HABITATION DE CASAUBON: ÉTAGE SUPERIEUR
Voici les articles de linge de ménage que M" Casaubon, en 1886, m'a montrés dans ses armoires, où en usage :
Draps de lit, 19 en toile, 3 en coton, 17 en laine ; étuis de paillasse en toile, 7; étuis de lits de plume en coutil, 7; serviettes en toile, 6 douzaines ; essuie-mains à rouleau, 15; nappes, 20 ; 30 aunes de catalognes pour le plancher,
Pour l'éclairage, la famille se sert à la fois de chandelles (dont elle consomme environ 50 livres) de sa propre fabrication, et d'huile de pétrole. On m'a montré une ancienne lampe À l'huile ne servant plus; la partie inférieure a bien la forme du chandelier ordinaire à longue tige, mais sa partie supérieure est terminée par une ampoule; l’ampoule est percée de deux petites ouvertures, l'une pour y verser l'huile, l'autre pour laisser passer la mèche ronde, Cette forme est remplacéo aujourd'hui par la lampe à pétrole, à mèche plate et munie de verre. Je vois ici trois de ces lampes.
Le mobilier usité pour le chauffage de l'habitation comprend outre le
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grand poêle, 1 «cie, 1 chevalet, 1 règle de 8 pieds pour le bois de corde, 1 brouette et 1 “traîne” (traineau sans patins),
En 1886, c'était Ovide qui était chargé de rentrer le bois de chautlage à la maison au fur et à mesure des besoins,
Vêtements.—TL'ancien costume traditionnel de l'habitant n'existe plus au complet, mais de nombreux débris sont restés, et «on souvenir est encore vivace dans la mémoire des vieux. En hiver, il comprenait pour les hommes :
1° Le pantalon d'étofle du pays” dont le bas s'enroulait dans les chaussettes de laine, le tout glissé duns les ‘ mocassins”" (souliers de peau de chevreuil) ;
2° Le “capot”, ou pardessus aussi d'étofle du pays, descendant audessous des genoux et serré à la taille par la ceinture fléchée”, aux couleurs variées et éclatantes; enfin,
3° Le ‘“ casque ”, où bonnet de fourrure, et la “tuque”, ou bonnet de laine. Dans la saison chaude la chemise de flanelle était remplacée par celle de toile du pays, le pantalon d'étoffe par un pantalon de toile, le casque où la tuque par te chapeau à larges rebords et les mocassins, par les ‘‘ bottes sauvages” ou ‘souliers de bœuf" (prononcé beu). Hommes et femmes, des pieds à lu tête, étaient vêtus de tissus de fabrication domestique, .
Aujourd'hui, la tuque ou bonnet de laine est disparue; la ceinture fléchée est devenue rare, et les toiles et étofles du pays de fabrication domestique sont de plus en plus remplacées par les cotonnades, les indiennes, les tweeds et les draps du commerce, La famille Casaubon, grâce à son nombreux personnel féminin, est une de celles qui ont le mieux résisté à l'envahissement des vêtements du commerce.
L'annéo 1886, les vétementssuivants furent confectionnés à la maison :
Quatre chemises de toile de fabrication domestique (l'année précédente on en avait fait 5); 4 chemises de flanelle de fabrication domestique (l’année précédente on en avait fait 8); 2 paires de caleçons de flanelle de fabrication domestique ; 1 robe en étof'e de fabrication domestique ; 5 paires de pantalons ; 1 ‘“ veste ” (gilet); 1 pardessus d'hiver. En tout, 17 aunes de tissus de fabrication domestique, et 17 verges de tissus du commerce,
n'y a que pour le “ gilet” (veston) que l’on ait recours aux services d'une couturière du dehors. La ‘culotte ” (pantalon) de toile que naguère on portait beaucoup, n'est plus du tout d'usage. Ainsi, dans l'été de 1885, me dit la tante Marguerite, deux jeunes gens de la paroisse sont venus à la mosse au village de Saint-Justin en pantalon de toile, Ils ont été très remarqués, et n'ont plus voulu tenter l'expérience. De même la chemise de toile domestique a été mise de côté par les hommes. Chez Casaubon, il n’y a que les femmes, et encore les femmes de l’ancienne génération, qui persistent à porter la chemise de toile. En 1886, la mère et ia tante Marguerite étaient seules à en porter. La tante Julie y avait renoncé l’année précédente. La jeune génération féminine est unanime à préférer le coton à la toile domestique.
Un samedi après-midi, on septembre de cette même année, voici quel était le costume des femmes : la mère, une jupe en ‘étotfe du pays”, un corsage en indienne du commerce, un tablier en filet laine, de fabricution domestique ; la tante Marguerite, même costume que le précédent. Quant aux jeunes filles, leurs robes étaient faites de tissus du commerce, ornées de volants, et leurs tubliers étaient garnis de dentelles, Les hommes continuent à porter l'étoffe de fabrication domestique pour le travail quotidien ; muis pour les dimanches et les fêtes, il leur faut les draps finset le chapeau de feutre.
En 1893, Eulalie, la plus jeune des filles, est alléo passer quelque temps au village de Sainte-Ursule, paroisse voisine, pour y prendre des leçons de couture,
Les ustensiles pour le blanchissage et le lessivage comprennent : 1 banc. 1 planche, 1 chaudière en fer, 4 battoirs, 3 cuves.
Hygiène.—Les conditions bygiéniques, sans être très mauvaises, pourraient à bien des égards être meilleures. La préparation des aliments, en particulier celle du pain, laisse souvent à désirer ; les mets ne sont pas très délicats. Mais en somme la nourriture est abondante et suffisamment variée, Ainsi par leur composition chimique, les pois, riches en azote, sont le complément approprié du lard très gras qu'ils consomment en grande quantité. Le régime alimentaire pèche plutôt par excès. Lio médecin de l'endroit me dit que les maladies pour lesquelles il est appelé le plus fréquemment sont les embarras gastriques, qui surviennent en hiver, époque où les cultivateurs, tout en prenunt moins d'exercice qu’en été, se laissent aller plus facilement aux plaisirs de la table.
