant uniqirement, du reste, en importations occidentales. Mais le vapeur ne s'y arrête pas assez pour que nous y puissions descendre, et nous nous réveillons, le lendemain, à 372 kilomètres de Woosung, devant ce Nankin dont nous avons parlé déjà. C’est au sud-est de la Résidence du Sud, et dans le Kiang-sou encore, qu’on voit Sou-tclieou-fou, la fameuse Venise chinoise, au bord du grand lac Ta-hou.

Peu après Nankin, nous quittons la province du Kiang-sou pour entrer dans celle du An-lioeï qui possède sur le fleuve un port ouvert : Wou-hou, et dont la ville principale, Hoeï-tcheou-fou, cité industrielle réputée pour son encre de Chine, est située au sud du fleuve. Nyau-King, devant lequel nous passons, est la capitale.

Tout ce que l’on voit de ce bassin du Yang-tsé, depuis la passerelle du vapeur, indique une rare densité de population. Villages sur les rives, villages sur les radeaux flottants : la vie pullule. Des jonques montent ou descendent le fleuve par milliers.

A partir à peu près des forts de Tong-liou, le Yang-tsé, qui coulait jusqu'ici au milieu de provinces qu'il partageait en deux, devient la limite de deux provinces, celle de Hou-pé, au nord, celle de Kiang-si, au sud.

La première a pour chef-lieu Ou-tchang-fou, sur la rive droite du fleuve. Cette ville occupe dans l’enceinte de ses seuls remparts 34 kilomètres carrés et fait vis-à-vis à Han-keou et à Hanyang-fou. Ces trois cités se joignent presque autant par les faubourgs de Han-keou qui se prolongent sur les bords du Yang-tsé et de son affluent le Han-Kiang, que par les jonques innombrables couvrant les eaux.

La seconde a pour capitale Hou-Koou et pour villes principales Kiu-Kiang et Kingté-tching, fameuse par ses fabriques de porcelaines et qui a possédé jusqu’à un million d’habitants.

Revenons à notre voyage. Aussi bien cette parenthèse nous ramène à notre itinéraire, puisque le- bateau s’arrête à Kiu-Iviang qui est ouvert au commerce occidental. Là, comme dans toutes les villes du bassin, nous apercevons encore des traces des ravages commis par les Tai-pings et leurs vainqueurs. Les Chinois sont vraiment extraordinaires ! En vingt ans ils repeuplent, à la moitié de leur ancien chiffre, des agglomérations de 500,000 ou 600,000 âmes à 1 million, détruites par la guerre, et ils laissent subsister les ruines à l’intérieur des remparts anciens à côté desquels s’établissent leurs nouvelles villes ! Kiu-Kiang servant de port aux autres cités du Kiang-si, le fameux thé noir de la région, ainsi que les porcelaines, y transitent, et le commerce extérieur annuel y atteint près de 100 millions de francs.

Au-dessus de ce port, les bords du Yang-tsé sont les plus pittoresques du monde, et, ce qui ne gâte rien, riches en gisements houillers inexploités encore ou mal exploités; mais, peu à peu, ils s’affaissent, laissent voir de fertiles campagnes de plus en plus populeuses à mesure qu’on approche de Han-keou.

Nous y voici, car nous abordons la rive gauche, près du confluent du Han-Kiang qui sépare Han-keou de Hanyang, et en face d’Ou-tckang-fou. La réunion de ces trois

L’EMPIRE CHINOIS

villes dont l’arrivant ne voit d’abord que les faubourgs aquatiques, c’est-à-dire des myriades de jonques qui font pont sur le Yang-tsé et sur le Han-Kiang, s’explique par la navigabilité de ce dernier cours d’eau. Le Han est la voie commerciale menant aux bords du Hoang-Ho et dans la province de Chensi, dont la capitale Si-an-fou a 1 million d’habitants. Quant au développement prodigieux de Han-keou qui, trois fois détruit par les Taï-pings, s’est repeuplé et n’a pas moins de 800,000 âmes, il s’explique par ce fait qu’il est le centre commercial de tout l’empire au croisement des grandes routes de naviga-

Catkédrale anglaise à Shanghaï.

tion de l’est à l'ouest et du nord au sud. Par malheur, les inondations du Yausr-tsé l'épargnent peu. Mais les concessions européennes (où l’on trouve, soit dit en passant, deux Français seulement, tous deux fonctionnaires, et où notre pavillon n’a jamais flotté sur un des 1,500 ou 1,600 bâtiments de commerce qn’on y compte par année!) sont protégées par une levée de 15 mètres.

II faut voir Han-keou pendant les trois mois de la saison des thés, quand la fièvre des affaires y affole ses habitants européens et fait littéralement grouiller le port. 50 millions de kilogrammes de thé sont alors embarqués pour l’Europe1, ce qui

1. Principalement pour Londres; Odessa en reçoit aussi, mais la plupart des thés destinés à la Russie sont expédiés à Tien-tsin, d'où les caravanes leur font prendre la voie de Sibérie.

représente environ 120 millions de francs. A ces chiffres respectables on doit, pour comprendre l'importance spéciale de Han-keon, ajouter encore la quantité de thé en briques fabriqué par les marchands russes du port. Elle n’est pas moindre de 12 millions de kilogrammes par an. Ces briques sont faites avec des thés inférieurs ou des déchets humectés à la vapeur et comprimés ensuite, à l’aide de presses dans des moules; une fois sèches, il ne reste qu’à les réunir par caisses qu’on confie à des steamers à destination de Tien-tsin. Là, elles gagnent par jonques sur le Peï-ho le port de Tong-tcheou

Sur le quai de Soochow

où nous avons vu chameliers et muletiers en prendre livraison pour les porter à Kalgan, à la frontière de Mongolie. De ce point, en un mois et demi, les caravanes gagnent Kiakhta, par Ourga. En Sibérie, on n’emploie que ce thé durci qui sert de monnaie en Mongolie, et le seul enfin que connaissent bien des paysans russes.

En dehors de la saison des affaires, Han-keou — d’oii partent les fameux coureurs de thés, c’est-à-dire les navires joutant de vitesse pour apporter les premiers à Londres le nouveau thé de l’année et gagner la prime — ne paraît pas être un séjour des plus gais. Mais il n’est situé qu’à trois jours de Shanghaï, par le fleuve, et Shanghaï, c’est un peu l’Europe. A 600 kilomètres plus haut, sur le Yang-tsé, les résidents d’I-tchang sont davantage exilés, semble-t-il.

L’EMPIRE CHINOIS

I-tchang est ouvert au commerce européen depuis 1878 seulement et déjà fait avec l’étranger plus de 30 millions d’affaires par an. Le Yang-tsé offre, là encore, 6 mètres aux navires; mais la navigation y devient déjà difficile pour les steamers, et un peu audessus commencent les rapides, à partir desquels la petite batellerie indigène trafique seule.

Nous avons vu les trois premières provinces maritimes, dont la dernière, le Kiansou, nous a, par Shanghaï, invité à pénétrer au cœur de la Chine et à jeter un coup

Jardin d’une maison de thé.

d’œil sur l’admirable bassin du Yang-tsé. Il nous reste à passer en revue les trois autres : Tché-kiang, Fou-kien et Rouan g-toung.

La plus grande ville, et jadis la plus belle du Tché-kiang, sorte de Hollande asiatique, est Hang-tckeou-fou, sa capitale, près de la pointe orientale d’une grande et belle baie où se jettent sa rivière et un ancien bras du Yang-tsé, prolongement méridional du Grand-Canal qui, si cette œuvre colossale avait été entretenue, unirait ainsi le centre des mers de Chine et le golfe du Petchili.

