L'habitant de Saint-Justin [microforme]
Sol.—Saint-Justin est situé dans la province de Québec, sur le cours mitoyen du fleuve Saint-Laurent, rive nord, 73° 6’ de longitude ouest de Greenwich par 46° 15’ de latitude nord.
À partir du fleuve, le sol s'étage à plusieurs niveaux :
1° Rive plane et basse du Saint-Laurent, à peine plus élevée que lui, et même, aux saisons des crues, recouverte sur une certaine largeur par ses EAUX ;
2 A quelque 2 ou 3 milles du fleuve, terrasse surgissant à 50 pieds peut-être de hauteur, puis s'élevant d’une manière imperceptible vers le nord, distance de 3 autres milles ;
3° Nouveau soulèvement, beaucoup plus marqué que le précédent : première arête du massif des Laurentides, qui ferme au nord le bassin du fleuve, Au delà, s'étend très loin un pays de montagnes qui atteignent parfois 1,500 pieds au-dessus du niveau de la mer, sommets arrondis coupés d'étroits vallons.
Dans la plaine basse, nous avons, Maskinongé ; sur la terrasse et la première pente des Laurentides qui y fait suite, nous avons Saint-Justin ; à l'arrière-plan, à travers les sommets ct les vallons, nous avoas Saint- D'dace.
A ces divers niveaux du sol correspondent diverses natures de terrains. Dans la plaine basse, ce sont de fines alluvions déposées par les eaux du fleuve à une époque fort récente ; partie de l'étendue reçoit même encore aujourd'hui périodiquement, de nouveaux apports de matériaux, Au pied de la terrasse, et sur la terrasse même, le sol consiste en une argile bleue, tenace et profonde. C’est l'argile leda des géolo- ‘gues. Elle renferme des fossiles marins, et aurait été déposée à l'époque lointaine où un bras de mer s'étendait entre le massif laurentien, au nord, et les monts Notre-Dame, au sud. A quelque distance du pied de la montagne de Saint-Justin, le sol argileux se mêle graduellement à du sable, et finit par être recouvert et remplacé par lui. C'est le suble saxicava. Il aurait aussi une origine marine, et serait un dépôt de plage, tandis que l'argile leda serait un dépôt d'eau profonde. Dans
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la région montagneuse, sur les sommets, là où ce n'est pas le fond granitique qui aflleure, on a une mince couche de terre noire d'origine végétale. Sur les bords des rivières et des lacs, on trouve aussi d'étroites bandes de terre peu profonde, de composition très variable, le plus souvent grossière.
saur,—"Toute cette région est abondamment arrosée, Dans la plaine basse, le Saint-Laurent étale ses eaux profondes au cours tranquille ; grande voie commerciale le long de laquelle les navires océaniques du plus fort tonnage pénètrent jusqu'à 500 milles dans l'intérieur du continent.. Un tributaire du Saint-Laurent, le Maskinongé, parti des profondeurs du pays laurentien, se trace un chemin àtravers Saint-Didace, Saint- Justin (dont il ronge la terrasse argileuse) et Maskinongé, où il atteint le fleuve, Cette rivière, principalement à cause des chutes nombreuses qu'elle forme en descendant les pentes du bassin laurentien, n'est navigable que pour de légères embarcations, Mais ces chutes fournissent en maint endroit une abondance de forces hydrauliques, et le cours même de l'eau est un moyen de transport pour les bois flottables,
Saint-Justin, borné à l'est par la rivière Maskinongé dont je viens de parler, est, en outre, parcouru du nord au sud, par trois ou quatre ruissceaux, qui fournissent une eau utilisable pour divers usages domestiques. Mais aussi, ces ruisseaux ravinent, profondément le terrain argileux et occasionnent des éboulements périodiques le long de leurs cours. Saint- Justin manque de bonne eau potable. Les puits qui ont été creusés en différents endroits, à une profondeur de 100 pieds ou plus, donnent une eau dure, chargée de carbonate de chaux.
Sous-sol.—Ce qui caractérise partout le sous-sol, c'est sa pauvreté. A Saint-Justin, le sable et l'argile de la terrasse fournissent des matériaux pour la confection de la brique. Vers le pied de la montagne, on trouve du tripoli. Presque au centre de la paroisse, sur une superficie d'environ 120 arpents, les calcaires siluriens de la formation de Trenton aflleurent. Les lits supérieurs, que l'on rencontre à une profondeur de 1 à 3 pieds de la surface, fournissent une pierre à bâtir de qualité assez médiocre. Le D' Ami, du service géologique, a eu l'obligeance de me communiquer une liste de dix-sept espèces de fossiles marins (trilobites, mollusques), observés en 1891, dans la carrière de Saint-Justin, par M. N.-J. Giroux. Ces fossiles sont caractéristiques de la formation de Trenton.
Maskinongé, dans la plaine basse, paraît à peu près dépourvue de richesse minérale. Même la formation laurentienne, qui surgit à l’arrièreplan de Saint-Justin, et sur laquelle Saint-Didace repose, ne renferme pas apparemment sur ce point les gisements métallifères, le mica, les phosphates, qu'on y a mis au jour ailleurs dans la province.