L'habitation est assez spacieuse et comfortuble, très en avance sur celle, par exemple, que, de nos jours encore, on observe communément dans certaines paroisses du Perche, et que l'abbé Godet (Mémoire sur les Paroisses du Mage et de Feillet, p. 72) nous représente composée d'une seule pièce servant à la fois de cuisine et de chambre à coucher pour toute la famille, et en communication directe avec l'établo et l'écurie, Notre habitant se loge duns de meilleures conditions, mais il ne se préoccupe guère de renouveler l'air respirable dans sa maison. L'hiver surtout, lorsque portes et fenêtres sont tenues soigneusement closes, que le poêle est rouge, que la plupart des membres de la famille sont retenus la grande partie du temps (les femmes presque constamment) à l'intérieur, et que de nombreuses réunions ont lieu pendant les longues soirées, l’air se vicie, s'imprègne d'exhalaisons malsaines. On manque aussi de bains et autres facilités pour les soins de propreté du corps. Mais ici la difficulté se complique d'une modestie pseudo-religieuse outrée, Lés médecins reprochent aussi aux étoffes domestiques d'être trop lourdes, de déterminer la transpiration sans en permettre l'évaporation normale.
Dans la famille Casaubon, les hommes sont.de taille moyenne. Le père mesure 5 pieds 6 pouces ; Charles, son héritier, 1 pouce de plus. Le
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père du chef de famille est mort en 1863, âgé de soixante et dix-neuf ans ; sa mère est morte en 1871, âgée de quatre-vingts ans. Des dix enfants qu'a eus M* Casaubon, deux sont morts en bus âge ; les autres, à l'exception d'Ovide et de Philomène, jouissent d’une assez bonne santé, Pierre a été naguère assez souvent malade, mais aujourd'hui il est robuste et fort à l'ouvrage. Les familles, ici, sont on général nombreuses, mais il meurt une assez forte proportion d'enfants en bas âge, et l'état général de santé n'est pas aussi bon qu'on pourrait s'y attendre Cela peut être en partie l'effet de la vie trop laborieuse des parents, de la mère surtout, qui, en outre des soins de maternité. reste chargée d’une lourde besogne à lu maison, et parfois aux champs.
Les légères indispositions sont soignées à Ja maison, sans l'intervention du médecin. Dans les cas de toux on administre une décoction de branches de “buis” (if du Canada); les racines amères de la savoyane (coptide à trois fouilles) servent à exciter l'appétit et panser les plaies, Les gommes du sapin baumier, du pin, du supin blanc, des mélèzes servent à faire des tisanes purgatives.
Les familles continuent en mainte circonstance, notamment dans les cas de fractures, à recourir aux empiriques, aux ‘ ramancheurs ”. On les fait venir des paroisses voisines : l'empirique Destrempes, de Saint-Cuthbert, le ramancheur Caron, de lu Rivière-du-Loup, et Delcourt, de Maskinongé. A Saint-Justin même, on trouve le père Dauphinais et sa femme qui sont au courant des propriétés thérapeutiques des plantes qui croissent sur la montugne. Appolé à soigner une vache malade, le vieux Dauphinais lui fait administrer une infusion fortement purgative de bois de plomb et de sureau du Canada.
Récréations.—Parmi les plus simples #t les plus constantes sont la pipe et les chansons, Les hommes fument tout en se livrant à leurs occupations journalières, et surtout aux heures de repos. Hommes et femmes d'habitude chantent ou chantonnent en travaillant. Je distingue quatre sortes de chansons :
1° Les anciennes chansons populaires de France, comme : Malbrouck s'en va-t-en guerre; Ysabeau s'y promène ; Dans les Prisons de Nantes ; En roulant ma Boule roulant; Les trois Capitaines de la Guerre revenant ; Par derrière chez mon Père; A la claire Fontaine. La musique en est simple, douce, souvent un peu triste ;
2° Les anciennes chansons populaires canadiennes, comme: C'est l'Aviron qui nous mène, qui nous monte; Dans les Chantiers nous hivernerons, et je pourrais ajouter Un Canadien errant, bien que cette chanson porte un nom d'auteur et puisse à la rigueur se classer avec les suivantes ;
3° Les chants lyriques ou patriotiques du pays, comme: Sol canadien, Terre chérie; les Volontaires de Terrebonne ; le Drapeau de Carillon ; enfin,
4° La romance relativement moderne et cosmopolite.
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Les chansons de la première et de la deuxième catégorie ont un caractère traditionnel ; celles de la troisième sont de provenance urbaine, leur apparition & coincidé avec l'avènement d'une classe d'hommes de lettres canadiens; entin, les chansons de la dernière catégorie ont été introduites à la suite de lu fréquentation des centres urbains, surtout de ceux des Etats-Unis, et on ne les entend encore à la campagne que dans certains cercles où l’on cherche ‘à faire des cérémonies”, c’est-à-dire à imiter la ville.
Les jeux de cartes, de dames, et les tours de force sont aussi parmi les délassements les plus ordinaires. Ils occupent surtout les longues veillées d'hiver. Les vicilles content des histoires de l'ancien temps, des “ histoires de peur ”, de revenants. Pour le mâme objet les mendiants sont mis à contribution ; ils paient en contes aux enfants la pension qu'on leur accorde volontiers. Les vieilles tirent aussi les horoscopes. Aujourd’hui les contes naïfs de l’ancien temps sont en partie remplacés par certaines lectures pieuses. Chez Casaubon, par exemple, la mère, Charles et sa femme font à haute voix la lecture des annales de la Propagation de la Foi ou de la Sainte-Enfance, La lecture des journaux, particulièrement des feuilletons et des récits et nouvelles à sensation, tend aussi À faire tomber en désuétude les contes et les histoires de visiiles,
Dans les veillées d'hiver, quelques voisins parfois vienr.ent s'ajouter à la famille. Lorsqu'on joue aux cartes, le seul enjeu, ce «cat les pommes. Les promenades en voiture et les visites chez les parents qui habitent les paroisses voisines sont aussi des récréations favorites. L'hiver long, rigoureux, qui interrompt les travaux des champs, et d'autre part donne de bons chemins sur la neige durcie, est l'époque par excellence des promenades, des visites, des repas de famille,
11 faut noter aussi les cueillettes et les corvées récréatives. Il est, en etict, certaines occupations qui sont tout autant une récréation qu'un trarail. Ce sont celles qui se rapprochent plus où moins de la simple récolte d'un produit immédiatement utilisable, par exemple, la cueillette des fruits sauvages dans la montagne, les sucres à l'érablière, et la rentrée des foins sur la rive du fleuve. Ce sont celles encore qui réunissent les gens, surtout les jeunes gens et les jeunes tilles, de tout un voisinage : corvées de levage de la charpente d'une grange, où les hommes ontde plus le stimulant de quelques verres de whisky ; broyages (prononcé breyages) du lin, où le travail des jeunes filles est agrémenté du plaisir de Ja causerie et de la compagnie des jeunes gens qui viennent parfois pour leur prêter main-forte. Telles sont aussi les ‘épluchettes ” du blé d'Inde, dans lesquelles jeunes gens et jeunes filles se réunissent pour dépouiller les épis de maïs de leurs enveloppes feuillues, Cette dernière corvée à lieu au commencement d'octobre. Le garçon quien faisant l’épluchette trouve un épi rouge, a le privilège d’embrasser toutes les jeunes tilles présentes. Les jeunes gens se permettent parfois à l'occasion de ces épluchettes des liba-
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Il en est de même des danses, que les curés voient d’un mauvais œil et ne permettent guère que dans certaines occasions exceptionnelles, comme les mariages. Les danses les plus connues aujourd’hui paraissent être celles introduites par les jeunes gens de retour des Etats-Unis. Toutefois les gigues, les cotillons, les quadrilles, ne sont pas oubliés.