Hang-tcheou-fou fut la capitale de l’empire méridional, qui résista longtemps aux conquérants mongols. Marco Polo et les voyageurs qui le suivirent en parlèrent comme de la huitième merveille du monde et lui consacrèrent toutes les épithètes et toutes les métaphores que leur tableau de Sou-tcheou-fou, la Venise d'Asie, n’avait pas épuisées. Eu ce temps-là, Hang-tcheou, qui n’a plus que 20 kilomètres de tour et 1 million d'habitants, entourait de ses quartiers le fameux lac Si-hou aux bords duquel elle est bâtie et

comptait plus de 2 millions d'habitants. Notre éternel regret sera de n’avoir pu aller voir ce « Paris de l’Orient », comme l’appellent les Européens, ses kiosques et ses temples que reflète le lac et dont l'architecture passe pour la plus belle manifestation de l’art chinois. Aujourd'hui, la ville garde encore la réputation d’être la plus gaie de l’empire et les bords de son lac sont réputés le paradis des fils de Han. Un de leurs proverbes le dit : « Le ciel est en haut, Sou-tcheou et Hang-tclieou sont en bas ! » Cet Eden occupe plus de 60,000 ouvriers à tisser les soieries.

Dans la même province, et tout près sur l’autre rive du Tsien-tang, Chaohing nous tentait également; car cette industrielle cité renferme le pont le plus long de la terre, un viaduc de 144 kilomètres de longueur, composé de 40,000 travées et datant de l’époque où le pays n’était qu’un vaste marais salin.

Par ses canaux et ses deux cours d’eau navigables, Ning-po commande la province et un peu celle du Iviang-si. C'est le port du Tché-kiang, les gros navires ne pouvant remonter jusqu’à Hang-tclieou. Les Anglais le prirent en 1841. Aujourd’hui il est ouvert au commerce occidental ; mais ses 150,000 habitants, ruinés par la création de Shanghaï, n’exportent plus guère que des meubles, d’ailleurs justement réputés.

En face s’égrènent les îles Chousau, dont le port principal, Tingliaï, devrait être connu des Parisiens et de la « mère Moreau », car il expédie aux confiseurs de Canton, nous apprend Reclus, les fruits du citrus oüvæ formis, connus en Europe sous le nom de « chinois » 1 Dans le même groupe, notons l'ile de Poutou avec ses 100 monastères qui servent l'été d'hôtels aux amateurs de bains de mer. L’archipel entier des Chousau renferme 1 million d’habitants, pour la plupart pêcheurs, dont le havre principal est Tchingkin-men, dans la grande Chousau, comme Tinghaï, mais plus accessible et eu même temps moins profond que ce dernier.

Wen-tcheou (180,000 habitants) est le dernier port du Tché-kiang. 11 est ouvert au commerce étranger et commence à exporter des thés. C’est, dit-on, la ville chinoise où l’on fume le plus l’opium.

Les appellations géographiques chinoises ont le mérite d’être expressives et de peindre tout en désignant. Le nom de la province de Fou-kien ou Fo-kien, dans laquelle nous entrons, signifie «Région prospère». Cela ne vaut-il pas mieux que, par exemple, notre mot : Touraine?

Cette prospérité s’étale sur 118,517 kilomètres carrés qui, eu 1842, nourrissaient 23 millions d’habitants. A en juger par ce que nous avons vu dans le Tché-kiang et toutes les autres provinces, la guerre des Taï-pings et les calamités qui la suivirent ont dû singulièrement diminuer ce chiffre. Mais là, comme partout, le sol depuis vingt ans n’a point cessé de se repeupler, et l’on compte déjà 130 habitants par kilomètre carré.

La province a une physionomie bien spéciale. Si les côtes basses du Tché-kiang, défendues par des levées et des digues les plus belles du monde, rappellent celles de la Hollande, on songe à la Bretagne devant le déchiquetage du littoral du Fo-kien. La région parle plusieurs idiomes différents dont l'un, celui d’Arnoy, semble bien supérieur

au chinois mandarin. Enfin, l’on y trouve, comme dans les îles Chousan et, plus bas, dans les provinces de Kouang-toung et Kouang-si, des représentants des vieux aborigènes de la Chine méridionale, non pas des sauvages toutefois comme les Miaotze du haut Yang-tsé et les Miao-seng des provinces sud-occidentales, mais des Chinois d’une caste méprisée, des parias condamnés à vivre sur l’eau et à exercer les pires métiers.

A la frontière presque du Fo-kien, la carte indique la belle rade de Founing-poo qui deviendra le Toulon de l’Empire, puis, plus bas, le port fréquenté de Lian-Kiang (250,000 âmes). De là, nous arrivons à Fou-tcheou-fou dont Courbet a si merveilleu-

v': Sïi

Sur le Soochow.

sement popularisé le nom; mais nous en parlerons dans un chapitre à part. Bornonsnous ici à rappeler que le chef-lieu du Fo-kien a 700,000 habitants, renferme un arsenal, œuvre d’officiers français, et est situé à 5G kilomètres de 1 embouchure de la rivière Min. C’est un port ouvert oii les Européens habitent un quartier séparé, Nantaï, sur la rive opposée à la ville chinoise. Son mouvement commercial est des plus considérables, car les importations et les exportations s’y chiffrent par plus de 130 millions de francs, les thés formant le principal apport de ce total. Les Russes y fabriquent des briques comme à Han-keou.

La cité des Trois Collines, ainsi que la nomment les Célestes, se développe dans un cirque de hauteurs, dont l’une, le mont du Tambour, est célèbre par sa pyramide de granit, ses couvents bouddhistes et le merveilleux paysage qu’on découvre de la montagne.

Près du massif vénéré du Oui-chan, sur le haut Min, Tson-gan reste le grand marché des fameux thés noirs du Fo-kien. On y compte 120,000 habitants.

Fou-tcheou n’est pas d’ailleurs le seul port de la province dont Tsouan-tcheou, l’ancienne capitale, passa, dit-on, jadis sous le nom de Zayton ou Çaytoun, pour le plus grand port du monde, celui où les Arabes, bien avant les Arméniens et les Génois, venaient chercher la soie chinoise. Le mot satin en dériverait même par l’arabe ( ziitouuah ?). Le certain, c’est qu’en langue vulgaire la ville s’appelle encore Tsétoun ; mais, la rade s’étant ensablée, la baie d’Amoy a hérité de sou trafic.

Amoy est ouvert aux Européens et fait avec eux pour 150 millions d'affaires chaque année. Son port est très bon, ses quais annuellement fréquentés par 1,800 navires, dont 1,200 anglais. Il exporte du sucre et du thé, et demeure le grand centre d'immigration chinoise pour Singapore et Manille. En face de l’île où est bâti le vieux Amoy, et tout près, la colonie européenne s’est établie sur l’île de Konlang-sou, où bientôt l’a entourée une petite cité chinoise mieux tenue que l’autre. C’est par Amoy, auquel les rapports consulaires donnaient, en 1870, 88,000 habitants, que se font les communications entre le continent et l’île de Formose dont nous parlerons dans un des chapitres suivants.

Le Fo-kien renferme encore bien des villes remarquables, populeuses et entourées de belles cultures, mais moins connues. Citons seulement Tchang-tcheou avec 500,000 habitants, et Yung-ping avec 200,000.

En quittant le Fo-kien, nous entrons dans le bassin du Si-kiang (Seï-kông, prononcent les Cantonnais), grand cours d’eau navigable, ainsique ses affluents, le Pé-kiang surtout, dont le réseau pour la batellerie indigène réunit au port de Canton le Yang-tsé et les provinces du Kouan-si, de Koueï-tcheou et même du Yun-nam.

Ce bassin comprend en effet les deux provinces de Ivouang-toung ou de Canton et du Ivouang-si. Celle-ci descend assez près du littoral sans y toucher. Sa capitale est Koeïling et sa ville principale Wou-tcheou, avec une population de 200,000 âmes. Limitrophe du Tonkin, elle est encore peu connue, des Français du moins, car nous n’avons trouvé sa description nulle part. Reclus lui donne 201,680 kilomètres carrés, mais en parle très brièvement dans le chapitre qu'il consacre au bassin du Si-kiang. En tout cas, elle semble une des moins peuplées de la Chine, puisque le recensement de 1842 ne lui donnait pas beaucoup plus de 8 millions d’habitants ; son système montagneux d’ailleurs l’isole du reste de l’empire.

