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VILLAGE DE SAINT-JUSTIN—1898. (Vu de l’est.)
de la partie cuitivée de la paroisse. Il ne tranche guère sur la campagne : une fromagerie-beurrerie, quelques ateliers d'artisans, quelques boutiques, l'église, le presbytère, la salle publique, les demeures du médecin, du notaire, Me de quelques petits rentiers et rentières, voilà tout. Au-dessus de la solipau darité du rang, il y à la solidarité plus vuste de la paroisse, réservée pour les occasions exceptionnelles. Le voisinage fait fonction d'assurance mupl tuelle. Ilest rare qu'un habitant songe à assurer ses constructions au bureau de quelque compagnie d'assurance contre l'incendie. Mais le feu JA consume-t-il ses bâtiments, aussitôt les paroïssiens se concertent ; les uns LARTE fournissent les pièces de la charpente, d’autres les planches, d'autres en- (ni FE core du travail, ct en peu de temps, voilà notre homme sur le même pied qu'avant. Il est touchant de voir comme les services funèbres même des plus humbles habitants attirent une nombreuse assistance, La paroisse est comme une grande famille. Tous se connaissent; la plupart y sont RALBLE désignés courammen: par un surnom, le plus souvent un diminutif fami- | f [à lier et pittoresque du nom de baptême de l'individu ou de celui de son Li père. Ainsi jusqu'à récemmont, il y avait dans la paroisse trois habitants {il k du nom de François Gagnon; l'un (mort depuis) portait le surnom de l'Enfant ou Tanfan ; le second est connu comme François Jeannotte, ou Picoté; le troisième a pour sobriquet P'tit-Noir-Cent-Sept. François {a UE Bruneau, fils de Louis, est appelé Dolphis Louison, fils de Louison-José- P'tit. Ludger, fils de Jean-Baptiste Thibaudeau, est appelé Ludger-Baptiste | 114 à Pierrette, Joseph Clément, tils de Romain, est appelé Noir-Romain ou Romain-Bibi, Au sein de cette famille agsandie, on distingue quelques personnes jouissant d’une réputation particulière de sagesse, des “ autorités sociales”,
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[c£riN] L'HABITANT DE SAINT-JUSTIN 207
François Gagnon dit l'Enfant était de ce nombre. Je remarque aussi un ancien cultivateur, qui a autrefois commandé la milice de la paroisse, le capitaine Sévigny. Il est aujourd’hui âgé de quatre-vingt-un ans. Il s'est attiré l'estime de ses coparoissiens non pas en accumulant de grands biens, car il n’est pas des plus aisés, mais par son dévouement désintéressé pour la chose publique. Joseph Laurent, un ancien fabricant de voitures, aujourd’hui retiré et vivant de ses rentes au village, jouit aussi de beaucoup de considération ; il prête de l’argent à petit intérêt, et sa générosité et sa bienveillance le font aimer de tous.