Air.—A Saint-Justin, l'hiver est rigoureux ; il dure de cinq à six mois. Dès le commencement de novembre, la terre se durcit par la gelée, puis la neige la recouvre. En décembre, janvier, février, la température
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se maintient presque sans interruption au-dessousdu point de congélation de l’eau, et le mercure oscille fréquemment dans le voisinage de zéro Fahrenheit. Parfois, il descend à 10, 15, 20 degrés au-dessous de zéro, Le sol reste couvert d'une couche de neige de plusieurs pieds d'épaisseur. Dans le mois de mars, le dégel se produit sous l'action des rayons solaires, mais la neige ne disparaît complètement que vers la fin d'avril, Le printemps vient brusquement ; la végétation se produit avec une grande rapidité. Je me rappelle qu'en 1886, la neige finit de disparaître à Saint- Justin le 20 avril, et déjà le premier mai, les arbres se couvraient de feuilles. Mai, juin, juillet, août, sont chauds, souvent trèschauds ; la température s'élève assez fréquemment dans le voisinage de 80 à 90 degrés Fahrenheit. Il éclate de temps à autre des orages violents accompagnés d'éclairs et de tonnerre. Septembre et octobre sont, suivant les années, beaux et secs ou bien pluvieux et froids.
De brusques variations se produisent l'été comme l'hiver. En janvier et février il arrivera que les grands froids de cette saison seront interrompus par un dégel ou uno pluie de deux ou trois jours de durée, Puis le froid reprend son intensité, Les accidents atmosphériques sont à craindre. Les récoltes ont à souffrir parfois de gelées tardives dans certaines nuits de juin, de gelées précoces à la fin d'août, ou en septembre. Dans l'été de 1888, un orage de gros grêlons passa sur Saint-Justin et détruisit presque complètement les grains.
Bref, le climat de cette région est caractérisé par des variations extrêmes et souvent brusques dans la température et dans l'état hygrométrique de l'air. Ces particularités s'expliquent parfaitement par la position géographique du lieu et par sa configuration, Le pays, ouvert aux deux extrémités du long couloir où passe le fleuve, n'est que faiblement abrité sur les côtés par des massifs de montagnes basses. Il est livré, par conséquent, tour à tour, sans beaucoup de transition, aux influences climatériques les plus diverses qui se dégagent des grandes surfaces environnantes. C'est ainsi que le vent du nord-est, après avoir balayé les eaux glacées de l'Atlantique nord, s'engage librement dans le vaste entonnoir du golfe, apportant les pluies froides et perçantes du printemps et de l'automne, les grandes tempêtes de neige de l'hiver. Le vent du sud-ouest, au contraire, qui pénètre dans la vallée après avoir passé sur les grandes prairies de l'intérieur du continent, est froid et sec en hiver, mais en été, chaud, brûlant, chargé d'orages électriques. C'est ainsi encore que le vent du nord-ouest, et plus encore celui du nord, qui ont passé sur les grandes steppes boréales, sont plus souvent secs et froids, et que les vents du sudest et de l'est, venus de la zone tempérée de l'Atlantique, apportent les pluies douces de plusieurs jours de durée,
Au point de vue climatérique, la différence n’est pas très grande entre les trois circonscriptions que nous avons précédemment distinguées, Toutefois, Saint-Justin, sur la terrasse, est moins exposé aux gelées
intempestives dans la saison chaude, que Maskinongé (dont la situation est plus basse et trop abritée du vent) et que Saint-Didace (dont la situation est plus élevée et plus septentrionale). En outre, le printemps se produit à Suint-Justin de dix à quinze jours plus tôt qu'à Saint-Didace.
Productions végétales et animales.—Elles diffèrent notablement suivant les trois milieux physiques déjà signalés.
1° La plaine basse de Maskinongé a pour production végétale distinctive et dominante, le foin. Sur quelques îlots du Saint-Laurent et sur toute cette largeur de la rive que les eaux submergent périodiquement, la prairie existo à l'état naturel et occupe toute la surface, Diverses plantes herbacées indigènes, notamment la ‘“ rouche”, ou jonc bulbeux (juncus bulbosus) et l'herbe à liens, ou foin bleu (calamagrostis canadensis), y prospèrent mêlées en certains endroits à la fléole ou ‘* mil”,
En arrière de cette bande d'herbages naturels, se développe une seconde zone, dont le sol est également formé d’alluvions riches et meubles, favorables à la création de prairies permanentos. Mais cette zone échappe aux débordements périodiques du fleuve, et par là même se prête aux opérations diverses de la culture. Les graminées indigènes sont ici en grande partie remplacées par la fléole et le trèfle, et les prairies y alternent avec des champs de grains et les végétations variées de la culture.
Dans les eaux du Saint-Laurent et du cours inférieur de la rivière Maskinongé, on pêche des poissons de diverses petites espèces, perches, dorés, mais les grandes espèces sont absentes. Les îles et les berges, à certaines saisons, sont fréquentécs par les oiseaux aquatiques, canards, pluviers, butors. Mais ces productions spontanées ne sont que très accessoires, et les animaux domestiques des exploitations agricoles ont seuls une réelle importance.