Autrefois, à l’occasion de la fin de la récolte, on avait la fête de la Dernière-Gerbe (comme dans la province du Maine, Babeau, p. 215); les voisins étaient invités à un repas, Cet usage n'est plus suivi, mais le souvenir en reste.
Beaucoup de délassements se rattachent à la religion. L'assistance à la messe et aux divers exercices religieux à l'église paroissiale, est un plaisir très recherché, On se rend à l’église en famille, par pleine voiturée, et on ne laisse à la maison qu'un gardien pour avoir soin des plus jeunes enfants.
À part les visites aux parents éloignés, la seule récréation qui attire les habitants de Saint-Justin hors de la paroisse, ce sont les courses de chevaux dans les campagnes riveraines : en été, à Louiseville ; en hiver, sur la glace, à Maskinongé ou à Saint-Barthélémi. Quelques-uns se rendent aussi à l'exposition annuelle du comté, petite foire agricole tenue à Louiseville, le chef-lieu, En ces dernières années, on s’est mis à organiser chaque été de grands pélérinages par chemins de fer et bateaux à vapeur à destination de Sainte Anne de Beaupré et autres sanctuaires ; et aussi, plus rarement, des excursions à la station agronomique gouvernementale d'Ottawa.
Les PHASES DE L'EXISTENCE.
Origines.—Comme les autres habitants du voisinage, Casaubon est d'origine française ; ses ancêtres sont établis au Canada depuis cinq générations. Martin Casaubon, le premier de cette famille à s'établir dans lu Nouvelle-France, était originaire de Saint-Jean-de-Luz, diocèse de Bayonne. (Le Dictionnaire de l'abbé Tanguay dit ‘Saint-Jean de Lude, évêché de Bayeux ” ; mais c’est évidemment un double quiproquo.) Saint- Jean-de-Luz est situé dans le midi de la France et se rattache au bassin de la Garonne et au pays de Labourd, où le régime du travail présente beaucoup d’analogie avec le régime traditionnel du Canada français : culture prédominante des grains, assolement biennal, réduction du troupeau, industries accessoires de transports. (Voir Monographie du Paysan basque du Labourd, Ouvriers des deux Mondes, t. T, p. 161; et Demolins, les Français d'aujourd'hui, t. T, p. 224.) Casaubon paraît être venu au Canada avec les troupes entre les années 1683-8, à ce que me dit M. Suite.
En 1689, il épousa Catherine, fille de Jean LePelé dit Desmarets, cultivateur de Champlain. Entre les années 1700 et 1705 (toujours d'après M. Sulte), ce premier Casaubon prit des terres à Maskinongé et à Berthier, vis-à-vis l’île Dupas ; et nous retrouvons peu après sa descendance établie dans l’île même. Quatre générations se succédèrent, et Jean-Baptiste Casaubon, vers 1812, se détacha de la nombreuse famille de son père pour venir dans une arrière-concession de Maskinongé (aujourd'hui Saint- Justin), épouser Marguerite Gingras. Son beau-père avait plusieurs filles, mais n'avait pas de fils ; il adopta son gendre et lui transmit la propriété des 40 arpents qui forment encore le domaine principal des Casaubon de Saint-Justin à l’heure présente,
La mère, Célina Wolff (bien que chez elle il n’y ait que le nom pour nous le laisser soupçonner d'avance) est d'origine allemande assez rapprochée. Son grand-père, le premier Wolff à se fixer au Canada, paraît être venu avec le régiment de Hesse-Darmstadt en 1776-7. Il était doreur de son métier et protestant, Il épousa une Canadienne-française, et une année avant de mourir se convertit au catholicisme sur les instances de son fils, Celui-ci, qui fut le père de M"° Casaubon, était instituteur ; il enseigna pendant trente-six ans. On trouve dans ce voisinage un petit nombre de familles (les Karl, les Schiller, les Dostaler et peut-être les Clément dit L’Allemand) d'origine allemande, mais aujourd’hui parfaitement assimilées aux Canadiens-français.
Survenances notables—La vie de la famille Casaubon a été simple, peu mouvomentée. C'est, du reste, un caractère général de l'existence à Saint-Justin, que la simplicité. la quiétude. Les naissances sont parmi les événements remarquables. L'enfant v est reçu avec joie. Sous ce rapport on observe une nuance entre Saint-Justin et les paroisses du bord . du fleuve, où certaines familles (sous l'influence d'idées émanant des centres urbains et des Etats-Unis) se préoccupent déjà quelque peu de limiter le nombre des enfants. A Saint-Justin, le baptême du nouveau-né est l'occasion d’un repas de gala auquel sont. invités le parrain, la marraine, la porteuse et quelques voisins. Ici encore une différence se manifeste entre Saint-Justin et les campagnes riveraines. A Saint-Justin, la porteuse au baptême n’est pas payée, et elle prend part au repas de famille ; dans la plaine basse, voisinage de Louiseville, la porteuse est une salariée et n’est pas invitée à table.