Le notaire et le médecin exercent aussi une large part d'influence. Le notaire est capitaine de ia compagnie de milice. Le médecin s'est intéressé d’une manière pratique au progrès agricole de la paroisse. Il a tenu pendant un temps des reproducteurs de choix qui ont contribué à l'amélioration des troupeaux de vaches laitières. Les habitants le con. sidèrent grandement ; chaque fois qu'il s’est présenté aux élections, le vote en sa faveur dans la paroisse a été à peu près unanime,
Mais le chef, le patriarche de cette grunde famille, c’est le curé. Il a bien, en effet, pour ses paroissiens les sentiments d’un père, je dirais presque la tendresse d'une mère, pour ses enfants. Illes connait tous; la plupart, il les interpelle par leur nom de baptême ou leur sobriquet. Depuis vingt-et-un ans il vit au milien d'eux, partageant leurs joies et leurs peines. Dans ses voyages aux Etats-Unis et dans l'Ouest canadien, maintes fois il s'est détourné de son chemin pour revoir quelque ancien paroissien temporairement à l'étranger. Maintes fois, aussi, la mort de quelqu'une de ses ouailles lui a arraché des larmes. Il s’est occupé d’une manière toute pratique, du progrès matériel et moral de ses paroissiens, Sur les 16 arpents de terre labourable, propriété de la fabrique, attenants au presbytère, il s’est appliqué, par des moyens simples à la portée des cultivateurs, à augmenter les rendements. Il a été un des premiers à mettre en évidence les remarquables aptitudes de la vache canadienne, dès qu'on la soumet à un bon régime alimentaire ; une de ses vaches, ‘ la Major ”, a acquis une renommée dans le monde agricole de la province. Il a été un des fondateurs, et pendant de longues années, directeur de la 80ciété d'industrie laitière de la province de Québec, dont quelques-uns de ses paroissiens font aussi partie, Une des premières fromageries dans la paroisse a été établie par un jeune homme, Pierre Baril, que le curé avait formé, guidé et en quelque sorte adopté. M. Baril est aujourd’hui fort à l'aise, un des notables de l'endroit. En 1883, par l'initiative du curé, un cercle agricole fut fondé à Saint-Justin. Ce cercle agricole, le premier établi dans la région de Trois-Rivières, a compté jusqu'à 175 membres, et a beaucoup aidé à stimuler le progrès agricole. Enfin, il y a quelques années, lorsque le gouvernement de la province, de concert avec les évêques, fonda l’œuvre des Missionnaires agricoles, le curé de Saint-Justin fut un de ceux nommés pour prêcher le relèvement de l’agriculture dans les
campagnes, et devint le secrétaire de cette organisation, Il s’est occupé en ces derniers temps de doter son village d’une bibliothèque paroissiale ; elle sera installée dans une grande salle qu'il a fait aménager au-dessus de la sacristie, pour les séances du cercle agricole.
L'habitant regarde le curé comme son protecteur naturel et son représentant partout. Il tient à le voir figurer avec honneur dans les concours de prêtres; il est tout fier si son curé a aussi bel attelage, aussi grand presbytère que les curés des paroisses voisines. La coutume veut que le vingt-sixième enfant dans chaque famille (le cas se présente), soit mis à la charge du curé. C'est un spectacle curieux, les dimanches et jours de fêtes, que celui de cette population, hommes, femmes, enfants, débouchant sur la place de l'église, de tous les points de I» paroisse, presque tous en voiture, On attache les chevaux aux piquets de bois disposés symétriquement sur la place publique ; puis les hommes par groupes, en attendant la messe ou les vêpres, conversent, L'habitant rencontre ici ses connaissances ; il consulte le médecin, le notaire, les sages ; il prête l'oreille aux annonces du crieur public et recueille les nouvelles et les impressions qui feront le sujet des conversations pour le reste de la semaine.
Cette extension et cette cordialité des rapports entre les familles, ce rôle bienveillant, tutélaire, du voisinage que nous venons d'observer à Saint-Justin, ne se retrouvent (du moins au même degré) ni à Saint-Didace, dans la montagne, ni à Maskinongé, dans lu plaine basse. A Saint Didace, la nature du milieu physique, la rareté du sol arable, ont forcé les familles à se disperser davantage, à éloigner leurs habitations; c’est déjà une condition peu favorable au maintien de relations étroites de voisin à voisin, Par suite, aussi, de la dureté des conditions physiques, la vie y est plus difficile à gagner ; les familles, moins stables, ne se rattachent pas les unes aux autres par une aussi longue continuité d'échanges de services. La proportion est plus grande des familles pauvres obligées de compter beaucoup sur les autres ; et les quelques familles parvenues à l’aisance, à cause des privations plus grandes qu’elles ont dû s'imposer pour y arriver et de celles qu’elles doivent s'imposer encore pour s’y maintenir, sont plus âpres, moins bienveillantes. C’est ce qui explique qu'à Saint-Didace la cour des commissaires pour la décision des petites causes doit, chaque mois, régler quelque affaire, tandis qu'à Saint-Justin, elle n'a pas siégé depuis quinze ans peut-être. Sur la montagne, les petits propriétaires apportent dans l'exercice de leurs droits une rigueur qui n’est pas d'usage sur la terrasse
A Maskinongé, dans la plaine basse, ce n’est pas la dureté des conditions physiques, mais au contraire, ia “omplication du milieu social résultant de l'apparition de la richesse, qui a produit un relâchement des liens du voisinage. Ilest plus facile de s’y enrichir ; il est plus facile également de s’y ruiner ; et les intérêts devenus plus importants ne peuvent pas être sauvegardés par les procédés simples d'assistance de voisin à
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voisin, Les mendiants de passage à Saint-Justin viennent très souvent de la plaine basse, et notamment de Louiseville, De même à Saint- Justin, l'entente est parfaite entre le curé, le médecin, le notaire et les notables ; et par les efforts réunis de ces hommes, Ge progrès très sensibles ont pu s'effectuer en ces dernières années. Dans nombre de paroisses de la plaine basse, au contraire, les rapports des hommes de profession entre oux, ou avec le curé, ou des uns et des autres avec l'ensemble des habitants, sont en mainte occasion troublés,
Les corporations de bien public qu'on observe à Saint-Justin se rattachent toutes à la paroisse ; aussi n’en parlerai-je qu’en décrivant cet organisme.