2 La terrasse de Saint-Justin x pour production végétale distinctive et dominante, les grains. Le sol de la zone argileuse est trop tenace et compact, le sol de la zone sablonneuse n’est ni assez riche ni assez frais, pour que l'herbe ou le foin se produisent ici d'eux-mêmes, ou s’y maintiennent bien longtemps. De fréquents labours sont nécessaires, En 1891, tandis qu'à Saint-Justin les prairies couvraient seulement 2,662 acres, soit un huitième de toute l'étendue exploitéc de la paroisse, il y avait à Maskinongé 7,221 acres de prairies, soit trois huitièmes de l'étendue exploitée de la paroisse. D'autre part, cette même année, tandis qu’à Saint-Justin on récoltait 52,745 boisseaux de grains, on n’en récoltait à Maskinongé que 43,424 boisseaux,
Les espèces de céréales varient également suivant la composition des différents sols. Sur la zone argileuse de la terrasse de Saint-Justin, ce sont les pois, ou les pois mêlés à l’avoine (‘ gaudriole ”), qui dominent. Sur la zone sablonneuse de cette même terrasse, c’est l’avoine qui est en plus grande quantité. L'avoine est de même la principale céréale sur les alluvions meubles de Maskinongé et sur les terres siliceuses de Saint-
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Didace. Sur les terres fortes de Saint-Justin, on trouve sept ou huit fois plus de blé (céréale à racine profonde) que d'orge (céréale à racine superficielle). Par contre, sur les alluvions légères de Maskinongé, l'orge est récoltée en plus grande quantité que le blé. On y trouve près de trois fois moins de blé qu’à Saint-Justin, mais trois ou quatre fois plus d'orge. (Voir le recensement officiel de 1891, volume III.)
Sur la terrasse de Saint-Justin, encore plus que sur la plaine basse de Maskinongé, les seules productions animales de quelque importance, sont les bestiaux et élèves de ferme : vaches laitières, chevaux, porcs, moutons.
8° La montagne de Saint-Justin et les sommets de Saint-Didace ont pour production végétale caractéristique, la forêt. Les essences principales sont les conifères, les bouleaux et les érables. Parmi les espèces les plus communes et les plus utiles sont ‘“l'épinette” blanche (sapin blanc, abies alba), bois de construction ; le cèdre jaune (thuya occidentalis), bois incorruptible, excellent pour les clôtures ; le merisier rouge (betula lenta), bois de chauffage et d'ébénisterie ; l’érable à sucre (acer saccharinum), bois de chauffage et d'ébénisterie, et dont la sève est riche en sucre ; la plaine (acer rubrum) ; la “pruc he” (tsuga canadensis), dont l'écorce est riche en tannin.
La forêt de Saint-Justin livre, comme produits secondaires, des fruits comestibles, la framboise, le “bluet” (vaccinium myrtilus), la faîne, le gland, la cenelle, fruit de l’aubépine (cratægus tomentosa) ; enfin quelques plantes aromatiques ou médicinales, comme la ‘‘savoyane” (coptis trifolia), le “thé des bois” (gaultheria procumbens) ; la ‘ salsepareille”” (aralia nudicaulis) ; le bois de plomb (dirca palustris) ; le sureau blanc (sambucus canadensis).
Tandis que Saint-Justin ne tient à la montagne que par une extrémité, Saint-Didace y est tout entier. Maskinongé a notablement moins du quart de sa superficie en forêt ; Saint-Justin en a un peu plus du tiers; mais Saint-Didace en a plus de la moitié, soit 15,943 acres. Des trois circonscriptions, c’est également à Saint-Didace que les productions spontanées ont le plus d'importance relative. Le gibier à plume, espèces de petite taille, se rencontrent encore en certaine abondance dans les fourrés, Les. poissons sont encore nombreux dans les rivières et les lacs ; on y trouve même certaines grandes espèces, comme le ‘“ maskinongé” (esox estor), disparues des eaux du fleuve.
D'autre part, les productions de la culture ont moins d'importance ici que dans les deux autres circonscriptions. En 1891, Saint-Didace produisait quatre fois moins de foin que Maskinongé et 15,000 à 16,000 boisseaux de moins de grains que Saint-Justin, bien que sa population fût de un septième plus forte. En particulier, on y récoltait moitié moins de maïs qu’à Saint-Justin ou à Maskinongé.
Des trois circonscriptions, Saint-Didace est aussi la plus pauvre en animaux domestiques. L'on y trouvait en 1891, notablement moins de
vaches laitières, moins de porcs, moins de chevaux et moins de volailles qu'à Maskinongé ou Saint-Justin. Notons toutefois deux exceptions : en 1891, on trouvait à Saint-Didace 87 bœufs de labour, contre 41 à Saint-Justin et 19 à Maskinongé; on y trouvait aussi 2,700 moutons, contre 2,800 à Saint-J'ustin et seulement 2,000 à Maskinongé.