‹ L'habitant de Saint-Justin [microforme]Chapitre 7 sur 8 · SAINT-JUSTIN : RANGS ET VILLAGE · texte numérisé non relu

SAINT-JUSTIN : RANGS ET VILLAGE

Les points noirs indiquent d’une manière approximative les emplacements des ; habitations.

souris, qui alternent dans la partie sud, avec trois rangs de demie longueur : le Petit-Bois-blanc, le Ruisseau-des-Aulnes et le Petit-Trompesouris. Les terres d’une même rangée ou concession ont toutes leurs habitations à la même extrémité de chaque domaine, le long d'un même chemin commun. D cette manière les habitations se trouvent disposées en rangs le long du

chemin public, chacune n'étant éloignée de sa voisine de droite comme de sa voisine de gauche que de 2 ou 3 arpents. Même deux des rangs de Saint-Justin : le Grand-Boïs-blanc et l’Ormière sont, sur une grande partie de leur parcours, doubles (comme on peut le voir sur le plan), les habitations de deux rangées de terres parallèles s'échelonnant le long de chemins également parallèles et voisins, séparés seulement par un ruisseau ouunravin. Îlen résulte le rapprochement d'un plus grand nombre de foyers.

Dans quelques provinces de France, comme la Champagne, les familles rurales se groupent par villages et exploitent les parcelles de terres disséminées dans un certain rayon : c’est le type du village à banlieue morcelée (Demolins, {a Science sociale, t. V, pp. 18-46). Dans d'autres provinces et d'autres pays, chaque famille se fixe isolément sur son propre domaine ; c'est le type du domaine isolé avec habitation centrale. Mais nulle part encore n'a-t-on observé cette disposition particulière des foyers que je viens de signaler : le rang est caractéristique du Canada français.

En bref, voici les influences sociales et les circonstances historiques qui paraissent avoir déterminé cette disposition nouvelle des habitations. Les premiers colons du Canada étaient originaires pour la plupart de ces provinces de la France où les domaines sont isolés et à habitation centrale. Chacun tenait à résider sur son propre bien, et tous résistèrent avec opiniâtreté aux efforts de là bureaucratie coloniale pour les cantonner dans des villages. Non seulement chacun de ces colons tenait-il à construire son habitation sur le domaine qu'il exploitait, mais encore il voulait que cette habitation fût sur le bord du fleuve Saint-Laurent. Le fleuve, en effet, était une grande route naturelle, un chemin tracé d’urance dans cette contrée couverte alors d'épaisses forêts. Ses eaux poissonneuses, ses Îles et ses berges fréquentées par les oiseaux aquatiques, offraient aux colons un précieux supplément de ressources, Lo long de ses bords, en maint endroit, on trouvait des prairies naturelles où les bestiaux pouvaient se nourrir en attendant que les premiers défrichements eussent été opérés. Les tines alluvions qui longeaient le fleuve formaient les terres les plus riches et ies plus facilement cultivables du pays. Les colons s'échelonnèrent donc le long des rives du fleuve et sur le cours inférieur de ses affluents. Et fin que chacun eût sa place et disposât en même temps d’une exploitation assez étendue pour faire vivre sa famille, on donna aux terres un front irès étroit sur le fleuve et une profondeur très grande vers l’intérieur. Ja proximité des foyers qui résultait de cette disposition des domaines offrait encore à ces paysans d'autres avantages, Elle corrigeait le trop grand isolement auquel ils auraient été exposés autrement dans cette contrée neuve. Elle leur permettait de s’assister plus facilement les uns les autres dans les travaux pénibles de défrichement et de culture, et de se porter secours en cas d'attaque de la part des Iroquois.

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Les trois grands rangs et les trois demi-rangs de Saint-Justin sont reliés les uns aux autres par des routes transversales qui coupent à angle droit les chemins des rangs et les concessions de terres. Il n’y a pasd'habitations le long de ces routes transversales, de sorte que chaque rang forme comme un petit milieu distinct.

Il est facile de distinguer trois degrés dan’ les rapports du voisinage : le premier voisin, le rang, la paroisse, Ici, comme chez les familles quasi-patriarcales de la vallée d'Ossau, dans le Béarn français, le premier voisin fait pour ainsi dire partie de la famille. Lors des réunions de familles, anssi bien que lors des repas de noces, toujours les deux voisins, celui de droite et celui de gauche, sont invités. Un habitant de Saint- Justin, sur le point de marier sa fille, à qui le curé demandait s'il allait faire des noces bientôt, répondit : “Je ne fais pas de noces ; de mon côté, j'invite seulement mon frère et mes deux voisins”. Entre voisins on se rend beaucoup de services, on se prête des instruments de travail, des voitures, des chevaux. On va veiller les malades chez le voisin; pour le voisin, on attelle son meilleur cheval quand il est nécessaire d'aller chercher le prêtre. Il se fait de fréquents échanges de coups de main. Ces coups de main sont donnés à charge de revanche, mais on n'en tient pas un compte rigoureux. On va en corvée récréative chez les voisins: corvées de broyages du lin, de filage, épluchettes de blé d'Inde. A la différence des coups de main, les corvées comprennent souvent un grand nombre de personnes, et ont lieu surtout à l’occasion de travaux d’un caractère exceptionnel, ou dans les cas de nécessité ; par exemple, corvée de levage de la charpente d’un bâtiment. Il ya quelqnes années, le vieux Pauphinais avait perdu sa jument; il était hors d'état de faire ses semalles ; cinq ou six de ses voisins s'entendirent et lui ensemencèrent son champ.

Chaque rang pourvoit à l'assistance de ses pauvres. A Saint-Justin, la mendicité est fort exceptionnelle. Toutefois, quelques journaliers sur leurs vieux jours restent à charge aux habitants. C’est d’abord la famille, ce sont les parents du nécessiteux, qui sont censés devoir aviser à son entretien. Mais si la famille est elle-même hors d'état de supporter le furdeau, alors c’est le rang qui s'en charge. Ces indigents sont logés ct pourvus de toute chose au moyen de contributions volontaires. Tous les six mois environ, on fait dans chaque rang une collecte ou tournée au bénéfice des pauvres du rang. Les aumônes sont faites en nature et les tournées sont très fructueuses. La veille du jour de l'An, on fait une tournée extraordinaire : les jeunes gens, par troupes, parcourent les rangs, s'arrêtent à chaque maison et chantent lu traditionnelle ‘ guignolée ”. Les sacs s'emplissent de beignes, de pâtés à la viande ou ‘“tourtières”, qui le lendemain égayeront la table des familles les plus pauvres. Ainsi en 1886, on a “couru la guignolée ” dans le Trompesouris pour le vieux Dubé et la veuve Crochetière ; dans l'Ormière, pour le père Lafontaine. D'une

tournée à l’uutre, les pauvres sont assistés privément, Les habitants de chaque rang ont à cœur que leurs pauvres soient assez bien pourvus pour n'avoir pas besoin d'aller mendier dans les paroisses voisines, Chacun des grands rangs x sa fromagerie, son école distincte, ainsi que sa grande croix de bois peint, souvenir d’une retraite.

Les chemins qui desservent les rangs viennent tous par les routes transversales aboutir au village. Le village est bâti à peu près au centre

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