La PAROISSE.
La commune, ou paroisse rurale, se compose ici de trois pièces distinctes que nous allons voir en action simultanément : la corporation religieuse (ou paroisse catholique), la corporation municipale et la corporation scolaire.
Ces trois organismes couvrent la même circonscription territoriale : celle délimitée à l'origine pour la paroisse catholique. Il est de règle, en eftet, dans le Canada français que l'érection canonique de la paroisse précède son érection civile. Les francs-tenanciers résidents commoncent par présenter une requête à l'évêque diocésain, lequel délimite le territoire et par décret en fait une paroisse canonique. Puis, sur rapport de trois commissaires de l’Etat, le lieutenant-gouverneur, par proclamation, reconnaît la paroisse pour les fins civiles ; elle devient alors en même temps que paroisse religieuse, municipalité de paroisse. C’est en 1848 que le territoire de Saint-Justin fut formé en paroisse canonique ; mais ce n’est que dix ans plus tard que le curé vint y résider, et ce n’est que le 8 mars 1859, que se fit l'érection civile. La circonscription comprend environ 20,000 acres. Le village et les rangs sont les divisions naturelles de cette circonscription pour diverses fins.
Des trois organismes, c’est la paroisse religieuse qui est la première par l'importance des biens qu'elle détient et des intérêts qu'elle gère. L'organisme paroissial chargé de pourvoir aux besoins matériels du culte (la fabrique) est propriétaire de l’église, de la sacristie, du cimetière, du presbytère et des 16 arpents y attenants, enfin, de la place et de la salle publiques. La corporation municipale ne possède pas de biens. Fait caractéristique, il n'y a pas d'hôtel municipal, il n'y a pas de salle publique autre que celle possédée par la corporation religieuse. Les fonctions de la corporation municipale se bornent à peu près à surveiller
de haut la confection et l'entretien des chemins. La corporation scolaire Sec. I, 1808, 14.
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n'a que l'administration de petites maisons d'école au village et dans les divers rangs.
Le service de la paix publique est confié plus spécialement à l'organisme municipal. Le maire est, en vertu de ses fonctions mêmes, juge de paix ; il est en cette qualité à même d'agir dans les affaires de police et apte à connaître des affaires civiles les plus simples. Il y a en outre dans la paroisse trois juges do paix nommés par le gouvernement. Enfin, il y a une cour des commissaires pour le recouvrement des créances n'excédant pas 25 dollars; mais comme je l'ai dit, il y a bien quinze ans que ce tribunal à Saint-Justin n’a pas été appelé à siéger. La fonction de juge de paix est purement honorifique. Au reste, le curé, par suite de sa position sociale, sans le moindre mandat officiel, se trouve exercer une véritable police et contribuer plus que tout autre officier au maintien de la paix publique. Il est prié de régler les rares différends qui s'élèvent entre les familles de sa paroisse ; il est l'arbitre de leurs contestations. Sa présence suffit pour rétablir l'ordre, et sa maison est un asile inviolable pour toute personne menacée. Il y a quelques années, au cours d'une élection dans laquelle le D' Coulombe était un des candidats, un jeune homme étranger à la paroisse qui représentait dans le bureau de scrutin: du village, le candidat adverse, macula un certain nombre de bulletins donnés en faveur du docteur, en vue de les faire rejeter subséquemment par le scrutateur. Il fut pris sûr le fait, et les gens accourus au village menaçaient de lui faire un mauvais parti. 11 n'évita le châtiment qu’en se réfugiant au presbytère, où il dut rester plusieurs heures jusqu'à ce que la foule se dispersit.