Au contraire, la province de Kouang-toung est très peuplée, ses 233,728 kilomètres carrés nourrissant 25 millions d’habitants dont les innombrables canaux et rivières delà région font les amphibies de la Chine. Le paysan du Kouang-toung vit autant sur l’eau que sur terre et c’est en jonques ou en sampans que s’opère tout le petit commerce, ces embarcations formant par place des villages, voire des villes. Par exemple, c’est ici, comme dans notre. Tonkin, le sol ferme, qui, aidé parles plantations de joncs semés par les riverains, gagne sur la mer et, chaque année, augmente le cadastre de rizières con-

L’EMPIRE CHINOIS

(puises sur 1 Océan. Les îlots longeant la côte commencent la chaîne ininterrompue que nous avons vue mourir dans la merveilleuse haie d’Along, au Tonkin, et ont de tout temps abrité des pirates que 1 installation des Anglais dans l'ile de Victoria ou Hong- Kong n’a pas encore entièrement supprimés.

Depuis que, dans le Tché-kiang, nous avons abordé le versant sud du Nan-chan, n’oublions pas que nous voyageons dans la Chine méridionale dont la pointe inférieure du Kouang-toung, et l’île de Haï-nam à l’extrémité de celle-ci, sont les régions les plus chaudes.

Maison circulaire. Province de Fo-kien.

Faune et flore, à partir du Fo-kien, rappellent de plus en plus l’Inde anglaise et notre Indo-Chine. Les races ne diffèrent pas moins que les productions de celles que nous avons observées dans le nord.

Sans parler des Miaotze et autres aborigènes qui ont des communes autonomes dans le Kouang-toung et le Kouang-si, sans parler de 20 ou 30,000 Yaos, d’origine birmane, dit-on, et coutumiers de la vendetta à la façon des Corses, qui vivent indépendants non loin des frontières du Tonkin, dans les montagnes du sud-ouest, la population chinoise du Kouang-toung et du Kouang-si ressemble aussi peu à celle de la Chine centrale que les gens du Fo-kien à ceux du Petchili. Elle-même, malgré son unité politique, se divise, dans la région de Canton surtout, en trois groupes : les Koklo ou Fo-lo, les Pounti et les Hakka.

Les premiers, d’après Reclus, seraient des émigrés du Fo-kien descendus an xiv° siècle. Les Pounti, les plus forts par le nombre, doivent provenir d’un mélange

de Chinois du nord et d’aborigènes, mais prétendent former une race à part. C’est l’aristocratie du pays. Quant aux Hakka, ce sont de vrais Chinois, les descendants de ces Auvergnats de l’Asie qui sont venus de la vallée du Yang-tsé et qui, avec les Fo-lo, fournissent ces coolies dont le flot grossissant déborde dans toutes les colonies européennes, en Indo-Chine, airx îles Sandwich, en Californie et jusqu’au Pérou. Les milliers de bateliers que nous allons voir à Canton et dans tous les estuaires sont, comme à Fou-tcheou, des parias méprisés et, proches parents de c’es Fo-lo, sont comme eux d’origine fokienoise. Toutes ces castes ou races possèdent, bien entendu, leur idiome à part dont le cantonnais, la langue des Pouuti, est la plus répandue.

A l'est de Canton, Chatoou, que les Anglo-Saxons écrivent Swatow et qu'il faut donc prononcer Souatou, est un port ouvert aux Européens sur un fleuve navigable.

C’est à Double-Island que les Anglais s’installèrent, bien avant les traités; c’est là que, précédant les Portugais de Macao dans cette odieuse voie, leurs commerçants compromirent ii jamais la réputation de l’Europe aux yeux de la Chine et déshonorèrent la civilisation occidentale en doublant les profits de leur négoce interlope avec les contrebandiers et les pirates chinois, à l’aide de la traite de coolies qu’ils volaient pour les vendre dans le nouveau monde.

Quand on lit l’histoire des relations de l’Europe avec le Céleste Empire, on ne peut vraiment en vouloir aux fils de Hau de nous appeler Barbares et de nous tenir àdistance. Mais il faut dire bien haut que les préjugés des Cliiuois, préjugés aujourd'hui indéracinables, que leur haine en certains ports, que leur rancune ailleurs, que leur mépris presque partout sont l'œuvre des Anglais, colons admirables toujours, mais souvent aussi Shylock esclavagistes.

Swatow se souvenait de Double-Island quand on l’ouvrit en 1858 au commerce occidental, et les « diables étrangers » y furent si mal reçus que le nouveau trafic tomba aux mains de négociants cantonnais et de la puissante guilde de Swatow , syndicat d’émigrés chinois de Singapore qui fait un peu la loi au commerce extérieur dans les ports ouverts. On y importe surtout, dit la Nouvelle Géographie universelle , des tourteaux de haricots achetés en Mandchourie et qui servent à fumer les plantations de canne à sucre. Quant à l’exportation, elle consiste surtout en sucre, arachides, laques et camphre. Le port reçoit 1 ,500 navires par an et son commerce est d’environ 200 millions de francs.

Canton, dont nous reparlerons dans un chapitre spécial, ainsi que de Hong-Kong et de Macao, mérite sa célébrité. C’est une ville unique au monde, datant de plus de vingt-trois siècles, qui fut capitale d’un Etat distinct, tantôt indépendant, tantôt tributaire et qui, révoltée en 1048 contre les Mandchoux au nom de la dynastie des Ming, subit un siège d’une année, au bout duquel 700,000 de ses défenseurs ayant péri, elle fut mise en cendres. Elle renaquit comme le phénix. Mais pourquoi faut-il que de telles épopées n’aient pas trouvé leur Homère? Que sont nos ridicules saignées d’Occident à côté de ces belles inondations de sang?

Actuellement, Canton est la plus grande cité de l’empire, la plus originale, la pl us pittoresque, la plus étrange, la plus peuplée. Elle renferme au moins 1,500,000 habi-

L’EMPIRE CHINOIS

tants. Sa physionomie purement chinoise est restée la même qu’au jour, vieux de plusieurs siècles, où la visitèrent les premiers marins occidentaux. Son quartier flottant, où des milliers de sampans et de jonques continuent la terre sur un fleuve large de plus de 1,000 mètres et abritent une population qui naît, vit et meurt en bateau, n’est pas moins curieux que ses rues ou que ses faubourgs.

Ses monuments ont été décrits maintes fois : pagode des Cinq cents idoles, tour à cinq étages, yamens, la photographie a vulgarisé tout cela. Ce qu’on sait moins, c’est qu’elle est la première ville industrielle de la Chine et que l 'article de Canton est

Canton. — Concession de Schamyne. L’unique maison (?) française.

l’équivalent en extrême Orient de Y article de Paris en Europe. Et le côté artiste de Paris, elle l’a : ses meubles, ses ivoires sculptés, ses soies et surtout ses inimitables broderies sans rivales dans le monde entier commandent l’admiration; pendant huit jours trop courts, hélas ! nous avons battu ses boutiques sans qu'une seconde notre enthousiasme se lassât.

Il existe aux portes de Canton une concession européenne située dans l'île de Schamyne où, seuls, les Anglais et les Allemands se sont établis. Sur le quartier français, vide et nu, nous ne vîmes qu’une seule maison, une simple paillotte. Encore abritait-elle un déclassé, ancien officier du corps franco-chinois, accusé de contrebande et en lutte ouverte avec toutes les autorités locales ou européennes. Notre consulat lui-même occupait une maison anglaise qu’il louait!

La ville chinoise est bâtie presque à égale distance des deux têtes du delta formé à

l'ouest par le Si-kiang et le Pé-kiang, à l’est par les branches du Toung-kiang. L’estuaire de l’est s’appelle rivière de Canton ou des Perles ; mais celle-ci ne peut être remontée par les grands vapeurs que jusqu’à 15 kilomètres de la cité, à Whampoa ou Hoangpou, mouillage qu’à cause de la barre du fleuve, barre offrant seulement quatre mètres d’eau au perdant, les navires de guerre ne peuvent pas même atteindre. Hoang-pou, par sa situation, devait donc devenir l’avant-port de Canton ; aussi forme-t-il une grande ville au bord des îles entourant la rade : 2,000 navires européens, dont 1,500 anglais, y chargent, y déchargent ou s’y réparent annuellement. La contrebande de l’opium s’y opère en grand dans les roseaux des criques. Le commerce extérieur dè Canton n’en atteint pas moins d’énormes chiffres, après avoir sensiblement baissé à la suite de l’ouverture de Shanghaï et des autres ports. Exportations et importations réunies se chiffraient par un total de 248 millions en 1844, et de 196 en 1879, où la valeur des importations était deux fois moindre que celle des exportations. Aujourd’hui, le mouvement d’affaires, ayant continué à se relever de la concurrence créée par la multiplication des points de trafic avec l'Europe, ne doit pas être loin de 250 millions et la ville de Canton, tombée au second rang des centres commerciaux, reconquerra peut-être le premier. La part de l’Angleterre dans ce mouvement d’affaires est des deux tiers.

