LA RAISON
dans la doctrine de Kant; car, selon ce philosophe, c'est la nature même de l'esprit humain qui fait la vérité spéculative, dont la valeur est ainsi toute subjective, imprimant à la matière de la connaissance sa propre forme comme l'abeille imprime à la cire la forme hexagonale' la seule qu'elle soit capable de réaliser. Mais l'idéalisme transcendantal n'est pas un système dont l'excellence soit encore si bien démontrée que le vieux réalisme platonicien ne reste debout et n'explique d'une façon au moins bien plus simple, plus vraisemblable et plus satisfaisante le mécanisme de la raison, l'éternité de la vérité et la légitimité de la connaissance. Selon ce rationalisme de Platon et de Descartes, la raison n'est pas une puissance qui, en vertu de sa constitution naturelle et d'une nécessité tout intérieure, produise et projette au dehors d'elle comme la chenille secrète et excrète la soie, l'idée de l'absolu et les principes métaphysiques sans objet réel et extérieur, fantômes sans corps, images sans original véritables hallucinations de la pensée, qui ne pourraient être la représentation d'objets réels que par une concordance fortuite, sans que nous puissions le savoir et sans avoir été copiées sur ces objets. La raison conçoit l'absolu, parce qu'elle le voit; elle le voit, parce qu'il est • elle n en crée pas une ombre mensongère, elle en reçoit et en réfléchit la lumière, elle le perçoit. C'est pourquoi elle est le contraire même de l'instinct. Ce n'est pas parce que la raison humaine est la même dans tous les individus et dans tous les temps , qu'en Chine comme en France, aux premiers temps de l'humanité comme aujourd hui, elle conçoit le même absolu, affirme les mêmes principes, comme l'insecte qui accomplit le même travail depuis Anstote; c'est parce que cette lumière que voit la raison ne change pas, tandis que l'esprit humain en varie sans cesse les applications selon les temps et les lieux parce que le temps en s'écoulant et l'espace en s'étendanl font a chaque individu un milieu particulier avec des circonstances nouvelles. On a tort d'appeler la raison impersonnel e à moins de la concevoir à la façon de Kant; elle n'a d'impersonnel que son objet; mais fa?
culté que j'ai de le concevoir et d'en appliquer l'idée, elle est bien mienne et m'est aussi personnelle que ma volonté ou toutes mes autres puissances. Si l'on met à part l'éternelle réalité de l'absolu lui-même qui, se faisant concevoir et accepter de toutes les intelligences humaines, peut faire croire à l'impersonnalité de la raison, si l'on distingue l'objet de la raison et la faculté intellectuelle qui le saisit, on reconnaîtra que cette puissance de la raison est celle de l'individu et non celle de l'espèce : car c'est par la force et l'usage de leur raison que les hommes diffèrent le plus, bien loin de se ressembler tous comme les bêtes d'un troupeau ou les unités d'un nombre. La raison n'est pas un instinct.
A moins que l'instinct ne soit que la nature d'un être dans la plus large acception de ce mot, ce qui supprime toute question ultérieure, dispense de toute analyse et donne raison à tout le monde en confondant toutes les opinions dans l'obscurité compréhensive d'un terme trop vaguement défini ; à moins que toute faculté ne soit un instinct, ce n'est pas un instinct non plus que la faculté de sentir, de comprendre, d'admirer le beau et de le créer dans les arts, car aucune puissance n'est plus inégalement départie entre les hommes, et, s'il est un beau idéal, unique et éternel, chaque peuple, chaque individu a sa façon de l'exprimer par ses œuvres. Ce n'est pas davantage un instinct que le sens du bien et du mal, quoiqu'il se rencontre aussi chez tous les hommes , car il n'est, comme le sens du beau lui-même , qu'une des formes de notre raison.