Jusque vers l’âge de six ou sept ans, l'enfant est choyé, gâté même. On s'amuse de ses propos ; on lui fait maint jouet; on lui laisse pleine liberté. Puis on songe à l'envoyer à l’école. Le père Casaubon me dit que de son jeune temps, il n'y avait pas d’école à proximité. C'est à partir de 1846 seulement que, par l'initiative et sous l'impulsion gouvernementale, on a commencé d'établir des écoles dans toutes les paroisses. Aussi Casaubon ne sait-il pas lire, non plus que sa sœur plus âgée, la tante Marguerite. La tante Julie, non plus, n’a jamais été à l’école; mais elle a
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appris à lire au foyer même, des autres membres de la famille. M"° Casaubon a été plus favorisée, étant la fille d’un des rares instituteurs de la première moitié du siècle. Elle a même enseigné pendant une année et demie avant de se marier. Aussi a-t-elle toujours eu l'œil à l'instruction de ses enfants. En 1886, Ovide, alors âgé de dix ans, ne partait jamais pour l’école sans avoir récité sa leçon à la maison. L'école n'est éloignée du foyer que d’une dizaine d’arpents. On y enseigne la lecture, l'écriture, le calcul et surtout le catéchisme. C'est même principalement en vue de faire admettre leurs enfants à la première communion que la plupart des parents les envoient à l'école. Ils cessent en grand nombre de les y envoyer, une fois la première communion faite.
Cette première communion est une des grandes solennités de l’année : l'église est bondée ; les petits garçons sont vêtus de noiret portent rubans et rosettes ; les petites filles portent voile blanc ct couronne. Comme les récréations, les solennités et somptuosités ont ici presque invariablement un caractère familial ou religieux, parfois l’un et l'autre. Les grandes fêtes du calendrier sont très nombreuses dans l’année ; puis, il y a les mariages, les services funèbres, les réunions de familles, la confirmation des enfants lors de la visite de l’évêque, tous les trois ans. Beaucoup de ces solennités sont l’occasion de fêtes et de réjouissances. A Noël, après la messe de minuit, on sert à la maison un copieux repas. Le jour de l’An est à la fois fête religieuse et familiale; c’est le jour des réconciliations et des repas de famille. Chez Casaubon, ce jour-là vingt-quatre ou vingt-cinq personnes se trouvent réunies à l’ancienne maison. Le repas de famille est tellement dans les mœurs, que si les parents font défaut, on invite des amis : il fuut faire un repas. Autrefois, exceptionnellement, quelques familles, en haine du carême, faisaient bombance le mercredi des cendres, Cette pratique est disparue, La mi-carême, toutefois, est encore généralement célébrée par un repas plus abondant. D'autre part, quelques personnes, en raison de vœux particuliers, continuent à faire carême le jour de Pâques. L'usage du feu de la Saint-Jean, pratiqué encore à l’origine de la colonie, est aujourd’hui perdu, bien que la Saint- Jean-Baptiste soit la fête nationale. La Sainte-Catherine est célébrée par une fête à la “tire ” de mélasse.
Arrivés à l'adoiescence, les garçons deviennent difficiles à conduire. Ils se montrent exigeants : il leur faut un jeune cheval, un harnais bien reluisant, une voiture fine, pour ‘aller voir les filles” ', Les jeudis soirs et les dimanches après-midi sont les temps où la jeune fille reçoit les visites de son ‘cavalier ”. Deux ou trois semaines avant le mariage, la grande demande se fait au père et à la mère. Le dimanche de la publication des bans à l'église, les futurs époux ne sont pas présents à
1 Cette expression très canadienne, et en particulier le mot ‘‘ fille”, n’ont aucunement dans le Jlangage de nos habitants la signification déshonnête qu'on leur donne en France,
Sec. I, 1898, 13.
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la grand’'messe ; mais le jeune homme conduit sa fiancée à vêpres en grand gala; co sont comme des fiançailles publiques, On se marie généralement en communauté de biens, mais comme ce n’est pas le plus souvent la communauté établie par le code, il faut passer un contrat. A l'occasion de la signature de ce contrat, on fait une petite fête ; les parents de la future invitent à un repas les membres des deux familles, le notaire et les voisins. Autrefois, au moment de la signature du contrat, le notaire se donnait le privilège d'embrasser la future; cette ‘coutume tend à tomber en désuétude. Le jour du mariage, aussitôt la cérémonie religieuse terminée, le marié et la mariée, suivis des invités de la noce, font en voiture une longue promenade par les rangs. Le cortège compte parfois jusqu’à vingt voitures, et peut comprendre (bien que le fait ne soit pas fréquent) un violoneux qui râcle sans désemparer des airs sautillants. On se rend chez le marié pour dîner. A la suite d’un riche festin, on remonte en voiture, et c’est une nouvelle promenade triomphale à travers la campagne. Puis on revient chez le marié, et on y mange, on y boit, on y danse, on y chante, au moins toute la journée et la grande partie de la nuit, au son du violon ou de l'accordéon.
Perturbations.—Il y avait près d'un siècle que la rive du Saint-Laurent et les embouchures de ses tributaires, le Maskinongé et la rivière du Loup, étaient occupées, lorsqu'il y a quelque cent-dix ans, les terres formant aujourd'hui la grande partie dé Saint-Justin commencèrent à recevoir des colons. Les débuts furent lents, difficiles; ce n’est qu'en 1848 qu’on jugea le territoire assez peuplé pour l'ériger en paroisse ; et ce n'est qu’en 1858 que la population devint assez aisée pour recevoir un curé résident. Le nom de Trompesouris que portent deux rangs de la paroisse exprime, m'a-t-on dit, la déception que devaient éprouver, à l'arrivée sur la terrasse, les rongeurs sortis des habitations bien pourvues et des greniers bien remplis des campagnes riveraines. L'ancien curé de Maskinongé, M. Bois, avait l'habitude de désigner ironiquement Saint-Justin par le nom déformé d’un autre de ses rangs : ‘‘ l’'Ornière ”.