Le curé, en vertu d’un droit qui lui est reconnu par le code civil de la province de Québec, prélève chaque année le vingt-sixième minot des grains récoltés par les familles catholiques de sa paroisse. C'est ce qu’on appelle la dîme. Ainsi, en 1885, Louis Casaubon a payé de dîme: 8 minots d'avoine, 4 minots de gaudriole, 3 minots de blé, & minot de sarrasin. ÆEn 1886, il a payé 144 minots d'avoine, 1? minot de pois, 4 minots de blé, # de minot de sarrasin. Le revenu provenant de la dîme est sujet à de grandes variations suivant les saisons et les époques. Une année, le curé de Saint-Justin reçut, seulement de pois (la principale récolte sur les terres argileuses de sa paroisse), jusqu’à , 1,000 minots, et les pois alors se vendaient près de un dollar le minot. Aussi ses confrères l'appelaient-ils en riant le curé de pois. Cette même année, le curé perçut pour environ 600 dollars d'autres grains, soit une dîme totale de 1,600 dollars. Mais depuis, les habitants de Saint-Justin, en partie sous l'effet des conseils désintéressés de leur curé, . ont compris que pour conserver la fertilité de leurs terres, il leur faudrait restreindre leurs cultures épuisantes de grains, étendre les pâturages et les prairies ct s'adonner d'avantage à l’industrie laitière, En mêmetemps les prix des grains, par suite de lu concurrence des terres nouvelles de
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l'Ouest, sont tombés très bas ; le revenu de la dîme s'est trouvé diminué du tiers ou de la moitié, En 1588, année où la grêle détruisit la plus grande partie des récoltes, la dîme fut à peu près nulle. La moyenne annuelle dans les derniers vingt ans n'a peut-être pas excédé 800 dollars.
Toujours en vertu de la loi civile de la province de Québec, la fabrique paroissiale prélève de temps à autre, par voie de répartition sur les propriétaires d'immeubles de la paroisse, les sommes votées aux assemblées générales des paroissiens pour la construction ou la réparation des bâtiments paroissiaux. 11 y a quelques années, le vieux presbytère formé de la juxtaposition d’une maison en mauvaise pierre et d'une autre maison en bois, fut trouvé malsain et insuffisant pour les besoins. Les paroissiens en assemblée régulière votèrent à l'unanimité 3,000 dollars pour la construction du nouveau presbytère. Il ne fut pas nécessaire de faire de répartition, la fabrique ayant déjà la somme en caisse. La fabrique, en effet, a comme revenu ordinaire, le produit de la location des bancs et le casuel. Chaque famille contribue généreusement à ce double fonds. Les Casaubon ont deux bancs à l'église qui leur coûtent l'un 3 dollars 24 sous, l’autre 16 chelins par année.