Nous ne quitterons pas le Kouang-toung continental sans citer la ville de Chuhing, sur la rive gauche du Si-kiang. Cette cité, jadis la plus propre et la plus élégante de la Chine méridionale, ancienne capitale bien déchue, renferme 200,000 habitants. Sanchoui et Saïnam, au confluent du Si-kiang et du Pé-kiang, présentent une certaine importance par leur situation; mais Fatehan ou Fou-chan, à l’ouest de Canton et Chikloung à l’est, sont des entrepôts autrement considérables. Le premier est qualifié de village par les géographies chinoises, la tradition voulant que les seules agglomérations entourées de remparts soient dites urbaines ; mais le pseudo-village n'en rivalisait pas moins avec Canton au temps où le peuplait le million d’habitants dont il lui reste environ la moitié. Il a 20 kilomètres de longueur ; c’est enfin l’un des « quatre marchés » de l’empire grâce à son trafic et son industrie. Chihloung, cinq fois moins peuplé, est également une dépendance commerciale et comme un faubourg de Canton.

Citons encore, à l’entrée du golfe du Tonkin, le port de Packoï que nous ont fait connaître la dernière campagne et les travaux de la commission mixte de délimitation entre le Tonkin et la Chine. Il s’y traite annuellement pour 10 millions d’affaires avec l’extérieur, et l’on y remarque, dit Reclus, une pagode «célèbre dans toute la Chine, grâce à un platane qui croît sous la voûte, au centre du monument et projette par les fenêtres de l’édifice ses branches touffues oii nichent des milliers d’oiseaux, emplissant le sanctuaire de leurs chants ».

Du Kouang-toung dépend l’île Haï-nam dont nous parlons plus loin ; mais, avant de descendre jusque-là, deux îles du littoral valent que nous nous y arrêtions. Ce sont celles de Hong-Kong et de Macao.

L’EMPIRE CHINOIS

La première a été prise en 1841 par les Anglais, qu’elle devait tenter par sa merveilleuse situation au sud-est de la baie de Canton et sur la route des bâtiments naviguant entre l'Europe, l’Inde et la Chine. Elle ne comptait alors que 2,000 habitants sur ses 83 kilomètres carrés ; aujourd’hui, elle en renferme plus de 150,000, tant dans les villages qui s’y sont créés que dans la ville de Victoria, plus communément appelée du nom de l'île entière. Cette belle et superbe cité offre un des plus frappants exemples de ce que peuvent le génie occidental et l'intelligente ténacité anglo-saxonne, car Hong-Kong, avant de devenir une colonie de la Couronne britannique, n’était qu'un

rocher de granit, schiste et basalte à peu près aride. C’est maintenant la plus belle ville européenne de l’extrême Orient. Ses palais, ses offices , les villas qui l’entourent, ses jardins créés à force de travail, ses quais

Hong-Koug.

donnent une grandiose impression de la puissance anglaise et du labeur de ses colons. Etant Français, on ne saurait les visiter sans faire un triste retour sur notre oeuvre coloniale et sans se demander pourquoi nous n’avons rien su créer de pareil.

Que notre Saigon tant vanté paraît atroce et pauvre, mesquin et triste à côté de cette Victoria si propre, si riche, si pratiquement organisée et gouvernée, où tout dit au nouveau débarqué qu’à l’encontre de ce qu’il a vu dans les chefs-lieux de nos possessions, établissements éphémères où le provisoire se perpétue, il va parcourir une colonie modèle ! Que ne peuvent le vouloir et les sacrifices faits à propos, quand une intelligence les règle et ne dépend point des politiques? Victoria était malsain au début, ses hôtes ont voulu l'assainir : ils y ont si bien réussi qu’elle est devenue le sanitarium des mers de Chine.

Il faut tout dire : cette œuvre n’est pas la création d'un gouvernement, d’un

parti, mais la résultante de ce génie anglo-saxon que nous 11e saurions nous empêcher d’admirer ! Le dernier de ses résidents a sa part de ce génie et cette part s’appelle : l’amour de la liberté et du confort.

Joignez-y une éducation qui, développant l’activité par la culture des forces physiques, combat la névrose et fortifie le vouloir; un mode d’enseignement qui apprend non à retenir comme chez nous, mais à penser : vous aurez l’Anglais des classes supérieures et moyennes tel qu’on le peut voir dans ses domaines d’outre-mer. Là, en dehors de ses (qualités acquises, il exerce les qualités inhérentes à sa race : l’esprit d’entreprise, le sang-froid dans le courage. Ces divers dons, toutefois, il ne les utilise si heureusement que parce qu’il sait transporter sa patrie avec lui, mettre Londres ou son comté dans ses lares, dans son home et, pourvu qu’il soit libre, entouré des siens, à l'abri de la misère, ne pas considérer son expatriement comme un exil. Si bien doué qu’il soit, le colon français, qui fît ses preuves au dernier siècle, manque principalement de cette faculté maîtresse. Où qu’il aille, il n’est jamais chez lui, partant dédaigne de s’y installer, vit dans le provisoire et pour s’enrichir plus vite, pour réintégrer plus tôt sa patrie, travaille fébrilement, c’est-à-dire mal, et toujours en regardant par-dessus son épaule si l’Océan ne s’est pas élargi qui le sépare du foyer. Il est célibataire, enfin, fruit sec presque toujours ou déclassé, souvent même paria jeté de force à l’exil. Or un peuple ne fonde pas de colonies durables avec ses rebuts, mais avec des familles au contraire et le trop-plein de ses éléments actifs. Dans l’ordre de la nature, les faibles restent au nid, au foyer originel ; seuls, les forts, les êtres mieux armés pour la lutte vont chercher leur vie au loin.

Le port de Hong-Ivong, comme celui de Singapore, doit sa prodigieuse fortune à l’absence de droits douaniers. Aussi est-il devenu un des points de transit les plus importants du monde. L’île ne produit rien ou presque rien ; mais tout le trafic entre l’Angleterre, l’Inde et la Chine passe par Victoria, dont les banques drainent l’or des fils de Han. La rade est continuellement couverte de navires dont le tonnage annuel dépasse 4 millions de tonneaux. Le commerce est évalué à 350 millions de francs par au.

Ajoutons que, tout doucement, les Anglais ont créé en face de la ville, à Kaolown, sur le continent chinois, dont deux kilomètres et demi les séparent, une série d’établissements maritimes que les Célestes tolèrent, y trouvant leur profit et autour desquels leurs négociants possèdent de grands entrepôts.

Victoria est à quelques heures de stcam-boat de Canton et de Macao. Nous sommes donc également allé voir cette dernière ville, située à l’ouest de Hong-Kong, de l'autre côté de l’estuaire dans lequel se déverse la rivière des Perles. C’est une colonie jiortugai se datant de 1557, que la Chine n’avait jamais officiellement reconnue avant ces derniers temps. Elle est peuplée de 4,500 Portugais dont les trois quarts sont de fort laids métis de Chinois et de Portugais, et de 55,000 Célestes. Bien située pour le commerce, elle garda trois siècles le monopole du trafic entre l’Europe et l’Empire du Milieu ; mais la création de Hong-Kong et l’ouverture de certains ports chinois la

ruinèrent. C qu’en 1873, liaient dans mations de tilles sont, de ses mai

Son commerce i jonques chinoise

Nous somme pardonnera de n’; ayons vues. Pour 1 Sans apprendre au ; à la sécheresse de no

Nous regrettons leur trop de volume 1 Il a été dit un mot di quelques mille kilomètre

de ses insvtrses voisins, orts le come région la

PREMIERES IMPRESSIONS D’UN FRANÇAIS EN CHINE1 (HONG-KONG, MACAO, CANTON)

A bord de YActiv, 6 mai 1884.

