CHAPITRE VII
L'esthétique de la maison
Jusqu'ici, nous avons élaboré un programme aussi complet que possible des utilités et des nécessités, apportant à leur réalisation tout l'effort du technicien et du praticien.
Les besoins tracés, besoins inhérents à chaque habitant, à chaque ménage et à la collectivité des ménages, une fois résolus, il s'agit d'envelopper tous ces besoins indélébiles, d'un manteau d'art, car nous n'avons, jusqu'à présent, envisagé la question que sous son aspect le plus brutal, le plus immédiat. Il nous faut donc ajouter à l'invention du praticien une vision d'artiste afin de parer l'utilité, de lui donner en un mot une signification plus précise, un but à atteindre dans l'ensemble de la composition.
Le logis est commode, propre, salubre, il est indispensable qu'il soit aimable, accueillant, que, dès l'abord, il donne confiance.
A ce point de vue, en France, qu'avons-nous tenté? Bien peu de choses. A part quelques récentes harmonies créées par de rares chercheurs consciencieux et originaux, on peut affirmer qu'une ville conmie Paris se déshonore de jour en jour.
De tous côtés, s'élèvent des immeubles dits de rapport, d'une vulgarité et d'im mauvais goût véritablement stupéfiants. Nous avons la douleur de constater que notre art national, si glorieusement représenté aux quatre coins du Paris ancien, n'a plus qu'un semblant d'existence, livré aux mains mercenaires de spéculateurs peu clairvoyants, et qu'il nous faille aller à l'étranger pour trouver, parmi des recherches curieuses, des ensembles harmonieux.
Il y a tout lieu d'abord de réagir hautement contre la fausse application d'époques périmées; copies de styles qui ne sont plus en harmonie, d'une part, avec nos mœurs, d'autre part, avec l'emploi rationnel et démonstratif de matériaux apparents.
En somme que veut le peuple ? Que devons-nous lui offrir en regard des géhennes mal odorantes où les lois protectrices lui assurent une vie exécrable?
Si on consultait séparément chaque ouvrier ou petit employé, sur ses aspirations esthétiques, il y aurait gros à parier que ce serait vers l'architecture bourgeoise qu'irait toute son admiration et sa convoitise. C'est du moins l'impression que nous ressentîmes lors de nos visites multipliées dans les logements occupés par des ménages d'ouvriers.
Partout le même chaos déconcertant d'objets criards non adaptés; le mobilier de pacotille, copie grotesque de styles contradictoires. Si à ces erreurs industrielles on ajoute le sentimentalisme étroit qui fait accrocher aux mtirs^ dans !un pêle-mêle de dates et de souvenirs, les nombreux ex-voto des joies passées, on peut se rendre compte du manque d'harmonie qui préside à l'ensemble des intérieurs modestes.
Combien nous préférons, à toutes ces choses criardes, les gentils intérieurs anglais, si pijopres, si discrets, où tout prend une signification des besoins mêmes et dénote chez leurs auteurs une recherche du mieux, lente ascension des cerveaux aux idées supérieures I
De l'air, de la lumière, d'une part, des couleurs claires, des meubles pratiques et harmonieux, des fleurs disséminées, sont nécessaires à la parure intérieure, distribuant partout de la santé, de la joie. Ce programme est, en somme, peu compHqué et relativement facile à résoudre. Encore faut-il que les artistes se mettent d'accord sur ces principes et, connaissant mieux les besoins physiques et moraux du peuple, consacrent leur activité à créer autour du travailleur une ambiance de joie, de gaieté, de beauté. Rendre la vie meilleure en utilisant simplement, et sans grandes dépenses, les organes naturels, tel doit être le problème à réaliser.
Les gestes balourds et maladroits, les attitudes mesquines et empruntées qui ne peuvent tromper que les naïfs, ont fait leur temps; il ne s'agit pas de chercher à constituer un style; il faut qu'il s'essore de lui-même de l'ensemble des recherches et des harmonies parcellaires. L'art, si tant est que ce siècle de machinisme inten-
sîf n'en restreigne, pour un instant du moins, la haute virtualité, doit avant tout s'astreindre à la réalisation la plus parfaite des formes en conformité avec les besoins auxquels elles sont soumises et l'élément qu'elles abritent.
