‹ L'habitation byzantineChapitre 37 sur 58 · VENISE ET SES PALAIS BYZANTINS · texte numérisé non relu

VENISE ET SES PALAIS BYZANTINS

Venise a appartenu à titre de vassale, jusqu'au x° siècle, à l'Empire d'Orient. Cette vassalité, au point de vue politique, était plus fictive que réelle, mais elle existait d'une manière absolue sous le rapport des arts. Elle se manifesta, du reste, avec ce dernier caractère de très bonne heure. Dès le viii" siècle, nous savons que les artistes grecs, chassés de Byzance par les Iconoclastes, vinrent chercher un refuge dans les lagunes et y apportèrent les premiers rudiments de l'art. Au ix" siècle, le doge Justinien Partecipazi, rentrant de Constantinople où il avait été comblé d'honneurs, rebâtit l'église de Saint-Zaccharie et fonda le couvent attenant, suivant le désir de l'empereur de Byzance, Léon V (813-820), « qui, non seulement, « d'après Sansovino, lui envoya de l'argent, mais encore des hommes et « des maîtres excellents en architecture, afin que l'on fit une belle église et '( qu'on l'achevât bientôt. Pour rendre hommage à l'empereur Léon, le « doge fit sculpter sur les chapiteaux des colonnes des aigles impériales ». Cette église a malheureusement disparu, mais plusieurs palais de l'époque subsistent encore. On les reconnaît à leurs corniches absolument semblables à une corniche du ix" siècle qui se voit dans l'église de Saint-Marc. <i II y « en a, dit Cattaneo, dans son Architecture en Italie, sur la façade d'une « maison, sur le quai des Boucheries, près de la rue Sangonii, sur une « autre à San Cassiano, sur le grand canal où est mort le peintre regretté « Farretto ; sur le palais da Mosto au passage des Saints Apôtres; sur le « palais Bembo, également sur le grand canal; sur une maison contiguë à « la Préfecture; sur les portes de côté de l'église des Carmes et sur une i( maison située sur la rive du Carbon, près du palais Dandolo... Ces cor- « niches ne forment jamais le couronnement de l'édifice, mais celui du « rez-de-chaussée, comme les corniches de même caractère, mais d'un style « meilleur que l'on voit sur les maisons des x'^ et xf siècles... Ce sont là les « restes les moins abîmés des maisons de cette époque reculée que les siècles « et les hommes aient respectés; c'est, après le palais de Théodoric, de

« Ravenne, la plus ancienne partie des maisons du moyen âge Ces

« maisons, ajoute Cattaneo, nous apprennent que le type des maisons pure- « ment vénitiennes était déjà tout à fait formé au ix' siècle, car cette cor-

LES PALAIS BYZANTINS EN DEHORS DE LA GRÈCE I S 5

« niche et ces arcades décoratives montrent dans leur agencement une <( ressemblance si parfaite avec des détails analogues de palais plus récents, « comme le palais Da Monta, qu'on peut raisonnablement croire que, « même pour le reste, les riches habitations des ix' et x'' siècles ressem- « blaient à celles des siècles suivants... »

Cent cinquante ans après l'arrivée des architectes vénitiens du doge Partecipazi un nouvel exode d'architectes byzantins se produisit, sur la demande du doge Orseolo, pour reconstruire l'église Saint-Marc, en partie détruite, en 926, par un incendie. A cette époque, Bj'zance, capitale intellectuelle, artistique et commerciale du monde, était à son apogée. La France et l'Angleterre elle-même envo5'aient des étudiants à son Université. Cette brillante période, qui dura jusqu'à la fin du xf siècle, détermina une véritable renaissance de l'art byzantin dans le monde entier et surtout à Venise, qui était, à vrai dire, le véritable port d'exportation de Byzance pour l'Europe centrale et occidentale.

Les artistes et les architectes appelés par Orseolo construisirent un grand nombre d'églises et de palais et formèrent une véritable école qui subsista près de deux siècles. Citons encore à ce sujet Cattaneo, dont l'ouvrage, en ce qui concerne l'architecture du vi° au xi' siècle en Italie, fait autorité : « Venise conserve un nombre assez considérable de sculp- « tures néo-byzantines de la fin du x' siècle ou du commencement du « siècle suivant qui ornaient les palais ou les maisons de cette époque... « En ne perdant pas de vue les belles feuilles d'acanthe épineuse qui « ornent les chapiteaux de Saint-Marc et de la cathédrale de Torcello et « ceux de Sainte-Marie-des-Vierges et de la Porte de l'Arsenal dont l'ori- (( ginalité consiste surtout dans les revers caractéristiques, nous les trou- « vons multipliées et se traduisant en longues corniches sur quelques « habitations de la ville... On peut les voir, par exemple, sur les deux (( façades d'un vieux palais qui donnent sur la cour du Milione et sur la cour « Morosine, à Saint-Jean-Chrysostome ; de même sur une maison près du « pont Storto, à Saint-Apollinaire et sur une troisième, près du palais « "Widmann, à San Cassiano. Toutes les trois sont également munies de (( patères décoratives de la même époque, qui, comme celles de Saint- « Marc, offrent des combats d'animaux, des paons ou des aigles, les ailes « et la queue dépio}''ées, ou encore des griffons accouplés.