Une chaleur s’élève de l’aveuglante surface de la mer, dans nue réverbération qui nous rejette, la prunelle cuisante et le front moite, sous la tente du bateau.

Là, la chaleur reste obscure, mais, par contre, s’exagère en d’écœurantes puanteurs d'étable : YActiv emporte du Tonkin un chargement de porcs.

Ils sont ficelés — boudins anticipés — dans des paniers aux mailles énormes, filets d’osier tressés sur eux. en forme de manchons. Empilés les uns sur les autres, incapables de mouvements, ils geignent tout le jour. Ceux qui sont en façade sortent leur nez rose, nous reniflent au passage, et grognent lamentablement. Les pauvres animaux ne boivent ni 11e mangent de la traversée ; même, leurs airs deviennent si comiquement

1. Les lignes qui suivent datent de notre premier voyage, où nous ne vîmes que la Chine du Sud. Plus d'une de ees impressions premières se modifia l’année suivante à notre retour et à notre excursion dans le nord de l’empire ; de là, des coupures nécessaires.

malheureux qu'on eu arrive à les plaindre, pour tristement odorante et agaçammeut criarde que soit leur laideur.

Parfois, uu porc conservé à l’état libre par les cuisiniers du bord, et qui se gave, lui, des débris de notre table, s’approche et gravement considère ses frères emmaillotés. Sa vue met les prisonniers en des rages plus fortes, mais l’égoïste s’en soucie peu. Crevant de graisse, le groin suintant encore les victuailles, il va de panier en panier, flairant leurs hôtes, plissant sa peau luisante ; et sa petite queue eu tire-bouchon a des frétillements qui se moquent.

Plus loin sont des cages à volailles. De gros pigeons cendrés, la gorge renflée, y roucoulent. Soir et matin, un steward chinois vient remplir leurs terrines d’eau fraîche, de miettes et de riz ; mais alors les deux pigeons du capitaine accourent et, sans vergogne, picorent la nourriture des captifs à leur bec. On ne les nourrit pas, ceux-là : sontils pas libres? C’est une loi vitale que l’indépendant en ce monde, homme ou bête, doive trouver lui-même sa pitance, unguibus et rostro. Ces pigeons libres simplifient le combat pour la vie : ils vivent aux dépens des pigeons esclaves; à vrai dire, ils ont l’excuse du désert d’eau qui les entoure. Combien de... pigeons en ce monde...

Xe philosophons point : Hong-Kong est proche !

Hong-Kong, 15 mai.

Toutes les fois que la réalité dépasse son imagination, le voyageur sent se réveiller son égoïsme. Il est tout à la joie de ne pas être désillusionné, mais sa paresse puise une excuse dans la jouissance même de sa pupille. Or Hong-Kong, que je croyais être le plus triomphal monument du génie anglo-saxon, ne m’a point déçu

... Le Victoria-Hôtel, où nous sommes descendus, possède une large véranda qui domine la praya, et d’où le coup d’œil est merveilleux. C’est la rade avec ses trois ouvertures, si bien masquées par les navires et par les rochers resserrant les passes qu’on la pourrait prendre pour uu lac. Une flotte y dort à l’ancre, s’y amarre aux appontements. Or rien n’égale la richesse de ce coup d’œil. C’est la forêt de mâts classique, mais une forêt animée, vivante, où la fumée des innombrables cheminées de steamers monte entre les vergues, comme la fumée des cabanes de bûcherons se volute entre les branches.

La ville, conquise sur la montagne, dévale jusqu’à ce lac, y mire ses maisons pareilles à des palais, et ses roches escarpées, et les merveilles de végétation que le patient et industrieux vouloir anglais a fait produire aux pierres de l’île elles-mêmes; mais elle ne m’inspire que tristesse, cette ville superbe à laquelle nous n’avons point encore su créer de rivale.

La rade elle-même m’irrite, charriant, comme les rues, des millions. Ici, tout sue l’or, tout est lucre. Le tintement des piastres que les compradores chinois comptent, de l’aube au soir, dans les banques et dans les comptoirs anglais et allemands des quais ou de Queen’s Street, plane sur la ville entière, semble être la musique qui rythme la fiévreuse animation de ce peuple affairé.

... On ne dira jamais assez combien peu l’on nous aime hors d’Europe, et quelle

Champ de courses de Hong-kong.

bile anime les Anglais contre nous. Dans ces quinze derniers jours, à constamment entendre le méprisant Frenchnan dont on insulte ici tout ce qui est nôtre, je m’imaginais être encore en Allemagne, au lendemain de la guerre...

25 mai.

... J'emporte, emmagasinée, pareille un peu partout, en Indo-Chine, à Hong-Kong, à Macao, à Canton, la même sensation infécondante. La poésie est morte en ce sol trop vieux. Le grandiose y fait défaut dans les choses comme chez les hommes. Le sol, enfin, aux accidents des côtes près, y étend généralement la banalité fertile des terres que l’homme a façonnées à son modèle. Les choses m’y semblent petites et mesqnines et suent la civilisation, — une civilisation différente de la nôtre, mais dans laquelle l’excentricité exclut la grandeur, et dont la vieillesse amoindrit l’intérêt. Rien de sauvage, rien de saisissant, rien qui émeuve. Tout y est domestiqué dans la faune et dans la flore, et l’arithmétique a presque entièrement détruit chez l’autochtone l’art qui pourrait consoler de cette conquête trop centenaire ou, plus moderne, s’en inspirer. En vain, parfois, je morigène la folle du logis mécontente. L’indocile se cabre, et, pour toute réponse, évoque malgré moi l'Amérique du Sud, la forêt vierge, l’Afrique, le désert noyé de soleil

... L’extrême Orient, au contraire, la Chine du Sud et l’Indo-Chine du moins, c’est la vieille maîtresse, dont les bras tatoués ont pressé des générations. Caduque, lasse à mourir, l’antique courtisane s’est ossifiée. L’âme est morte en elle : sa chair trop foulée s’est banalisée, son ciel a pris les tons ])assés des ciels de lit des anciennes alcôves ; parfois il s’embue de vapeurs. Aussi se pare-t-elle violemment, relique édentée, chère aux archéologues. Fardée, musquée, luisante, elle ressemble à une châsse qu’un enfant aurait ornée en même temps qu’un artiste. Or et chrysocale, argent et étain ! Mais les métaux ne s’y mêlent point seuls. La robe est de soie reprisée de coton, la soutache grossière y continue les broderies ; diamants et strass, nacre et paillettes s’y heurtent, misérables et luxueux, scintillants par-ci, ternes par-là, inharmonieux toujours. Œuvre d’art et jouet d’enfant à la fois. La curiosité de cette énigme fait la seule attirance de la vieille attardée. Ulcus an faciès? murmure l’Européen, et il la visite, des navrements entrecoupant surprises et joies. Une idole polynésienne dont un Phidias a plissé les draperies, qu’un peintre en bâtiment a enluminée, qu’un impressionniste japonisant a coiffée et que la main d’une enfant, lasse de sa poupée, a jetée, guenille inutile autant qu’invalide : voilà, à notre point de vue esthétique, la vieille Chine !

2fi mai.

... Quand nous nous levâmes de table, on découvrait de la passerelle du Lutin la rive du Tchu-kiang et l'île de Kio.