À peine la période pénible des défrichements et de la culture en terres neuves fut-elle traversée, que les familles de Saint-Justin se trouvèrent arrêtées par un nouvel obstacle : les terres fortes et franches de la terrasse étant toutes occupées, il fallut aux habitants, pour étendre leurs exploitations, s'engager sur les sables pauvres du pied de la montagne, ou franchir la chaîne laurentienne et émigrer vers les vallons au delà. C'est ce qui faisait dire à François Gagnon : ‘ Il n'y a plus de bonnes terres ici pour établir nos enfants”. D'autre part la culture répétée des grains sans fumure suffisante, avait épuisé la fertilité première du sol et en avait rendu l'exploitation peu profitable. En même temps, sous l'impulsion des groupes de langue anglaise du Canada et des Etats-Unis, le commerce et l’industrie avait pris un sérieux et soudain essor dans le pays ; les villes graniissaient, les moyens de transport sur terre et sur eau prenaient
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[aérin] L'HABITANT DE SAINT-JU:TIN 198
de l'extension, mettant les campagnes en communication directe avec les centres urbains. La stabilité et le bien-être de nombreuses familles en furent sérieusement compromis. Les jeunes gens se mirent à déserter les campagnes pour les villes du Canada ou de la Nouvelle-Angleterre. Les parents ne trouvèrent plus que difficilement un fils qui voulût continuer pour le bénéfice de la famille l'exploitation du bien paternel. Lorsqu'il consentait à rester, au moins imposait-il ses conditions. C’est alors (il y a quelque cinquante ou soixante ans) que l'usage des donations se généralisa. Le père et la mère n'instituaient pas comme aujourd'hui leur héritier au moyen d’un testament révocable à la volonté des. testateurs; c'était le fils qui exigeait que les parents se ‘ donnassent ” à lui, c’est-àdire lui transmissent de leur vivant, par donation, la propriété de tous leurs biens, ne se réservant que leur subsistance ou une rente viagère. Dans bien des cas les parents ainsi dépouillés eurent à souffrir du manque d’égards et d'attentions du jeune ménage, et “donation” devint dans le langage populaire synonyme de ‘“damnation ” !,
De la même manière beaucoup de familles ne surent pas se prémunir contre les séductions du marchand rural. Elles renoncèrent à leurs industries domestiques pour se pourvoir directement au magasin, sans arriver à compenser par un surcroît de production agricole ce surcroît de dépenses. Le luxe, c'est-à-dire l'habitude des dépenses inconsidérées, hors de rapport avec les moyens de la famille, le luxe se répandit; les familles s'endettèrent, et furent duns bien des cas obligées de vendre leurs biens et de s’expatrier. L'émigration—une émigration désorganisée causée par l'imprévoyance et l’inconduite—dépeupla les campagnes.
A l'heure qu'il est ces causes de perturbation sont moins senties, Pressés par la nécessité, les cultivateurs ont commencé à adopter des méthodes plus effectives de culture ; celle-ci est devenue plus rémunératrice, et comme conséquence, les villes exercent moins d’attrait sur les jeunes gens; ces derniers ont moins de répugnance à quitter la plaine pour aller coloniser dans les régions vallonneuses, où, du reste, aujourd’hui, comme dans les villes de la Nouvelle-Angleterre, ils trouvent sur tous les points des groupes de leurs compatriotes, des paroisses tout organisées qui leur servent de cadres. Enfin, la population a appris à faire un emploi plus judicieux des avantages et des moyens d'action que le régime nouveau met à sa portée, L'été dernier, comme j'observais à Saint-Justin plusieurs habitations nouvelles d'un type plus récent, plus confortable et plus élégant que l'ordinaire, le curé me dit: “ Et ce n’est pas là du luxe, de l’extravagance ; ceux qui font ces dépenses ont parfaitement les moyens de les faire ”.
1 Cette explication de l’origine des donations, aujourd’hui bien moins fréquentes, m'a d'abord été suggérée par M. Paul de Rousiers (du Rhus, par Confolen:, Charente, France), lors de son passage à Saint-Justin en 1890, Une conversation que nous eûmes le jour même avec M. François Gagnon dit l'Enfant, confirma l'hypothèse. M. de Rousiers est l’auteur de {a Vie américaine, de la Question ouvrière en Angleterre et de plusieurs autres travaux de science sociale,
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Le PATRONAGE, 15 COMMERCE sr Les CULTURES INTEÉLLECTUELLES.
A Saint-Justin,la différence entre les familles est encore peu marquée. A peu près toutes sont engagées dans la culture ; à peu près toutes sont propriétaires de leurs domaines ; et comme l'ambition des cultivateurs les plus entreprenants est de posséder l'étendue de terre exactement suffisante pour faire vivre leur famille, la distinction entre les plus capables et les moins capables a peu d'occasion de se manifester. Nous avons une juxtaposition de petits propriétaires indépendants, de paysans, que rien ne sépare, que distingue à peine une nuance dans le degré d’aisance, ou dans la réputation de savoir-faire et de sagesse. Il n’y a donc pas à proprement parler ici de classe supérieure dans la culture. Le seul patronage qui existe, c'est d’une part, dans l'ordre matériel, celui de l’habitant père de famille à l'égard de ses enfants, l'assistance de la collectivité des habitants d’un rang ou d’une paroisse à l'égard de chacun d'eux et à l'égard, surtout, des familles les plus pauvres du voisinage ; et d'autre part, dans l'ordre moral, le patronage des quelques membres des professions libérales et du curé.
L'habitant de Saint-Justin, avec sa culture mixte, vivrière, s'appliquant à produire sur son domaine la plupart des denrées qu'il consomme ou qu'il utilise, ne fait pas grand commerce et ne donne guère de prise aux commerçants. Casaubon me dit qu'avant la construction du chemin de fer du Nord, il avait l'habitude de se rendre en voiture à la ville de Trois-Rivières, deux ou trois fois dans l'hiver, pour y vendre l'excédent de sa récolte ou de ses bestiaux. Aujourd'hi, il n’a plus la peine de se déranger ; ce sont les commerçants qui parcourent los campagnes et viennent acheter chez lui les denrées agricoles qu'il peut avoir à vendre.
Il y'avait, en 1886, quatre marchands au village de Saint-Justin. Depuis, l’un des plus importants et des plus actifs, écossais d'origine, a quitté la paroisse, n’y faisant pas ses affaires. Ces marchands tiennent en vente de petites quantités d'épiceries et autres articles que les habitants ne peuvent produire ou fabriquer eux-mêmes : thé, riz, sel, poivre, soude à laver, huile de pétrole, mélasse, teintures et peintures, cotonnades et indiennes, enfin quelques instruments aratoires.
A Saint-Didace, dans la montagne, le commerce est encore moins développé qu'à Saint-Justin. La population vit dans un plus grand isolement ; les quelques marchands du village ne se maintiennent que parce que leurs opérations couvrent un territoire très étendu ; mais chaque famille prise séparément a bien peu de denrées à vendre et peu d'argent pour acheter.