La municipalité, de son côté, impose une cotisation foncière pour défrayer les appointements du secrétaire-trésorier (50 dollars par an), et payer les petits travaux d'utilité générale devenus urgents dans l’année, en outre de l'entretien des chemins. Cette cotisation est généralement minime. Ainsi en 1894, la valeur des biens-fonds imposables dans la paroisse était portée à 477,810 dollars, et la cotisation municipale s’élevait seulement à 130 dollars en tout; soit 2 ou 3 centièmes de sou pour 100, ou si l'on aime mieux, 50 ou 60 sous par famille. La municipalité pourvoit aussi aux travaux de voierie; mais dans ce cas c'est une contrainte qu'elle applique et non uno imposition qu'elle prélèvo. En effet, en vertu de la loi municipale, chaque habitant est tenu d’entretenir cette partie du chemin public qui traverse sa terre sur le front. Ilest aussi tenu de donner, avec les autres habitants du rang, les journées de travail nécessaires pour tenir en bon état la route transversale qui relie ce rang au village. Casaubon estime que 2 journées de travail par famille suffisent pour l'entretien des chemins, et 2 ou 3 heures par famille pour l'entretien des routes.
Certaines municipalités de paroisse se font un revenu au moyen des permis de vente de liqueurs enivrantes qu’elles accordent aux aubergistes. Mais à Saint-Justin, en partie sous l'influence du curé, le conseil s'est toujours (à l'exception d'une année) abstenu d'accorder de ces permis ou ‘“ licences ”.
La commission scolaire impose et, par l'entremise du mécanisme municipal, prélève les taxes pour le maintien des écoles de la paroisse. Ces taxes sont de deux sortes : cotisation foncière et contribution mensuelle. La cotisation foncière est payable par tout propriétaire ou occupant
de biens-fonds en proportion de la valeur de l'immeuble qu'il détient. La contribution mensuelle est payable par le père de famille pour chacun de ses enfunts en âge de fréquenter l'école. En 1896, la cotisation foncière pour toute la paroisse a été de 590 dollars, soit d'environ 2 dollars 50 sous par famille ; la contribution mensuelle, qui est de 40 sous par enfant entre les âges de 7 et 14 ans, s'est élevée à 28 dollars. La subvention payée par le gouvernement de la province, fixée par la loi et proportionnelle à la contribution des paroissiens, s’est élevée à 180 dollars, soit un total de 798 dollars dépensés pour les écoles primaires,
Chaque année, les francs-tenanciers sont appelés à élire un marguiller en remplacement de celui qui sort de charge ; les propriétaires de biensfonds sont aussi appelés annuellement à élire deux ou trois conseillers pour la municipalité et un ou deux commissaires d'écoles. Trois marguilliers forment avec le curé le conseil de fabrique, qui administre le temporel de l'église. Sept conseillers composent le conseil qui a la gestion des affaires municipales. Ces conseillers, à leur tour, élisent un d'entre eux maire. Ils nomment le secrétaire-trésorier, les inspecteurs de chemins et les sous-voyers. Cinq commissaires forment la commis: sion scolaire, qui nomme les maîtres et maîtresses d'école et tixe leurs appointements, Depuis vingt uns et plus, m'assure-t-on, le choix des marguilliers, des conseillers et des commissaires d'écoles, à Saint-Justin, s'est toujours fait à l'unanimité des voix, et il n'a pas été nécessaire de recourir à la votation.
Ces divers officiers et agents en général redoutent beaucoup leurs commettants, car ceux-ci exercent sur eux une surveillance jalouse. Ainsi on me cite un cas où il s'agissait de décider si l’on retiendrait, ou non, les services d’un instituteur. Les commissaires d'écoles, bien que la loi ne les y contraignit en aucune manière, ne voulurent point prendre de décision avant d’avoir recueilli les suffrages individuels des électeurs. C'était un véritable referendum. Casaubon, à cause de ses aptitudes spéciales de charpentier, a été pendant un temps un des inspecteurs du chemin de l'Ormière. Cette charge, me ditil, est gratuite ; et il ajoute: ‘“ Ça ne rapporte que des ‘ bêtises” (injures) ”.