Me restait-il de l’impromptu de ce voyage un peu d’effarement? Je ne sais; mais, en débarquant sur la praya de Macao, je me crus transporté à quatre mille lieues de Chine, — en Europe. Nous errions dans une petite ville de province, une petite ville du Midi

L’EMPIRE CHINOIS

cuite, recuite et solitaire. Dans les rues tortueuses, où nous suivions à la file indienne la bande d’ombre projetée par les auvents, nos rires s’éteignaient peu à peu, et elle nous gagnait, la mélancolie muette des choses. Tout était mort, maisons et fenêtres. Des façades crûment bariolées sommeillaient et, toujours, à leur seuil, la même inscription : « Poco », accompagnée d’une lettre idéographique chinoise, signifiant , elle aussi : « Puits », nous tirait l’œil. Pas un passant, pas un chien. Des murailles mornes, des portes condamnées, du mystère derrière les moellons et les briques : une sieste des choses. Au-dessus, le grand soleil, féroce, et le ciel trop bleu; nulle brise. On eût dit

Hong-KOJs'G. — Champ de manœuvres.

un village endormi durant la canicule alors que tous, hommes, femmes, enfants, sont à la moisson, ou bien à l’église. Et des églises, il y en avait aussi. — des tas. Mais elles étaient également mornes et silencieuses, églises de cloître au fond desquelles des messes basses prient pour les morts. D'ailleurs, nul exotisme. Çà et là, entre les habitations, une palme de zinc luisant, une scie de cactus. L’Espagne, l'Italie, notre Provence en ont autant. Et puis, partout, l'idée de ruine, des débris de bâtisse, les restes de ce qu’a dédaigné l’ouragan de 1874. Sur une place creusée de soleil, inferualemeut blanche, se carrait un débris de cathédrale lamentable. Sur les tours, des oiseaux volaient en cercle, des oiseaux trop noirs comme en dessine le pinceau trempé d’encre de Chine sur les kakémonos.

Nous allâmes voir la grotte du Camoëns, souillée par les banalités de nos devanciers, banalités gravées des fois à même la pierre, et, en revenant par les vieux quartiers dévastés par le typhon, nous rencontrâmes enfin des passants, — des femmes. C’étaient

des Macaïstes, des métisses de Chinois et de Portugais, qui, comme conscientes de leur laideur, vivent à peu près cloîtrées. Sous la torride lumière, elles glissaient des porches, rasaient les auvents, comme des ombres, vêtues de noir, avec de grands voiles, et, d’abord, chacun de nous les prit pour des religieuses. Elles tournaient à des coins, disparaissaient ; puis, tandis que nous les cherchions, remués par un bout de cheville entrevu, par une main de cire, des lamelles de jalousie s’ouvraient sans bruit, et comme des gueules d’escopette, des yeux, de grands yeux brillants, nous fusillaient, sans un souffle.

Le soir, — nous avions terminé les visites officielles et dîné, — il noirs plut de parcourir des quartiers plus vivants. En ceux-ci, la Chine coudoyait l’Europe. Des matelots bruns et secs, au parler sonore et chantant, bousculaient des Célestes à voix rauque, vêtus de soie violette ou gorge de pigeon. Les rues grouillaient sous une tiède senteur de musc et. de friture. Dans des coins d’ombre, sous les étoiles, d’invisibles guitares miaulaient parmi des chants en tontes langues où des ivresses se plaignaient. Nous entrâmes dans des maisons.

O11 y jouait. Des magots louches, reluisants, imberbes et gras, des coolies déguenillés et hâves, des gens de mer, de l’alcool dans les yeux, se pressaient autour d’une table où le croupier chinois, gros homme à lunettes, brassait un tas de sapèques } — des sous creusés au centre d’une ouverture quadrangulaire. Nous pontâmes sur un tableau divisé en quatre carrés numérotés : 1, 2, 3, 4. De la galerie du premier étage surplombant la table, d’autres joueurs descendaient leur mise à l’aide d’un petit panier pendu au bout d’une ficelle. Le banquier ronchonna quelques mots : un rien ne va plus sans doute, puisa dans une tasse des sapèques et, du bout d’une aiguille d’ivoire, se mit à les compter quatre par quatre, jusqu’à ce qu’il n’en eût plus devant lui qu’un petit nombre. A ce moment, l’assemblée devint muette, et, dans le silence, sembla puer davantage. Des gorges haletaient sous les lampes à pétrole, ldesterait-il, à la fin, comme dernier groupe, 1 , 2, 3 ou 4 sapèques, le chiffre du reliquat devant désigner la partie gagnante du tableau ?

Il en resta trois. Nous avions perdu, et nous sortîmes, tandis que la partie recommençait dans un silence stupide, à peine troublé par les débats des perdants troquant leurs bijoux contre des piastres

Hong-Kong, 28 mai.

L’heure du retour a sonné : le Djemnah des Messageries maritimes chauffe à mirade, en face de l'hôtel ; demain il m’emportera loin de Chine.

Ce soir, mes malles fermées, je m'oublie sur la véranda en attendant le traditionnel dîner d’adieux. Et ma lassitude n’a plus d’impatience, à sentir tangible, très prochaine, la fin de mon spleen. Comme à la veille de tous mes embarquements, je prépare l’impression sur laquelle je veux rester pour l’évoquer d’un seul coup, plus tard, et bien vivante. C’est un tableau que je me brosse, une photographie plutôt que j’arrange. Le fond en sera cette ligne de montagnes qui, au-dessus de Ivao-Lown, ferment la rade, montagnes ronges, rocheuses, sans verdure, mais pittoresquement découpées et se pro-

Hong-kong.

filant, superbes, sur le ciel. A leur pied dormira la rade, bleue comme à Toulon et flambant, au centre, sous une averse de soleil tropical. On la verra par bandes irrégulières, plus bleue encore ainsi, entre les files de navires, steamers monstrueux, courts voiliers, clippers étroits, jonques massives. Et je rendrai à cette marine sa vie intense, sa fièvre de travail sous l’éclaboussement de la lumière. Le quai formera le premier plan. Une foule y grouillera, comme à cette fleure, avec ses types et ses costumes étrangement multicolores. Or, pour mieux graver en moi l'image de son défilé, je

Hoxg-kong. — Dans la ville indigène.

m’accoude au balcon et, la prunelle prise, je m’amuse à suivre à perte de vue, jusqu’à ce qu’un torticolis me fasse retourner, la frétillante théorie. Je note tous les membres du cortège : les coolies chinois demi-nus et bronzés à sembler nègres qui galopent, portant sur d’immenses bambous une gracieuse chaise, ou traînant la djiurickcha, cabriolet minuscule et laid, — les Parsis vêtus en gentlemen et coiffés d'une tiare, — les riches Célestials habillés de soie claire, — les commis anglo-saxons, adolescents roides, gravures de modes animées, qui, mâchant ce seul mot: business! se pressent pour porter au patron les derniers cours à Londres, Shanghaï ou Calcutta, — les matelots allemands ou anglais qui titubent, le chapeau sur l’oreille, — les policemen indiens aux yeux d’escarboucles, — les soldats de la Reine, la badine à la main, crevant de

L’EMPIRE CHINOIS. ,'425

graisse et rêvant des désertions, — les employés macaïstes, pauvres serfs qui s’essayent à singer leurs maîtres et qui tiennent de leurs parents portugais et chinois une invraisemblable fusion de laideurs...

Je les suis tous, las de les cataloguer, la paupière lourde à la fin, et battant devant le moutonnement des têtes. Puis, ce sont les femmes seules que je considère : les courtisanes chinoises et japonaises qui s’en vont, voiturées par des coolies, parées comme des châsses et crûment fardées; les femmès macaïstes, la tête voilée comme des religieuses, et noires désespérément ; les Européennes enfin... Oli 1 les filles de John Bull, les anguleuses et suaves créatures ! Elles vont jouer au lawn-tennis , escortées de bons petits midship’s qui, plus roses dans leur blanc costume de flanelle, portent gravement leur raq uette et leurs souliers à semelle de naoutchouc. Misses des gravures, où donc êtes-vous?

Pourquoi faut-il que je ne vous aie jamais rencontrées, si n’est aux vitrines de Goupil, depuis des années que je voyage? Et devez-vous être follement jolies pour faire oublier

toutes vos caricaturales compatriotes !... Par bonheur, derrière les jeunes filles et les dames de la gentry , défilent quelques Américaines. Celles-ci du moins sout à peu près habillées, celles-ci du moins sont jolies; mais j’en vois deux grises encore de la veille : leur tenue ne semble étonner personne, car les Etats-Unis fournissant les ports chinois de ces jolies filles qui y vivent en saint-simonienues, la pudibonderie anglaise, toujours pratique, tolère aisément leur débraillé de rapport. Malheur, du reste, au Frenchman qu’une reconnaissance mal placée pousse à saluer ces dames au passage ! On le montre du doigt...