« Les palais élevés vers l'an 1000 ne s'embellirent pas seulement de « corniches découpées et de pierres sculptées, mais encore d'archivoltes et « de frises artistement travaillées dont certaines parties subsistent encore. « La porte du palais Malipiero au Campo San Manuele est de ce style. »

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II est à remarquer que les corniches à feuilles d'acanthe du palais de Venise sont exactement les mêmes que les corniches qui soulignent chaque étage dans les maisons des manuscrits des x' et xf siècles. Sans vouloir insister autrement sur la date de la construction de ces palais, on peut dire, d'une manière générale, qu'ils ont été élevés du ix' au xii" siècle, qu'ils sont de style byzantin, mais qu'ils ont été construits par des architectes locaux qui leur ont fait subir quelques modifications tenant à la race, au climat et aux mœurs et aussi à l'influence des pays voisins. C'est ainsi que l'art arabe ou copte, qui déjà jouait un rôle important à Byzance, fut également mis à contribution par les architectes vénitiens qui lui empruntèrent l'ogive et les jolis créneaux décoratifs du Palais Ducal et du Municipio.

Comme disposition générale, les palais vénitiens du ix'' au xif siècle servirent de modèle à tous les palais du Moyen âge et de la Renaissance de la république de Venise.

Us sont conçus sur le plan des hôtels particuliers de l'ancienne Rome et comprennent presque toujours un portique à colonnade, ouvert à l'extérieur, un grand vestibule ou atrium couvert sur lequel débouchent, à droite et à gauche, des bureaux, des salons d'attente et des chambres ; enfin une grande cour entourée de dépendances et munie de puits-citernes aux margelles sculptées'. Dans les hôtels byzantins, les vestibules et la cour n'ont point de colonnades. Le premier étage, semblable au rez-de-chaussée, est consacré aux appartements particuliers et aux salons de réception.

L'escalier principal se trouve le plus souvent au fond de l'atrium et à droite; parfois, cependant, il se rencontre au milieu du mur qui sépare l'atrium du péristyle. On se rendra facilement compte de ces dispositions en jetant un coup d'œil sur le croquis cidessous qui est le croquis synthétisé des palais de l'époque et plus spécialement du palais Lorédan.

Les façades des palais sont uniformes et ne diffèrent

que par la nature des ornements et le plein cintre ou

l'ogive des fenêtres. Les balcons ont probablement

reçu, soit au moment de la Renaissance, soit ultérieu-

:-DE-cHAussÉE D'UN PALAIS rcmeut, les balustres qui les ornent aujourd'hui, mais

(Plan schématique) la forffle de ceux-ci pouvait ne pas s'éloigner sensi-

iË

' Plusieurs margelles de puits de style byzantin ont été réunies au palais du Municipio, dit Musée Correr.

en »

LES PALAIS BYZANTINS EN DEHORS DE LA GRECE

blementdes formes ancien-

nés. 11 est à remarquer, en effet, qu'au x' et au xf siècle on employait fréquemment des balustres composés decolonnes cylindriques et minces ornées de deux petites sphères, dont l'aspect, à quelque distance, était assez semblable aux balustresde la Renaissance.

Nous donnons huit vues, la plupart inédites, des palais byzantins de Venise :

1° Un palais du ix' siècle, près de San Moisè, actuellement détruit, d'après une gravure de Selvatico.

2° La Casa da Mosto.

Ce palais serait, au dire de Selvatico, du ix" siècle. On

(d'après Selvatico,

N .Moïse, :

chitettura

remarquera ses ogives arabes et les plaques de marbre couvertes de sculptures bj'zantines qui ornent sa façade. On a prétendu que ces plaques b3'zantines avaient été apportées de Zara et d'Aquilée et encastrées dans la maçonnerie sans idée préconçue de stj'le. La vérité est qu'on n'en sait rien. Le palais est b3'zantin, a des ornements byzantins, des arcades de rez-de-chaussée byzantines et, au premier étage, des ogives de stj'le copte ou arabe, ainsi que cela était d'usage, du ix° au xii" siècle, dans beaucoup de provinces de l'empire de Byzance'.

3° Le palais de « Fondaco dei Turchi », aujourd'hui Musée municipal (p. 158). Ce palais, du xi° siècle, a servi, à partir de 162 1, de caravansérail turc. Il devint ensuite entrepôt des tabacs. Il a été restauré d'une façon très heureuse en 1880. On s'est contenté, en ce qui concerne la façade, de rouvrir

^ L'intérieur du palais est méconnaissable. Le vestibule, les salons et même la cour ont été totalement transformés et loués à de petits ménages qui ont encore morcelé la part qui leur était échue. La façade seule mérite d'être étudiée.

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les fenêtres qui avaient été murées, de rajeunir et de réparer les diverses parties du bâtiment, enfin de refaire le troisième étage de deux pavillons qui avait été rasé au moyen âge. Les reproductions photographiques et les anciens dessins que nous donnons du monument montrent bien les modifications très logiques apportées par l'architecte au plan de l'édifice. Les curieux créneaux décoratifs qui couronnent la façade existaient déjà. Ils sont inspirés de l'art arabe.

FONDACO DEl TURCHI

(Selvatico, Architetlura in Vene

M. Trevisanato, le savant architecte de la ville de Venise, a bien voulu nous communiquer l'ancien plan du palais avant sa restauration. La disposition des bâtiments était à peu près la même qu'aujourd'hui. La cour était ouverte à l'arrière et formait un rectangle irrégulier. Aujourd'hui elle est fermée sur toutes ses faces et entourée de bâtiments à portiques, sauf du côté de la façade. Elle forme un rectangle régulier. La maison du gardien, le corps de garde et les escaliers extérieurs ont disparu. L'escalier intérieur occupe le même emplacement, mais a été refait en pierre.

Les bâtiments ont un étage au-dessus du rez-de-chaussée, lequel, ainsi que nous l'avons dit, est garni de portiques. Les piliers, entièrement neufs, sont ornés de colonnettes aux angles. Les fenêtres du premier étage sont de forme byzantine, avec colonnettes.

Havard : Philosophie des styles (Schmid, édil.f. PUBLIC

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