À Maskinongé et dans la plaine basse, au contraire, le commerce est plus développé qu’à Saint-Justin, La culture elle-même y est plus spéciale, plus commerciale. Les Béland, les Caron, les Livernoche, de la Rivière-du-Loup, se sont amassé de petites fortunes dans la production et le commerce du foin. Dans la plaine basse, on outre, les villages ont plus d'importance et ils se trouvent sur une grande voie de commerce, tandis que Saint-Didace, Saint-Justin même, sont isolés.
La formation et les conditions de vie de l'habitant de Saint-Justin, ne sont pas, on le conçoit, des plus favorables à la diffusion des connaissances et à la culture de l'esprit. La plupart des enfants sont peu portés vers l'instruction, et les parents, règle générale, ne se préoccupent guère de ce que ces enfants peuvent apprendre à l’école. Beaucoup même les retiennent à la maison sous de futiles prétextes ou pour utiliser leurs services dans le travail des champs. Ces enfants cessent de fréquenter l’école vers l’âge de dix ou douze ans. Presque tous savent alors lire, écrire et un peu compter; mais la plupart, faute de pratique, oublient rapidement au sortir de l’école ce qu'ils ont appris ; et fréquemment, à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans, il ne leur en reste plus rien. Toutefois, en ces dernières années, il s'est manifesté un progrès sensible à cet égard. Les parents se montrent plus soucieux des progrès de leurs enfants. Le cultivateur qui se présente au presbytère pour payer sa dîme, exhibe un état de compte : ‘ C’est mon fils (ou c’est ma fille), dit-il, qui a mis cela par écrit”. L'introduction de l'industrie fromagère en petites fabriques coopératives, laquelle nécessite, de la part du cultivateur fournisseur de lait, de nombreux calculs, paraît avoir été pour beaucoup dans le changement des idées,
D'après les statistiques qu'a bien voulu me fournir spécialement M. Saint-Denis, de l'office du Recensement, je vois que Saint-Justin, sous le rapport de l'instruction, figure bien en avant de Saint-Didace, sa voisine de la montagne, mais reste encore en arrière de Maskinongé, sa voisine de la plaine basse. D'après ces statistiques en effet, en 1891, les illettrés dans la classe des adolescents, auraient formé à Saint-Didace 24 pour 100,
à Saint-Justin, 10 pour 100 et à Maskinongé, 64 pour 100 de l’ensemble du groupe dans chaque circonscription. Tout récemment encore on me signalait à Maskinongé la présence d’un cultivateur (inais le fait, même ici, était exceptionnel), qui s'était monté toute une bibliothèque agricole, dont il appliquait avec soin les enseignements à l'exploitation de sa terre. Il y avait à Saint-Justin, en 1886, une centaine d'abonnés à diverses publications, journaux politiques, revues agricoles, périodiques religieux.
Les professions libérales sont peu représentées, Il y a deux instituteurs et deux institutrices d'école primaire.
Voici quels sont leurs appointements respectifs : Ecole de Trompesouris................. ..... M Morais.....…... 130 dollars,
“du Bois-blanc.............,.......#%mMtie Lefebvre …..…. 180 ‘
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Ecole de l'Ormière (haut du rang)... M. Villeneuve .…. 140 dollars, “du Village... ... M, Duchesnil...... 200
Ces chiffres sont en avance sur ceux des années précédentes, En 1893, la moyenne des appointements des instituteurs et institutrices n'était que 140 dollars. Dans beaucoup de paroisses même cette limite n’est pas atteinte. On conçoit qu'à ces prix il ne soit pas facile de s'assurer les services de personnes compétentes. La fonction est presque toujours remplie par des jeunes filles qui continuent à vivre chez leurs parents tout en faisant l’école, ou qui du moins n'ont qu'elles-mêmes à pourvoir, Pour elles l'enseignement n'est pas une carrière, mais un moyen accessoire d'existence en attendant le mariage.
Les deux instituteurs de Saint-Justin sont tils de cultivateurs de l'endroit, L'un d'eux, Ovila Duchesnil, a commencé par suivre les cours du Business College de Montréal ; il y a même enseigné quelque temps. Puis il est revenu chez ses parents, au village natal, où il a ouvert une école de commerce. Cette école, en 1886, n'était fréquentée que par une douzaine de jeunes gens, tant de la paroisse même que des paroisses avoiginantes, Plus tard il dut fermer son école privée pour devenir instituteur d'école primaire publique.
Il n’y a pas d'établissement d'enseignement secondaire à Saint-Justin. Mais dans un rayon assez rapproché, on trouve pour les jeunes filles nombre de pensionnats où l’enseignement est donné par des religieuses ; et, pour les jeunes gens, nombre d’académies, écoles intermédiaires, aux mains principalement d'ordres de frères enseignants ; enfin des collèges classiques dirigés par des prêtres. À l'exception de quelques modestes couvents, ces maisons d'enseignement secondaire sont situées dans les petits centres et villes de la plaine basse : Suint-Barthélémi, Louiseville, Yamachiche, Trois-Rivières.
Encore en 1886, on ne pouvait me signaler que deux hommes de profession libérale sortis de Saint-Justin ; mais une dizaine de jeunes gens à cette époque fréquentaient en dehors de la paroisse des écoles de commerce ou des collèges classiques, et six jeunes filles étaient pensionnaires dans des couvents de campagnes voisines. En 1893, le curé de Saint-Justin m'écrivait : ‘ Après avoir eu jusqu'à onze élèves aux académies et six aux couvents, nous n'avons cette année qu'un garçon à Berthier, et une fille à Saint-Vincent-de-Paul ; peut-être une aussi à Sainte-Ursule. Quatre paroissiens sont au séminaire de Trois-Rivières et deux à Joliette. Je trouve que c’est un peu trop, car là-dessus, deux n’ont aucune chance de faire un bon cours. J'en ai averti les parents qui n'ont tenu aucun compte de mes avis.” Les familles d'habitants qui atteignent un certain degré d'ai- | sance ont, en effet, l'ambition de faire de quelques-uns de leurs enfants (sans toujours tenir compte de leurs aptitudes) des prêtres, sinon, des avocats, des médecins, des notaires, en un mot, des ‘“ messieurs ”.