Le temps coule, le soleil tombe. Aux premiers réverbères qui s’allument, je me laisse aller dans mon rocking-chair. Le tableau que je veux emporter est à présent précis en mon souvenir. Demain, à pareille heure, je ne considérerai plus que le ciel et

Macao. — Monument du Camoëns.

la mer... C'en sera fait de la Chine. Et sur cette pensée, l’œil demi-clos, je revois mentalement d’autres chinoiseries trop vues dont ma mobilité cérébrale me donnera peut-être, avant un an, le court regret ! Macao reparaît surtout...

Macao 1 la morne ville, triste et silencieuse... Macao, la cité condamnée que le typhon ravagea et que l'homme plus cruel a laissée au navrement de ses ruines !... Plus étrange que tout ce que j’ai visité, elle surgit la première, avec ses rues silencieuses où mes pas faisaient seuls quelque bruit, avec son port désert qu’envahit la boue, avec les décombres laids qui disent l’histoire de sa prospérité déchue et de sa gloire morte, — morte à tout jamais.

Seulement, comme il faut que les visions du touriste se concentrent toujours en quelque point autour duquel se groupent ses divers souvenirs, je retrouve la maison fossile de l'excellent vieillard qui possède ou garde le parc où dormit le Camoëns... Je le retrouve lui-même, le brave et pauvre exilé, souriant, ratatiné, touchant et ridicule. Son affabilité joyeuse nous reçut dans un salon si vieux, si poussiéreux, que, malgré le meuble empire, nous le crûmes un instant contemporain du poète. Avec des grâces de bonhomme en Saxe, le bon Portugais nous versait d’un vin pareil à du sirop, vénérable à faire mal, et qu’on dut sans doute embouteiller l’année du grand tremblement de terre de Lisbonne. On feignit de le boire. Le vieillard claquait de la langue entre ses mâchoires édentées, puis, ravi de s’exprimer en français, commençait des histoires. Xotre idiome, il l’avait appris dans les romans philosophiques du xvme siècle, et la forme surannée de ce parler complétait sa vieillesse à merveille. Il avait un registre où chaque voyageur consigne son passage. Nous signâmes à deux doigts du paraphe pâli et cinquantenaire du prince de Joinville, car les touristes sont rares à Macao : le vétéran mourra sans avoir vu remplir plus de trois feuillets de son album.

En le quittant, on devait une visite à la grotte du Camoëns; notre sainte ignorance française put s’étaler à l’aise devant le monument, d’ailleurs sans goût, qu’une tardive piété a consacré au poète, et que de fort mauvais vers souillent de tons côtés. Sous toutes les latitudes, il faut que des commis-voyageurs, qui, parfois, sont des gens du monde, bavent des sottises au pied des monuments publics, ou sur les livres d’or des pèlerinages de l’art ! Tout en les déchiffrant, mes compagnons s'interrogeaient sur Camoëns. Suave éducation universitaire ! Le plus savant d’entre nous rajeunissait le poète d’un demi-siècle, et je ne pus venir à bout de citer la fameuse scène d’Adamastor, le géant des tempêtes

... Involontairement, de Macao ma pensée retombe à Canton; mais, par la même loi, mes souvenirs se ramassent là encore sur un coin particulier. Ce ne sont ni la rivière des Perles, ni le port, ni les bateaux-fleurs, — chastes restaurants à tort célébrés par une légende aussi fausse que les diverses légendes courant sur la Chine, — ni la concession européenne de Schamyne où, leur territoire toujours inutile et nu, la France et les Français vivent à l’auberge chez les Prussiens et chez les Anglais, prospères jusqu’à la pléthore; ce ne sont enfin ni les monts-de-piété, logés dans des tours élevées, ni la pagode des Cinq cents Génies, ni la pagode des Cinq Etages, ni les merveilles diverses de la ville qui, au passage, happent ma rêverie flâneuse. Ce que je revois, c’est une rue, — la rue.

L’EMPIRE CHINOIS

Longue, étroite et sombre, elle file entre des maisons dont on ne découvre point les toits. Des nattes, tendues d’un rez-de-chaussée à l’autre, couvrent les dalles d’un dôme que la lumière perce par endroits seulement. On dirait un de nos passages pari-

C antok. — L'architecture chinoise.

siens, toituré de vitres sales. Point de trottoirs : deux mètres séparent les boutiques qui se font vis-à-vis. Dans cette ruelle, un fleuve coule, indescriptible et étrange à affoler le poète ou le prosateur qui le voudraient représenter. Ce sont des Chinois et des Chinoises de tout rang et de toute profession, dont on s’étonnerait moins sans nos idées préconçues d’Européens mal informés.

Les gens du peuple nous coudoient, vêtus simplement d’une culotte bleue, pareille

à celle cle nos journaliers, mais plus large et très courte. Le torse est nu, jaune à peine, glabre, et rayé entre les omoplates par le serpentement cle la queue du chignon. Coudoyant ces ouvriers, dans une démocratique égalité, de riches Chinois circulent, roses, violets et noirs. La soie de leurs robes splendides est miuce et transparente. La lumière vague filtrant d’entre les nattes obscurant la rue y casse des éclairs changeants. Des bonzes, au crâne couturé de cicatrices, croisent des lettrés ; des traiteurs, gros hommes demi-nus, le nombril à l’air, dont l’obésité semble obscène, flânent au seuil de leur débit. Çà et là, circulent des soldats déguenillés ; une tunique de toile constitue leur uniforme, timbré, par devant et par derrière, d’une lune blanche sur laquelle, en caractères rouges, s’étalent les notations matriculaires de leur province et de leur régiment. Ils passent, nous regardent, crachent dans la direction de nos chaises à porteurs, expectorent un cri de mort que l’interprète n'ose nous traduire, puis se rangent devant le palanquin historié d'une aristocratique Chinoise. La promeneuse se dissimule derrière les stores, nous éqoie furtivement avec son éternelle curiosité de femme pour le Barbare dont frères, amants et maris rêvent ou préparent devant elle la vengeresse extermination.

11 n’est pas à Canton de circulation possible pour les voitures. Nous n’en voyons point. La foule n’est composée que de piétons. Nos minuscules chaises, ainsi que celles oii se prélassent des indigènes, ne peuvent elles-mêmes avancer toujours. Les porteurs couronnés comme de vieux chevaux, les épaules ensanglantées par le poids des brancards, ruissellent, mais trottinent sans relâche, avec l'éternel cri chinois de « gare ! gare!... » qui ressemble à un aboiement. Par moments, contraints enfin de s’arrêter, ils figent autour d’eux le courant humain dans une passagère stagnation. D’aucuns alors, pour ne point perdre leur vitesse initiale et leur entraînement, piétinent sur place, pareils à des conscrits marquant le pas. Et, entre leurs jambes, des gamins se faufilent, comiquement.