Ces autorités locales, ces agents municipaux, étroitement contrôlés d'une part par leurs mandants, le sont d'autre part, dans certains cas, par le curé Celui-ci non seulement est la cheville ouvrière du conseil de fabrique, mais aussi, quand le cas l'exige, exerce, par avis ou remontrances, une pression généralement «lécisive sur les autres corps paroissiaux, Dans beaucoup de paroisses le curéest président de la commission Scolaire. A Saint-Justin, le curé n'a jamais fuit partie de cette commission, mais son influence s’y fait sentir à l'occasion. 11 ne fait pas partie, non plus, du conseil municipal, mais il serait fort inusité que ce conseil prît une résolution, particulièrement dans les choses relevant de la morale, à l'encontre du désir formellement exprimé du curé,
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Des autorités communales, le curé est le seul qui ne relève pas des habitants, qui ne soit pas élu par eux. Ila pour tout contrôle l'autorité de l’évêque, qui le nomme, qui fait la visite de sa paroisse, de sa cure, et l'inspection de ses livres, tous los trois ans, qui, enfin, peut le révoquer, le déplacer, le suspendre à volonté.
Pour les fins religieuses, la paroisse de Saint-Justin fait partie du diocèse de Trois-Rivières, lequel comprend quarante-deux paroisses et missions dans les trois comtés de Maskinongé, Saint-Maurice et Champlain, sur la rive nord du Saint-Laurent. Le diocèse est administré par un évêque assisté d’un chapitre de dix chanoines ; et il est à son tour englobé dans la province ecclésiastique de Québec.
Pour les fins du gouvernement local, Saint-Justin se rattache au comté de Maskinongé. Ce comté ax la forme d’un rectangle allongé, ayant un front étroit sur le fleuve et s'étendant indéfiniment vers l'intérieur, Sa partie habitée couvre 228,393 acres, dont la population s'élevait en 1891 à 17,829 âmes, répartie en dix paroisses. Le comté est régi par un conseil composé des maires des diverses paroisses ou circonscriptions. Ces maires élisent un d’entre eux qui devient le préfet du comté. Les fonctions de ce conseil de comté se réduisent à peu de chose : elles consistent surtout dans la gestion d'intérêts de voirie, chemins, ponts, cours d'eaux, communs à plusieurs paroisses. A cette fin, il prélève une taxe annuelle, très variable, sur les municipalités de paroisse. En 1894-95, le conseil du comté de Maskinongé a dépensé ainsi une somme totale de 200 dollars. Chaque paroisse est appelée à contribuer dans la mesure do l'intérêt qu'elle peut avoir dans les travaux exécutés cette année-là. Ainsi, en 1894, Saint-Justin, a dû verser plus de 100 dollars, et en 1897, 146 dollars, au conseil de comté pour sa part des travaux de voierie interparoissiale et autres dépenses communes.
Depuis quelques années, les sociétés d'agriculture de comté, languissantes et sans prise sur l'habitant, ont été en grande partie remplacées par des cercles agricoles de paroisse. L'importance relative de ces deux catégories d'institutions apparaîtra à la comparaison des chiffres suivants empruntés au rapport du commissaire de l’agriculture de la province. En 1896, la société d'agriculture du comté de Maskinongé comptait 40 membres. Ses recettes s'élevaient à 1,092 dollars, dont 400 seulement étaient le produit de souscriptions des associés et 692 provenaient de la subvention du gouvernement. Les dépenses de la société étaient de 973 dollars absorbés presque entièrement en prix aux lauréats de l’exposition annuelle du comté. Cette même année, les cercles agricoles dans sept des paroisses du comté (la Rivière-du-Loup, Maskinongé, Saint-Léon, Saint-Justin, Saint- Paulin, Saint-Didace, Saint-Alexis), comptaient 766 membres, Leurs recettes s'élevaient à 1,800 dollars, dont plus de 1,000 étaient le produit de souscriptions particulières, et 400 seulement venaient du gouvernement. Les dépenses furent de plus de 1,850 dollars, dont 200 furent donnés en prix dans les concours agricules et 1,400 allèrent en achats do grains de
semence, Le seul cercle agricole de Saint-Justin comprenait 161 membres ; ses recettes étaient de 472 dollars absorbés pour ln plus grande partie en achats de grains et fournitures pour le bénéfice des membres,
Le comté est en même temps une division administrative et judiciaire. A Louiseville, le chef-lieu, se trouvent le bureau d'enregistrement et une cour de circuit à laquelle ressortissent les appels des juges de paix et des cours de commissaires de paroisse, Le comté de Maskinongé est lui-même englobé dans le district judiciaire de Trois-Rivières, où est établie une cour supérieure dont les appels sont portés à la cour du banc de la reine siégeant à Québec. Le district n'est qu'une subdivision de la province pour les fins judiciaires: une province spéciale.