Il y a à Saint-Justin un médecin. a situation serait assez précaire s’il n’avait que les honoraires de sa profession pour vivre. Les familles
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ne recourent aux soins du médecin que dans les cas de maladie grave, qui sont assez rares. Il faut aussi compter avec la concurrence subreptice des empiriques et des ‘“ ramancheurs ”, et avec la concurrence, également, des médecins des paroisses voisines. Beaucoup de médecins en sont venus à abonner les familles, c'est-à-dire à assurer à chacune d'elles, moyennant une somme de deux dollars fixée d'avance, l'avantage de leurs services en toute occasion durant l’année. Le D' Coulombe est le fils d'un cultivateur de Saint-Cuthbert; il est venu se fixer à Saint-Justin à la suite d’un cours classique et de trois années d’études ‘universitaires et de cliniques dans les hôpitaux de Montréal. En même temps qu'il se livre à l'exercice de sa profession, il s'occupe d'agriculture et aussi de politique. Il y a quelques années il a fait la lutte pour le parti conservateur et a été élu pour représenter le comté de Maskinongé au parlement fédéral. A une élection subséquente, il a été défait, et le comté est aujourd’hui représenté par un libéral, M. Legris, cultivateur de la Rivière-du-Loup. A la suite de sa défaite, le D' Coulombe, a été employé par le gouvernement de la province en qualité de conférencier agricole dans les campagnes, et il s’est ainsi acquis une réputation de grande habileté,
Le notaire, M. Chapdelaine, remplit aussi de multiples fonctions. Appelé à rédiger les contrats de mariage et les testaments, il avise en mainte occasion les pères de famille. Il est en même temps organiste, maître de chapelle à l’église paroissiale, secrétaire-trésorier de la municipalité et enfin directeur de poste. 1l est très estimé duns la paroisse,
A Saint-Didace, les professions libérales ne sont pas plus développées qu'à Saint-Justin, et elles sont plus instables. Le notaire qui s’y était établi et avait pu y vivre, pendant un temps, des actes de mutation de propriété, toujours assez nombreux au début des établissements agricoles, a dû récemment quitter l'endroit. Il n'y a plus qu’un médecin. Dans les paroisses du bord du fleuve, au contraire, les professions libérales ont sensiblement plus d'importance qu'à Saint-Justin. Les médecins, les notaires, s’y groupent en plus grand nombre, ct l'on voit apparaître, à Louiseville, les avocats, les journalistes. L'exercice des professions libérales y est aussi plus rémunérant, assure une meilleure situation matérielle, Les avocats, les médecins et les notaires de lu province de Québec forment diverses corporations reconnues par la loi et dont la direction se trouve centralisée dans les grandes villes, Québec, Montréal, Ces corporations sont ouvertes à tous; mais pour y être admis, il faut subir un examen dont les conditions sont réglées dans chaque cas par les officiers mêmes de chaque corporation.
La RELIGION.
La religion tient ici une grande place; elle est le principal facteur de l'éducation ; à peine l'enfant commence-t-il à balbutier, que sa mère lui enseigne à faire le signe de la croix, à prier Dieu, le petit Jésus, la sainte Vierge, son ange gardien. La prière sanctifie toutes les actions de la journée ; prière au lever, prière au coucher, celle-ci dite généralement en commun. Chez Casaubon, la prière du soir se dit vers 8 heures et domie. C'est la mère qui la récite, les autres donnant les répons. Avant les repas du midi et du soir, la mère ne néglige jamais de réciter l'ingelus et le bénédicité. Autrefois, c'était le grand'père, Jean-Baptiste Casaubon, qui récitait les prières ; à sa mort sa bru l’a remplacé dans cette fonction. Les dimanches et jours de fêtes on met sur le plancher les plus belles catalognes. Le dimanche soir, on chante des cantiques en famille, A l'exemple de plusieurs autres familles du voisinage, les Casaubon ont élevé un petit oratoire dans leur plus belle chambre. Pendant le mois de mars (consacré à saint Joseph), pendant le mois de mai (consacré à Marie), pendant le mois de juin (ou du Sacré-Cœur), ceux qui ne peuvent se rendre à l’église pour l'office du soir, récitent les prières d'usage devant le petit oratoire familial. Pendant le mois des Morts (novembre), après la prière du soir, on dit le chapelet,
Le culte public est aussi remarquablement développé. Les dimanches et jours de fêtes, la population se porte en masse aux offices. Chaque famille tient en location au moins un banc à l'église paroissiale. La famille Casaubon en a deux; un de trois places dans la nef, un autre dans le jubé. Entre les dimanches et fêtes du calendrier surviennent très souvent de g.andes solennités, les quarante-heures, les retraites générales, la visite de l'évêque tous les trois ans, les célébrations de mariages et les services anniversaires; sans compter les exercices que suivent les membres de quelques confréries. M° Casaubon fait partie de l’œuvre de la Propagation de la Foi ; elle est chef de dizaine. Elle est aussi du cordon de saint François d'Assise, ainsi que sa bru et Julie. Charles en était naguère ; mais depuis son voyage aux Etats-Unis, il a cessé de faire partie de la confrérie,
La paroisse catholique forme ici une forte corporation religieuse, qui embrasse, peut-on dire, la population tout entière. Il n’y a pas un seul protestant à Saint-Justin. Il y a eu pendant quelque temps un libre-penseur avoué; c'était un artisan, qui à la suite d’un séjour de plusieurs années dans les villes de la Nouvelle-Angleterre, était venu se fixer au village. Après quelques temps de séjour à Saint-Justin, il est rentré dans le giron de l'Eglise et n’a pas cessé de pratiquer depuis. Comme la paroisse est ici le principal organe, et fournit le cadre même du gouvernement local, nous aurons occasion plus loin d'étudier plus en détail son fonctionnement.
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A Saint-Justin, le personnel religieux actif se compose du curé, l'abbé D. Gérin, assisté depuis quelques années d'un vicaire, l'abbé Masson. L'abbé Gérin est le dix-septième enfant d'une famille de cultivateurs d'Yamachiche, paroisse riveraine, Vers la fin de son cours classique à Nicolet, il s'enrôla dans un régiment de zouaves pontificaux recruté au Canada pour la défense de la souveraineté temporelle du pape. A cette occasion, il séjourna quelque temps en Italie, puis visita la Palestine et la France. Revenu au Canada, il fit ses études théologiques au séminaire de Nicolet, fut ordonné prêtre, nommé vicaire à Gentilly, puis à Sainte- Anne-de-lu-Pérade, puis à Saint-Maurice et chargé en même temps de la desserte de Saint-Narcisse, Il fut ensuite curé à Saint-Didaco deux ans et demi, et enfin curé à Saint-Justin, où il a toujours véeu depuis vingtet-un ans. Le vicaire, M. Masson, est un enfunt de Saint-Justin, issu d'une famille de cultivateurs. Il a fait ses études classiques et théologiques au séminaire de Trois-Rivières. 1l est doué d’aptitudes artistiques et mécaniques remarquables ; il manie bien le crayon et le pinceau, travaille le bois avec habileté ; j'ai vu de lui des boîtes d'horloge et autres objets artistement travaillés. 11 a instullé dans le presbytère une sonnerie électrique et un téléphone qui le met en communication avec les principales maisons du village.