Nous assistons à des sorties d’écoles semblables aux nôtres. Des enfants, une houppette sur le crâne, caricaturent leur maître avec un morceau de charbon sur les murs. D'autres nous tirent la langue et rient, pleins de grimaces. Une odeur forte, faite de relents de sueur, de parfums d’épices, d’aromes opiacés, d’exhalaisons de halles, de parfums féminins et de toutes les puanteurs humaines, roule avec la cohue des passants. Les vieilles rues de Paris, aux jours d’émeute ou à la mi-carême, ne sont pas animées davantage, dans une atmosphère plus raréfiée. Muets de surprise, nous regardons de tous nos yeux l’enveloppante foule. Dans nos étonnements, un étonnement bientôt l’emporte, désillusionnant presque. Au costume et à la langue près, tout ce monde est européen ! Voici des rôtisseries que la rue du Faubourg-Saint-Denis pourrait revendiquer pour siennes, des bouillons Duval qu’avec les bâtonnets en moins le boulevard croirait à lui, des magasins de bijouterie dont l’intérieur, voire les vitrines, rappellent à s’y méprendre les magasins du Palais-Royal ou de lu rue de la Paix. Mais que dire des boutiques de curiosités ? Pareillement aménagées à la française, il nous semble les avoir déjà vues, aux environs de l’hôtel des Ventes, ou boulevard Haussmann. Plus frappantes encore les échoppes au seuil desquelles, arrêtés par une croissante marée d’hommes, nous stationnons toutes les deux minutes : bazars « tout à treize sous », éventaires de faux jade, décrochez-moi ça des antiquaires du rebut, bric-à-brac

pittoresquement sales, baraques où l’on ravaude cuir et laine... Des chiens, des oiseaux les peuplent comme nos loges de concierges. Dans les arrière-salles, des mirotons aliacés empoisonnent dans un cercle de moutards que l’odeur du fricot distrait de l'abécédaire chinois étalé sur leurs genoux. Puis, ce sont des musiciens ambulants, des mendiants, des diseurs de bonne aventure, des conférenciers au nez chaussé de lunettes, ou des marchands de chansons. La rue a des kilomètres de longueur, se coupe par des agglomérations de professions semblables, dont les magasins s’accolent par séries. Là, les luthiers ; là, les cordonniers, classiquement outillés comme les nôtres ; là, les fabricants de jouets d’enfants; là, les faïenciers; là, les ébénistes. Des devantures surchargées de comestibles ooupent seules leurs iiles régulières : poissonneries très propres où, purifiante, l’eau coule de toutes parts, par blanches cascades, sur les entrailles roses des poissons, sur les écailles azurées et changeantes, sur les sombres coquillages ; boucheries et triperies, où des porcs fraîchement écorchés et rubescents, des chiens à la peau laquée, s’égouttent sur des linges blancs entre des assiettes garnies très appétissantes ; fruiteries et épiceries,, où des concombres, des salades aquatiques, des fruits verts, des fruits séchés au soleil, des ailerons de poisson, des cartilages inconnus de bêtes, des vers à soie frits à l’huile, des conserves innommées, des vermicelles vivants dont la putréfaction grouille au fond des porcelaines, où mille denrées inconnues, odorantes, menues, s’étalent sous le vol lourd des mouches, pour la folie des yeux et la torture de l’estomac...

Des faits divers dont à Paris notre pupille a contracté l’accoutumance peuplent la chaussée de bruits plus forts, distrayants ou pitoyables. C’est un voleur à la tire qu’on arrête, un criminel qu’on transfère ou que l’on confronte, une chaise dont les •brancards se cassent, un débiteur insolvable dont, au milieu des cancans d’un quartier, les huissiers — engeance impitoyable sous tous les cieux — marbrent d’affiches sang de bœuf la misérable devanture, une famille en larmes qui pleure sur un cercueil, parfois encore une noce, un baptême bouddhiste, une prise de bec entre commères, une vente de mont-de-piété. La vie revêt des formes pareilles sous toutes les latitudes, et Canton a plus de quinze cent mille habitants! Alors, las de la non-nouveauté de ces rumeurs et de ces agitations, nous nous rejetons sur l’observation des choses ou des types isolés.

Ce soir, ie reconstitue ainsi — vivantes à les croire encore sous (mes yeux — cer- 7 J . .1 taines femmes du peuple, mal vêtues, en guenilles presque, qui, transfigurées par leur

maternité triomphalement heureuse, portaient sur leurs bras, à quelque fête qu’on n’a pu nous nommer, des fillettes assez grandes pour marcher, mais qu’elles craignaient de salir ou de blesser dans la foule. Les gamines, vêtues de soie miroitante, dominaient ainsi la cohue, et immobilisées, abêties par leur coquetterie, savodraient le bonheur de leur endimanchement criard, la joie d’être fardées à cru comme les têtes de carton de nos modistes rustiques ; — leur sourire fixe, leur œil hiératique evi faisaient les reproductions fidèles et réduites des idoles d’Asie.

Ensuite, je découvre en moi, comme photographié, le cortège d’un haut mandarin qui se rend chez le vice-roi. La misère et la pompe orientales, le luxe et le haillouuage s’y confondent. Ce sont des marmiteux qui portent des parasols, des flambeaux, des idoles

L’EMPIRE CHINOIS

de bois invalides ou fendues, des drapeaux loqueteux, des insignes sans forme ni couleur; ce sont des soldats déguenillés, superbes et ridicules, sous leurs défroques de figurants de cirque, sous leurs armes de pompiers chinois. Derrière leur armée de portè-piques, de porte-bannières, de clients, de mendiants, de solliciteurs, d’argousins, s’avancent quelques chefs militaires juchés, comme des singes, sur des poneys tout en crins. Us ont des selles orange, des harnachements couleur chrome, des étriers de deux kilogrammes, des uniformes écarlates, sales et râpés. Ce sont des braves, moustachus à la façon des chats, imberbes du menton. A notre vue, ils se redressent, paradent, ricanent, ravis de nous

Bateau de fleurs à Canton.

voir nous coller contre les murs, désireux de ne point être écrasés et, à tout dire, peu rassurés par les goguenardes clameurs, parfois menaçantes, du public. Une espèce de chapeau de lampe en soie jaune, terminé par un bouton de jade ou de corail d’où retombe une crinière de soie carminée, coiffe ces mandarins farouches. Leur troupe précède une chaise dans laquelle se vautre un poussait de paravent, ventripotent et flasque, aux yeux abrités d’énormes lunettes, qui nous sourit au passage et ressemble à un tenancier de maison louche. Volontairement, dans ce rappel d’impressions, j’oublie, malade encore, les musiques grotesquement infernales qui escortent le haut personnage...

D’ailleurs, ce défilé n’est qu’un incident. La rue elle-même m’obsède davantage, plus intéressante. J'en rebâtis les boutiques aux piliers laqués, et, dans le fond de leurs alvéoles, les autels des ancêtres mouchetés jour et nuit par les flammes blafardes de cierges parfumés ; à côté des porches, je revois le buste ou l'image du Plutus chinois au nez duquel roussine une baguette de papier, traditionnel hommage. J'en reconstitue surtout les

parties non européennes, vraiment étranges, vraiment neuves, et surtout les enseignes verticales accrochées par le haut aux devantures et perpendiculaires au sol, les planches bariolées qui font ressembler les ruelles cantonnaises à d'infinis couloirs de théâtre, glissant entre deux haies d’interminables décors. Merveilleuses sont ces enseignes, soit qu’une nacre azuré, dans le bois de teck, le creux zigzaguant de leurs lettres idéographiques, ou qu'une dorure mate, qu’un placage chargent fassent scintiller leurs caractères ; soit que ceux-ci enfin, purpurins ou verts, s’étalent en reliefs étranges sur la laque luisante, dont la clarté fugitive qui tombe entre les toits adoucit les miroitements. Inégales, variées à l’infini, humbles ou larges, elles peuplent la rue de reflets divers, de sautillements de couleurs, d’arcs-en-ciel aux cassures roicles. Souvent, à des angles, elles paraissent masquer la suite de la rue, titillent la rétine de leur muraille illuminée, dans laquelle couleurs fauves, rutilences de prisme, irradiements de vernis se contrarient à peine, attendris par la pénombre...

Et je songe à ceux de mes amis, peintres doués, à qui notre esthétique officielle et notre Ecole des beaux-arts ont passé le carcan au cou; je songe aux castrations de talents, fruits de ventes assurées par ce temps de Mécènes yankees... L’an prochain, je les retrouverai au Salon, ces peintres condamnés aux antiquai] leries classiques, ou aux tableaux de genre déjà faits, exposant les sempiternels ressouvenirs de la villa Médicis et de l’Espagne. A pas un, l’idée ne sera venue de retremper son imagination dans un voyage en extrême Orient, et, par exemple, de rendre sur la toile cette rue principale de Canton qui me hante, que j’ai là sous le crâne, mouvementée, colorée comme je l’ai vue, mais qu’avec un outil puéril dans ma main malhabile et novice, je m’exténue bêtement à rendre par 1 >lanc sur noir, sur du papier, dans cette lettre suprême qui, imprimée, fera sourire les confrères, mais, par contre, me fera pleurer sur mes impuissances d’écrivain!...

Jeune Chinoise de . Soochow.

Mandarin dans sa chaise à porteurs.

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