Il doit prêter ses accords à ces nécessités inéluctables pour atteindre à un confort, à un bien-être parfaits.
C'est seulement à ce moment que l'admirable pléiade d'artistes, actuellement sans réplique dans l'incompréhension manifeste et générale, créera ces modèles attendus où gisent en pwtentiahté les hautes virtualités de l'époque.
Voilà pour l'intérieur.
Pour l'extérieur, c'est-à-dire pour l'expression dans l'espace d'un état statique de la matière, représentatif des besoins agglutinés, il est bien difficile, sinon impossible, de tracer des lois esthétiques, invariables, adaptées à ce problème particulariste que nous développons ici.
Chaque artiste, en effet, avec son tempérament bien personnel, doit satisfaire avant tout aux besoins délimités qui lui sont commandés, et soumettre au mode constructif employé les matériaux que fournit l'industrie.
Cela exige de sa part un goût sûr, un doigté habile, car, -ici, le détail disparaît, les masses seules comptent. Les volumes seuls offrent des combinaisons multiples et variées auxquels l'architecte demandera l'expression caractéristique. C'est dans la répartition savante des cubes et leur pénétration avec d'autres volumes, qu'il cherchera à faire jouer les masses lumineuses. Les grands plans d'ombre et de lumière, les encorbellements et les défoncements sont les éléments dont il dispose pour donner aux faces verticales leur aspect définitif.
En im mot, il faut que l'artiste dispose sur l'ensemble trop rigide et trop «caserne», des façades où les utilités seules s'érigent, les cubes harmonieux des saillies, Windows et balcons, tout en obéissant à l'économie la plus stricte dans l'emploi des matériaux de résistance et d'obturation.
Il faut encore que, dans la répartition des pleins et des vides, dans les coupures horizontales et verticales, il apporte la mesure la plus rigoureuse.
Les matériaux de remplissage doivent, eux aussi, concourir à l'harmonie totale.
Par Toppositiorl de leurs couleurs différentes, par réparpillement judicieusement et discrètement effectué des éléments de décoration au long des murs de façade, ces motifs joueront, dans Tensemble et par leur chromatique, un rôle prépondérant.
Après avoir ainsi fondu en une unité définitive les deux éléments : forme et couleur, qui assurent aux faces verticales une attitude caractéristique, l'artiste complétera son œuvre en incrustant dans la matière et en bonne place le symbole clair et persuasif où tous se reconnaîtront, parce que tous auront contribué à l'identifier.
Ce problème de l'habitation est donc au demeurant plus vaste qu'il ne paraît au premier abord, présenté ainsi sous ces deux aspects, et comporte en soi deux modes de conception parallèlesd'abord, superposables ensuite; l'un utilitaire, s'adaptant exactement aux conditions de vie; l'autre purement esthétique, encadrant de son contour idéalement tracé la forme adaptée au besoin, forme harmonieusement conçue où peuvent s'inscrire, les joies et les douleurs, représentation intangible et immatérielle de tout ce qui fait nos rêves, nos aspirations, voire même nos illusions. Ce qui est, en définitive, le privilège de l'art, car s'il en était autrement et si le mécanisme triomphant devait même pour un moment se substituer à l'art, il ne resterait plus qu'à biffer d'un trait de plume l'admirable production de tous les temps, production qui fait la gloire et la grandeur de l'esprit humain et qui, en France, particulièrement, aux belles épKxjues, agrandit et ennoblit nos demeures. .
Respectons donc cet effort de spiritualité qui nous détache, pour l'instant, de la matière, et tâchons de faire prévaloir, en esthétique du moins, cette noble aspiration. C'est alors que dans la maison collective où se meut l'idée totale du mieux, sous ses formes les plus rationnelles, s'érigera l'unité réalisée, l'union souveraine de la science et de l'art en une définitive harmonie.
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