Saint-Justin, en 1886, n'avait encore fourni qu’un prêtre, Depuis cette époque, trois ou quatre jeunes gens de la paroisse, à lu suite d'un cours classique, sont entrés duns les ordres, Saint-Justin présente un contraste sous ce rapport avec les paroisses de la plaine basse, Maskinongé, la Rivière-du-Loup, Yamachiche, où l’on trouve beaucoup de familles, comme les Caron, les Béland, les Bellemare, les Gélinas, les Blais, les Comeau, etc., justement appelées “ sacerdotales”, à cause des recrues nombreuses qu’elles ont fournies, à chaque génération, au clergé séculier et aux ordres réguliers des deux sexes, comme aussi aux professions libérales et même aux lettres,
Il est intéressant aussi de noter comme la physionomie sociale des curés varie d’un milieu à l’autre. En quelque endroit qu'on les observe, ils ont tous certains traits communs résultant de la formation religieuse uniforme et rigide qu'ils ont reçue dans les séminaires. Ils sont tous fortement empreints de l'esprit de corps. Mais chacun a conservé quelque marque du milieu rural ou urbain où s'est écoulée son enfance, et a pris certaines habitudes de vie développées par les conditions sociales de la paroisse confiée à ses soins. Aïnsi dans les campagnes à culture relativement riche de la plaine basse, on rencontre fréquemment le curé aux belles manières, à l'esprit fin, comme était le chanoine Moreau, de Saint- Barthélémi ; le curé de grande allure, faisant à de nombreux visiteurs les honneurs de son vaste presbytère, comme étuit le chanoine Boucher, de Louiseville ; le curé lettré et chercheur, comme était M. Bois, de Maskinongé ; ou enfin le curé artiste, collectionneur de tableaux de mérite,
comme était M. Plinguet, de l'Ile-Dupas. Dans les campagnes aisées, mais plus isolées de la terrasse, on trouve fréquemment le curé hospitalier, à vie facile, souvent préoccupé de progrès agricole ou industriel, comme était le curé Béliveau, de Sainte-Ursule, soucieux de déterminer dans sa paroisse l'établissement d’une usine à pulpe, puis d'un chemin de fer qui relierait son village au réseau principal. Tel est aussi le curé Gérin ; issu d'une famille de la piaine basse, il a les goûts littéraires que l'on trouve particulièrement développés dans cette région ; curé d'une paroisse de la terrasse, plus dificile de culture que la plaine, il a dû consacrer beuucoup de son temps à travailler à ‘l'avancement matériel de ses ouailles, Enfin, dans les vallons laurentiens en arrière, j'ai observé le curé défricheur, comme M. Savoie, de Saint-Alexis, qui, le jour que nous arrivâmes chez lui, était aux champs, en bras de chemise, à faucher son avoine; comme encore, le jovial M. Verville, qui, jadis desservant de Saint-Elie, charroyait lui-même les produits de sa culture pour les vendre aux boss des chuntiers à bois; solidement bâti, du reste, et capable d'en imposer à ses paroissiens les plus rudes,
A Saint-Justin, les rites et l'enseignement religieux sont ceux de l'Église catholique dans lenr acception la plus rigoureuse. Nous savons que les jeûnes et abstinences prescrits sont strictement observés. Le catéchisme ne s'enseigne pas seulement à l'église ot à l’école; mais dans beaucoup de familles, la mère ou les frères et sœurs plus âgés, se chargent de l’enseigner aux plus jeunes enfants. Au temps de Pâques, il n’est peut-être pas trois paroissiens qui ne participent aux sacrements ; et presque tous se confessent et communient plusieurs fois duns l'année, A l'occasion des quarante heures et des retraites, le nombre de ceux qui se présentent au confessional et à la table sainte est si grand, que le curé et son vicaire sont contraints de demander l'assistance des prêtres des paroisses voisines. En vue de ces concours de prêtres, le presbytère est spacieux.
Les croyances sont simples, naïves, parfois un peu superstitieuses. Le goût du surnaturel est général et prononcé. Les annales de la Propagation de la Foi, de la Bonne-Sainte-Anne, de la Sainte-Enfance, le Petit Messager du sacré Cœur de Marie, sont très répandus dans la paroisse. Chaque année, les femmes, surtout, font en nombre des pélérinages à Sainte-Anne d'Yamachiche, à Sainte-Anne de Beaupré, d'où l’on rapporte assez souvent des récits de cures miraculeuses.
La simplicité de foi, la pureté de mœurs, l'intensité de vie religieuse qu'on observe à Saint-Justin, se retrouvent, me dit-on, à un dogré nussi remarquable, sinon plus remarquable, à Saint-Didace, dans la moi Au contraire, dans les paroisses de la plaine basse, on observe souver es croyances moins simples, une plus. grande subtilité d'esprit. M. Frank Hughes, journaliste, qui a longtemps résidé à Louiseville, me signalait récemment, comme exemple, le chef d’une de ces familles “ sacerdotales ”
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[aérix] L'HABITANT DE SAINT-JUSTIN 208
de la Rivière-du-Loup, remarquable à ln fois pour son esprit religieux et son obstination (en dépit des défenses de l'évêque) à recevoir et patronner le Pays, feuille à tendances anticléricales. A Maskinongé, il y a quelques années, à la suite d'une querelle avec leur curé, plusieurs des habitants se sont séparés de l'Eglise catholique pour se rattacher à la secte protestante baptiste,
Le VOISINAGE.
Les terres sont beaucoup plus longues que larges ; clles mesurent 20 ou 30 arpents de profondeur par 2 ou 3 de front. Ces rectangles allongés se succèdent côte à côte sur plusieurs rangées ou concessions parallèles courant du sud au nord, d'une extrémité à l'autre de lu paroisse. Ce sont, comme l'indique le plan ci-dessous, le Bois-blanc, l'Ormière et le Trompe-