Enfin, le comté de Maskinongé forme un collège électoral. A ce titre, ses habitants élisent tous les quatre ou cinq ans, un des soixante-treize députés qui composent la législature provinciale, et un des soixante-cinq députés qui représentent la province de Québec au parlement fédéral.
A part la paroisse catholique, qui est une institution traditionnelle des Canadiens-français, tout ce mécanisme de gouvernement local, provincial et fédéral, est d'origine anglaise et d'introduction relativement récente. Il n’y a pas plus de cinquante ans que le régime municipal a été établi dans les paroisses et que le gouvernement représentatif a été pleinement reconnu dans la province ; et il y a à peine trente ans que la confédération a été fondée. Il faut dire que jusqu'à présent la masse ne paraît pas s'être élevée suffisamment pour tirer bon parti de ce mécanisme gouvernemental. Les habitants montrent dans la gestion des affaires municipales et scolaires une parcimonie excessive, à courte vue. Quant aux affaires provinciales et fédérales, elles leur échappent. On ne trouve dans chaque paroisse que fort peu d'électeurs qui cherchent à se rendre compte des intérêts en jeu, et l'on trouve partout un trop grand nombre de ces électeurs prêts à vendre leur voix pour la moindre considération, Aussi, ces intérêts sont-ils virtuellement laissés aux mains de politiciens de profession recrutés principalement dans les villes et formés en partis pour la conquête du pouvoir.
Nos recherches s'arrêtent ici. Avant d'aborder l'étude des grands groupements complémentaires : la ville, la province, l'Etat, ainsi que les grandes classes de phénomènes qui touchent la société tout entière : expansion de la race, influence de l'étranger, histoire et rang de la race, il est nécessaire que nous connaissions un plus grand nombre des types sociaux du pays dans leur vie privée et locale. Pour cela, il faudra multiplier les monographies de familles ouvrières rurales et urbaines sur divers points.
La monographie que nous venons de terminer nous donne la connaissance assez complète de l'habitant de Saint-Justin. Elle nous signale en passant les différences les plus saillantes entre cet habitant de Saint- Justin et ceux de Saint-Didace d’une part, et de Maskinongé de l’autre. Nous voyons ainsi apparaître trois types sociaux dont les caractères distinctifs peuvent se résumer comme il suit :
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Il s'agirait maintenant de préparer, d'après la même méthode, de nombreuses monographies dans les diverses régions de la province de Québec : plaine basse, terrasse, sommets et vallons laurentiens, rivages maritimes du golfe, plaine, vallons et petits plateaux de la rive sud. Le même travail pourrait être entrepris dans les autres provinces de la Confédération ; on obtiendrait de cette manière en peu de temps une esquisse générale, mais très précise et très utile de la géographie sociale du Canada,
C'est dans l'espoir d'engager quelques-uns de mes compatriotes à collaborer à cette œuvre, que je publie la monographie de l'habitant de Saint- Justin. Dans le travail d'observation des faits, j'ai été guidé entièrement par la méthode et la nomenclature élaborées par cet éminent disciple de Le Play : M. Henri de Tourville ; œuvre absolument unique et destinée à renouveler la science sociale, Même, les grandes divisions de cette nomenclature ou classification des faits sociaux ont fourni le cadre de l'exposition du sujet ; de sorte que la succession des titres indique d'une manière générale la marche que l'observateur peut le plus utilement suivre.
Je dois remercier tout particulièrement l'abbé Gérin de l'aide qu’il m'a prêtée dans la préparation de cette étude. C'est par son enti'emise que j'ai fait la connaissance des familles Casaubon et Gagnon; et je lui suis redevable de nombreux renseignements complémentaires, qui ajoutent beaucoup à l’intérêt de la présente monographie,
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